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LE PREMIER ACTE DU DRAME INTÉRIEUR

LE COMBAT DES EMPREINTES HÉRÉDITAIRES AU SEIN DU MOI : SHAKESPEARE ET BALZAC

Voici les empreintes héréditaires, ou hérédismes, réveillés. Comment vont-elles maintenant se comporter les unes vis-à-vis des autres? C’est le premier acte du drame intérieur au sein du moi. Les anciens l'avaient bien compris. Le chœur de leur théâtre tragique, qui maintient son jugement et sa sérénité devant les pires vicissitudes, est une image du soi, spectateur et quelquefois arbitre des tirailliements et déchirements du moi.

Ce drame intérieur, ainsi que chacun de nous peut ! observer sur lui-même, est incessant. Îl peut s’obscurcir, s’atténuer, comme le bruit de la mer perçu à une certaine dis-

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tance, mais, dès que nous prêtons l'oreille, àl reparaît. [lintervient dans nos mobiles, comme dans nosrêveries, comme dans nos scrupules.

comme dans nos remords, comme dans nos désirs. Il tend à morceler notre personnalité en un certain nombre de personnages, qui se provoquent, viennent aux prises, luttent, se réconcilient, s’apaisent, s’endorment, puis recommencent. La plupart des humains sont ainsi le jouet d’influences qu'ils ne cherchent pas à démêler, ou qu'ils baptisent de noms pompeux, tels que fatalité, nécessité, entraînement irrésistible, passion funeste.

S'ils y regardaient d'un peu plus près, 1ls s’apercevraient que, dans les trois quarts des cas, ils sont victimes d’un immense laisseraller et d’un engourdissement paresseux du soi. Ils sont là, devant les alternatives héréditaires de leur moi, comme au spectacle, amusés, puis surpris, puis peinés, puis attachés, puis esclavagés, et, quand l'idée leur vient d'intervenir, il est parfois trop tard pour leur énergie défaillante. Alors ils continuent, mécontents d'eux-mêmes et des autres, à tourner la roue congénitale.

Xénon est fils d’un père avare, d’une mère

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terrorisée par ce père, petit-fils de campagnards attachés à leurs intérêts d'un côté, généreux de l’autre, et hanté par un oncle prodigue. Sa lignée paternelle est nuancée d'hérédosyphilis et prompte aux aflections du foie. Sa lignée maternelle est cardiaque. Avec cela 1l y a un soi en Xénon, un vigoureux garçon qui désire vivre, prospérer et se continuer en enfants bien portants. Si Xénon se connaissait, s’il avait la clé de son individu — ce livre est écrit pour la lui mettre entre les mains — 1l aurait toutes les chances, avec un peu de clairvoyance, de surveillance ou d'énergie, pour échapper aux préoccupations et aux maux qui le menacent, pour les em-

pêcher de s'installer en lui. Il se rectifierait

en six mois d'efforts, pénibles au début, puis tellement agréables qu'il ne pourrait bientôt plus se passer d'eux. Car la volonté est un enchantement pour celui qui sait la manier, et l'usage la rend plus brillante et plus fine. Au heu de cela, Xénon s’abandonne. Il s'écoute.

Ils'analyse, mais pour se complaire dans le trouble que lui donnent ses penchants à la rapacité et déplorer les ennuis qu'ils entrainent. Il se confie aux uns et aux autres, dans

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des lettres longues et diffuses, qui commencent par intéresser et attendrir, puis finissent par lasser ses meilieurs amis. Il se brouille et se réconcilie vainement avec eux. Ses ascendants avares commencent à danser la sarabande dans son moi, comme des souris et des rats dans un grenier. Il devient jaune et casanier. Il a des lancinements de coliques hépatiques. Il s’essouffle en montant les escahiers. Il va consulter plusieurs docteurs, qui lui ordonnent des traitements contradictoires et qui ne le soignent qu'en rechignant, parce qu'il ne les paye qu à regret. Un jour, dans une minute de détente, le fantôme de son oncle lui suggère de donner mille francs à un malheureux, dont la reconnaissance, comme :1l arrive, est faible. « Tu vois bien, tu vois bien », lui crient aussitôt, sur des tons diflérents, tous les avares de sa lignée. Plaignez Xénon, il est sur une mauvaise pente. Il ne sortira pas de l’ornière. Même si l'envie lui vient de se marier, 1l délaissera la joe fille sans dot pour le laideron riche et surveillé, qui donne l'illusion de la fortune sans en donner la réalité et le prive de l'amour vrai et partagé... Qui n'a connu, fréquenté plusieurs Xénon?

Aristippe a eu une mère folle, un père normal, mais un peu plat et, comme il a peur de l’hérédité, il n'a jamais regardé plus hau dans sa famille, de crainte d'y découvrir des tares « fatales ». Car 1l a la superstition de la fatalité. La terreur de sa mère le hante. Il lit des traités de médecine. Il y découvre maint symptôme et prodrome d'aliénation, qu'il croit ressenbr. Cela fait que, par l’obsession, l'hérédité maternelle d’abord fugitive et flottante, s'installe chez lui de plus en plus, sur des bizarreries et des tics. Il va consulter un docteur intelligent — il y en a — qui lui conseille le divertissement. Le diable veut que ce divertissement soit le jeu, auquel s'adonnait un ancien grand-père, profondément inconnu d'Aristippe, et qui se livre désormais à d’étranges batailles, au sein d'Aristippe, avec la mère du malheureux. Un joueur retouché par une mélancolique, on imagine ce que peut être le mélange ! Aristippe se désole de ce combat dont il est l'enjeu, sans tirer aucunement parti d'une faculté rustico-bourgeoise de bon sens, qui est en lui, et qui, cultivée, le sauverait. Il va à la ruine et à la maison de santé, au lieu de s'évader de son

moi par la ressource hibératrice du tonus du vouloir, par le développement de sa raison.

Je n'insiste pas sur les esprits supérieurs, ou se croyant supérieurs, qui échafaudent, sur les reviviscences et les harcèlements de leur moi, des théories compliquées et transcendantes. Le modèle le plus illustre et le plus saisissant nous en est offert par le Boche Frédéric Nietzsche, écrivain malheureux et éloquent, dont j'ignore la lignée héréditaire, mais dont j'affirme, sans crainte de me tromper, que le moi n'était qu'une confuse bagarre. Ne parvenant pas à faire sa chambre suivant la norme ordinaire, ce pauvre garçon imagina de « renverser » -— comme 1l disait — toutes les valeurs : c'est-à-dire de mettre son lit perpendiculaire, les fauteuils la tête en bas et la pendule dans la cheminée. Ensuite il se plaïgnit amèrement de ne pouvoir ni se coucher, ni s'asseoir, mi connaître l'heure, cependant qu il proposait aux autres cette « règle de vie». Aussi nettement que s'il était là, Je le vois déchiré par ses ascendants, comme le docteur Faust, dans la légende originale allemande, fut déchiré par le diable. On suit même, à travers son œuvre vociférante, chuchotante, balbu-

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liante, bredouillante, les changements de ton et d'’accent de cinq ou six ancêtres tyranniques, auxquels il cède tout le terrain, avec des yeux exorbités d'épouvante. C'est que, pohe, courtoise, onctueuse chez un Renan, la contradiction des fantômes était, chez Nietzsche, hargneuse, rageuse et furibonde, ainsi qu'il sied à des reviviscences, plus ou moins hagardes, de haines de races, la slave et la teutonique.

Pendant que je suis sur ce sujet, je signale, — comme différence et opposition ethnique au sein des éléments héréditaires du moi, — le cas, exceptionnel, de Pouchkine, descendant croisé, dit-on, de Russes et d'Éthiopiens.

D'où un frottement de sensibilités différentes et un style en quelque sorte à deux goûts, . dont les connaisseurs se déclarent enchantés. Il y a une catégorie du lyrisme qui pourrait bien relever directement de ce contraste, de ce combat, des composantes congénitales. La saveur originale et décevante de Henri Heine est faite de deux personnages au moins, l’un expansif et mélodieux comme une sirène de la mer du Nord, l’autre ironique, intempestif et pessimiste comme un manieur d'argent du ghetto, qui se partagent les cordes de sa lyre.

L'auteur des Reisebilder et de l’Intermezzo ne peut pas ne pas exposer à la risée et au mépris ce qu'il vient d'admirer ou de chérir. II lui faut à toute force salir l’objet de son émotion. Ce penchant à l'autodestruction, suicidaire, pour tout résumer, est aussi un stigmate des hérédos. Quand ils chantent, la beauté de leur chant est déparée par une amertume foncière, laquelle tient à la décomposition, à l'éparpillement des éléments troubles de leur moi, comparable à la boîte de Pandore.

Le phénomène connu sous le nom de précocité, dans quelque branche de connaissances — musique, mathématique, dessin — qu'il se produise, n’est autre qu un résultat de super- - positions héréditaires de même sens, au sein du moi. Supposons que, chez Pierre, trois ascendants sur quatre aient été bien doués au point de vue du calcul, ou de l'algèbre, ou de la géométrie, qu'ils aient eu le sens du nombre et de la position de figures, en un mot du compartimentage de l'espace et du temps.

Pierre, héritant de trois facultés positives de même sens, aura de très bonne heure les plus remarquables dispositions aux mathématiques, ou, s'il s’agit d'un hérédo auditif

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et rythmique, à la musique. Il sera aisément un jeune prodige. Exceptionnellement, ces dons persisteront dans l’âge mür, ce qui fut le cas de Mozart. Plus souvent, 1ls s’évanouiront avec les fantômes qui les suscitaient, et de ces facultés éblouissantes, mais éphémères, 1l ne restera plus que l’'amer souvenir. C’est parce que l'hérédité, même favorable, esi décevante qu 1l convient de renforcer le soi, en marquant leur limite aux mirages.

L'interférence héréditaire est heureusement un épisode assez fréquent de la vie du moi.

Grâce à elle, un ancêtre nocif se trouve annihilé par un autre de sens contraire. Le fils d'un père prodigue et d’une mère avare, ou d'un père débauché et d'une mère chaste, a chance de passer à côté ou au travers de leur Opposition en lui-même, sans trouble n1 dommage. Cette règle n’est d'ailleurs pas absolue. Il se peut qu'au contraire le père et la mère agissent successivement, et non plus simultanément, inspirent à leur fils des alternatives d’avarice et de prodigalité, de débauche et de chasteté. On voit les espérances que de tels antagonismes ouvrent à la délivrance, à l'évasion des hérédos. Certains d'entre eux en ont

le sentiment. J'en ai connu un qui n'entré:

prenait quelque chose d'important que quand il se sentait sous l'influence de sa mère, femme d'un rare bon sens, et qui s abstenait de toute imtiative, aussitôt qu'il se sentait hanté par son père, homme léger, inconsistant et gaffeur.

Car, de même que quelques malades possèdent la faculté endoscopique de voir et de décrire exactement les lésions de leurs viscères — Sollier en cite des exemples très nets — de même quelques nérédos voient et sentent leurs hérédités différentes et composent avec elles. Il s'agit en général de gens d’une extrême acuité psychologique et adonnés à l’observaton. Un garçon d’une trentaine d'années, qui adorait son père vivant, l’exécrait quand il le retrouvait en lui, comme dominateur de son destin. Le père mourut, et cette haine fit place à une sorte de narcissime attendri, de culte rendu au fantôme intérieur du cher disparu. Un autre conversait avec son psychisme maternel, dont 1l reconnaissait l'approche mentale, comme avec une personne vivante. Sans

doute entrait-il dans ces cas, à la longue, quel-

que affectation. Le fond n’en était pas moins vrai.

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Mais l'hérédo ne connaît pas toujours ceux et celles qui viennent prendre place dans son moral et dans son physique, de façon transitoire ou durable. Très souvent, ces hôtes sont mystérieux et masqués, issus du lointani de la lignée ou d'un angle familial mal connu. Ils passent, indécis et grisâtres, parfois brièvement brutaux et tapageurs, s insinuent sournoisement, disparaissent à l’improviste, sont remplacés par d’autres de même allure, de même maintien. Nous ne pouvons plus rien connaître d'eux, si ce n'est leur influence momentanée, leur succession, leur retour, comme s'ils avaient oublié quelque chose. Ils deviennent alors des protagonistes psychiques innominés, des créations demi-héréditaires, demi-imaginatives du moi.

Il déplaît à l'être normal et sain d’être ainsi gouverné par une dispute de morts, de servir de champ clos aux fantômes de sa lignée.

C'est alors que le soi réagit par l'impulsion créatrice — en vue de l'équilibre raisonnable — et projette au dehors ces éléments de trouble et de discorde intérieure. La littérature dramatique et romanesque doit être ainsi envisagée, à mon sens, chez quelques-uns de ses

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-è 1, HÉRÉDO.

plus hauts représentants, comme une vigoureuse élimination des protagonistes psychiques, comme une projection des éléments héréditaires du moi. L'œuvre d’art est souvent un effort personnel de l'individu, en vue de se délivrer de la foule de personnages qui le hantent, empruntés à son ascendance. L'œuvre d'art spontanée et géniale est moins un agglomérat d'observations qu'une émission de ces |

hôtes intérieurs, reliés les uns aux autres par j des circonstances plus ou moins forgées, logiquement déduite de leurs contrastes.

— Comment voulez-vous que j'aie le temps

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