CHAPITRE VI
A la lumière des considérations précédentes, nous pouvons maintenant serrer de près la définition du véritable protagoniste du soi : le héros. Celui-ci n’est pas seulement l’homme représentatif dont parlait apocalyptiquement Carlyle. il est encore et surtout l’homme du
risque noble — lequel barre la route même aux bons hérédismes et renforce la personnalité consciente — 1l est un soi triomphant.
L'impulsion créatrice, le tonus du vouloir, l’équilibre raisonné ont en lui toute leur nitidité, toute leur vigueur. Nous en concluons que l'instinct génésique, insufflateur des parasites héréditaires du moi, est chez lui réduit à son minimum, sinon complètement dompté.
Il en résulte une clarté intérieure qui va Jus-
qu'à éliminer les éléments confus, faussement qualifiés d'inconscients, et un resplendissement psychique.
On voit combien est erronée la doctrine matérialiste médicale d'après laquelle les héros seraient, par certains points, des dégénérés ou des anormaux. Ils sont au contraire une éhte et une quintessence de l'idéal human.
Leur perfection est d'autant plus grande qu'elle signifie davantage la victoire du soi.
L'histoire miraculeuse et exemplaire de Jeanne d'Arc nous montre le sommet de l'héroïsme pur. On y voit avec quelle aisance la Pucelle se transportait au cœur des : choses et portait, sur toutes circonstances et toutes personnes, un jugement clair et direct. Cela tient à ce qu'entre elle et la vérité religieuse, politique, humaine, il n'y avait aucune interposition de personne héréditaire,
aucun écran d'origine trouble. La flamme du
soi l'’animait toute et la guidait. Ses réponses à ses juges, recueillies dans l'ouvrage magistral de Quicherat, montrent une âme libre d’entraves et demeurée telle qu’au sortir de l'animation par son créateur. Elle résout simplement les pires difficultés. Elle déjoue les
pièges en souriant. Îl y a en elle la sécurité d’une fleur ouverte à la lumière, la continuité d’une ligne d'horizon et aussi ce don virginal, stellaire, de n'être déviée de sa route par aucun obstacle. Qui vient parler 1c1 de légende ? La légende est une déformation. Le cas de Jeanne d’Arc est une préformation, je veux dire une prédestination providenteile, mais aussi transparent qu'un cristal, et strictement historique et concret dans ses moindres épisodes. Ceux-ci étaient d'une acuité, d'un perçant tels qu'ils ont traversé les âges sans s’altérer. Nous avons, dans certains de ses propos, jusqu à l'inflexion de la voix de Jeanne d'Arc. Elle est une personnalité sans scories et sans ombre, un dessin de feu dans l’azur moral.
Chez une semblable nature, comme d’ailleurs chez les véritables héros du soi, l'impulsion créatrice, n'étant pas entravée par les hérédismes, agit, c’est-à-dire invente perpétuellement. Elle se porte sur les problèmes de l'art militaire, comme sur ceux de la vie en société, comme sur les autres arts, comme sur les sciences, et elle les ouvre jusquà leur centre. L'absence d'erreur est ici conjointe à l'absence d’hésitation. Dans tous les ordres
d'idée, Jeanne etes émules reconnaissent le Roi parmi ses courtisans, le principe parmi ses conséquences, l'essentiel parmi les accessoires, la réalité parmi ses apparences et vont au Roi. Car le soi cherche ses complémentaires et ses pairs. Là où le moi, tout empêtré, tout 'encombré de fantômes, titube, trébuche, s’égare, revient sur ses pas, se contredit, le soi affirme et va droit devant lui.
Parfois un d'entre nous, inquiet, angoissé, cherchant sa route, après bien des tergiversations, éprouve soudain, au centre de sa conscience, une 1llumination comparable à l’effraction, dans une cave obscure, d’un flot de lumière. Ceux qui ont éprouvé une seule fois cette puissante sensation ne l’oublieront plus jamais. Elle se produit en général sans cause extérieure apparente, sans que se soit modifiée la conjoncture qui faisait notre perplexité, notre appréhension. Le malaise cesse. Le sentiment de la liberté, de la certitude nous emplit et nous anime. En même temps que notre poitrine est soulagée d'un poids si lourd, une hiérarchie spontanée s'opère dans notre esprit, qui met l’objet de notre peine à sa place. à son plan et, le désindividualisant,
l’atténue. Voyez dans ce phénomène une réapparition instantanée du soi à travers les nuages mouvants du mot et un répit de la scène intérieure.
Chez le héros, cet état est durable, et ï est
habituel. La trouvaille chronique, de théorie ou d'application, en est la conséquence. Rien n’est fécond comme l’héroïsme. [1 n’est pas de meilleur moyen de s’en rendre compte que d'ouvrir et de feuilleter les manuscrits de Léonard de Vinci. La diversité des planches n’a d’égale que leur perfection, qu'il s'agisse de marine, de balistique, de l’éclosion d'une
fleur, d’un déchargement de poids lourds, de
la défense d’une ligne de tranchées, de l’équilibre d’un gymnaste, du sens d’un tourbillon d’eau, de la physionomie d’une flamme, du déroulement d’une chevelure, de l’enchâssement d’un œil dans la réflexion, d'une calhigraphie appuyée, de la démarche d'un cheval, du vol de l'oiseau, de l'articulation de la tête de l’insecte, de la parabole d’un projectle, de l’éparpillement d'un nuage, du dessin d'un jardin, d’une courbe de perron ou de balustrade, d’un saut en hauteur ou en longueur, de la figure formée par un tonneau qui roule,
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une étoffe qui se déplisse, un poids lancé et reçu, une main qui s'ouvre et se referme. Le soi de Léonard étreint et presse l'univers, cherchant partout ces lois générales du mouvement, qui relient la naissance à la mort, et le minéral, en apparence inerte, au mobile et ductile système nerveux des animaux. Ce soi foudroyant et infatigable, pour qui un objet est toujours une nouveauté — puisque le moi héréditaire ne Foffusque n1 le contrecarre, — ce soi héroïque projette, sur tout problème, une lumière oblique, douce et pleine, un halo de révélation. Il saisit les concordances éparses et brouillées aux yeux du vulgaire. Il repère les analogies qui courent à travers les règnes de la nature. Il retourne la grande tapisserie immortelle, et 1l examine, à l'envers, le sens des coutures, les lignes d'entrée et de sortie des aiguilles, la couleur des laines. Il ne s’agit plus ici même de clartés sublimes, mais limitées à un ordre de connaissances. Il s’agit d’une véritable irradiation.
Autre exemple de héros du soi : Louis Pasteur. Sa très intéressante biographie, par son gendre, Vallery-Radot, doit être lue attentivement à ce point de vue. La santé, l'équilibre
moral de Pasteur nous donnent l'impression d'un dégagement presque total des hérédismes et de l’automatisme intellectuel qui en est la conséquence. Claude Bernard avait été proche de cet état supérieur, mais il ne l'avait pas atteint, et le poids héréditaire s'était traduit, chez lui, par l'affirmation du déterminisme, qui est une étroite doctrine de routine et de mort, et dont l'application aboutit, en quelques années, aux erreurs à longue portée de Broca et de Charcot : arbitraire des localisations, localisations de l’aphasie, symptomatologie de l'hystérie, etc. Au lieu que, chez Pasteur, impulsion créatrice n'étant retenue par aucun préjugé intérieur, se porte avec une vivacité fulgurante sur les phénomènes et enchaînements de la vie. On sait ce qu'il en est résulté : une refonte totale de l'étiologie des maladies infectieuses: un traitement de ces mêmes maladies: un transfert, dans la conception biologique, de ces infiniment petits que Leibmitz avait conçus mathématiquement. L'héroïsme pasteurien compense, à lui seul, la lourde sottise matérialiste de la seconde moité du dix-neuvième siècle, par qui furent gâchées de belles intelligences.
Bien qu'appartenant à cette mixture confuse, barbare, empêtrée qu est la race germanique, Gœthe, exception illustre, fut de la grande lignée des héros intérieurs. Il nous dit qu'il tenait de son père la stature et la conception sérieuse de la vie; de sa mère, la joyeuse nature et le don des fables et récits. Mais il n'eut rien d'un hérédo, et dès son adolescence, parmi des crises sentimentales et intellectuelles violentes, dont il nous a laissé l’attachant récit, 1l cherche la maîtrise psychique et la sérénité. Sa méthode spontanée était curieuse : 1l se reprenait, en se donnant: il se dépensait sans cesse, littérairement et philosophiquement, afin de se reconquérir. Une volonté claire et méticuleuse bridait et ordon nait sa vaste imagination. La clé de toute son
œuvre, le problème qui l'occupa sans cesse. et qu'il a exposé dans ses deux Faust, est celui de
la reviviscence, c’est-à-dire de l’échappement du soi au moi. Il y revient dans sa correspondance, notamment avec Schiller et avec Zelter, et dans ses entretiens avec Eckermann, sous les formes les plus variées, les plus capiteuses, les plus détournées, les plus ingénieuses, comme quelqu'un qui, dès l’âge de sept ans, se serait
dit : «J ‘apporte au monde avec moi des principes étrangers à ma nature. Comment devenir entièrement moi-même? » Le comte d' Egmont est une recherche de la liberté intérieure, plus que de la liberté politique. Les Affinités Électives traduisent le vif désir d'échapper aux influences génésiques et à leurs chassés-croisés. Cela est d'autant plus saisissant que l'ouvrage est construit sur le modèle de certains livres du xvin° siècle français, notamment ces Liaisons Dangereuses, qui expriment la tendance-exactement contraire, la recherche sceptique de la servitude sensuelle et de ses conséquences. Le grand mérite de Gœæthe a été de comprendre ce que toute cette littérature avait de dangereux et d’abêtissant — au sens étymologique — et de rectifier le romantisme, en remettant la pondération en honneur.
Le sage de Weimar a la grande marque de ceux qui ont su éliminer le poison héréditaire : la curiosité et la compétence universelles, non à la façon d’un touche-à-tout, mais comme un homme qui lit couramment dans la nature.
Botanique, biologie, géologie, ostéologie, architecture, composition des jardins, tout l'intéresse et le retient. Il n’a pas de ces marottes
qui sont Les tics de l'intelligence, de ces engouements qui sont la grimace du vrai. Il domine
ses sujets d'étude. Si loin qu'il pousse l'ana-
lyse psychologique, il sait échapper à l'acuité confuse. L'équilibre physique paraît avoir été, chez lui, aussi remarquable que l'équilibre moral. On sait qu'il avait en horreur l'anarchie, la brutalité et la rébellion. Mais la ligne générale de son œuvre décèle en lui un ami de la violence utile et raisonnée, celle qui empêche de grands désordres. Car beaucoup trop de gens, je le répète, confondent la sagesse et l’apathie, la sérénité et l'acceptation, la bienveillance et la peur, ou font des distinctions arbitraires entre la pensée et l’action. Il faut savoir penser son acte et agir sa pensée.
On a comparé Gœthe et Frédéric Mistral.
Ce suprême Latin est, lui aussi, un héros au sens défini en tête de ce chapitre, et d’une essence, à mon avis, plus rare encore. Il a cherché à préserver son peuple et son langage — par là même le langage français, dont le provençal est une racine — des injures du temps et des méfaits des mauvaises institutions. Cette vie sereine et pure, dans le petit village de Maillane, fut une longue et glorieuse lutte
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contre l'appauvrissement qui s'appelle centralisation et contre l’oubli. Pour mener une telle lutte, 1l fallait être descendu au plus profond de l’ethnoplastie, dans ces régions intellectuelles — et nullement inconscientes — où l'on apprend à relever, à restaurer. Les poèmes divins de Frédéric Mistral ne furent qu'un moyen de maintenance, qu'un appel aux forces qui préservent contre les forces qui déhitent. Jamais chantre inspiré ne sut mieux ce qu'il faisait, ni comment il le faisait. Le mérite extraordinaire de Mireille et de Calendal, du Poème du Rhône et des Iles d'Or. c'est que les effets que tant d’autres, et des mieux doués. Hugo par exemple, tirent de l’indéterminé et du nébuleux, Mistral les tire de la précision. II nomme et décrit amoureusement les trente et une pièces de la charrue. Son mystère est fait de plein soleil, du prolongement de l’exactitude par le rayon. Ainsi Homère et Virgile.
Si jen crois les récits qui m'ont été faits, son hérédité, bien que paysanne, n'était pas simple. Il n'y a pas à s'en étonner. Les plus beaux « soi » se conquièrent, de haute lutte, dans des lignées où abondent les « moi » chargés d'ancêtres. C'est alors, nous l'avons vu,
que le risque se donne carrière, et sépare les vertus non héritées des vertus et facilités congé- . nitales. Le risque que courut Mistral, peutêtre le plus redoutable de tous, fut celui de lincompréhension. Il obtint la gloire malgré lui, puisqu'il écrivit dans une langue fermée à beaucoup de ses compatriotes. Il élevait ainsi, entre eux et lui, un obstacle surajouté à celui de la haute poésie et de cette grandeur, que beaucoup d'êtres. vils ou niais considèrent comme une offense personnelle. C'était son