‹ L'hérédo; essai sur le drame intérieurChapitre 20 sur 39 · / CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

/ CHAPITRE VII

Au point où nous sommes parvenus, 1l nous faut, avant de passer à la lutte des hérédismes du moi contre le soi — troisième acte du drame intérieur — scruter d'aussi près que possible les réactions entre eux des éléments du soi, aux divers âges de la vie. Je me contente de tracer 1c1 les linéaments d’une science nouvelle, qui pourrait s appeler la métapsychologie, car elle est fondée sur l'introspection et déborde par conséquent l'examen des faits et les données de l'expérience.

Nous avons ainsi défini les éléments du soi : l'initiative créatrice, le tonus du vouloir, l’équilibre sage. La synthèse s'en opère dans un acte de foi. Chaque soi est différent de celui du voisin, d'une différence qualitative et quan-

titative, qui va en décroissant de l'initiative créatrice vers l'équilibre par la raison. Chaque soi échappe à la durée, en ce sens que la durée ne peut l’anéantir ; mais, avecles années, les éléments du soi se modifient et se répartissent différemment, l'initiative créatrice diminuant au bénéfice du tonus du vouloir, lequel diminue lui-même au bénéfice de la sagesse. Chaque soi porte jugement sur son moi, peut admonester, brider, réformer son moi. Chaque soi peut choisir des ancêtres sages et bienfaisants et chercher le vrai en leur compagnie, mais 1l peut aussi improviser et puiser directement dans la nature les termes de son improvisation. Examinons successivement ces différents points.

Tous les écrivains, artistes, philosophes et la plupart des hommes d'action sont unanimes à constater que, dans l'être vieillissant, quelque chose ne vieillit pas. Ce quelque chose, qui se répartit autrement, mais qui ne saurait s’amoindrir, est le soi. Mon père, dont l'introspection était suraiguë et souvent foudroyante, me le répétait souvent : « Qu'est-ce que cet immuable de nous-même, cet inaltérable, qui s'impose à nous dans le même temps

à L LA r x 192 L HÉRÉDO. :

que le miroir nous avertit de notre rapide déchéance physique? » Quiconque a observé, avec une attention soutenue, les tout petits enfants, a pu constater, chez eux, de très bonne heure, antérieurement même au langage, une personnalité déjà formée dans le ferme ou dans l'irrésolu; dans l’imaginatif ou dans le placide, dans le sensé ou dans l’obtus. Ce qu'il y a en nous de plus dynamique, de plus moteur est aussi ce qui est établi le plus tôt, ce qui se corrompt et se modifie le moins.

Avez-vous jamais pratiqué cet assez difficile exercice que Jj'appellerai une plongée de mémoire? Je veux dire cette remontée du temps et de nos propres sensations ou raisonnements, qui aboutit presque au vertige. Comme certains athlètes s’accoutument à un mouvement compliqué, l'introspecteur assidu peut et doit arriver à une véritable virtuosité dans cet art. Je suis parvenu à reconstituer ainsi, exception faite pour quelques rares lacunes, des pans entiers de ma vie intérieure au cours de ma prime jeunesse. Jen y trouve point ma réflexion si différente de ce qu'elle est aujourd'hui, au moins dans sa trame raisonnée. Bien mieux, j'analysais mes impressions à peu près de la

même manière que maintenant, et sans savoir ce qu'était une abstraction, Je passais de l’abstrait au concret et inversement avec une facilité qui m'enchantait. Ma volonté, mesurée par mon acharnement au travail, était aussi tendue que depuis, dans ies passes les plus volontaires de mon existence. Quand je faisais une sottise, c'était délibérément, avec une vue fort nette des conséquences fâcheuses qui en résulteraient. Interrogés par moi, plusieurs de mes amis, au caractère solidement trempé, mont fait des confidences analogues. J'étais bien petit quand je sautais d’un perron assez élevé, au risque de me casser la jambe, parce que le choix de ce risque me faisait sentir délicieusement et copieusement, au fond de moi, une puissance non déléguée n1 héritée, un principe d'acte. La difficulté m'en plaisait, comme ayant un goût de genèse, une saveur de rafraîchissement.

Dans l'écoulement successif des hérédismes de toutes sortes, présences, états d'esprit, aperçus de tempérament, aspirations vagues, tics mentaux, qui s’éparpillent et se dissolvent à mesure que nous avançons dans la vie, cette permanence et pérennité du soi est une con-

DS

solation et un encouragement. Mise à sa place

eten sa valeur, elle aurait dù inquiéter les évolutionnistes enragés de la seconde moitié du x1x° siècle et leur faire examiner de plus près leur absurde et funeste doctrine, complément du déterminisme. Ainsi n'eussent point été paralysées la science psychologique, la chnique, la critique françaises, condamnées à végéter dans leurs petites cloisons séparées et étanches, au milieuXde formules d'écoles et de poncifs spiritualistes ou matérialistes. Ainsi eussent été relevés, dans tous les domaines, les autels de l’Intervention, fille de la hberté intérieure. Ainsi n'eûüt pas été méconnue l'immense ressource psychique et morale du soi, inaltérable et guérisseur. L'introspection, guidée ou même dirigée par quelqu'un d'habile, fait découvrir à de grands nerveux le moment précis de leur biographie où 1ls ont perdu la conscience nette d'eux-mêmes — quelquefois sous un choc ou une émotion — où 1ls se sont comme endormis. On sait que ce sommeil moral s accompagne d'une rétention de l'influx nerveux, proportionnelle à la durée du sommeil, dont le réveil se traduit par des détentes, contrac-

# . 7" er DA ASE ECS 4 ge OT Peau RS CE LEE à 290 ral OCR NC OR UE ie DS es

j ù ss A ; « : e PE er PT £ L'HRE OT

‘dé ne Les cRoroNDEURS DU s07. 195 RTE \ | tions, contractures, spasmes généralisés, phé- 3 nomènes divers, jadis attribués à l’hystérie. … L'explication en est simple. A l'appel de l’ins- …tinct génésique, très souvent dans le voisinage dela puberté, les hérédismes ont assailli et recouvert le soi jusqu'à l’obnubiler présque complètement, moins la frange déjà décrite.

L’efflacement, le retrait, l’évaporation de ces hérédismes, amènent le réveil du soi et la dé- pense brusque et théâtrale de l'énergie nerveuse accumulée. Mais, faute d'un traitement psycho-

de plastique approprié, l'instinct génésique agit de nouveau et de nouveau le soi s’obnubile.

La clinique corrobore -ainsi ce que nous savons du drame intérieur.

Le soi improvise et induit. Il est, grâce à l'initiative créatrice, le père des grandes découvertes primordiales : le feu, la charrue, le vin, la voile, le pain, la route, la loi. Ces découvertes, mères elles-mêmes d’autres découvertes, participent de la pérennité du soi.

Elles touchent à l'essentiel de l'être. Elles ne sont n1 modifiables, ni remplaçables. Plus l'homme est soi, plus il est en puissance d'invention, d'ingéniosité, d'improvisation, et plus aussi ses inventions sont transmissibles

et durables. Au lieu que, si certains !hérédismes mènent à des découvertes partielles, à des thèses séduisantes, ces découvertes aboutissent à des culs-de-sac, ces thèses sont caduques et maîtresses d'erreurs. Le moi, qui tient une lanterne, est le premier à trébucher dans les fondrières. Le so1 diffuse une lumière douce de reviviscence, véritable soleil intérieur, qui féconde autour de lui et dore de nombreuses moissons intellectuelles. Toutes les marottes scientifiques et littéraires sont des issues ou des dérivations du moi, chargées d'hérédismes de toute sorte et comme des cristallisations d'humeurs psychiques. Leurs porteurs s'attachent et s’entêtent à elles d'autant plus qu'ils devinent leur fragilité. Broca et Charcot avaient érigé en dogme anatomo-clinique cette théorie des localisations cérébrales, aujourd'hui totalement détruite par les faits et abandonnée, qui réduisait l'immense problème du cerveau humain, — fragment {uimême du beaucoup plus immense problème de la pensée humaine — à un tableau de sonneries dans une antichambre, Le fameux schéma « de la cloche », par lequel Charcot expliquait faussement les diverses formes de

Page 1