LE HEROS ET SON CONTRAIRE
A la lumière des considérations précédentes, nous pouvons maintenant serrer de près la définition du véritable protagoniste du soi : le héros. Celui-ci n'est pas seulement l'homme représentatif dont parlait apocalyptique ment Carlyle. Il est encore et surtout Thomme du risque noble — lequel barre la route même aux bons hérédismes et renforce la personnalité consciente — il est un soi triomphant.
L'impulsion créatrice, le tonus du vouloir, l'équilibre raisonné ont en lui toute leur nitidité, toute leur vigueur. Nous en concluons que l'instinct génésique, insufflateur des parasites héréditaires du moi, est chez lui rédtdt à son minimum, sinon complètement dompté.
11 en résulte une clarté intérieure qui va jus-
qu'à éliminer les éléments confus, faussement qualifiés d'inconscients, et un resplendissement psychique.
On voit combien est erronée ta doctrine matérialiste médicale d'après laquelle les héros seraient, par certains points, des dégénérés ou des anormaux. Ils sont au contraire une élite et une quintessence de l'idéal humain.
Leur perfection est d'autant plus grande qu'elle signifie davantage la victoire du soi.
L'histoire miraculeuse et exemplaire de Jeanne d'Arc nous montre le sommet de l'héroïsme pur. On y voit avec quelle aisance la Pucelle se transportait au cœur des choses et portait, sur toutes circonstance;! et toutes personnes, un jugement clairet direct. Cela tient à ce qu'entre elle et la vérité religieuse, politique, humaine, il n'y avait aucune interposition de personne héréditaire, aucun écran d'origine trouble. La flamme du soi l'animait toute et la guidait. Ses réponses à ses juges, recueillies dans l'ouvrage magistral de Quicherat, montrent une âme libre d'entraves et demeurée telle qu'au sortir de l'animation par son créateur. Elle résout simplement les pires difficultés. Elle déjoue les
i6a l'hÉRÉDO.
pièges en souriant. Il y a en elle la sécurité d'une fleur ouverte à la lumière, la continuité d'une ligne d'horizon et aussi ce don virginal, stellaire, de n'être déviée de sa route par aucun obstacle. Qui vient parler ici de légende? La légende est une déformation. Le cas de Jeanne d'Arc est une préformation, je veux dire une prédestination providentielle, mais aussi transparent qu'un cristal, et strictement historique et concret dans ses moindres épisodes. Ceux-ci étaient d'une acuité, d'un perçant tels qu'ils ont traversé les âges sans s'altérer. Nous avons, dans certains de ses propos, jusqu'à l'inflexion de la voix de Jeanne d'Arc. Elle est une personnalité sans scories et sans ombre, un dessin de feu dans l'azur moral. Chez une semblable nature, comme d'ailleurs chez les véritables héros du soi, l'impulsion créatrice, n'étant pas entravée par les hérédismes, agit, c'est-à-dire invente perpétuellement. Elle se porte sur les problèmes de Tart militaire, comme sur ceux de la vie en société, comme sur les autres arts, comme sur les sciences, et elle les ouvre jusqu'à leur centre. L'absence d'erreur est ici conjointe à l'absence d'hésitaXiôn. Dans tous les ordres
d'idée, Jeanne et ses ëmules reconnaissent le Roi parmi ses courtisans, le principe parmi ses conséquences, l'essentiel parmi les accessoires, la réalité parmi ses apparences et vont au Roi, Car le soi cherche ses complémentaires et ses pairs. Là où le moi, tout empêtré, tout encombré de fantômes, titube, trébuche, s'égare, revient sur ses pas, se contredit, le soi affirme et va droit devant lui. Parfois un d'entre nous, inquiet, angoissé, cherchant sa route, après bien des tergiversations, éprouve soudain, au centre de sa conscience, une illumination comparable à l'efiraction, dans une cave obscure, d'un flot de lumière. Ceux qui ont éprouvé une seule fois cette puissante sensation ne l'oublieront plus jamais. Elle se produit en général sans cause extérieure apparente, sans que se soit HLodifiée la conjoncture qui faisait notre per> plexité, notre appréhension. Le malaise cesse. Le sentiment de la liberté, de la certitude nous emplit et noua anime. En même temps que notre poitrine est soulagée d'un poids si lourd, une hiérarchie spontanée s'opère dans notre esprit, qui met l'objet de notre peine à sa place, à son plan et, le désindividualisant, j^
i64 l'héb^do.
Tatténue. Voyez dans ce phénomène une réapparition instantanée du soi à travers les nuages mouvants du moi et un répit de la scène intérieure.
Chez le héros, cet état Qst durable, et il est habituel. La trouvaille chronique, de théorie ou d'application, en est la conséquence. Rien n'est fécond comme Théroïsme. Il n'est pas de meilleur moyen de s'en rendre compte que d'ouvrir et de feuilleter les manuscrits de Léonard de Vinci. La diversité des planches n'a d'égale que leur perfection, qu'il s'agisse de marine, de balistique, de l'éclosion d'une fleur, d'un déchargement de poids lourds, de la défense d'une ligne de tranchées, de l'équilibre d'un gymnaste, du sens d'un tourbillon d'eau, de la physionomie d'une flamme, du déroulement d'une chevelure, de l'enchâssement d'un œil dans la réflexion, d'une calligraphie appuyée, de la démarche d'un cheval, du vol de l'oiseau, de l'articulation de la tête de l'insecte, de la parabole d'un projectile, de l'éparpillement d'un nuage, du dessin d'un jardin, d'une courbe de perron ou de balustrade, d'un saut en hauteur ou en longueur, de la figure formée par un tonneau qui roule.
une étoffe qui ae déplÏBse, un poids lancé et reçu, une main «jui s'ouvre et se referme. Le soi de Léonard étreint et presse l'univers, cherchant partout ces lois générales du mouvement, qui relient la naissance à la mort, et le minéral, en apparence inerte, au mobile et ductile système nerveux des animaux. Ce soi foudroyant et infatigable, pour qui un objet est toujours une nouveauté — puisque le moi héréditaire ne l'offusque ni le contrecarre, — ce soi héroïque projette, sur tout problème, une lumière oblique, douce et pleine, un halo de révélation. Il saisit les concordances éparses et brouillées aux yeux du vulgaire. Il repère les analogies qui courent à travers les règnes de la nature. Il retourne la grande tapisserie immortelle, et il examine, à l'envers, le sens des coutures, les lignes d'entrée et de sortie des aiguilles, la couleur des laines. Il ne s'agit plus ici même de clartés sublimes, mais limitées à un ordre de connaissances. II s'agit d'une véritable irradiation.
Autre exemple de héros du soi : Louis Pasteur. Sa très intéressante biographie, par son gendre, Vallery-Radot, doit être lue attentivement à ce point de vue. La ganté, l'équilibre
atteint, et le poids héréditaire s'était traduit, chez lui, par l'affirmation du déterminiame, qui est une étroite doctrine de routine et de mort, et dont l'appUcation aboutit, en quelques années, aux erreurs à longue portée de Broca et de Cfaarcot : arbitraire des localisations, localisations de l'aphasie, symptomatologie de l'hystérie, etc. Au lieu que, chez Pasteur, l'impulsion créatrice n'étant retenue par aucun préjugé intérieur, se porte avec une vivacité fulgurante sur les phénomènes et enchaînements de la vie. On sait ce qu'il en est résulté : une refonte totale de l'étiologie des maladies infectieuses ; un traitement de ces mêmes maladies; un transfert, dans la conception biologique, de ces infiniment petits que Leibnitz avait conçus mathématiquement. L'héroïsme pasteurien compense, à lui seul, la lourde sottise matérialiste de la seconde moitié du dix-neuvième siècle, par qui furent gâchées de belles intelligences.
barbare, empêtrée qu'est la race germanique, Gcethe, exception illustre, fut de la grande lignée des héros intérieurs. Il nous dit qu'il tenait de son père la stature et la conception sérieuse de la vie; de sa mère, la joyeuse nature et le don des fables et récits. Mais il n'eut rien d'un bérédo, et dès son adolescence, parmi des crises sentimentales et intellectuelles violentes, dont il nous a laissé l'attachant récit, il cherche la maîtrise psychique et la sérénité. Sa méthode spontanée était curieuse : il se reprenait, en se donnant; il se dépensait sans cesse, littérairement et philosophiquement, afin de se reconquérir. Une volonté claire et méticuleuse bridait et ordon naît sa vaste imagination. La clé de toute son œuvre, le problème quil' occupa sans cesse, et qu'il a exposé dans ses deux Faust, est celui de la reviviscence, c'est-à-dire de l'échappement du soi au moi. Il y revient dans sa correspondance, notamment avec Schiller et avec Zelter, et dans ses entretiens avec Eckermann, sous les formes les plus variées, les plus capiteuses, les plus détournées, les plus ingénieuses, comme quelqu'un qui, dès l'âge de sept ans, se serait
Électives traduisent le vif désir d'échapper aux intluences génésiques et à leura chasses-croisés. Cela est d'autant plus saisissant que l'ouvrage est construit sur le modèle de certains livres du xvui' siècle français, notamment ces Liaisons Dangereuses, qui expriment la tendance exactement contraire, la recherche sceptique de la servitude sensuelle et de ses conséquences. Le grand mérite de Gœthe a été de comprendre ce que toute cette littérature avait de dangereux et d'abêtissant — au sens étymologique — et de rectifier le romantisme, en remettant la pondération en honneur.
Le sage de Weimar a ta grande marque de ceux qui ont su éliminer le poison héréditaire : la curiosité et la compétence universelles, non à la façon d'un touche-à-tout, mais comme un homme qui lit couramment dans la nature.
Botanique , biologie , géologie , ostéologie, architecture, composition des jardins, tout l'intéresse et le retient. Il n'a pas de ces marottes
ses sujets d'étude. Si loin qu'il pousse l'analyse psychologique, il sait échapper à l'acuité confuse. L'équilibre physique parait avoir été, chez lui, aussi remarquable que l'équilibre moral. On saitqu'il avait en horreur l'anarchie, la brutalité et la rébellion. Mais la ligne générale de son œuvre décèle en lui un ami de la violence utile et raîsonnée, celle qui empêche de grands désordres. Car beaucoup trop de gens, je le répète, confondent la sagesse et l'apathie, la sérénité et l'acceptation, la bienveillance et la peur, ou font des distinctions arbitraires entre la pensée et l'action. Il faut savoir penser son acte et agir sa pensée.
On a comparé Gœthe et Frédéric Mistral.
Ce suprême Latin est, lui aussi, un héros au sens défini en tête de ce chapitre , et d'une essence, à mon avis, plus rare encore. Il a cherché à préserver son peuple et son langage — par là même le langage français, dont le provençal est une racine — des injures du temps et des méfaits des mauvaises institutions. Cette vie sereine et pure, dans le petit village de Maillane, fut une longue et glorieuse lutte
tuelles — et nullement inconscientes — où l'on apprend à relever, à restaurer. Les poèmes divins de Frédéric Mistral ne furent qu'un moyen de maintenance, qu'un appel aux forces qui préservent contre les forces qui délitent. Jamais chantre inspiré ne sut mieux ce qu'il faisait, ni comment il le faisait. Le mérite extraordinaire de Mireille et de Calendal, du Poème da Bhône et des îles d'Or, c'est que les elTets que tant d'autres, et des mieux doués, Hugo par exemple, tirent de l'indéterminé et du nébuleux, Mistral les tire de la précision. Il nomme et décrit amoureusement les trente et une pièces de la charme. Son mystère est fait de plein soleil, du prolongement de l'exactitude par le rayon. Ainsi Homère et Virgile.
Si j'en crois les récits qui m'ont été faits, son hérédité, bien que paysanne, n'était pas simple. H n'y a pas à s'en étonner. Les plus beaux « soi » se conquièrent, de haute lutte, dans des hgnées où abondent les « moi » chargés d'ancêtres. C'est alors, nous l'avons vu.
vertus non héritées des vertus et facilités congénitales. Le risque que courut Mistral, peutêtre le plus redoutable de tous, fut celui de l'incompréhension. 11 obtint la gloire malgré lui, puisqu'il écrivit dans une langue fermée à beaucoup de ses compatriotes. Il élevait ainsi, entre eux et lui, un obstacle surajouté à celui de la haute poésie et de cette grandeur, que beaucoup d'êtres vils ou niais considèrent comme une oOTense personnelle. C'était son risque. Ce triomphe est. un des plus surprenants de l'histoire psycholittéraire. C'est que le soi est, nous l'avons vu, directement communicahle, même aux plus simples. Au heu que le moi ne les atteint que par des intermédiaires, adaptateurs, explicateurs, commentateurs. Le soi perce comme une épée. Le moi ne se transmet que par une série d'ébranlement» et de déformations, de réfractions successives. C'est un b&ton plongé dans les eaux jointes de l'espace et du temps.
Le moyen par lequel Mistral se libéra de ses ancêtres fut à la fois très puissant et très original. Ce grand traditionnel écrivit le Trésor du Félihrige, ou dictionnaire franco-
l'obsession que ce conglomérat héréditaire eût, sans cela, exercée en lui, sous la forme indistincte ou fantômale. 11 le restituait à son soi, en même temps que son impulsion lyrique lui faisait, dans ses poèmes, un sort nouveau.
Qu'on ne s'y trompe point, la passion de l'étymologie, dont sont animés quelques bons écrivains, d'âge en âge, n'est que l'effort sourd de leur personnalité véritable, non commandée, pour échapper aux hérédismes. Ils chassent l'automatisme verbal en vérifiant et examinant le verbe. Ils renforcent ainsi la clarté, le brillant du premier outil de la conscience, le plus usuel et le plus exposé. Il y a là une donnée dont nous devrons tenir compte dans le traitement psychoplastique de l'hérédo. Le mot, dont sont victimes les natures faibles, peut et doit être facteurdedélivrance, à condition d'être repensé, ressenti et hiérarchisé. Le « jardin des racines grecques et latines » de notre enfance était une trouvaille de pédagogie.
à l'éclosion du génie individuel, au sens « ingenium ». Elles augmentent !e domaine de l'intelligible, aux dépens du prétendu inconscient, du trouble appovté par l'instinct génésique.
Chaque fois que je me suis trouvé en présence de Mistral, j'ai admiré d'abord sa haute sagesse et la feçon dont il tenait en main les rênes de son imagination et de aa sensibilité. Les gens disaient de lui, comme on disait de Gœthe : « Il peut être froid et distant. » Or, Mistral était le plus sympathique et le plus ouvert des hommes, à condition qu'on ne dirigeât aucune attaque ni atteinte contre son secret, qui était la maîtrise intérieure. Il vénérait ses ascendants méritoires, comme doit le faire tout bon traditionnel, mais il ne les laissait pas intervenir, bous forme d'humeurs déviantes, ni d'excitants, dans ses jugements. Analyste comme pas un, synthétiste à la façon des grands créateurs, îl tenait la balance égale entre ces deux stimulants de l'esprit. Le Poème du Rhône en est la preuve auguste, ainsi que les admirables Otivades, son dernier livre.
point de perdre vent et haleine — comme dit Villon — et de suer « Dieu sait quelle sueur! » L'essentiel des âmes nous échappe toujours. C'est une des mélancolies d'ici-bas. Nous traversons ces champs d'asphodèles, avec à peine une vague idée de leurs formes et de leurs parfums.
Je noterai ici une circonstance déjà lointaine — en 1890 — où m'apparurent, dans un éclair, la distinction du moi et du soi et la lutte intérieure. Nous nous trouvions. Mistral, mon père et moi, dans un© ferme de Provence, aux portes d'Arles. Alphonse Daudet et t'au-
tout ému et vibrant de leurs récits. Mon père était déjà bien malade. Il disait : «- Quelle cbose singulière I En dépit de mes soufirances et de l'âge — il atteignait alors cinquante ans — je sens, tout au fond de moi-même, quelque chose qui n'a pas vieilli, quelque chose qui m'appartient bien en propre, et qui se réveille notamment quand tu es là, toi, mon vieux compagnon, mon cher Frédéri.
— Mon bel Alphonse, répliqua Mistral, les poètes comme nous ont toujours vingt ans. n
Ils parlaient ainsi debout dans une pelouse que je vois encore, devant un vaste horizon bleuâtre, classique et fin. On eût dit deux sages conversant aux Champs-Elysées, après avoir dépassé la tombe. L'in\mortalité de ce «quelque chose», dont parlait mon père, m'apparut soudain comme très naturelle et aussi comme très personnelle, sans aucune image, presque sans abstraction. La mort, sur ce « quelque chose », n'avait point de prise. Ce « quelque chose » n'était point transmis héréditairement. Il était recréé, ce « quelque chose », avec chaque nouvel être humain
lignée, au lieu quel mtransmissime, que i individuel était quasi inaltérable pendant la vie et immortel après la mort. Ce « quelque chose » c'était te soi, dont l'immortalité ne peut être qu'une réalité absolue, au lieu que l'immortalité du moi — sa transmission héréditaire — est conditionnelle et figurative... Puis cette idée s'eSaça, plongea; je ne devais la retrouver que vingt ans plus tard, comme une de ces étoiles qui reviennent au firmament visible, après un long périple à travers l'espace invisible.
Je viens d'analyser l'héroïsme chez des hommes célèbres. Mais il existe de nombreux héros, de nombreuses héroïnes, inconnus de tous et d'eux-mêmes. Ils apparaissent à l'occasion d'une circonstance tragique, d'un cataclysme, d'une épidémie, d'une grande guerre.
On s'étonne alors de leur nombre et de leur valeur. C'est le soi qui, domptant le moi, fait des siennes à travers la race.
J'ai connu une pauvre infirmière, âgée
gion, je pense, car sa miséricorde était infinie. Employée dans une section de cancéreux à l'hôpital, elle les pansait et repansait sans se rebuter, dormant à peine trois heures par nuit et relevant les moribonds et les désespérés, par son humeur égale et souriante. Ensuite elle entra dans un luxueux sanatorium, d'où elle fut renvoyée pour avoir apporté en cachette du bordeaux à un homme riche et accablé, dont elle disait : a. 11 me fait autant de peine que le plus pauvre, car il n'est pas accoutumé à ce qu'on ne fasse rien pour lui. » Cet homme riche et généreux, afin de compenser une mesure de rigueur dont il était la cause, lui donna cinq mille francs, somme énorme pour une infirmière. Savez-vous ce que fit Marie? — Elle s'appelait Marie. — Elle distribua instantanément les cinq mille francs à cinq familles chargées d'enfants, qui habitaient la maison faubourienne où elle avait sa mansarde.
Comme je la grondais doucement pour cette
n'avais pas gagné. » Ainsi praticjuait-elle l'aumône fleurie. Son risque consistait en ceci qu'elle pouvait et devait être souvent dupe, mais cela lui était profondément égal. J'ajoute qu'elle demeurait gaie dans l'enfer, qu'elle chantait de vieilles chansons auvergnates — elle était des environs de Riom — grises et usées quant à la mélodie et à la trame des mots, et qu'elle était gourmande de chocolat à la crème. Elle chérissait ses malades, mais ne les revoyait jamais « de crainte qu'ils ne se crussent obligés à la reconnaissance ». Elle me rappelait, à son humble et magnifique étage, le professeur Potain, dont j'ai conté ailleurs la charité héroïque et sage.
Or, Marie avait le don de l'introspection.
Fille d'une mère nerveuse et d'un père usé, elle me racontait comment elle dépistait et pourchassait dans sa conscience toute tentation, de quelque ordre qu'elle fût, afin — ajoutait-elle — « de ne pas ôtre esciavagée ». C'était là sa grande préoccupation. Elle savait que ce qu'il y avait de meilleur en elle était né
répondit : « On y jouit de la présence de Dieu et l'on n'a pas besoin de se débattre pour demeurer libre »■■■ Quand j'évoque un soi complet, je pense à Marie l'infirmière et à mon maître Polain.
L'un et l'autre étaient sans orgueil. Le véritable héros, le véritable soi ignore l'orgueil, lequel n'est autre chose qu'an sentiment de fausse force, d'Illusoire plénitude, procuré par le nombre et la diversité des hérédismes. L'orgueilleux se croit riche et puissant, parce qu'il distingue confusément les reflets de son héritage, sans distinguer les dangers de cet héritage. 11 songe : « Comme je suis peuplél »
Dans le délire des grandeurs caractérisé, qui marque l'épouvantable victoire des hérédismes sur le soi, le patient déchaîne cette outrecuidante illusion, il tombe en proie à sa lignée, il s'aliène. La logique intérieure continuant à fonctionner sous le désordre mental, il conclut
I* Que de monde en moi quelle foale, (pielle valeur, combien je suis riche et important 1
ar Supérieur ainsi à toue les autres bommaa, je dois exciter leur rage envieuse. Que d'ennemis 1
3" Le seul moyen de m'en tirer, c'est de supprimer ees.enoemis.
Or, il faut savoir que, même chez l'homme sain, l'orgueil est toujours homicide. Il croit qu'oD'. ne r^ne que. par la destruction. Au lieu, que l'humilité, sentiment du. soi, est féconde. Potaio était humble comme Pascal, auquel il ressemblait physiquement. Il aj^ortaitau litdu malade une atmosphère de sagesse requeilhe, très favorable à la guérison. Le grand médecin agit par l'état de sa csonscience, au> moins autant (jue par sa science. Ce n'est pas du tout une allégorie que de reconnaître aux saints le pouvoir de guérir.
Le. sacrifice. est la floraison du risque noble. Par la sacrifice — qui est toujours une opéra-
— le soi donne délibérément l'individu en hblocauste à son idéal. L'exemple le plus frappant est celui du soldat gui meurt pour son pays, en pleine jeunesse et en pleine force . Mais c'est an moment de ce don et de ce choix délibéré que la liberté intérieure est sans doiitÈ îeplas complète. D où l'euphorie qui l'accompagne. Lagaerre actuelle a fait lever une telle moisson de héros lacides, et, principalement en face de la mort, ces héros ont laissé dé tels témoignages de leur clairvoyance ultime que leur psychologie en est éclairée. L'école matérialiste enseignait que l'héroïsme mihtaire est inférieur et le sacrifice militaire une duperie. L'école intuitivîsle expliquait le sacrifice par utie sorte de crise supérieure de la sensibilité, par une extravasion de l'Inconscient. 11 s'agit, au contraire, d'une extrême clarification de l'intelligence, d'une libération complète du vouloir, d'une délibération sage et de la définitive victoire du soi sur le moi. J'ai interrogé de nombreux combattants, de tous milieux et de toutes professions, n'ayant échappé aO glorieux ti-épas que par miracle.
Tous ont insisté sur ta lumière instantanée qtû
encore vivant, paradoxalement fondue dans la précédente — sur cet éclair de haute certitude, de logique dépassant la logique. L'état de trouble et de confusion mentale, qui appartient à l'appréhension, cesse avec elle. Contrairement à l'axiome de La Rochefoucauld, la mort, sur le champ de bataille, peut se regarder fixement. La sérénité est la première récompense du héros. Impavidam ferlent...
Une mention spéciale doit être faite aux sacrifices héroïques, lents et continus, fréquents surtout chez les femmes, que représentent la nourriture et l'éducation d'une famille nombreuse, la tenue décente d'une maison peu fortunée. Il y faut l'application d'une volonté et d'une sagesse de tous les instants, le déploiement d'un courage chronique. Verlaine l'a dit avec une légère erreur :
La vie humble, aux travaux ennuyeux et faciles, Est une œuvre de choix, qui veut beaucoup d'amour.
La légère erreur consiste en ceci que lesdits travaux ne sont pas faciles. Ils sont péni-
et sensées, si laborieuses qu'elles ne se reposaient que dans la prière quotidienne.
Le héros a son contraire, qui est le Iraître.
Le traître représente la victoire des éléments héréditaires et tiraillements du moi sur le soi, la confusion de la volonté, la dislocation de l'équilibre sage. Cela à un point tel que souvent le traître ne se rend pas hien compte qu'il trahit. Ce type humain apparaît donc de préférence dans les hérédités chargées et les âmes faibles, dispersées, errantes. On n'est pas seulement traître envers son pays, et dans tous les ordres d'idées, on l'est encore envers les siens, envers soi-même. On l'est chroniquement ou accidentellement, partiellement ou totalement. 11 s'agit là d'une véritable interversion de l'héroïsme, de sorte qu'on retrouve, chez le traître, les principales caractéristiques retournées du héros, chacune des vertus étant
dance intérieure. Il joue continuellement le scandale d'être découvert à pile ou face, avec une anxiété mêlée au plaisir, qui est lui-même une caricature de l'euphorie héroïque. Il vit sur le tranchant du couteau. Son affreux secret le travaille et le sculpte, à la façon d'une lésion morbide. Comme il lui est malaisé de s'en délivrer par la confession littéraire ou artistique, il le dépèce — tel un assasssin — en un certain nombre de confidences, qu'il fait aux gens les plus indifférents et qui, rejointes, donneraient la clé de sa trahison. Il en résulte un sentiment de honte diffuse, comparable, bien qu'antithétique, au sentiment de gloire qui accompagne le héros. Le traître se confronte sans répit et orgueilleusement. La simpUcité, l'humilité lui sont totalement inconnues.
La vie m'a fait rencontrer un de ces damnés — appelons-le Judas — qui a joué, pendant de longues années, un certain rôle dans la société parisienne, en raison même de son
métier. Il appartenait à une race nomade et dispersée chez lea autres peuples. Ce n'était pas un méchant homme. En dehors de la vanité poussée jusqu'à la caricature et d'un snobisme vertigineux, on ne remarquait en lui rien d'extrême, ni de saillant. 11 pouvait à l'occasion rendre un service, à condition d'en tirer une attitude. Cependant le besoin de trahir était chez lui poussé au degré qu'atteignent chez d'autres la faim et la soif. Cette concupiscence le prenait par bouSées, par crises mêlée à des images de cupidité d'argent, qui lui faisaient la bouche sèche et les yeux vagues, incapables de se poser ici ou là. Dans ces minutes ethnoplastiques, Judas appartenait visiblement à une longue lignée de marchands, qui avaient venda à faux poids tout ce qu'il est possible de vendre, de guides de l'ennemi, de livreurs de plans de forteresses, etc. Les circonstances firent qu'un jour, à l'occasion d'un événement tragique, je le pris sur le fait dans l'exercice de son penchant. 11 tremblait de tous ses membres. Il retenait avec peine, sur ses lèvres pâles, un aveu qui l'empoisonnait. La curiosité psychologique l'emportait cbez moi sur le dégoût et je distinguais,
i86 l'hérédo.
comme sur un théâtre, derrière ce pantin désarticulé, une vingtaine d'ancêtres vils et mercantiles, qui le tiraient comme autant de ficelles. Ses paupières, les ailes de son nez, ses joues, étaient parcourues de ces hérédomouvements, que la clinique nerveuse appelle fibrillaires, et qui sont comme autant de sonneries, muettes mais visibles, des fantômes du moi.
Ainsi que sur l'écran du cinéma, défilèrent donc, dans l'espace d'une demi-minute, sur ce faciès dépersonnalisé, une petite troupe de maquilleurs et truqueurs d'Orient, qui rappelait les Mille et Une Nuits. Je songeais :
(( Comme le monde est étrange I Voilà un bonhomme habitant Paris, sur les boulevards, au XX* siècle, et qui me donne la comédie d'un tohu-bohu d'ascendants de bazar, dans leurs oripeaux multicolores. » La voix aussi me frappait beaucoup, constituée de trois glapissements, désharmonisés entre l'aigu et le grave, et semblable à une querelle de complices. Mais bientôt Judas se ressaisit, se rassura, s'apaisa, et j'avais devant moi un homme du monde qui saluait perpendiculairement, dans uxx veston des plus corrects.
fécondation — intervention dans le moi d'un ascendant complet, sous l'influence du sens génésique — aboutisse souyeftt, sur le plan physico-moral, à l'extrême fourberie et à la trahison. L'homme double, auquel nous avons alors aflaire, a tendance à tenir un langage qui soit le contraire de sa pensée, à poursuivre un plan opposé à celui qu'il proclame ou avoue, h déjouer perpétuellement autrui.
Cette hypocrisie frénétique lui est tantôt un soulagement, tantôt une fatigue, selon qu'il est en excitation ou en dépression.
J'ai rencontré aussi ce type assez rare et d'un diagnostic malaisé, quand on n'a pas étudié le drame intérieur. Physiquement Arbate était comme tout le monde, et même assez beau garçon. Néanmoins deux tares d'hérédo apparaissaient en lui : le regard invraisemblablement fuyant; les mains courtes, aux doigts luselés en pointe, comme des estompes, et très mous. 11 était brave et sans loyauté, menteur et laborieux, de culture très médiocre et fort vaniteux. Mais, à certains jours, l'ancêtre de ses mains et de ses yeux s'installait dans son moi comme chez lui et s'y hvrait à des combi-
à volonté. Il sagissail, cette lois, non a un hérédisme ou d'un fragment d'individualité congénitale, mais d'une individualité complète, d'une quasi métempsycose, ne laissant qu'une courte frange de l'Arbate habituel. Ce pauvre garçon devait connaître son mal et en Bouflnr, car il donnait dans toutes les sottises dangereuses de l'occultisme, comme pour y chercher la solution d'un problème qui ie tourmentait. Son personnage normal m'aimait bien. Son double héréditaire me détestait. Je n'oublierai jamais de quel accent il me parla de mon roman la Lutte, à son apparition. La Latte l'intéressait, comme récit d'un combat à l'intérieur de la personnalité. Je l'aurais bien étonné si je loi avais alors expliqué sa propre psyChoplastie.
Le romancier anglais Stevenson a étudié un cas analogue dans son célèbre ouvrage Monsieur Hyde et le Docteur Jekyll. Il s'agit d'un dédoublement de la personnalité sous l'influence d'une drogue. Il n'est malheureusement pas besoin de drogue pour obtenir un tel résultat, quand le soi raisonnable se
trouve masqué par une autofécondation soudaine. Que de fois n'entend-on pas, devant les tribunaux, cette explication, cette excuse : «J'étais un autre homme, je ne m'appartenais plusl »
Ici une question grave, et même douloureuse, se pose : la substitution intrapsychique d'un trattre à un héros est-elle possible, par un brusque retournement de la personnalité? Je la crois possible, bien qu'assez rare, vu la complexité des conditions héréditaires requises pour une telle transformation. C'est ce qu'on pourrait appeler le coriolanisme, en souvenir de l'exemple historique que Shakespeare a mis à la scène. En ce cas, le risque ignoble du jeu prend la place du risque noble et, sous une influence génésique violente et déterminante, l'autofécondation masque presque entièrement le soi, sauf une bordure où jouera quelquefois le remords. En même temps l'orgueil se débride, un orgueil démoniaque, qui fait saccage de tous les bons sentiments.