‹ L'hérédo; essai sur le drame intérieurChapitre 4 sur 39 · REC PP OR ET" E · texte numérisé non relu

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| espèce et reflet du divin, qui s'appelle la rai-

son. Du jour qu'elle sera constituée, rien n'échappera plus à son empire. Un sentiment très Juste de liberté intérieure, de plus en plus vif, accompagne ses progrès. Elle aussi, de même que l'initiative créatrice, est indépendante de la situation sociale, comme de l'âge, comme de la culture. Elle aussi s’enrichit par le rayonnement et gagne à mesure qu'elle se dépense.

Contrairement à ce qu'ont cru et affirmé des pédagogues ignorants ou sots, l'équilibre par la raison, cette pierre de touche du soi, appartient souvent à l'enfance ou à la prime jeunesse. La sagesse est plus fréquente à six et sept ans qu à douze, à quatorze et à vingt ans, attendu qu'elle n’est point obscurcie par le développement du mauvais hôte, de l'instinct génésique. Nous examinerons ce point plus à fond quand il sera question, dans cette étude, de cette longue erreur qui s'appelle encore la philosophie de l'inconscient. Par contre, des esprits se croyant très supérieurs et même altiers, habiles seulement à diviniser leurs instincts et leurs penchants héréditaires, arrivent à n avoir plus qu'un tronçon de rai-

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son, qu'un minimum d'équilibre moral. J'en ai connu, et de très haut placés. C’est un drame fertile en péripéties pathétiques, que cet enorgueillissement d'infirmes de la sagesse, bien doués intellectuellement, qui se heurtent et se déchirent sans cesse aux ronces et buissons d’épines de leurs propres erreurs. Ceux-là, en vérité, se donnent beaucoup de mal pour nier leur soi et demeurer, jusqu'au bout, des esclaves hérédos, souvent chargés de connaissances et d’honneurs. La médecine, la science, l’art, l'histoire, la httérature, la politique ont récemment, comme depuis cent cinquante ans, foisonné en de tels vagabonds. Car mérite-t-1l un autre nom celui qui, traversant cette existence si brève, ne s'est pas appliqué à se connaître et à se réaliser? Combien en ai-je fréquenté, de cès faux maîtres, qui m appäraissent aujourd hui comme de vieux pauvres, sans pain, sans logis, ayant gaspillé les dons de Dieu! :

La synthèse des éléments du soi, échappant à l'emprise ancestrale comme à ces illusions héréditaires de multiconscience, qu'on a pris naguère pour des dédoublements de la personnalité, cette synthèse s'opère dans l’acle

de foi, que celui-ci s applique à nous-même, à la famulle, à la patrie ou au Souverain Maître. Bien loin que le soi mène à l'anarchie, il est essentiellement constructeur, agglomérateur et groupant. Il est compagnon. Il est socius. La société est une mise en commun des soi, alors que les moi sont des Robinson, des solitaires, hantés par leurs ancêtres, et le plus souvent des révoltés. Leurs tiraillements intérieurs en sont la cause. Le moi, s’il n’est utilisé par le soi et projeté au dehors sous forme d'œuvre littéraire ou scientifique, oscille entre la stagnation morne et les déchirements de toute forme. La préoccupation exclusive du moi exalte nos défauts et diminue nos qualités. L'usage et le perfectionnement du soi nous confèrent la maîtrise de la vie et le détachement raisonnable de nous-mêmes.

L'usage et le perfectionnement du soi nous permettent d'aller là où nous voulons, sans nous laisser emporter r1 distraire.

Les mots de « drame intérieur », placés en tête de cette étude, éveillent dans chacun la mémoire d'heures douces, mélancoliques ou douloureuses, qui sonnent au cadran de la conscience, comme en dehors des circon-

stances. Ces heures, à demi volées, enregistrent tantôt les débats des formations héréditaires, des fantômes contradictoires du moi, tantôt les efforts du soi pour dominer une telle confusion, tantôt la victoire de l’un ou de l’autre. La plupart d’entre nous se laissent aller à cette fluctuation, en quelque sorte sans intervenir. La puissance des passions de l'amour tient à ce qu'elles commencent par nne incitation du soi, rapidement suivie d’une exaltation parallèle de toutes les composantes du moi. Ainsi s'éloigne l'état d'équilibre.

Ainsi s’abandonne la raison. Ainsi le cheval fou, qui est le moi, entraîne bientôt dans l'attelage platonicien le cheval sensé qui est le soi. Ainsi nous courons à l’abîme, fort souvent en lâchant les rênes et en nous vantant de les lâcher. J'écris ce livre pour persuader à toutes les victimes de la prédominance du moi et des images ou impulsions héréditaires que le combat est possible et joyeux et que, bien mené, il doit se terminer par la victoire, par le triomphe de la raison, par l'acte de for dans l'équihbre.

Je prie qu'on ne voie dans cet exposé nulle impiété vis-à-vis des morts, nos aïeux, dont

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le souvenir est vénérable et dont les bons exemples sont précieux. Précisément parce que nous les continuons, il importe d'enrichir et de perfectionner la lignée, chacun dans la mesure de nos forces, et de n être point dominés par eux. Que la substance s'ajoute à la substance, que les vertus de la race se renforcent, que soient éliminés les penchants funestes, que la neuve volonté s'exerce librement et souplement! Que soient éliminés, s'ils viennent nous tenter, jusqu'aux travers et jusqu'aux tics. De même que l’Église nous apprend à nous racheter du péché originel et de tous nos péchés par la fréquentation de ses sacrements, de même la sagesse nous enseigne et nous conseille de rejeter les empreintes menaçantes et ce bagage congénital, qui nous incline au fatalisme ou au déterminisme absolu.

J'ai connu des victimes du moi, spectateurs passifs d'un drame intérieur auquel ils ne comprenaient rien du tout.

… Celui-ci — appelons-le £rrant, — obsédé par l’idée de la mort et de la désagrégation individuelle, d’une sensibilité suraiguë, voyageait beaucoup et notait. Il promenait et exprimait

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un moi formé d'une multitude de personnages olfactifs, auditifs, tactiles, visueis, mal reliés par un enfant plaintit et craintf. Sa susceptibilité morale n'était pas moins vive, papilletante et morcelée. Elle fatiguait ses meilleurs amis. Génie incomplet et languissant, dépourvu de la maîtrise du soi, se croyant incapable de la conquérir, il espérait se déhivrer de cette obsession du moi par des volumes et des volumes, souvent très beaux. toujours curieux, et il n'y parvenait pas. Le besoin de déplacement traduisait chez lui le besoin de se fuir, l'espérance qu'à un tournant de route ou de cap il dépouillerait sa nostalgie. Vain espoir! (Il ne se libérera jamais de ses fantômes, de leurs chuchotements et de leurs querelles, celui qui n'a pas compris la nécessité de la hiérarchie intérieure, de la subordination de ses facultés à une œuvre lui appartenant en propre et qui ait le son d'un acte de foi] A ce point de vue, les écrivains sont particuhèrement intéressants pour l'observateur, puisqu'ils se confessent continuellement, et même sans le savoir, dans leurs livres. Ceux d'EÉrrant, sortes de poèmes en prose, d'un chatoiement douloureux et déli-

cieux, mettent à nu autant de frissons héréditaires qu'il apparaît de rois à Macbeth. Le public charmé, surtout celui des femmes, s'écrie : « Comme c'est original, comme c’est personnel! » Sans doute, quant à la magie de la forme, mais pas un moment Érrant n’est soi. Son talent descriptif est précisément issu de cette angoisse de ne pouvoir se conquérir.

Cet autre — appelons-le Violent — subordonne tout à une sensibilité dans la sympathie où l’antipathie, qui tourne et vire avec la rapidité d’un moulin. Son emportement, commandé par la chaîne héréditaire etses cliquetis, va de tous les côtés sans boussole, comme les soubresauts d’un cheval emballé. Il possède d'ailleurs une ardeur ironique et un régime de mots puissants et verveux, qui l'apparententaux grands satiriques. Cependant il ne tient pas ceux qu'il entraîne et ceux-là se détournent de lui. C’est que chez lui encore le moi prédomine, — telleune hydre au mullier de têtes grimaçantes, — sur le soi raisonnable et sûr, sur le soi constructeur et biérarchisant. Avec six mois d'application selon une méthode appropriée, Violent eût aisément dompté ses impulsions congénitales,

signe de faiblesse bien plus que de force, et connu les joies de l’ordre et du renouveau intérieurs. Malheureusement 1l est de ceux qui croient quil est plus beau de ne pas se soumettre à une discipline. Q illusion! Celui qui n'accepte pas la discipline du vrai, se jette, par contradiction, dans celle du faux, bien plus dure et finalement décevante. Il est le Gribouille de sa destinée.

Car la conscience du soi nous enseigne qu'il y a un vraiet un faux, comme il y aun bien et un mal. Au lieu que la demi-conscience, le crépuscule du moi nous laisse croire — ce qui convient bientôt à la paresse de l'esprit — qu'il n'y a souvent n1 vrai n1 faux, ni bien ni mal, et que tout cela dépend des latitudes. Qu'est-ce que le scepticisme? C'est la parole laissée successivement à tous nos ancêtres, c'est leur foule déifiée en nous, c'est le dialogue substitué à l'affirmation, puis dégénérant en discussion, en bavardage et finalement en clameur confuse. C'est pourquoi le scepticisme systématique est une manière d'aberration, dans le sens étymologique du mot. C’est pourquoi, même subhimement traduit, 1l aboutit chez son témoin,

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son auditeur ou son lecteur, à la courbature et à la fatigue. J'ai toujours envie de demander au sceptique : &« Mais combien as-tu donc de personnages en Loi, et quand doncenfin serastu toi-même? »

Voyez Montaigne, voyez Renan.

J'ai fait des Essais mes délices, Mon père m'avait appris à les lire dès ma Jeunesse. Je les connais presque par cœur. Il n’est pas un tournant sournois ou candide, ombreux, ensoleillé, empierré comme un chemin de Gascogne, qui ne m'en soit familier &ÿSous la transparence du verbe, comme au fif sinueux

d’une froide rivière, 1e compte les herbages

et les poissons vifs. J'arrive à entrer en « Michel », à penser, à sentir comme lui et aussitôt m apparaît le fourmillement de sa parenté, antérieure à lui et qui le disloque, le courbe, le redresseYX le modifie, le déforme, comme un bonhomme de caoutchouc. Il a fimi par croire, — comble d'erreur ! — que la sagesse ici-bas consiste à ne pas s'appartenir et à flotter, tel un bouchon, au gré de tous les

courants »maginables, en reflétant l'heure

dans l'humeur. Cette berceuse vous enchante, en un si subtil. et toutefois s1 ferme langage, | 3

Mais gare à vous! Sous son influence musicale, et logique dans la folie ondoyante, il y a un poison qui corrode le vouloir et ce besoin du positif sans lequel l'homme devient un esclave. Il faut être Pascal, ce roi du soi, pour réagir en compagnie de M. de Sacy. Quand le perpétue! balancement de Montaigne vous donnera mal au cœur, alors, mais alors seulement, vous serez au point. Cette philosophie du pour et du contre, oiseuse comme tout débat sans conclusion, est à l'opposé de la sagesse.

Possible qu'elle rabatte l’orgueil de ceux qui ne savaient point par avance combien l'homme est faible et petit. Mais inutile d'ajouter à cette faiblesse en lui retirant, avec la faculté de conclure, le désir de vouloir. Combien je plains ceux qui passent leur existence à marmonner leur /ncredo religieux, philosophique ou politique !

Le scepticisme de Renan, autre très grand ct très pur écrivain, n'est pas moins exemplaire que celui de Montaigne.On peut presque le prendre comme type du débat héréditaire.

Apercevez-vous, sur deux rangs, derrière lui, les incrédules et les croyants de sa bretonnerie, qui le tirent à hue et à dia par les fils

d'or d’une ratiocination contradictoire? Il s amuse bien quand il hésite, Mais, dès qu'il affirme, quelles délices! Jusqu'à ce qu'une affirmation de sens opposé l'ait rassuré sur sa faculté de balancement, de tiraillement toujours intacte. Car Renan, ainsi qu'il apparaît dans ses intéressants dialogues philosophiques, fut un tréteau pour la parade du moi. Comme il assistait aux répétitions d'un peti! à-propos assez niquedouille, d'un 1802, donné à la Comédie-Française en l'honneur de Hugo, je l'entendis déclarer qu'il ne s'était jamais autant diverti. Je crois bien ! Il pouvait animer enfin la conversation de ses personnages intérieurs, voir en chair et en os leurs débats. Avec quel bonheur 1l serrait contre ses énormes joues, dans la personne de ses comédiens, monsieur Pour, madame Contre, mademoiselle Peut-Être-Bien !

On n'imagine pas l'influence de Renan sur la génération qui suivit, celle de Jules Lemaître et d'Anatole France. Il en résulta une divinisation du moi — dont le dernier écho retentit dans les premiers ouvrages de Barrès — et de ses décevantes arabesques de reviviscence :ntérieure. Cette divinisation coïncidait

avec une stagnation philosophique et médicale, dont l'École de la Salpètrière est le point culminant. Quand le moi prend le pas sur le o1, l'homme spectateur prend le pas sur l'homine agissant. la statique sur la dynamique, la contemplation sur l'effort et l'aspiration vague sur l'affirmation. il y eut là une vingtaine d'années, de 1885 à 1905, pendant lesquelles l'exercice mental à la mode consista à danser d'un pied sur l’autre, en s ’ébahissant de tels entrechats. J’appelle cela du temps gäché. Jules Lemaître revint au soi par le chemin du patriotisme politique. Îl en fut de même de Barrès.

Gardons-nous des marottes comme de la peste! Tout ne s'explique point par les défimitions et la classification nouvelle que Je propose. Mais beaucoup de choses, par elles, s'éclairent, qui demeuraient troubles et confuses. Prenons par exemple le drame de Hamlet sur lequel furent échafaudéestantd'hypothèses. Hamlet, c'est tout bonnement la tragédie du moi à la recherche du soi, l’histoire d'un être tourmenté par ses ascendants intérieurs — on saitcomment Shakespeare les a extériorisés en apparitions spectrales — et dont la raison

finit par sombrer. Je vous montrerai comment * cette histoire est une autobiographie douloureuse et comment l’œuvre entière de Shakespeare n’est qu'une projection des composants du moi. Hamlet est le type de l'hérédo. Quand il s'écrie, le cœur déchiré : « Mourir, dormir, rêver peut-être », il désespère de saisir SON soi. De même, quand il brutalise Ophélie.

Puis, la minute d’après, ses fantômes psychiques l’entrainent à nouveau dans la ronde tournoyante et décevante.

Quels sont les moments de la vie où nous nous rapprochons le plus du sOI, quels sont ceux où, au contraire, le moi prédomine? Je ne puis donner ici que le résultat de patientes observations Je pense que la septième année est très propice à la formation du soi et aux bienfaits que cette formation confère. La septième année, alors que le trouble sexuel n'existe pas encore etquele langage est complètement formé, jusqu'au degré compris que nous appelons style individuel, la septième année confine à la raison. Elle l’atteint. L'enfant voit Juste, apprécie sainement, connaît la valeur et l'importance de l'effort, est ouvert à la foi. Puis vient la confusion de la puberté,

de ses images troubles et de l’effervescence du moi. À vingt ans, de nouveau, mais éphémèrement, l'homme se rapproche du soi et se cherche, sans se découvrir. Puis de nouveau le harcèlent ses ancêtres, turbulents et impérieux 81] s’abandonne, s'il trouve plus beau de se fourvoyer dans tous les chemins, toutes les expériences où ils l'entraînent. Il y a, bien entendu, des exceptions, des sages de vingt ans, mais plus rares que les sages de sept ans. En général, l'effort vers la sagesse ne va pas plus loin alors que l’appétence métaphysique, que « l’encéphaliie » de Renan. De trente-cinq à quarante ans, l'être est orienté et complet. Il peut faire son choix, être un hérédo ou un homme, une conséquence ballottée ou un principe, résister et vaincre, ou céder au sommeil de la volonté, devenir la proie des fantômes au dedans et des circonstances au dehors. Il peut aussi, à cette époque, réagir en se délivrant par l'initiative créatrice. Il est grand temps, car, sans cela, il ne s'appartiendra plus jusqu'à la mort et 1l aura traversé ce monde, ainsi qu'un pantin müû par les ficelles héréditaires. C’est afin de lui éviter ce naufrage que j'écris le présent essai.

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