FRERES
risque. Ce triomphe est un des plus surprenants de l'histoire psychohttéraire. C'est que le soi est, nous l'avons vu, directement communicable, même aux plus simples. Au lieu que le moi ne les atteint que par des intermédiaires, adaptateurs, explicateurs, commentateurs. Le soi perce comme une épée. Le moi ne se transmet que par une série d'ébranlements et de déformations, de réfractions successives. C’est un bâton plongé dans les eaux jointes de l’espace et du temps.
Le moyen par lequel Mistral se libéra de ses ancêtres fut à la fois très puissant et très original. Ce grand traditionnel écrivit le Trésor du Félibrige, ou dictionnaire franco-
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provençal, etrepensa ainsi, un par un, tous les | mots de ses parents et arrière-parents. Qu estce que le mot? Un conglomérat, transmis du passé. En scrutant et déterminant son sens, ses racines, son emploi, Mistral se délivrait de l’obsession que ce conglomérat héréditaire eût, sans cela, exercée en lui, sous la forme indistincte ou fantômale. Il le restituait à son soit, en même temps que son impulsion lyrique lui faisait, dans ses poèmes, un sort nouveau.
Qu'on ne s'y trompe point, la passion de l'étymologie, dont sont animés quelques bons écrivains, d'âge en âge, n'est que l'effort sourd de leur personnalité véritable, non commandée, pour échapper aux hérédismes. Ils chassent l’automatisme verbal en vérifiant et examinant le verbe. Ils renforcent ainsi la clarté, le brillant du premier outil de la conscience, le plus usuel et le plus exposé. Il y a à une donnée dont nous devrons tenir compte dans le traitement psychoplastique de l’hérédo. Le mot, dont sont victimes les natures faibles, peut et doit être facteur de délivrance, à condition d'être repensé, ressenti et hiérarchisé. Le « jardin des racines grecques et latines » de notre enfance était une trouvaille de pédagogie.
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C'est en ce sens que les humanités, indispensables à l'homme cultivé, sont s1 favorables à l'éclosion du génie individuel, au sens « ingemium ». Elles augmentent le domaine de lPintelligible, aux dépens du prétendu inconscient, du trouble apporté par l'instinct génésique.
Chaque fois que je me suis trouvé en présence de Mistral, j'ai admiré d’abord sa haute sagesse et la façon dont 1l tenait en main les rênes de son imagination et de sa sensibilité. Les gens disaient de lui, comme on disait de Gæthe : « Il peut être froid et distant. » Or, Mistral était le plus sympathique et le plus ouvert des hommes, à condition qu'on ne dirigeät aucune attaque n1 atteinte contre son secret, qui était la maîtrise intérieure. Il vénérait ses ascendants méritoires, comme doit ie faire tout bon traditionnel, mais il ne les lais-
sait pas intervenir, sous forme d'humeurs déviantes, n1 d’excitants, dans ses jugements.
Analyste comme pas un, synthétiste à la façon des grands créateurs, 1l tenait la balance égale entre ces deux stimulants de l'esprit. Le Poème du Rhône en est la preuve auguste, ainsi que les admirables Olvades, son dernier livre.
Certaines pièces des Olivades m'apparaissent
comme le sommet de l’art, d’où descendent
les deux versants de la spontanéité et du labeur: un chant de pâtre sous les pures étoiles.
Mistral évitait avec soin toute perturbation, toute agitation, même morale. Quelques jours avant sa mort, il alla faire solitairement une promenade dans les Alpiiles, un des sites les plus harmonieux qui soient, afin de passer en revue les beaux souvenirs de sa longue vie, d’emplir une suprême fois ses regards de la splendeur créée. Que ne pouvons-nous connaître la méditation de ce noble gémie, sur le point de perdre vent et haleine — comme dit Villon — et de suer « Dieu sat quelle sueur! » L'essentiel des âmes nous échappe toujours. C’est une des mélancolies d'ici-bas. Nous traversons ces champs d’asphodèles, avec à peine une vague idée de leurs formes et de leurs parfums.
Je noterai ici une circonstance déjà lointaine — en 1890 — où m'apparurent, dans un éclair, la distinction du moi et du soi et la lutte intérieure. Nous nous trouvions, Mistral, mon père et moi, dans une ferme de Provence, aux portes d'Arles. Alphonse Daudet et l'au-
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