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AMOUR HUMAIN ET LE TROISIÈME ACTE DU DRAME INTÉRIEUR

L'amour hütain n’est pas tout le troisième | acte du drame intérieur, qui comprend la é lütte et l'assaut des divers éléments du moi É contre le soi et la résistance de celui-ci. Il en est l'épisode le plus visible et le plus important. Les anciens l'ont représenté avec un bandeau sur les yeux, bien que l’aveuglement ne soit pas la règle de toutes les amours hu- 4 mains, mais seulement d’une de leurs caté- | gories. L'immense attrait qu il exerce ne tient ne pis à ses erreurs, n1 aux folies auxquelles il en- traîne trop souvent. Il tent à la double espérance qu'il fait naître dans son début : 1° in- . terruption de la solitude hantée; 2° libération dece qu'il y a de meilleur dans l'être, l'hé-

roïsme sacrificiel, de ce que Jappeillera la 4 fleur du soi. 118 On m'objectera que la majorité des amoureux n'y voit pas si loin, que le désir meut seul la plupart de ceux qui se recherchent.

Je pense que ce désir charnel n'est qu'un second stade, lequel peut d'ailleurs survenir extrêmement vite, et que, chez les pires déshérités de la conscience, tout initium amoureux relève du soi, c’est-à-dire d’une double initiative, bien souvent trompée, de sagesse et de délivrance. L'amour veut le bonheur de chaque conjoint par la conjonction de deux soi, qui sera métapsychologiquement un nouvel être. L’imperfection humaine et l'instinct génésique engagent cette volonté dans un dédale dramatique, dont l'aboutissement est très fréquemment le malheur. Mais ce malheur n'est ni nécessaire n1 fatal. Il est des unions longues, heureuses et chez lesquelles l'amour, loin de mourir, participe jusqu’au bout de la pérennité et de l'inaltérabihité du soi. Il en est d'autres, qui semblaient compromises ou perdues, par l'afflux soudain des hérédismes, et chez lesquelles, après un dur combat, l'attraction sage est de nouveau victorieuse. Îl en

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est de torves et de louches, sur lesquelles tombe tout à coup une clarté d’origine invisible, comparable à une bénédiction. Chez beaucoup d'êtres, l'amour est un naufrage.

Chez nombre d’autres, 1l est un rachat. Mais tous ceux, heureux ou malheureux, qui ont connu l'approche de l'amour en demeurent jusqu'au bout frémissants et comme transfigurés; indice des profondes modifications que ce sentiment, si vif et si plastique, apporte à la personnalité morale.

L'interruption de sa solitude hantée est le rêve de tout hérédo. Il sait qu'il n’a chance d'en sortir que par le soutien d’un autre soi, qui l’aidera à repousser l’obsession des images ancestrales, à recouvrer son équilibre et sa raison. Aussi voit-on fréquemment un individu cornigémitalement versatile, sujet à l’autofécondation totale ou partielle, aux reviviscences automatiques, rechercher une compagne pondérée et saine, disposant d'une volonté robuste et tranquille. S'il la trouve, c’est le salut, à condition qu'il y mette du sien. Aide-toi, la femme t'aidera. S'il se trompe, si l'objet de sa flambée est indigne de son espérance et se rapproche de lui par quelque point, c’est alors

la lutte complexe et redoutable de deux moi également hantés et rivalisant de sournoïserie. Reliés l’un à l’autre par une illusion presque invincible, ces deux infortunés s'entredéchireront jusqu'à la mort. C’est l'histoire contée dans Manon Lescaut, avec un sentiment vrai de la progression dans la misère sensuelle, qui fait du petit livre amer un chef-d'œuvre. Sous la double dégradation du chevalier des Grieux et de Manon court une sorte de lamento du ce qui aurait pu être, si ni l'un ni l’autre n'avaient été ce qu'ils sont. Le passé héréditaire, qui fait la faiblesse du chevalier, s’est jeté sur le passé héréditaire qui fait la déchéance de la fille. Leurs moi s’étreignent jusqu'au désespoir, surveillés par une frange de conscience.

Celui qui, sans être un hérédo caractérisé, n’en est pas moins sous une ou deux influences ancestrales de sens contraire et qui veut farre cesser cette contradiction intérieure, demande à l'amour de le libérer. C’est l'amour des êtres jeunes et purs, de Paul et de Virginie, de Roméo et de Juliette, de tous les gracieux adolescents auxquels l'image visible de leur perfection corporelle semble une garantie de

la perfection morale à laquelle ils atteindront en se conJoignant. [1 est bien entendu qu'ils se trompent. Mas c'est leur intention, non leur erreur, qui est à considérer, leur intention dérivant du soi, leur erreur dérivant de l'instinct génésique, qui gonfle une concupiscence de chair. Tous nous avons eu l’occasion d'approcher des Paul et Virginie, moins le naufrage, des Roméo et Juliette, moins le tombeau et le poison. Leur pudeur, qui naît de l'équivoque, contribue à la renforcer. S'ils se conjoignent, le fruit de leur amour cherchera le risque d'être aussi près que possible de la hberté intérieure, d’être aussi peu obsédé et conditionné que possible par sa lignée, de commencer lui-même quelque chose de noble et de grand. L'enthousiasme des procréateurs garantit l'excellence du procréé, par le fait même quil sera plus soustrait à leur empreinte intraps ychique.

Il faut distinguer dans les attractions amoureuses :

1° Celles qui dérivent de deux soi, à peine teintés d'hérédismes du moi;

2° Celles qui, débutant par le soi, sont rapidement recouvertes par les hérédismes du moi;

3° Celles chez qui les hérédismes du moi sont oscillants, instables et laissent périodiquement les deux soi en présence.

Chacune de ces catégories peut être définie par un poète, puisque les poètes sont les interprètes et les annalistes de l'amour, puisque l'amour est insaisissable ailleurs que dans les chants qu'il inspire.

Dante est le poète de l'attraction des soi, de cette gravitation morale qui recule sans cesse devant l'analyse, mais que la raison en nappe peut éclairer. La Divine Comédie est du plus haut intérêt, quant au point de vue qui nous occupe. Elle est une décharge en masse de tous les hérédismes fécondés par l'instinct génésique, décharge qui laisse finalement en présence, ainsi que dans les solitudes stellaires, le soi de l'altissime poète et celui de sa Béatrice. Il a décrit cette confrontation et le sentüiment bienheureux qui l'accompagne dans la splendeur de son « Paradis », succédant aux tortures, évidemment congénitales, de « l'Enfer » et du « Purgatoire ». C'est le cas le plus saisissant d'une purge complète de la personnalité héritée dans une œuvre d'art, que couronne l’apothéose de la personnalité neuve

nero L'AMOUR HUMAIN.

et librement agissante. La construction du poème, triple en un, suit ainsi l'expansion du soi dantesque, finalement vainqueur du moi lourdement chargé qu'il avait apporté à sa naissance. Je ne connais pas d'autre témoignage des vicissitudes du drame intérieur aussi exemplaire que celui-là, que cette fulgurante auto-psychographie.

La haute littérature, en général, peut être considérée comme une immense confession, tantôt directe, tantôt détournée et allusionniste, des avatars de la conscience humaine parmi les réactions de ses deux pôles, le soi etle moi; le premier, autochtone, intransmissible, impérissable : le second, hérité, transmissible et mortel. La haute littérature a ainsi au moins trois fonctions, dont la première est de libérer de leurs hérédismes les grands écrivains qui recourent à ce procédé d'élimination; dont la seconde est de transmettre à l'avenir le jugement plus ou moins masqué qu'ils ont ainsi porté sur eux-mêmes. Je n'insisie pas actuellement sur la troisième fonction, issue des précédentes, qui consiste à exprimer et maintenir la race et la nationalité par le langage. Nulle part ces trois fonctions ne sont plus

manifestes que dans la Divine Comédie. L'œuvre de Shakespeare, qui vient après, morcelle sa destination et son bienfait comme son émerveillement. Elle n'a pas cette courbe majestueuse, ni cette cohésion. L'initiative créatrice n'y est pas aussi parfaitement scandée, harmonisée par l'équilibre sage. Le chantre incomparable du plus grand amour terrestre se trouve donc être, du même coup, le plus profond révélateur de l'homme à l'homme et cela n'étonnera aucun de ceux qui ont suivi notre démonstration. Il ne pouvait en être autrement. A côté de la Divine Comédie, les sonnets de la Vita nuova étincellent d’un rayonnement analogue. C'est une raison qui s'est saisie et qui s offre. Le risque héroïque est sensible dans l'élan hardi du sentiment, passionné mais lucide, qui trouve toujours l'expression la plus auguste. Ainsi Dante se sépare des hérédismes, même sages, de son ascendance et laisse arder son soi en face du soi ardent de sa bien-aimée. Ce sont deux soleils spirituels, qui se complètent et se confrontent.

Chez Villon, au contraire, qui est le type de la seconde catégorie des attractions amou-

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reuses, Les hérédismes nombreux du moi masquent presque totalement l'impulsion créatrice du soi, la volonté et la sagesse. Villon est ballotté sans répit. Il rit en pleurs, comme il l'avoue lui-même, promenant une conscience bourrelée, que viennent railler, pervertir de narquois ancêtres, et qui ne connaît bientôt plus de l'amour que sa caricature sensuelle, que ce que happe et déforme l'instinct génésique. Reportons-nous au schéma du chapitre IV. Un ignorant ne manqueraitpas d'affirmer que Villon est particulièrement riche en inconscient, alors qu'il est semé de débris d'hérédismes, — que le sens génésique a fait éclater, — et bourré de réflexes automatiques. Mais ce qui fait qu'on s'intéresse douloureu-

. sement à lui, c'est ce malaise de remords

continuellement sous-jacent, cette nostalgie de son soi, appliquée tantôt aux Dames du temps jadis, tantôt à sa Jeunesse, à sa mère et à son « plus que père », tantôt à tel ou tel de ces innominés qu il entraîne dans sa complainte angoissée, d’un si beau rythme.

ZLa raison, chez cet homme singulier, obnubilée au cours de l'existence, s’est réfugiée dans les proverbes et locutions courantes. Il

proverbalise, ce fol tourmenté, aussi bien qu'un sage comme Mistral. Il a le dicton rédempteur.

Ronsard est comparable à un beau fleuve, charriant ses hérédismes, quelquefois limoneux, dont le fond transparaît souvent sous les eaux redevenues claires, et tout 1lluminé de la dorure du jour. Ceux qui ont suivi, au début de l'automne, les rives de la Loire, me comprendront. Ses amours, multiples et 1mpures, se rachètent par une expansion du soi, sensible jusque dans la cadence des vers, où1l apparaît que Cassandre, Marie, Hélène ne sont que les ombres changeantes d’une même forme ardemment poursuivie. Ce so1 ronsardien est le plus riche, le plus nuancé de la poésie française. Même quand il est recouvert par des habitudes, presque des mantes, une nostalgie, un orgueil, une luxure, d’origine visiblement congénitale, même quand 1l parait céder aux fantômes intérieurs, on le sent tout près de la révolte subite et de la victoire. Lecture fortifiante entre toutes, comparable à un bain de lumière. Ici se vérifie ce que nous avons avancé sur la faculté improvisatrice, universelle et plastique du soi;

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car la veine lyrique de Ronsard se porte indifféremment sur tous les objets, sur les jardins, les nymphes, la cour, la politique, la nation, etennoblit et glorifie tout ce qu'elle touche. Ni l’infirmité, ni l’âge, n1 la désillusion sentimentale, ne pouvaient longtemps courber ou altérer cette sagesse brillante, comparable au « saule verdissant » que le poète comparait lui-même au Gaulois, et qui tire profit de son propre dommage. Il y a plus d'une ressemblanceentre cette facilité créatrice, cette volonté du beau toujours en éveil, et la personnalité de Léonard de Vinci. Le Vendômois se rapproche ainsi de l’Amboisien par adoption royale. L'un et l’autre inventent continuellement, dans le domaine des couleurs, du dessin, du son et des cadences. L'un et l’autre possèdent ce magnifique privilège du soi vainqueur, qui est la domination des apparences. Ils extraient l’un et l’autre du vaste univers et ils coordonnent tout ce qui relève de la conscience humaine, même la pierre dure et les astres lointains.

Un autre poète, plus récent, est un véritable champ clos du soi et des hérédismes, mais laisse malheureusement, au contraire de

Ronsard, ceux-ci dominer celui-là. J'ai nommé Charles Baudelaire.

Il n'y eut pas d'homme plus hanté que Baudelaire par ies furies de l'hérédité, iln'y en eut pas de plus tiraillé entre des personnages différents, superposés à son personnage. Procurez-vous son portrait. Examinez ce masque glabre, aux lèvres minces, ce grand front, ces yeux profonds et durs. C'est un visage en cinq ancêtres, un visage prêt pour toutes les grimaces de la concupiscence inassouvie et comme une carte muette des multiples influences congénitales, qui viendront s'y inscrire simultanément ou à tour de rôle.

J'ai interrogé des contemporains, une contemporaine. Baudelaire était déconcertant par ses changements et sautes d'humeurs, ce qui est le signe des grands hérédos. Charmant et séduisant au possible, quand il était sous une bonne emprise, 1l devenait acariâtre et odieux quand un mauvais ascendant l’empoignait.

Je glisse volontairement sur les fâcheux tours que lui joua un instinct génésique toujours en éveil et en inquiétude, qui l’inchnait vers l’exceptionnel, la femme damnée, la femme de couleur, les images morbides, les

rêveries malsaines. Cependant, sous ces bizarreries, ces colères, ces rancunes dé chat sauvage, ces curiosités de fille nerveuse, on distingue, dans l’auteur des Fleurs du Mal et des Paradis artificiels, un sens aigu et solide des réalités, des règles morales, littéraires, poétiques, un besoin de clarté et d'équilibre. Le manuscrit posthume publié par Crépet, Mon cœur mis à nu, constitue une précieuse contribution à l'étude des hérédos. Ce n’est pas son cœur, c'est son moi, son ascendance que le « Boileau hystérique » — mot assez juste de je ne sais quel contemporain — met à nu. Il est impossible de se confesser plus complètement et plus crüment.

Voici comment les choses se passaient : Baudelaire entrait en transe. Il devenait en prise à son moi, à une série de rêves debout, d'hallucinations voluptueuses, musicales, colorées, aquatiques, architecturales et autres, dominées par le désir vague d’une femme capable de lui faire éprouver toutes ces sensations à la fois. Quelqu'un qui eût bien connu sa parenté, et qui l'eùût bien connu, eût pu rapporter chacune de ces lubies à tel ou tel, mettre des noms de morts sur chacun de ces

hérédismes. Je laisse à penser quel gonflement, puis quel éclatement de principes ancestraux ou de parenté immédiate, quel automatisme par débris et jonchement de ia conscience, succédait à cette première aura |! D'où malaise, réaction du soi, création et projection littéraires, accomplies d’ailleurs avec fatigue et difficulté, car cet immense réservoir d'images obsédantes avait un tout petit orifice d'écoulement, par la plume et par la parole. Il se délivrait donc malaisément et imparfaitement.

À peine délivré, le soi baudelairien, convaincu que cette alerte serait la dernière, recouvrait aussitôt son équilibre et se mettait aux projets d'avenir. Ils abondent dans Mon cœur mis à nu, les projets d'avenir, les plans de vie. L'hérédo, momentanément soulagé et rendu à lui-même, pousse invariablement ce soupir de délivrance et combine les plans de sa résurrection. Illusion déchirante et touchante, car on ne secoue pas aussi aisément le poids des aïeux reviviscents, entre la trentième et la cinquantième année. Il y faut une assiduité volontaire que ne possédait pas Baudelaire et un entraînement qu'il ignorait. Ses

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rechute étaient immanquables et :l les accueillait au début avec cette euphorie molle g et bizarre que j ai déjà signalée. Ainsi l’esclave émancipé retrouve avec un certain plaisir la Pébatne qu'il a tant de fois maudite.

Victor Hugo, père du romantisme, c’est-àdire de l'hérédisme érigé en système — et quel aberrant système! — Victor Hugo est - un chantre typique du troisième acte du - drame intérieur, notamment dans la zone amoureuse. Ce drame se joue chez lui avec une fougue et une verbosité extraordinaires, les éléments ancestraux du moi attaquant en . foule et recouvrant, — telle la vague, le rocher, — un soi d’une trempe extraordinaire.

. Chez aucun autre auteur, sans doute, la sépa- . ration des deux pôles de la personnalité n’est — plus marquée que chez celui-ci. On comprend, quand on les examine à cette lumière, les variations politiques et sentimentales de son … existence. Le moi hugotique est énorme, - boursouflé, disparate, véritable bric-à-brac b, héréditaire, où 1l y a de tout : de la vanité, - de la peur, de l'hypocrisie, du relief, de la ” ronde bosse, de la truculence, de la gour- mandise, même de la goinfrerie auditivo-vi-

suelle : goût des allitérations, des à peu près, des coq-à-l'’âne, des jeux de l’encre jetée sur le papier, etc. On comprend le mal que s’est donné cet esprit subalterne qu'était Renouvier — nourri des rognures et détritus de Kant — pour supposer un ordre dans ce chaos. Cependant, de temps en temps, tous les deux cents vers environ, le soi hugotique apparaît sous la forme d’une strophe ou d’un assemblage de mots très simple, d’une pureté, d'une grandeur sublimes.

En voici, cueillis au hasard du souvenir, quelques exemples :

Je vous baise, à pieds froids de ma mère endormie !

Et ceci :

I n'est point de brouillard, comme il n’est point d'algèbrel Qui résiste, au milieu des nombres ou des cieux, À la fixité calme et profonde des yeux.

Et ceci :

. et l'arbre de la route

Secoue au vent du soir la poussière du jour.

Ou encore : ï

Dieu, quel sinistre bruit font dans le crépuscule Les chènes qu'on abat pour le bücher d’'Hercule !

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Ou encore :

Le maître va venir, mais le chien sera mort.

Ou encore :

C'était une humble église, au cintre surbaissé, L'église où nous entrâmes..….….

C'est ainsi que la production lyrique de Hugo est analogue à un torrent trouble — celui des hérédismes — au milieu duquel court le filet limpide, ensoleillé, inaltéré, d'un soi de première qualité. L'instinct génésique, puissant chez lui et jamais bridé, accomplissait, à l’intérieur de son moi, des ravages véri-

tables, le parsemant de détritus baroques, de

scories verbales, de quarts, de moitiés, de dixièmes de personnages ancestraux, lamentables marionnettes qui faisaient sa joie et son orgueil.

Bien entendu, ses disciples n'imitèrent que l'imitable, c'est-à-dire ce moi monstrueux, et la sarabande sortie de Hugo n'offrira, pour l'avenir, que peu d'intérêt.

Disons, en résumé, que l'amour humain et

| ses interprètes seront estimés en proportion

de la somme et de la qualité du soi qui les anime et en fonction de la lutte soutenue

contre les éléments héréditaires. Ce critérium est sûr. Il ouvre à la critique une voie qui ne pourra plus être négligée. Car l'amour véri-. table tend vers la durée, la sagesse et l'équihbre; et c'est la corruption congénitale de l'amour — contrairement à l'opinion courante — sous le ferment génésique, qui conduit aux aberrations de ce sentiment.

Quand l’amour entre deux êtres dérive seulement d’une attraction de leurs hérédismes, l'intervention du soi de l'un ou de l’autre le fait cesser. Il s'ensuit une impression profonde de délivrance. C'est pourquoi l'amour de cette catégorie doit être considéré comme un sommeil de la volonté, sommeil susceptible de réveil. Les amoureux sensuels sont des somnambules, dont ils ont l'allure et les yeux vagues, des automates hallucinés, chez qui la conscience de la liberté intérieure peut être entièrement recouverte. Cette hantise ne s'attache pas d’ailleurs uniquement aux personnes. Le fanatisme n'est autre chose que l’amour sensuel — c’est-à-dire esclavagé — d’une idée, d'une doctrine et d'un principe.

L'historien Michelet est, dans son genre, un fanatique d'autant plus typique qu'il se

croit l’adversare du fanatisme. Cependant il

porte, dans ses improvisations au sujet de l'histoire, une humeur d'hérédo, un aveugle-

- ment systématique et toutes les tares de

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l'amour sensuel. Sa raison, sa sagesse dorment, l'ordre lui est inconnu et 1l s’en glorifie, par un mécanisme orgueilleux, que nous avons analysé, et qui est celui de tous ses pareils. Fécondé, gonflé, rompu, éparpillé par un instinct génésique qui parle d'autant plus haut et cru que l'auteur avance en âge — symptôme grave de déséquilibre intérieur — le moi de Michelet, au milieu d'images bril-

lantes, se jette sur tous les moi des époques

troubles, notamment de la Révolution, et les interprète à sa guise. Les ouvrages latéraux,

tels que la Femme, l'Amour, l'Insecte, l'Oi-

seau, etc., nous donnent la clé psychologique

de cette personnalité à la fois frénétique et . endormie, frénétique quant aux hérédismes,

endormie quant au bon sens intérieur. Son

œuvre, écrite en un langage brisé, hagard,

puissant et souvent magnifique, est un témoignage du dérèglement de conscience tout à fait singulier. Le romantisme individualiste, cette éjection des composants congénitaux du

TRE L £ 3 LA F 210 L HÉREDO.

mot, a là son plus complet épanouissement.

Michelet les extériorise, les situe et les nomme, ces composants; 1l les appelle Danton, Robespierre, Saint-Just, Camille Desmoulins, Condorcet, etc. Mais cette substitution de noms à des aberrations successives ne trompera aucun lecteur habile désormais à déceler les protagonistes du drame intérieur et de son troisième acte : l'assaut du soi par les hérédismes.

L’historien le plus profond, le plus lucide et le plus équilibré de notre pays, Jai nommé Fustel de Coulanges, demandait habituellement à ses élèves : &« Avez-vous un texte? »

Chez Michelet, l’absence de texte est proportionnelle à la débauche imaginative. Tout document précis lui serait insupportable, comme dérangeant une de ces idées préconçues, d'apparence généreuse, dont est tissé son fanatisme. Il procède par bénédictions et malédictions, par apologies et par anathèmes, par extase et par dégoût. Sa prétendue histoire est un tribunal fou, où comparaissent ses propres fantômes intrapsychiques.

Sensiblement moins arbitraire — découlant encore néanmoins de l’humeur héréditaire —

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