‹ L'hérédo; essai sur le drame intérieurChapitre 13 sur 39 · PORN ES NES RIRES TS AT ER TS CDR LA · texte numérisé non relu

PORN ES NES RIRES TS AT ER TS CDR LA

des acteurs quelquefois opposés. De même que l'estomac digère et que le foie fabrique de la bile et du sucre, de même l'instinct génésique typifie. Chez l'homme ordinaire, cette typification s'opère dans la pénombre et d'une façon plutôt diffuse et incomplète. Chez le grand artiste, l'écrivain, le politique de premier plan, elle aboutit à ces chefs-d’œuvre qui spécialisent et magnifient la nature humaine.

C'est parce qu'ils stimulent au début l'instinct génésique — avant de l’engourdir ou de le détruire — que le vin, l’alcool, l’opium poussent, eux aussi, à la typification inténieure. C'est par l'intermédiaire de l'instinct génésique qu'ils agissent. Les excitations de tous genres et les hallucinations qu'ils procurent sont des typifications paroxystiques, remplissant toute l'étendue, toute la scène du moi, alors qu'à l’état normal et habituel, elles se contentent d'y jouer un rôle. Inversement, la typification intérieure est quelque chose comme une hallucination atténuée. Elle fonctionne souvent à notre insu, dans un reph de la conscience, d’où une émotion la fait sortir, en l'intensifiant plus ou moins.

A tous ceux que la question intéresse, je recommande la lecture attentive des Confessions d’un mangeur d'opium de Quincey. Cet auteur est un des plus sincères de tous les pays et de tous les temps. Sa déposition autobiographique est d'autant plus intéressante qu'il n’a pas du tout conçu le mécanisme que je viens d'indiquer et que l'éveil des hérédismes, sous le fouet de l'instinct génésique, lui est complètement inconnu. L'initium est le désir que lui inspire une petite passante d'Oxford street, nommée Anne. C’est ce désir. exalté par l'usage de l’opium, qui animera désormais, et pendant des années, les personnages intérieurs, les protagonistes psychiques de l’ascendance de Quincey et les gonflera en une multitude de figures, auxquelles il prêtera les traits des badauds rencontrés par lui à travers la ville de Londres, au cours de sa quête angoissée. Îl est encore question, à un moment donné, dans ce livre si impressionnant, d'un Malais errant, accueilli un matin par l’auteur, gratifié d'un pain d'opium, puis renvoyé, le tout en présence d'une jolie et gracieuse servante, dont on note le charme pénétrant, mais sur laquelle on n'insiste pas. Par la

suite, ce Malais revêt toutes sortes de formes

terrifiantes dans l'imagination de Quincey.

Cette histoire s'explique ainsi : 1° le charme de la servante fixe, dans le moi de Quincey, l'image du Malais, en même temps qu'elle suscite et typifie une foule d’hérédismes du même Quincey ; 2° ces hérédismes, empruntés à des savants, à des navigateurs, à des artisans, à des hommes de pensée et d'action de l’'ascendance de Quincey, suivent les saccades d'un instinct génésique, que stimule périodiquement l'usage de l’opium. C'est la période des rêveries pittoresques, où le Malais revêt successivement l'habitude et les allures mentales de tous les ascendants en mouvement de Quincey. 3° L’intoxication, en s’aggravant, engourdit l'instinct génésique, lequel n’accomplissant plus qu'imparfaitement son rôle, parsème et obstrue le moi quinceyen d’ébauches et de débris héréditaires. Il s'ensuit un sentiment douloureux, puis désespéré, de menace, d’effritement et de mort, une prédominance de ces débris automatiques, de ces réflexes de pensée qu'une psychologie défectueuse qualifie d'inconscients. Ce sont les Suspiria de profunds.

Ün autre exemple très caractéristique est fourni par Edgar Poe, dont les habitudes d'intempérance sont connues.

Edgar Poe, tel qu’on doit le juger d’après son œuvre, possédait un remarquable soi.

Sous la trame resplendissante et capricieuse de ses projections hérédolittéraires, apparaît un sens de l'équilibre sage, qui ne fut jamais altéré. Peu d'humains manifestèrent au même degré cette conscience de l’unité dominant la diversité et des hiérarchies intellectuelles, morales, sociales, qui se remarque dans ses dialogues philosophiques — Monos et Una, par exemple — et dans quelques-unes de ses poésies et qui, nous l’avons vu, est un des signes de la prédominance du soi. L'obsession du passé, qui constitue la trame du Corbeau et de Ulalume, témoigne d'un moi en rumeur, perpétuellement parcouru, hérissé de reviviscences, de protagonistes, puis brusquement repris et dominé par le besoin de l'introspection lucide. Cependant l'ivresse chronique exaltait puis déprimait chez lui l'instinct génésique, lequel de son côté poussait à la typification, à des résurrections successives de braves, de poltrons, de menteurs, de prodigues, de ver-

à À Li éd dep: it té alu ES ER

baux, de sarcastiques, de mélancoliques, empruntés à la lignée familiale. D'où un état de malaise et même d'angoisse, qui inspire au poète des accents étrangement pathétiques.

Plus 1l se délivrait de ses fantômes, plus il en suscitait, en gonflait, en brisait, en éparpillait d'autres, plus il augmentait en lui l’automatisme. La lutte de cet automatisme et du soi est une des plus hautes tragédies de l'esprit humain, dans la même ligne que Hamlet, encore plus raffinée et plus aiguë, par la belle défense centrale de cette raison de Poe, résistante et masquée.

Le cas d'Alfred de Musset est analogue. On trouvera une analyse complète de la psychologie de l’auteur des Nuits dans ce chefd'œuvre incomparable d'analyse critique que sont les Amants de Venise, de Charles Maurras. Pendant des années et des années, M: Sand a régné sur le désir de Musset. Elle-même était une fameuse hérédo, si l’on en juge par le contraste entre sa facihté littéraire et la pauvreté de son jugement. Au lieu que, chez Alfred de Musset, un imperturbable bon sens résiste jusqu'au bout à tous les emportements, à toutes les typifications troubles du moi. Ce

= | $ , ñ 136 L HÉRÉDO.

bon sens est apparent dans maints poèmes, surtout dans ces pièces merveilleuses où l’auteur de Barberine, des Caprices de Marianne et de Lorenzaccio se hbère harmonieusement de ses obsédants protagonistes. Il est un de ceux chez qui l’art dramatique dérive le plus visiblement d’un besoin d'élimination psychique. Les voix de ses héros, de ses héroïnes ont l’accent nettement héréditaire, cette prolongation, cet écho voluptueux qui ne trompe pas une oreille exercée, et où la modulation du désir suscite et rejoint le rythme mélancolique de la reviviscence. Alfred de Musset connaît et sent son soi. Il l'évoque sous les aspects tantôt d’une muse, tantôt d’un remords, d’une nostalgie. Il souffre de ses diminutions, de ses engourdissements. [Il chante avec bonheur ses feux renouvelés. Peu d'hommes auronttraduit aussi fidèlement que lui l'éternel débat de la personnalité, qui cherche l'essor libre, et des hérédismes, qui veulent la commander. C’est par ce dessous dramatique — animateur de ses drames et comédies, — c’est par ces confrontations intimes quil est immortel.

Quincey, Poe, Musset nous permettent de

Re 5

plonger plus avant dans ce phénomène méconnu ou peu connu que } appelle la typification. C'est, en effet, en opposant les uns aux autres les types créés, à l’aide des hérédismes, par l'instinct génésique dans la zone du moi, que le soi cherche son équilibre. Le soi utilise ainsi, au mieux des intérêts véritables de la personnalité, les contradictions et les contrastes. Le soi est maître d'interférences.

Quels sont ceux d'entre les humains qui n'ont pas éprouvé er eux, à certaines heures, la juxtaposition soudaine, parallèle, déconcertante, d’un volontaire et d’un irrésolu, d'un brave et d’un lâche, d’un chaste et d’un dissolu, d'un optimiste et d'un découragé? Or il est rare que cette double vision — si elle atteint un certain degré de netteté — n'aboutisse pas au choix le plus moral et par conséquent le plus heureux. Le video meliora proboque, deteriora sequor, du poète latin peut être considéré comme une exception, tenant à un reste de confusion mentale. Pourquoi cela? Parce que l'impulsion créatrice du soi franchit, à un moment donné, les hérédismes, dépasse l'instinct génésique, et nous entraîne vers ce pôle positif de l’homme, qui est la domination de

lui-même. Il y a là l'embryon d'un moyen de guérison des erreurs et des tares intimes.

Deux images de sens contraire, fortement éveillées et typifiées dans notre moi, créeront en nous un de ces silences peuplés, où parle clairement la voix de la sagesse. Tel un savant qui poursuivrait sa recherche utile et bienfaisante, tandis qu'on se bat autour de lui. Tel encore un homme qui ferait oraison au milieu d’une dispute de braillards, dont on distinguerait mal les clameurs. C’est ainsi que, chez des êtres inquiets et tourmentés, chez des hérédos notoires, apparait tout à coup, étincelante, à l’occasion d’une secousse morale, une lumière de bon sens salvatrice. S'ils la suivaient, ils seraient hors d'affaire. Malheureusement, ils se contentent en général de l’admirer, de murmurer : « Oh comme elle est belle! »

L'esprit de contradiction, qui se remarque chez tant de gens à hérédité chargée, n'a pas une autre origine. C’est un effort de leur nature profonde, en vue de retrouver la paix et l'équilibre. Leur soi travaille sourdement à les émanciper de leurs fantômes en opposant ceux-ci, les uns aux autres et par paires. Les

AAA US We ST lie 8098 at de : ÈS

oscillants donnent de l’agacement à leur entourage, attendu qu'on les voit passer d'une opinion et mêrne d'une conviction à l'opinion et à la conviction contraires, avec une déconcertante facilité. Cependant il n'y a qu'à les laisser faire : ils se cherchent ct peut-être un jour se trouveront-ils.

Le modèle le plus remarquable de cet état d'esprit fort complexe nous est offert par le philosophe social Proudhon, puits d'erreurs révolutionnaires, au fond duquel brille cependant une lueur vacillante. Ce système de contradictions héréditaires, qui constitue pour Renan une tunique souple et chatoyante, aux mailles nombreuses, devient, chez Proudhon, un corselet aux angles blessants et qui souvent le déchirent. Alors il jette un cri politique ou historique, voire psychologique, de bon aloi. Alors il entrevoit une vérité. Mais bientôt le boisseau retombe, le lourd boisseau de ses ancêtres où dominaient, semble-t-il, des matériahistes chicaniers, prisonniers simultanément d’une vision terre à terre et de leurs arguties juridiques. Pour son infortune, les hérédismes bourgeois, dans ce qu'ils ont de plus mesquin, dominèrent finalement en lui

les hérédismes paysans. Il lui a manqué le plein air. [Il est dommage que sa bibliothèque n'ait pas été dressée à l’orée d'un bois ou d'un champ.

Nous arrivons ainsi sur un promontoire intéressant de la topographie psychologique de l'individu; la typification des hérédismes sages et bienfaisants. Nous l'avons déjà dit : la congénitalité peut être un principe de perfectionnement. Dans une profession poursuivie d'âge en âge, les ancêtres bien doués deviennent les collaborateurs du vivant. Ils lui facilitent étrangement sa besogre. Ceci s'explique par le fait que le soi, arbitre de l'équilibre intérieur, admet volontiers les ancêtres sages, même alors que s'est exercée sur eux la typification génésique. Il les admet jusqu'à une certaine imite, qui est celle où sa liberté serait entravée, où même dans le bien, dans la vertu, dans l’héroïsme, 1l n'aurait plus la possibilité de choisir. L'ancien sage est traité par le soi à la façon d’un hôte privilégié, qu'il ne doit cependant pas laisser empiéter sur la sagesse neuve. Le moindre empiètement se traduit, dans la vie et dans l’art, par ces excès d'une vertu trop rude, d'une rigueur et d’une

inflexibilité qui semblent offlenser la nature humaine. Le père qui, de ses propres mains, immole son enfant à la cité, agit en hérédo, victime d'une lignée d’aïeux austères. Le maître de soi n'a pas de ces vertus sanglantes.

La formation du caractère nous apparaît ainsi qu'un compromis entre la typification héréditaire génésique et le soi. Ce dernier cherchant à stabiliser ce que la première tend à modifier, transformer et bouleverser continuellement. Nous pouvons maintenant analyser avec plus de sécurité les principaux états de l'esprit humain :

L'optimiste est un homme qui a un soi en pleine activité. Il veut sa liberté intérieure comme 1l veut sa pondération, et 1l jouit de l’une et de l’autre. Ce soi, faisant sa part aux éléments hérités du moi, donne la prédominance aux ancêtres heureux et joyeux. Néanmoins, 1l ne les admet comme types que jusqu'au point où cet optimisme demeure ferme, valeureux et conscient. Il les refrène au moment où cet optimisme, devenu paresseux et passif, verserait dans une acceptation béate de toutes les circonstances, même défavorables, de la ie, et confinerait ainsi au gâtisme. Com-

Page 1