‹ L'hérédo; essai sur le drame intérieurChapitre 14 sur 39 · TESTER · texte numérisé non relu

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ment les refrène-t-1l ? Par l'acceptation et au besoin par la recherche du risque. Le risque noble est une dépendance et une conséquence de l'impulsion créatrice, comme du tonus du vouloir: au lieu que le risque vil, parodie du précédent, est une conséquence de mauvais hérédismes. Le risque noble est le sel de la vie intérieure. Je ne parle pas seulement de ces risques qui mettent la fortune, les biens, l'existence en danger. Il en est d’autres d’un ordre plus relevé : tel que celui qui consiste à extirper une de ses propres erreurs, ou à dominer une de ses tares. L'enfant qui aime à sauter d'un lieu élevé, et qui essaie son courage, deviendra un homme apte à se corriger sans faiblesse. Car 1l n’est pas indifférent de pratiquer l'introspection lucide. Un malaise, même physique, un vertige accompagné d'angoisse précordiale accompagnent souvent la connaissance que l'être prend alors de sa véritable situation hérédoplastique.

Un de mes amis, garçon fort remarquable, d’une trentaine d'années, était affligé d'un vice d'origine génésique et en proie à toutes les affres des hérédos, balancé entre une demidouzaine de personnages différents, hostiles et

contradictoires. Il cherchait et parvenait à étourdir ou plutôt à étoufler un soi demeuré vigilant et intact, dont il concevait à tâtons un certain orgueil. Un jour il arriva que ce soi, traversant les couches héréditaires et bousculant les obstacles psychiques, lui montra, dans un jour cru, son état d'infirmité et de misère. Son angoisse, son vertige, furent tels à ce spectacle qu'il faillit en mourir d'une contraction soudaine du cœur.

Mais aussitôt après 1l guérit totalement et une telle guérison valait le risque encouru pour l'obtenir.

Donc le risque noble fait le départ entre l'optimisme hérité, l’optimisme trouble par typification ancestrale — où intervient l’instinct génésique — et l’optimisme pur par prédominance du soi. Il refrène le premier et renforce le second. Ceci vous explique que les idéalistes, serviteurs d'une grande cause, bien qu'exposés à toutes sortes de vicissitudes, soient généralement de bonne humeur et dominent joyeusement les épreuves. Le risque est là pour les empêcher de choir dans une inertie euphorique, pour les maintenir en activité, pour garantir leur personnage intérieur

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contre l'invasion d’un trop grand nombre de bons ancêtres allègres.

Le risque noble intervient dans cette libération des hérédismes qu'est la création littéraire, scientifique et artistique. Quand Dante conçoit la Divine Comédie, 1l ne choisit pas seulement un thème général et souverain, 1l se risque. Il jette au feu de l'improvisation lyrique toutes ses images sublimes, terribles et suaves, fragments elles-mêmes de son hérédité. Ce risque ranime l'impulsion créatrice, refrène l'excès de facilité. D'où l'impression de rudesse, de contraction, d’effort vénérable dans la trouvaille éblouissante, qui se remarque également chez Lucrèce. D'où l’impression vertigineuse qui accompagne les descriptions du Paradis et de l'Enfer. C’est en lisant ce poème unique que Jj ai le mieux compris le rôle du risque et tout ce que le véritable poète expose de lui-même en chantant son âme. Il en est de même de Beethoven, éparpillant ses éléments congénitaux en une multitude de rythmes et de cadences, d'appels et de sonorités, que ressaisit et domine finalement un soi victorieux. On frémit de la prodigalité inouïe avec laquelle il dépense son moi, et de

la hardiesse avec laquelle 1l lance à la vie musicale des débris de fantômes intérieurs, qui finissent par se rejoindre et composer d'harmonieuses figures. Quand Laënnec écrivit l'Auscullation médiale, quand Claude Bernard décrivit les eflets du curare, quand Duchenne de Boulogne fixa la symptomatologie du tabès, quand Alfred Fournier conçut la syphilis héréditaire tardive, ces quatre savants se risquèrent, afin de se conquérir, et il n'est pas douteux que, dans le même temps, ils conçurent une grande joie de s'être risqués.

C’est en ce sens que le risque noble apparaît comme un frein, comme une limite de la typification intérieure, notamment chez le créateur optimiste.

Le pessimiste ou malheureux est un homme chez qui l'hérédo a pris, et de beaucoup, le pas sur le soi. D'après ce que j'ai dit, au chapitre précédent, de l'instinct génésique et de son appoint à l'idée de mort, tout philosophe de l'Inconscient est prédisposé au pessimisme.

Hartmann et ses successeurs en sont la preuve. Ce sont des victimes doubles de l'obscure force sexuelle et des hérédismes qu'elle éparpille. L’automate finit par dominer en eux,

appelant à sa suite tous les maux de l’automatisme, dont le pire est l'aveuglement quant à la liberté intérieure. Ils habitent une prison forgée par eux, et1ls s’en désolent. Le risque lui-même, vicié par une telle atmosphère et retourné contre le risqueur, se transforme chez eux en appétit du suicide, en aspiration au néant. Il n'est pas de typification plus redoutable.

Le rêveur est un type psychique sur lequel il faut insister, car, s'1l s'exprime d'âge en âge par certains poètes ou philosophes, il est fréquent chez les non-intellectuels, qui ne laisseront pas de vestiges écrits. Un nombre considérable d’humains rêvent leur existence au lieu de la conduire et, léguant ce trait à leurs descendants, peuplent notre monde terrestre de puérils, de timides et d'irrésolus. L'inagissant s'appelle légion.

Qu'est-ce que le rêveur? C'est celui chez qui le ressort du soi est détendu, en même temps que l'instinct génésique. Le drame intérieur, dans ses deux premiers actes — éveil, puis modelage des éléments héréditaires — est chez lui réduit au minimum, à un jeu de vapeurs errantes et diffuses. [l se distrait de leurs

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déplacements, de leurs métamorphoses, déplissements et repliements, comme le fumeur s'amuse des nuées qui sortent de son cigare ou de sa pipe. L'apparence des choses lui suffit, en dehors de toute réalité. Ses jours s’écoulent à combiner des images éparses, indistinctes, dont aucune ne se concrétisera en acte. Il aura même de la répugnance à les fixer. On conçoit combien la guérison d’un semblable trouble de la personnalité est difficile, puisque le point d'appui manque presque complètement, puisqu'il n'y a même pas de résistance, puisque tout conseil raisonné est saisi aussitôt comme aliment pour un nouveau rêve. Le salut est dans l'affirmation, mais comment l'obtenir et comment délimiter, tenir une raison constamment enveloppée de nuages ? |

Gérard de Nerval fut un rêveur. Son œuvre délicieuse est une féerie, mais qui rend un son douloureux. Elle est comparable à un écran de cinéma, sur lequel passe l’échevèlement en argent et or de nombreux hérédismes, où dominent le marin, le pasteur et le forestier.

Le s01 a délégué le risque au-devant de cette

… invasion, mais le risque se retourne contre

lui. La fin tragique de ce grand écrivain fut le résultat logique d'une typification défectueuse. Il y a comme un voile perpétuel entre sa conscience et la réalité.

Autre forme de typification congénitale : le frénétique. Le meilleur exemple en est Goya.

L'instinct génésique est très apparent chez cet étourdissant dessinateur, et 1l opère à découvert, gonflant puis brisant ces hérédismes variés qui remplissent notamment les albums des Caprices et des Horreurs de la querre.

Alors que Léonard de Vinci, par exemple, — que nous retrouverons dans les victoires du soi — impose son ordre, sa volonté, son équilibre aux lignes et aux mouvements, Goya subit les transes et les secousses de plusieurs fantômes intérieurs, où dominent les cruels et les apitoyés, les cannibales et les chirurgiens, les paysans et les voluptueux. Sa frénésie est celle du cauchemar. Souvent elle lui fait méconnaître les lois de l'équilibre et ses proportions. On connaît son goût marqué pour les écartèlements et les chutes la tête en bas, pour les torsions de corps à contresens. Le rouleau de la vision va si vite chez lui qu'il décom- "pose les gestes et les attitudes, ainsi que dans

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