LE MOI ET LE SOI. ANALYSE ET SYNTHÈSE
Le moi, c'est l’ensemble, physique et moral, de l'individu humain, qui comprend : les apports héréditaires. Le soi, c’est l'essence de la personnalité humaine, dégagée de ces apports par leur élimination, leur équilibre ou \ leur fusion, et constituant un être original et | neuf, perçu comme tel par la conscience. Le moi est un vêtement composite. Le soi est une étoffe d’une seule pièce, sinon d’une seule < trame. Mais il faut serrer le problème d’un peu plus près que les psychologues ne l'ont fait jusqu à présent.
Quand nous nous considérons, quand nous | faisons, comme l’on dit, un retour sur nous- © même, ce qui nous apparaît tout d'abord de
notre personne est, en général, un ensemble de
souvenirs et de présences, un état d'esprit, un aperçu de caractère el de tempérament et des aspirations vagues de divers ordres. Vision rapide, la plupart du temps indistincte, et sur laquelle nous ne nous appesantissons pas. dans les circonstances ordinaires de la “vie. Le précepte antique : « Connais-toi toimême » est fort exceptionnellement mis en pratique. Des hommes, même très remarquables, ayant occupé ou occupant des situations éminentes, avouent qu'ils ont eu rarement le temps de s'observer. Cela signifie qu'ils en ont eu la paresse. Car l'introspection, qui n’a rien de commun avec la contemplation béate ou vaniteuse du moi, exige un au lendemain. Nous parvenons ainsi en aveugles au terme de la vie, ayant négligé le spectacle le plus copieux, le plus instructif, et dans lequel il nous est permis d'intervenir, qui est le spectacle de notre propre individu. Qui donc, homme ou femme, a passé devant sa conscience le dixième du temps qu'il passe devant son miroir, pour épier son changement physique ?
Les souvenirs, ainsi surpris par la lucarne
‘de l'introspection, ont quelquetois trait à l’actualité, ou sont en rapport d'association avec |eé, Plus souvent ils en sont indépendants, comparables à ces étoiles filantes qui traversent, par les belles nuits, l’étincelant régime des astres fixes. D'où viennent-ils, où vont-ils? Les lois de leur gravitation n’ont / jamais été entrevues. Ils fournissent au poète ses images, ils suggèrent au savant ses décou- ) vertes, ils contribuent au dosage de la mélan-
\ cohe, fille de la réflexion, en mêlant leur Joie
à la peine, ou, au contraire, leur peine à la | joie. J'ai connu un pauvre anesthésique total, “qui n'éprouvait plus la joie ni la peine. Il me
disait que ses souvenirs étaient dénués de | sève, comme des feuilles mortes : « [ls font : dans mon esprit un bruissement sec. » Parfois aussi, dans le songe éveillé, deux, trois sou-
venirs se mêlent, ainsi que dans les rêves, puis s'évanouissent simultanément. Cette complexité prête à l'instant moral une saveur bizarre, que peu d'auteurs, à ma connaissance, ont notée, et comparable à une superposition, dans un breuvage rapidement absorbé, de couches sucrées et de couches amères. Toute \fièvre, surtout l’amoureuse, et le risque ou le
voisinage de la mort rendent cette superposition plus sensible. Outre les souvenirs complets, il y a la poussière de souvenirs, paysages, paroles, atmosphères même, qui courent, s'enchevêtrent, s'interfèrent et nous donnent l'illusion d'une foule intérieure, d'un piétinement d'’ombres dans la lumière. Quatre mortels, à ma connaissance, sont parvenus à fixer ces éphémères : Virgile, Dante, Shakespeare et notre Racine.
J’ajouterai, à ce sujet, que la magie du vers, — nombre et rime -— favorise ce don rarissime. Le rythme est une clarification du moi. Il met un ordre dans sa confusion. Il change sa cohue en une troupe en marche au pas cadencé. La rime éveille, par le son et l'écho, les génies engourdis dans la grotte de la conscience, prisonniers de l'oubli ou de l'indifférence. La cadence du vers est pareille à celle de l’eau courante, quiréveille les endormis partiels et les somnambules.
J'appelle présences les objets ou les personnes que notre moi perçoit. Ils composent la réalité et ils nous servent de points d'appui, dans l'attention que nous reportons d'eux sur nous,
À L'élat d'esprit fait aussi partie du moi. Il y
‘a de nombreux états d'esprit. On peut les
classer en positifs, ou augmentant le taux de la vie, et en négatifs, ou le diminuant. La prédominance des premiers, fait les optimistes et les énergiques. Celle des seconds, les déprimés, les hésitants et les pessimistes. [ci commencent à se manifester les tournures héréditaires, avec une richesse de formes et de variantes qui permet, comme nous le verrons, le choix.
L'homme est né sous le signe du positif, qui est celui de l'effort et du résultat. Le signe du négatif témoigne toujours d’une altération, sinon d'une maladie. I! convient de le fur ou de le corriger, non de s’abandonner à lui par une sorte de délectation morose. Au point de vue de notre hygiène mentale, Pangloss vaut mieux que Schopenhauer.
J'ai connu un très grand médecin, d'une vision pénétrante et d'un remarquable jugement. Ses maîtres l’admiraient et le chérissaient. Un splendide avenir s’ouvrait devant lui. Quelques mois avant son mariage avec une charmante jeune fille qu'il adorait, 1l fut envahi soudainement, lui, beau et robuste entre tous, par les bacilles de la tuberculose.
tü L'HÉRÉDO.
Il lutta contre eux désespérément, les refoula, se maria, et pendant une douzaine d'années, arracha des malades à la déchéance et à la mort avec une persévérance et une ténacité héroïques. C'était le mythe d'Hercule appliqué à la thérapeutique moderne. On ne compte plus ceux et celles qui lui durent la délivrance et le salut. Car il avait le don souverain du guérisseur. Mais le souci qu'il prenait des autres le détournait de sa propre sauvegarde, si bien que les bacilles recommencèrent leurs incursions, et cette fois triomphèrent de Ju. Il n’en avait pas moins mené ce combat victorieux, au dedans comme au dehors de lwimême, durant ce grand laps. Telle est la force du positif, de la faculté de redressement. Mon ami avait dit au mal : « À nous deux! », et il chassait fièrement tout ce qui amoindrit, et il recherchait tout ce qui exalte, usant de l'altruisme à outrance, ainsi que d'un remède irrésistible. Il me racontait que, même en s’endormant, 1l s’entraînait encore à vouloir guérir les autres et se guérir. Il ajoutait : « Je hais la maladie, de la même façon que le théologien hait le péché. »
Il n’est rien de plus nuisible que de s'aban-
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- donner. Ces abandons de soi, si fréquents chez les individus faibles ou oscillants, sont autant de petits suicides. Ils effritent la personnalité, ils la rendent incapable de résistance. Le plaisir indolent qu'ils nous procurent nous sèvre des saines joies du combat intérieur en vue du mieux, qui est l’accomplissement, l'achèvement de nous-mêmes. Joies si profondes que celui qui les a une fois goûtées les met au-dessus de tout et ne peut plus en détacher son désir.
L'aperçu de caractère et de tempérament, qui apparaît à l’introspection, est formé de nos penchants dominants. Celui-c1, qui se croyait généreux, découvre en lui un fond d’avarice.
Celwi-là, qui se croyait humble, distingue tout à coup sa vanité et son orgueil. Un sceptique est saisi par un accès de rancune ou de reconnaissance, dans le moment où 1l s'y * attendait le moins. Les plus sages, les plus pondérés, sont traversés, soudainement, par d'étranges lubies, auxquelles d’ailleurs ils ne donnent aucune suite, mais dont le sillage les troublera et dont 1ls redouteront le retour.
Cette fois, 1l n'y a pas d'erreur, ces fantômes sont en nous des reviviscences, des réappari-
tions de tel ou tel ascendant aimé ou oublié, connu ou inconnu -— qu'on accepte mon néologisme — des hérédismes. Un pochard mal guéri, revenant à sa bouteille, murmurait & Voilà mon oncle qui me joue encore un tour. » J'ai connu une jeune femme d'un milieu très distingué, fille d’une mère chaste, qui devait lutter périodiquement contre les suggestions d'une défunte grand mère de mœurs légères. Personne, absolument personne n'est à l'abri de telies tentations. Mais chacun doit savoir qu'il peut et qu'il doit résister. Cela est infiniment plus facile qu'on ne le croyait, il y a trente ans, au moment de l'apparition de la psychologie physiologique et pathologique.
J'ai raconté ailleurs comment j avais vu de près, dans ma jeunesse, ces milieux où fleurissait la confusion de la psychologie, de ja physiologie et de la médecine. Chaque semaine se réunissaient chez Charcot, grand maitre du matérialisme scientifique, Taine, Renan, Ball, Féré, Damaschino, et d’autres.
C'était le beau temps de la fameuse doctrine des localisations cérébrales, de la pensée captive de l'anatomie, des « territoires » 1n-
tellectuels, sensibles et moteurs. Étrange époque de l'erreur par rapetissement, dont la racine n’était autre que la passion anticatholique. Déjà je m'en rendais parfaitement compte et l’aveuglement de ces hommes illustres m'étonnait. Tantum irreligio potuit suadere malorum. Ces lettrés, ces artistes, ces savants, ces alénistes avaient fini par rapetisser les problèmes à la taille de leur hargne antireligieuse et l’on considère aujourd'hui avec pitié la pauvreté de leurs conceptions.
Par le plus comique des contrastes, c'était le temps où Guyau publiait sa « morale sans obligation ni sanctions » alors que toute la morale scientifique, rabougrie, privée d'air et de perspective, comme toute la thérapeutique médicale, consistait à accepter, à ne pas réagir, à subir. Tout tenait dans cette formule inepte : la pensée, sécrétion du cerveau. Or il n'est nullement démontré que la pensée soit liée au cerveau, que le cerveau soit autre chose qu'un condensateur ou un des condensateurs de la pensée, que la pensée ne remonte pas dans la moelle, qu'elle ne circule pas dans les ganglions et le système du grand sympathique, qu'elle ne soit pas somatiquement diffuse, re-
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liée à d’autres organes, à la peau, bref, souveraine conditionnée et non esclave et prisonnière de tel ou tel groupe de tissus. IL est démontré, en tout cas, qu'il n’y a pas de localisations cérébrales, dans le sens où le professaient Broca et Charcot, et que tous les travaux de la psycho-anatomie en ce sens sont de pures constructions de l'esprit matérialiste, entre 1875 et 1900.
Charcot se donnait comme bouddhiste et, en effet, son influence fit longtemps prédominer la statique de l'individu, savant ou chent, sur la dynamique de ses facultés et notamment de sa volonté. Ici encore le maître et ses disciples allaient répétant : « La volonté git dans tel lobe du cerveau, le mouvement volontaire dans tel groupe de cellules de Ja moelle », ce qui est un peu comme si l’on disait que l'électricité terrestre gît dans les bureaux de poste et les poteaux télégraphiques. La constitution vicieuse de notre enseignement scientifique en France, notamment de notre enseignement médical, constitution centralisée, à la fois jacobine et impériale, réglée par le système des concours théoriques à échelons, a donné de la durée, sinon de la
consistance à ces erreurs. Elles ont empêché le génie français de s'épanouir, surtout en psychologie, en morale et en thérapeutique.
Nos jeunes gens sont encore actuellement encombrés par la bibliothèque de cette période funeste et maussade, bonne elle aussi à mettre au cabinet, comme le sonnet célèbre. Il n’y a plus une phrase, plus un mot à retenir de ces vieilleries pernicieuses.
La réduction des penchants défectueux, susceptibles de dégénérer en véritables vices — notamment au moment de la formation sexuelle — est au contraire quelque chose d'aisé et, je le répète, d'agréable, tant que la volonté est susceptible de fonctionner. Seule la diminution ou la paralysie de celle-ci rend le combat plus ardu, sans qu'il devienne pour cela impossible. Je dirai comment.
Autant que nos penchants, nos aspirations vagues sont, pour une grande part, soumises aux influences héréditaires. Elles constituent la marge du moi, la carte, en apparence lmuette de notre future activité. Je dis en apparence, car, si l'on y regarde de près, bien des contours sont déjà dessinés, bien des linéaments de fleuves, de forêts et d’États transpa-
raissent sous la blancheur trompeuse de la page. C’est dans ces aspirations vagues que la philosophie idéaliste, au début du xrx° siècle et même avant, situait la liberté intérieure. Cette erreur de position rendit la critique facile aux matérialistes de la médecine, une quarantaine d'années plus tard. L'aspiration n'est pas forcément libre. Elle peut commencer à river une chaîne. L'amour sensuel, il ne faut pas l'oublier, débute souvent par une aspiration idéaliste et tourne ensuite au plus
dur esclavage, dont la rupture est la plus pé-
mble. C'est pourquoi il y a lieu de surveiller ses aspirations et de ne point les laisser devenir dominatrices.
Telles sont les composantes du moi. La synthèse s'en opère constamment et soudainement, à la façon d’étincelles qui viendraient exploser devant la conscience, en formant des lignes et des figures. Même alors qu un acte ou un projet accaparent notre attention, cette déflagration d'infiniment petits, dont un grand nombre sont des réapparitions héréditaires, se produit. Il en est de ces reviviscences comme des battements de notre cœur, que nous ne percevons guère en temps ordinaire, mais
qu'une émotion nous rend manifestes et parfois jusqu’à la douleur.
Le soi est plus difficile à découvrir et à analyser que le moi. Il est aussi plus actif et si l’on peut dire plus virulent, à mesure que la personnalité se dessine et se fixe. Il est le véritable protagoniste de l'être humain. J'y distingue au moins trois éléments : l'impulsion ou initiative créatrice, dans l’intellectuel ou le sensible ; puis ce que j'appellerai, faute de mieux, le {onus du vouloir; enfin un état d'équilibre, qui tend à l'harmonie intérieure ou sagesse.
L'impulsion ou initiative créatrice dérive du soi, elle en est pour ainsi dire l’émanation, dans son essence et dans son début. Mais, en même temps, elle libère l'individu de tous ses fantômes héréditaires, qu'elle transmet, sous deux formes, à la postérité. Elle est à la fois la plus haute expression du soi et le plus grand moment de la dissociation et de l'éparpillement du moi. Le héros qui s’'immole à son pays, en pleine conscience, le romancier ou le dramaturge qui donnent la vie à un chef-d'œuvre, le savant qui dénude une loi de la nature, l’amoureux qu serre l’amou-
reuse dans ses bras, l'enfant qui forge un mot ou un cri pour sa sensation, le philosophe qui rencontre un filon nouveau, tous manifestent ainsi leur soi par le sacrifice et le morcellement de leur moi. C’est en se donnant qu ils se conquièrent. Il ne faut pas croire que la supériorité d'esprit soit indispensable à cette conquête. Elle en est totalement indépendante. Le simple vagabond du chemin, le paysan ou le marin privés de connaissances livresques, le petit homme raisonnant de sept ans, sont logés, de ce point de vue, sur le même palier que l'artiste, l'écrivain, le penseur de génie. C’est une richesse dévolue à tous ceux qui la méritent par leur eflort.
Cet eflort est le tonus du vouloir. Il est comme la tension permanente du soi, qui précède et permet l'acte de volonté. On le sent, quand, fermant les yeux, on se représente fortement, par l'imagination, un but à atteindre, un problème à résoudre, une dépense d'énergie à fournir. Le tonus du vouloir mesure cetle énergie. Par lui, notre défense morale personnelle est, comme l'on dit, au cran de süreté. Certains possèdent cette faculté à un degré éminent dans le domaine
physique et font les combattants d'élite.
D'autres la possèdent dans le domaine intellectuel et font les chefs et conducteurs d'hommes, car leur supériorité, promptement discernée et reconnue, groupe autour d’eux la légion des êtres qui ont besoin d’un point d'appui. Mais s'il est donné à peu d'humains de posséder le tonus volontaire d’un Jules César ou d'un Richelieu, tous peuvent entretenir et développer en eux, par l'exercice, cette composante indispensable du soi. S'il est exact de dire que, quand nous cédons à nos penchants de tempérament, de caractère, et à nos aspirations vagues, nous sommes müs par nos ancêtres, 1l est non moins exact d'ajouter que, dans la tension de notre volonté réfléchie, en vue d'une action définie, nous ne sommes plus müs que par nous-même.
Quel sera, demandez-vous, le critérium entre ces deux principes d'action si distincts? Il n'en est quun, mais puissamment étayé l'équilibre par la raison.
L'équilibre par la raison, sans lequel toute sagesse dans la conduite de la vie et toute philosophie cohésive sont impossibles et même inconcevables, a été le principe le plus méconnu
ah L HÉRÉDO.
de la psychologie au xix° et au xvrnr° siècle, vraisemblablement à la suite de Rousseau, lequel avait de bons motifs pour l'ignorer.
Cet équilibre intellectuel et moral est cependant le propre de l'être humain, au moins autant que le langage. Par sa vertu seule, 1l est, se développe et s'accroît, ou, dans la déchéance de l'être, diminue et se rabougrit, sans néanmoins cesser d'être perçu par celui qui sombre. Comme l’aimant de la boussole cherche le nord, la raison humaine cherche l'équilibre, condition du bonheur intérieur.
Elle ne l’atteint pas toujours, elle l’atteint même rarement. Mais sa recherche même part du soi et retourne au soi. Là nos aïeux ne sont plus pour rien, soit qu'ils se retirent, fantômes intimidés et débiles, devant cet essentiel vital, soit qu'ils s'interfèrent et s'annihilent dans ce chef-d'œuvre de compensation. L'influence du père avare est contrebalancée par celle de la mère prodigue, celle de l’oncle débauché par celle de l’aïeule chaste, et au mieu de cet équilibre de forces contraires, auquel le temps donne de la solidité, pousse, prospère et domine bientôt cette incomparable fleur de l'esprit, cime de notre