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teur de Mireille échangeaient fraternellement leurs souvenirs de jeunesse. Je les écoutais, tout ému et vibrant de leurs récits. Mon père était déjà bien malade. 11 disait : « Quelle chose singulière! En dépit de mes souflrances et de l’âge — 1l atteignait alors cinquante ans — je sens, tout au fond de moi-même, quelque chose qui n'a pas vieilli, quelque chose qui m'appartient bien en propre, et qui se réveille notamment quand tu es là, toi, mon vieux compagnon, mon cher Frédéri.
— Mon bel Alphonse, répliqua Mistral, les poètes comme nous ont toujours vingt ans. »
I1S parlaient ainsi debout dans une pelouse que je vois encore, devant un vaste horizon bleuâtre, classique et fin. On eût dit deux sages conversant aux Champs-Élysées, après avoir dépassé la tombe. L’immortalité de ce «quelque chose », dont parlait mon père, m'’apparut soudain comme très naturelle et aussi comme très personnelle, sans aucune image, presque sans abstraction. La mort, sur ce « quelque chose », n'avait point de prise. Ce « quelque chose » n'était point transmis héréditairement. Il était recréé, ce « quelque chose », avec chaque nouvel être humain
venant au monde. Ainsi, en allant jusqu au bout de ma pensée, c'était le transmissible et le transmis, c'est-à-dire l'héréditaire, qui vieillissait avec l'individu, disparaissait avec la hgnée, au lieu que l'intransnussible, que l’individuel était quasi inaltérable pendant la vie et immortel après la mort. Ce « quelque chose » c'était le soi, dont l’immortahité ne peut être qu'une réalité absolue, au lieu que l'immortalité du moi — sa transmission héréditaire — est conditionnelle et figurative.…. Puis cette idée s’efflaça, plongea: je ne devais la retrouver que vingt ans plus tard, comme une de ces étoiles qui reviennent au firmament visible, après un iong périple à travers l’espace invisible.
Je viens d'analyser l'héroïsme chez des hommes célèbres. Mais 1l existe de nombreux héros, de nombreuses héroïnes, inconnus de tous et d'eux-mêmes. Ils apparassent à l'occasion d’une circonstance tragique, d'un cataclysme, d'une épidémie, d'une grande guerre.
On s'étonne alors de leur nombre et de leur valeur. C'est le soi qui, domptant le moi, fait des siennes à travers la race.
J'ai connu une pauvre infirmière, âgée
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Eee” LE HÉROS ET SON CONTRAIRE. 197 à *Ad'une quarantaine d'années, en paraissant $soïxante, avec un visage paysan où brillaient des yeux admirables, parce que la pitié y attisait la connaissance. Elle est morte, voici quelques années, de compassion ou de contagion, je pense, car sa miséricorde était infinie. Employée dans une section de cancéreux à l'hôpital, elle les pansait et repansait sans se rebuter, dormant à peine trois heures par nuit et relevant les moribonds et les désespérés, par son humeur égale et souriante. Ensuite elle entra dans un luxueux sanatorium, d’où elle fut renvoyée pour avoir apporté en cachette du bordeaux à un homme richeet accablé, dont elle disait : « Il me fait autant de peine que le plus pauvre, car 1l n'est pas accoutumé à ce qu'on ne fasse rien pour lui. » Cet homme riche et généreux, afin de compenser une mesure de rigueur dont il était la cause, lui donna cinq mille francs, somme énorme pour une infirmière. Savez-vous ce que fit Marie? — Elle s'appelait Marie. — Elle distribua instantanément les cinq mille francs à cinq familles chargées d'enfants, qui habitaient la maison faubourienne où elle avait sa mansarde.
Comme je la grondais doucement pour cette
prodigalité, elle me répliqua : « Je ne voulais
pas faire de la peine à M. X... en refusant, mi me déshonorer en gardant cet argent que Je n'avais pas gagné. » Ainsi pratiquait-elle l’aumône fleurie. Son risque consistait en ceci qu'elle pouvait et devait être souvent dupe, mais cela lui était profondément égal. J'ajoute qu'elle demeurait gaie dans l'enfer, qu'elle chantait de vieilles chansons auvergnates — elle était des environs de Riom — grises et usées quant à la mélodie et à la trame des mots, et qu'elle était gourmande de chocolat à la crème. Elle chérissait ses malades, mais ne les revoyait jamais «de crainte qu'ils ne se crussent obligés à la reconnaissance ». Elle me rappelait, à son humble et magnifique étage, le professeur Potain, dont j'ai conté ailleurs la charité héroïque et sage.
Or, Marie avait le don de l'introspection. Fille d'une mère nerveuse ct d'un père usé, elle me racontait comment eile dépistait et pourchassait dans sa conscience toute tentation, de quelque ordre qu'elle fût, afin — ajoutait-elle — « de ne pas être esclavagée ». C'était là sa grande préoccupation. Elle savait que ce qu'il y avait de meilleur en elle était né
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avec elle, et elle veillait jalousement sur ce trésor moral, dont elle devinait l'importance. Elle répétait aussi que la mort lui était indifférente, « puisqu'elle demeurerait telle quelle après ». Comme je lui demandais quelle représentation elle se faisait du Paradis, elle me répondit : &« On y jouit de la présence de Dieu et l’on n'a pas besoin de se débattre pour demeurer libre »... Quand j évoque un soi complet, je pense à Marie l'infirmière et à mon maître Potain.
L'un et l’autre étaient sans orgueil. Le véritable héros, le véritable soi ignore l’orgueil, lequel n'est autre chose qu'un sentiment de fausse force, d'illusoire plénitude, procuré par le nombre et la diversité des hérédismes. L’orgueilleux se croit riche et puissant, parce qu'il distingue confusément les reflets de son héritage, sans distinguer les dangers de cet héritage. Il songe : « Comme je suis peuplé! »
Dans le délire des grandeurs caractérisé, qui marque l'épouvantable victoire des hérédismes sur le soi, le patient déchaîne cette outrecuidante illusion, il tombe en proie à sa lignée, il s'aliène. La logique intérieure continuant à fonctionner sous le désordre mental, il conclut
bientôt de cette supérioritéimmenseàl'envieet
à la jalousie qu'elle doit soulever. Ainsi débute le délire complémentaire de la persécution.
Le raisonnement morbide est le suivant :
1° Que de monde en moi, quelle foule, quelle valeur, combien je suis riche et important !
2° Supérieur ainsi à tous les autres hommes, je dois exciter leur rage envieuse. Que d'ennemis!
3° Le seul moyen de m'en tirer, c'est de supprimer ces ennemis.
Or, il faut savoir que, même chez l'homme sain, l'orgueil est toujours homicide. Il croit qu'on ne règne que par la destruction. Au lieu que l'humilité, sentiment du soi, est féconde. Potain était humble comme Pascal, auquel il ressemblait physiquement. Il apportait au hit du malade une atmosphère de sagesse recueillie, très favorable à la guérison. Le grand médecin agit par l'état de sa conscience, au moins autant que par sa science. Ce n'est pas du tout une allégorie que de reconnaître aux saints le pouvoir de guérir. |
Le sacrifice est la floraison du risque noble. Par le sacrifice — qui est toujours une opéra-
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tion raisonnée de l'esprit etun acte volontaire D le soi donne délibérément l'individu en ho- - locauste à son idéal. L’ exemple le plus frap- | 4 - pant est celui du soldat qui meurt pour son F | pays, en pleine Jeunesse et en pleine force. Mais c’est au moment de ce don et de ce choix délibéré que la liberté intérieure est sans doute le plus complète. D'où l’euphorie qui l'accompagne. La guerre actuelle a fait lever une telle moisson de héros lucides, et, principalement
en face de la mort, ces héros ont laissé de tels témoignages de leur clairvoyance ultime que leur psychologie en est éclairée. L'école matérialiste enseignait que l'héroïsme militaire est inférieur et le sacrifice militaire une
…. dupeérie. L'école intuitiviste expliquait le sa-
… crifice par une sorte de crise supérieure de la
sensibilité, par une extravasion de l’Incons-
… cient. Il s’agit, au contraire, d’une extrême … clarification de l'intelligence, d’une libération
complète du vouloir, d’une délibération sage
… et de la définitive victoire du soi sur le mot.
J'ai interrogé de nombreux combattants, de tous milieux et de toutes professions, n'ayant échappé au glorieux trépas que par miracle.
Tous ont insisté sur la lumière instantanée qui
s'était faite en eux au moment où ils croyaient que « ça y était », sur la joie mystérieuse concomitante — suivie de près de la joie d’être encore vivant, paradoxalement fondue dans la précédente — sur cet éclair de haute certitude, de logique dépassant la logique. L'état de trouble et de confusion mentale, qui appartient à l'appréhension, cesse avec elle. Contrairement à l’axiome de Ja Rochefoucauld, la mort, sur le champ de bataille, peutse regarder fixement. La sérénité est la première récompense du héros. /mpavidum ferient.… | Une mention spéciale doit être faite aux sacrifices héroïques, lents et continus, fréquents surtout chez les femmes, que représentent la nourriture et l'éducation d’une famille nombreuse, la tenue décente d’une maison peu fortunée. Il y faut l’application d’une volonté et d'une sagesse de tous les instants, le déploiement d'un courage chronique. Verlaine l’a dit avec une légère erreur :
La vie humble, aux travaux ennuyeux et faciles, Est une œuvre de choix, qui veut beaucoup d'amour.
La légère erreur consiste en ceci que lesdits travaux ne sont pas faciles. Ils sont péni-
bles et quelquefois rebutants. Le risque qui émane d'eux fait atteindre la risqueuse à la grandeur morale, la soustrait à ses hérédismes les plus généreux et personnalise ses vertus. Politiquement la France fut l’œuvre de ses Rois, moralement l'œuvre de ses mères patientes et sensées, si laborieuses qu'elles ne se reposaient que dans la prière quotidienne.
Le héros a son contraire, qui est le traître.
Le traître représente la victoire des éléments héréditaires et tiraillements du moi sur le soi, la confusion de la volonté, la dislocation de l'équilibre sage. Cela à un point tel que souvent le traître ne se rend pas bien compte qu'il trahit. Ce type humain apparaît donc de préférence dans les hérédités chargées et les âmes faibles, dispersées, errantes. On n’est pas seulement traître envers son pays, et dans tous les ordres d'idées, on l’est encore envers les siens, envers soi-même. On l'est chroniquement ou accidentellement, partiellement ou totalement. Il s’agit là d’une véritable interversion de l’héroïsme, de sorte qu’on retrouve, chez le traître, les principales caractéristiques retournées du héros, chacune des vertus étant
remplacée par le vice correspondant. Au lieu que le risque noble personnalise le héros, le risque ignoble du jeu dépersonnalise le traître
davantage, en le dispersant dans son ascen-
dance intérieure. Il joue continuellement le
scandale d’être découvert à pile ou face, avec
une anxiété mêlée au plaisir, qui est lui-même une caricature de l’euphorie héroïque. Il vit sur letranchant du couteau. Son affreux secret le travaille et le sculpte, à la façon d’une lésion morbide. Comme 1l lui est malaisé de s’en délivrer par la confession littéraire ou artistique, 1il le dépèce — tel un assasssin — en un certain nombre de confidences, qu'il fait aux gens les plus indifférents et qui, rejointes, donneraient la clé de sa trahison. Il en résulte un sentiment de honte difluse, comparable, bien qu'antithétique, au sentiment de gloire qui accompagne le héros. Le traître se confronte sans répit et orgueilleusement. La simplicité, l'humilité lui sont totalement inconnues.
La vie m'a fait rencontrer un de ces damnés — appelons-le Judas — qui a Joué, pendant de longues années, un certain rôle dans Ja société parisienne, en raison même de son
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métier. Il appartenait à une race nomade et dispersée chez les autres peuples. Ce n'était pas un méchant homme. En dehors de la vanité poussée jusqu à la caricature et d’un sno-
bisme vertigineux, on ne remarquait en Imi rien d'extrême, n1 de saillant. Il pouvait à l'occasion rendre un service, à condition d’en tirer une attitude. Cependant le besoin de trahir était chez lui poussé au degré qu'atteignent chez d'autres la faim et la soif. Cette concupiscence le prenait par bouffées, par crises mêlée à des images de cupidité d'argent, qui lui faisaient la bouche sèche et les yeux vagues, incapables de se poser ici ou là. Dans ces minutes ethnoplastiques, Judas appartenait visiblement à une longue lignée de marchands, qui avaient vendu à faux poids tout ce qu il est possible de vendre, de guides de l’ennemi, de livreurs de plans de forteresses, etc. Les circonstances firent qu'un jour, à l’occasion d'un événement tragique, je le pris sur le fait dans l'exercice de son penchant. Il tremblait de tous ses membres. Il retenait avec peine, sur ses lèvres pâles, un aveu qui l’empoisonnait. La curiosité psychologique l’emportait chez moi sur le dégoût et je distinguais,
comme sur un théâtre, derrière ce pantn désarticulé, une vingtaine d’ancêtres vils et mercantles, qui le tiraient comme autant de ficelles. Ses paupières, les ailes de son nez, ses joues, étaient parcourues de ces hérédomouvements, que la clinique nerveuse appelle fibrillaires, et qui sont comme autant de sonneries, muettes mais visibles, des fantômes du moi.
Ainsi que sur l'écran du cinéma, défilèrent donc, dans l’espace d’une demi-minute, sur ce facies dépersonnalisé, une petite troupe de maquilleurs et truqueurs d'Orient, qui rappelait les Mille et Une Nuits. Je songeais :
« Comme le monde est étrange! Voilà un bonhomme habitant Paris, sur les boulevards, au xx° siècle, et qui me donne la comédie d’un tohu-bohu d’ascendants de bazar, dans leurs oripeaux multicolores. » La voix aussi me frappait beaucoup, constituée de trois glapissements, désharmonisés entre l’aiguetle grave, et semblable à une querelle de complices. Mais bientôt Judas se ressaisit, se rassura, s’apaisa, et j'avais devant moi un homme du monde qui saluait perpendiculairement, dans un veston des plus corrects.
On conçoit que le phénomène dit d’autofécondation — intervention dans le moi d’un ascendant complet, sous l'influence du sens génésique — aboutisse souvent, sur le plan physico-moral, à l'extrême fourberie et à la trahison. L'homme double, auquel nous avons alors affaire, a tendance à tenir un langage qui soit le contraire de sa pensée, à poursuivre un plan opposé à celui qu'il proclame ou avoue, à déjouer perpétuellement autrui.
Cette hypocrisie frénétique lui est tantôt un soulagement, tantôt une fatigue, selon qu'il est en excitation ou en dépression.
J'ai rencontré aussi ce type assez rare et d’un diagnostic malaisé, quand on n'a pas étudié le drame intérieur. Physiquement Arbate était comme tout le monde, et même assez beau garçon. Néanmoins deux tares d’hérédo apparaissaient en lui : le regard invraisemblablement fuyant; les mains courtes, aux doigts fuselés en pointe, comme des estompes, et très mous. Il était brave et sans loyauté, menteur et laborieux, de culture très médiocre et fort vaniteux. Mais, à certains jours, l'ancêtre de ses mains et de ses yeux s’installait dans son moi comme chez lui et s’y livrait à des combi-
naisons odieuses, auxquelles personne ne comprenait rien. On eût dit qu'il s’autofécondait à volonté. Il s'agissait, cette fois, non d'un. hérédisme ou d'un fragment d’individualité congénitale, mais d'uneindividualité complète, d’une quasi métempsycose, ne laissant qu'une courte frange de l’Arbate habituel. Ce pauvre garçon devait connaître son mal et en souffrir, car il donnait dans toutes les sottises dangereuses de l’occultisme, comme pour y chercher la solution d’un problème qui le tourmentait. Son personnage normal m'aimait bien. Son double héréditaire me détestait. Je n’oublierai jamais de quel accent il me parla de mon roman la Lutte, à son apparition. La Lutle l’'intéressait, comme récit d’un combat à l’intérieur de la personnalité. Je l’aurais bien étonné si je lui avais alors expliqué sa propre psychoplastie.
Le romancier anglais Stevenson a étudié un cas analogue dans son célèbre ouvrage Monsieur Hyde et le Docteur Jekyll. I s'agit d'un dédoublement de la personnalité sous linfluence d'une drogue. Il n’est malheureusement pas besoin de drogue pour obtenir un tel résultat, quand le soi raisonnable se
trouve masqué par une autofécondation soudaine. Que de fois n’entend-on pas, devant les tribunaux, cette explication, cette excuse : «J'étais un autre homme, je ne m’appartenais plus! »
Ici une question grave, et même douloureuse, se pose : la substitution intrapsychique d'un traître à un héros est-elle possible, parun brusque retournement de la personnalité? Je la crois possible, bien qu'assez rare, vu la complexité des conditions héréditaires requises pour une telle transformation. C’est ce qu on pourrait appeler le coriolanisme, en souvenir de l’exemple historique que Shakespeare a mis à la scène. En ce cas, le risque ignoble du jeu prend la place du risque noble et, sous une influence génésique violente et déterminante, lautofécondation masque presque entièrement
- le soi, sauf une bordure où jouera quelquefois
le remords. En même temps l’orgueil se débride, un orgueil démoniaque, qui fait saccage de tous les bons sentiments.