‹ L'hérédo; essai sur le drame intérieurChapitre 15 sur 39 · LL. fins à · texte numérisé non relu

LL. fins à

la photographie instantanée. Souvent l'angoisse de son dessin lui arrache en légende un cri de douleur. Il s'étonne, s’irrite et s’affhge du trait qu'il vient d'imaginer.

La frénésie est intermittente. Autrement elle tuerait son homme. Les apaisements périodiques de Goya se traduisent dans des compositions Joyeuses ou suaves, telles que celles des cartons de tapisserie, derrière lesquelles — comme dans le Pantin — passe le souvemir du mauvais rêve. Le besoin de se délivrer des fantômes intérieurs est aussi manifeste chez lui que chez Balzac ou Shakespeare. Sa typification est guettée par un soi, distant et hautain, qui traverse, souverain indifférent, les charmiers et champs de supplices; chez peu d'artistes l'hérédo se confesse comme chez celui-là. Aussi exerce-t-1l une véritable fascination sur ses admirateurs, gens évidemment de sa famille. 11 détient leur secret comme le sien. [l leur montre le monde qu'ils portent . en eux.

Ce que j'ai appris de la biographie de Manet, influencé nettement par Goya, me révèle en lui un hérédo frénétique de la lignée de Goya. Son risque compensateur consistait à

rechercher les jeux éblouissants de la lumière

et la décomposition instantanée du prisme — d’une façon encore plus aiguë et pénétrante que chez Turner, autre frénétique — au lieu que le drame intérieur de Goya se joue de préférence au crépuscule. Mais si vous voulez mettre en opposition un moi prédominant et un s01 vainqueur de l'hérédité, rapprochez un Turner d'un Poussin, le premier étant en somme un élève exaspéré du second. Quel trouble ancestral chez Turner! Quel équihibre sage chez Poussin!

Le trait est à la couleur ce que le rythme est au son. Le rythme doit être considéré comme une dépense d'hérédo-mouvements accumulés, tels que la marche ou les gestes usuels et de métiers, repris et équilibrés par le soi. Il en est de même du trait. Au lieu que la couleur est un résumé des contemplations héréditaires et le son un résumé des surprises auriculaires ou auditions ancestrales : « Cela chantait dans ma tête, bien avant que Je l’eusse inscrit sur le papier. » Ainsi s’expriment tous les musiciens. Les formes hantaient le dessinateur et les couleurs et nuances le peintre, bien avant qu'il ne les fixât. Désor-

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mais la critique devra tenir compte de ces perspectives de l'introspection.

Or, le frénétique a une forte et habituelle tendance à briser le trait et le rythme et à exaspérer les couleurs. Sa typification l'exige ainsi. En httérature, il gonfle le sens des mots et multiplie leurs oppositions, sans autre règle que les saccades de son humeur, aussi variées que les hauts et les bas d’une courbe fébrile. Il en résulte des effets de style surprenants, où l'hérédo est immédiatement reconnaissable. Le Saint-Simon de la cour de Louis XIV en est un exemple. Maintenant que vous êtes avertis sur le mécanisme intérieur, vous voyez la roue de l'instinct génésique qui tourne, chez cet auteur atrabilaire, en arrachant et éparpillant des lambeaux d’hérédismes, que son génie transforme en silhouettes de contemporains. De sorte qu à tout prendre, f: ces portraits forcenés sont beaucoup plus fils de son introspection psychoplastique que de son observation. Ses immortelles empoignades s'adressent principalement à son ascendance, fournie comme pas une en envieux, en rancuniers, en avares, en jaloux, en goinfres, en cachotters, en salaces et en orgueilleux. Il

confond les portraits de son entourage et de la Cour avec ses portraits de famille. C'est ce qui fait l'intensité de son œuvre. Vous le croyez à l'OEil-de-Bœuf, mais c'est en dedans de lui qu'il regarde.

L’envieux est une hérédo-typification très fréquente, sur laquelle il ÿ aura lieu d'insister. Ce caractère, formé de pièces et de morceaux, est comme la quintessence, la liqueur d’une longue suite de comparaisons défavorables au comparant. Une lignée d’esprits chagrins amasse de l’envieux, comme le champ inculte

donne du chiendent. Le fils d'Alceste, s'il ne lutte contre son moi hardiment, est prédisposé à cet affreux vice, par qui se décolore la nature et tout retombe au vase de l’amertume.

Moins connu est le calculateur, dont Beyle dit Stendhal nous offre le modèle. Vous imaginez, derrière lui, une théorie de vieilles filles rapaces et de ces grippe-sous rustiques pour qui la poésie gît dans le gagne-petit. Ces genslà collectionnent les liards et coupent les sentiments en quatre, dans la crainte de les dépenser. La peur de la générosité d'esprit est très remarquable chez Stendhal. Le Rouge et le Noir est, comme la Chartreuse de Parme,

un tour de force de parcimonie sentimentale.

L'analyse y est une conséquence de l’avarice, de la réticence poussée au système. Stendhal est le pire des matérialistes, celui qui demeure dans le terre à terre pour faire l’économie d'une effusion et qui craint de rendre à l’universel plus que l’universel ne lui a donné. Le manque d'élan est poussé chez lui jusqu à la perversion. Il soupçonne tout le monde, y compris lui-même. Il se scrute et se fouille dans ses personnages, ainsi qu à une douane tyrannique, et le moindre lambeau de spontanéité est saisit et mis au rancart par son analyse revêche et crochue. Il est odieusement méticuleux. On s'étonne que le risque en contrepoids, qui fonctionnait vigoureusement en lui et qu'il a peint chez Julien Sorel et Fabrice del Dongo de façon d'ailleurs inoubliable, ne l'ait pas retourné contre lui-même et poussé au suicide. Car il n'est pas de pire supplice que celui qui consiste à calculer implacablement les moindres circonstances de la vie, les moindres démarches du sentiment, en cherchant sans répit son propre avantage.

J'ai connu et même fréquenté un écrivain

presque célèbre, appelons-le Léopold, qui

était de la même famille psychohérédique que Stendhal. C'était un homme assez spirituel, taciturne, bien doué pour l'analyse, mal doué sous le rapport de son style qui était rugueux et impropre, avec des prétentions syntaxiques et grammaticales. La typification génésique s'était opérée chez lui sous les espèces du calculateur. Il tenait son existence comme un livre de comptes, colonne du doit, colonne de l'avoir, barrêmes, soustractions, reports. Vous lui rendiez un service, il vous rendait un service. Pas deux, un. Il ripostait à un demi-mauvais procédé, par un demi-mauvais procédé, calculé dans une impeccable balance. Comblé de faveurs grandes et petites, et même académicien — ce qui lui allait comme un gant — il était devenu d’une mesquinerie et d’une étroitesse qui allaient toujours en s’accentuant, ainsi que les tics des vieilles filles. Or, j'ai eu précisément l'occasion de voir et d'observer depuis Léopold dans une circonstance où 1l risquait sa peau et je constatai alors chez lui, conformément à ma prévision, une détente, un considérable soulagement. Ce risque contre-balançait sa typification si morne et déplaisante, lui prêtait

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momentanément des ailes. Mais, presque aussitôt après, 1l revenait à ses sordides calculs moraux .

S'il est des êtres qui réagissent contre les événements et les rencontres, 1l en est d’autres, les « acceptants », qui se font à tout, se prêtent à tout, avec une invraisemblable malléabilité. Tels des personnages de caoutchouc, ils subissent une déformation quelconque, puis tout aussitôt reprennent leur forme. Vous les reconnaîtrez à ce qu'ils répondent toujours « oui », en ajoutant parfois « bien entendu », ou « évidemment ». Je considère que ce manque de réaction est comme une lassitude de la conscience, parcourue par trop de fantômes, avec somnolence de la volonté.

Ceux qui sont atteints de cette passivité morale, s'ils sont d’un certain niveau intellectuel, échafaudent sur elle tout un système philosophique, afin de se masquer leur propre faiblesse. Ils se donnent comme des sceptiques, ou des indulgents, remettant aux circonstances le soin de fausser, puis de redresser leur molle destinée. Une pareille attitude peut coïncider avec beaucoup de gentillesse et un rcel talent. Elle assure d'abord le succès, en

science comme en littérature, comme en politique, puis elle le retire par la déception et l’irnitation d'autrui. Au lieu qu'une certaine fermeté etmême dureté conserveses conquêtes.

Les réticents et les allusionnistes sont des types humains dont les moralistes et les auteurs comiques n'ont pas tiré le parti qu'ils auraient pu. Les réticents ne disent Jamais tout, ne pensent jamais tout, n’agissent jamais tout. Ils demeurent à mi-chemin entre la conception et la réalisation, comme ils restent en route au milieu d'une phrase. La cause en est dans la traversée brusque d'un hérédisme par un autre, dans un chevauchement congénital des ancêtres décidés par les ancêtres irrésolus. Le réticent, quand il se risque, fait exception à ses habitudes et s'exprime jusqu'au bout, au milieu de quel trouble, de quelles angoisses, lui seul pourrait le dire! J'en ai connu un qui m'affirmait que son effort — venu évidemment de son soi, sans qu'il s’en doutât — était comparable à celui du manœuvre qui soulève une énorme pierre.

Il me disait encore : « C’est un supplice que d’être forcé de tout dire ou de tout réaliser. Je voudrais être compris à demi-mot et me

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contenter, dans mon art, d'indications. »

C'était un peintre très bien doué, qui mena cependant la vie d'un raté, faute d'une rectification intérieure. Il sentait son hérédité. Il répétait volontiers qu'il était le fils d'un père faible et d'une mère énergique et qu'il en voulait à son père d'avoir mis tant d'eau dans le vin maternel.

L’allusionnisme, tour d'esprit assez répandu, est la conséquence d’un ascendant masqué par un autre, dans la région éclairée du moi. La superposition de ces deux personnages donne au langage une ambiguïté, à l'attitude et à la démarche quelque chose d'équivoque et d'incertain. Le besoin de confesser cette complexité donne des poètes obscurs comme Stéphane Mallarmé par exemple, chez qui l'allusionnisme tournait à l’obsession. Jusque dans la conversation courante, où 1l était d’une virtuosité infinie, cet homme délicieux cherchait à laisser entendre quelque chose qu'il n'exprimait pas, mais qui l'inquiétait et le divertissat tout ensemble. Il en arrivait à écrire et parler par rébus. Le penchant est alors de renforcer constamment la difficulté et d'enfermer un symbole dans une allitéra-

tion, ou dans un autre symbole. Jonglerie parfois charmante, surtout au début, puis qui fatigue son lecteur ou son spectateur.

Ün autre allusionniste était le malheureux Oscar Wilde et je n'ai pas besoin d'ajouter qu'il était un hérédo achevé, avec son masque inquiet et mou, supefbe par le front, hideux par la mâchoire, son corps avachi et ses gestes prétentieux. À l’époque où je le rencontrai, je n'avais pas encore délimité nettement le rôle du soi et celui du moi, ni étudié, comme Je l’ai fait depuis, le mécanisme de l'instinct génésique. Cet instinct, qui joua à Oscar Wilde les tours que l’on sait, faisait de cette brillante imagination une floraison perpétuelle d'hérédismes amers et grotesques. Il en résultait chez moi une courbature dont je ne m'expliquais pas la raison et qui me faisait chercher maint prétexte pour fuir la compagnie de ce faux charmeur. Puis, tout à coup, de ces lèvres épaisses tombait une parole sensée et Juste, qui réconciliait avec le pauvre diable, et 1l a écrit dans sa prison quelques pages d'une réelle beauté. N'’est-1l pas vraiment désastreux qu'un pareil naufrage n'ait pu être évité par un traitement psychoplas-

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