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d'observer, mon cher ami? — disait Balzac à Raymond Brücker. — J'ai à peine celui d'écrire.
Ibsen a spécifié quelque part : « Écrire, c'est donner la liberté aux démons qui habitent les cellules secrètes de l'esprit. » On connaît le mot de Gœthe : « Poésie, c’est délivrance. » Il n'est peut-être pas un grand écrivan qui n'ait senti obscurément celte quasi nécessité où 1l était de purger les formes qui l’obsédaient, formes héritées de ses aïeux ; qui n’ait éprouvé la joie, quelquefois péniblement achetée, de donner issue à ces mannequins,
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de leur insuffler une existence nouvelle. C’est l'euphorie de la création littéraire, la griserie dont parlent Renan et Balzac, le trépied magique que chante Eumolpe au festin de Trimalcion :
Ut corlina sonet, celeri distincta mealu.…
Il est surprenant que ce point de vue n'ait pas encore été envisagé, du moins à ma connaissance, par la critique bttéraire et dramatique, qu'elle n'ait pas cherché davantage ce qu'il y avait derrière ce terme si vague d'inspiration. L'homme de lettres, le dramaturge, le romancier ne sont point, dans le peuple des humains, des phénomènes isolés, comparables à des champignons monstrueux.
Ils sont simplement des êtres dont le moi, plus chargé que chez d'autres, et commandé parun soi plus impératif, se déverse au dehors, sur la page imprimée, de ses protagonistes.
La résultante verbale de toutes ces voix, de tous ces accents, plus ou moins fondus, plus ou moins harmonieux, s'appelle le style. 11 est donc plus juste de comparer le style à un orchestre qu à un solo. Ouvrez Racine, le plus hanté, c'est-à-dire le plus passionné, le
plus divers, et en même temps le plus mélodieux de tous nos tragiques, lisez-le à haute voix, en vous rappelant ces quelques notions sur la plasticité héréditaire du moi, et vous distinguerez une vingtaine de personnages, mâles et femelles, pour qui les noms historiques et les costumes antiques ne sont que des déguisements. Ces rois, ces reines, ce Tite, cette Bérénice, cette Phèdre, cette Athalie, cet Hippolyte, ces suivantes, ces confidentes étaient en Racine. Elles étaient intraraciniennes. ces héroïnes terribles ou touchantes, parce que antéraciniennes, parce que transmises à ce poète de génie par les femmes et les hommes de son pédigrée. Elles étaient mêlées à son sang et à ses nerfs, trempées dans sa sensibilité, elles’ faisaient partie de ses penchants, de ses préférences, de ses aspirations vagues. D'où l'impression de vie, l'intense émotion qui se dégagent d'elles. Elles semblent réellement des reviviscences.
Les propos amers et doux, divinement cadencés, qu'elles tiennent sont des échos de leur existence terrestre, transmis, à travers plusieurs générations jusqu'à leur traducteur ému et fidèle rencontré, ainsi que, dans les
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vieux contes le vivant chargé du message du mort L'air de cristal, où vibrent ces accents immortels, c'est la corde d'argent tendue le long des âges et qui recueille trois siècles de vibrations amoureuses et mélancoliques.
Est-ce à dire que le soi de Racine n'intervienne pas dans ses créations, en dehors de l'impulsion initiale? Nullement. Ce soi si sage est manifeste au milieu de ce débordement d’ardeurs souvent impures. On croirait un ange aux ailes diaphanes, penché sur une rôtissoire de démons. Le soi de Racine est successivement émerveillé et scandalisé par les hcences de la Vénus sylvestre dont parle, en tremblant, le vieux poète latin :
Tunc Venus in syluis jungebat corpora amantum.
Le soi de Racine assiste, plein de repentir, à ces débordements délicieux et 1l en conçoit un remords, dont l’alto se mêle aux tentations charnelles de la hignée.
Chez Corneille, ily a visible prédominance des guerriers et des juristes sur les amoureux. Ici la cité, au sens romain du mot, commande et courbe l'individu. La chaleur des torches
passionnelles ne fait pas fondre la cire sur
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les tables des annales sévères. Alors que, chez Racine, le conflit est entre la loi morale et l'emportement amoureux, il est, chez Corneille, entre la législation et un amour plus idéal et plus grave, qui a les couleurs et le son de l'amitié. Racine fait dialoguer ses aïeules. Corneille fait dialoguer ses aïeux.
L'un et l’autre habillent les hommes en femmes et réciproquement. Mais c'est le ton qui fait la chanson. Chez celui-ci, comme chez celui-là, le phénomène de l'autofécondation, qui réveille des empreintes complètes et grandeur nature dans la malléabihté du moi, est poussé à son paroxysme. Néanmoins, à mesure que les personnages se succèdent sur l'écran de la conscience, une frange du soi cornélien et racinien, demeurée vivement lumineuse, montre la possession où ces maïtres sont d'eux-mêmes et la solide qualité de leur raison. D'où un sentiment de grandeur et de sécurité incomparable. Charmé ou bouleversé, le spectateur sait qu'il est dans de fortes mains et qu'ilne risque pas de s’égarer.
Deux auteurs se prêtent particulièrement à la démonstration, que nous poursuivons 1ci, du rôle des protagonistes psychiques dans la
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création dramatique ou amoureuse nommé Shakespeare et Balzac.
C'est au cours de mon roman : Le Voyage de Shakespeare — paru en 1896 — que monattention fut attirée pour la première fois sur l'intensité hallucinatoire des personnages du grand tragique anglais et sur l'explication possible de leur genèse par des reviviscences héréditaires au sein du moi shakespearien. J'avais passé toute une année à relire l’œuvre immortelle et les commentateurs, à noter les concordances des premiers rôles, les passages où transparaissent plus nettement l'individualité du poète et ses humeurs. Tout plein de mon sujet, j essayais de me représenter les états d'esprit, ou mieux de transe, qui avaient présidé à ce lancement dans la vie lyrique d’amoureux, d'avares, de jaloux, de rancuniers, de vengeurs, de mélancoliques, de gloutons, de fantaisistes et de scélérats. J’admirais que ious ces héros du bien et du mal tinssent chacun le langage elliptique et ramassé correspondant à leur nature. Plus j'allais, plus Je me persuadais que l'observation, la déduction et l'induction étaient insuffisantes à donner la clé d’une telle puissance de résurrection. C'est
alors que m apparut d'abord, sous la forme d’une hypothèse commode, la théorie des métamorphoses intérieures, sous l’aiguillon du soi. La pensée souveraine de Shakespeare devint, à mes yeux, l'accumulateur magique d'une multitude d'ascendants, de formes héréditaires, qui reprenaient en lui voix et couleur, et comme l'émanation multiple de son moi. Une fois en possession de cette certitude, dans laquelle me confirmait une analyse attentive et serrée, je vécus pendant quelques semaines dans une sorte de griserie intellectuelle, reconstituant la lignée shakespearienne, d’après Macbeth, Hamlet, Ophébe, Desdémone, Shylock, Richard III, Jules César, Antoine, Cléopâtre, Cymbeline, et tout ce peuple innombrable de figures émouvantes, douloureuses, âpres ou enchanteresses.
Mais seulement une dizaine d'années plus
tard, j'arrivai à dénouer l’'écheveau embrouillé
du moi et du soi et à comprendre le mécanisme de l’élimination des images et des figures ancestrales. [ci encore je me défiai d'une généralisation hätive et de ces insupportables marottes qui hantent, au tournant de la quarantaine, les écrivains et les philosophes. Je
regardai autour de moi, Je rassemblai mes souvenirs, Je les confrontai les uns aux autres. La littérature aidant la vie, puis la vie retouchant la littérature, J'atteignis enfin la conception fort claire à laquelle je suis parvenu aujourd'hui. J'expérimentai sur moi-même la force de la volonté, appliquée méthodiquement à la victoire du soi sur le moi, et je fus étonné des résultats obtenus en peu de temps, C'est ainsi que l'étude de Shakespeare est intimement liée pour moi à l'histoire de l'Hérédo. Je pense que la conception de Hamlet, ainsi que je l’a: précédemment indiqué, prouve que cet étonnant précurseur était arrivé de son côté à des conclusions analogues aux miennes et quil les a illustrées et symbolisées dans les deux versions successives de son chef-d œuvre. Il serait ainsi le roilde l’introspection, comme le roi dela création dramatique, et l'analyste chez lui égalerait le poète.
Trois sommets frappent dans cette chaîne majestueuse qu'est le développement du génie shakespearien :
1° La vérité des cris:
2° La vérité du développement organique des caractères ;
3° La lecon morale.
Quant au premier point, un pareil don suppose l'identification complète de l'auteur avec ses divers personnages. Shakespeare est Othello lui-même quand, longtemps après l'avertissement d'Iago sur les boucs et les singes, 1l s'écrie mnémotechniquement : «Boucs et singes! » Shakespeare est Cléopâtre ellemême quand il pousse le soupir fameux :
« Heureux cheval qui va porter le corps d'Antoine! » Shakespeare est Hamlet, non seulement dans la divulgation successive, perfide et feutrée de son secret à ses confidents, non seulement dans le &« mourir, dormir, rêver peut-être », mais encore à tous les moments de ce songe éveillé sur soi-même.
Shakespeare est chef et amoureux dans Île :
« Nous avons dissipé à travers nos baisers — kissed away — des royaumes et des provinces ». Shakespeare est Mercutio dans la fantaisie ailée de la reine Mab, dans l'ironie si âpre du moribond, sous l'épée de Tybalt. Ce n'est plus là de l'inspiration. C'est de la métempsycose. Le poète est habité successivement par ceux qu'il exprime. Or, quels pouvaient être ces habitants, si ce n'est la troupe de ses éléments
héréditaires, le défilé de ses fantômes intérieurs? À chaque tournant de ses dialogues si expressifs, je murmure, malgré moi, le « voici le spectre » le « enter the ghost » de Hamlet et de Jules César.« Voici le spectre », c’est-à dire voici le tyran, le volontaire, le cruel, l'avare, le désabusé, le fol, la gracieuse, la grincheuse, la passionnée du pédigrée shakespearien, qui vont se servir du génie comme d'un truchement de reviviscence, jouer sur sa lyre d'or et d'airain, emprunter son verbe et son rythme. Il est autofécondé, il est manœuvré, 1l est agi. Le son de ses vers est celui de toutes ces âmes ancestrales, qui viennent successivement se loger dans son âme et se chauffer à son rayonnement.
La chose est encore plus manifeste quand on examine la justesse du développement organique des caractères. Îl y a là une spontanéité seulement comparable à celle de la nature. Les sentiments, une fois semés, germent et poussent en conséquences et frondaisons tragiques, selon une cadence calquée sur le réel. Cette cadence était nécessairement en Shakespeare. Elle ne pouvait lui venir que d'une reformation perpétuelle en lui des êtres
et des événements liés à leurs caractères et à leurs penchants, que de leur processus mental et moral. Il était une chambre d’apparitions et de croissances congénitales, un musée de portraits ranimés. Sa composition dramatique n'était ainsi qu'un décalque de ce qui se jouait en lui. On l'imagine joyeuse, extrèmement rapide et facile. Elle le soulageait de tant de formes familiales, aussitôt fixées que conçues, et toujours saisies à leur apogée d'intensité et de beauté! Car, par la vertu de son soi, demeuré vigilant et stimulant, chaque page, chaque ligne de ce livre de raison en mouvement était lumineuse. Ses ancêtres lui versaient de la diversité et de la force. Il leur rendait de la splendeur. Le tout n'allait pas sans contractions, ni grimaces, ni obscurités. Mais quelle majesté dans l’ensemble et quel besoin de fusion, d'arrangement suprême!
Insisterai-je sur la leçon qui se dégage de chaque pièce, avec la sécurité d'un parfum émanant de la plus complexe des fleurs? Partis de l'impulsion créatrice du soi, nous revenons ici à ce soi, après libération des hérédos, par l'équilibre raisonnable. Le maître, après s'être lyriquement abandonné à ses démons intimes,
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se domine et se reprend. Il sait où 1l va. Les violents sont punis dans leur violence, les méchants châtiés dans leur méchanceté, les fourbes dupés par leur propre fourbe, les sanguinaires inondés de leur propre sang, les ambitieux crucifiés sur leur rêve. Macbeth, lady Macbeth, Hamlet, Othello, Richard III, Tybalt, Brutus, ont vécu conformément au moi de Shakespeare. [ls meurent conformément à son soi. De toutes leurs fureurs et folies éparses se dégage une sagesse souveraine. La palpitation du pardon est au-dessus de ces châtimeuts extrêmes, de ces corps brisés et de ces plaies béantes. Divin silence, après la chute de tant de clameurs!
Vous me direz que l'hérédité de Shakespeare était terriblement chargée pour qu'il ait pu, en l'écoulant, en la ranimant par sa plume, projeter tant de corps et de visions.
Sans doute. Néanmoins à y regarder de près, le peuple nombreux de ses personnages se ramène à une quinzaine de typifications dont il a tiré des combinaisons, et des secondes et troisièmes moutures. Car 1l aimait jouer à décomposer et recomposer ses héros, ceux et celles aux réactions de qui se complaisait sa
rêverie lyrique. Une quinzaine de protagonistes pour refaire un monde, ce n'est pas beaucoup. C'est suffisant quand on est Shakespeare, le pasteur radieux du plus noble troupeau d'images terrestres et célestes, quand on manie l'air, l’eau et le feu, comme la volupté et la douleur.
En dehors de ces preuves hitéraires, 1l en est une d’un ordre diflérent, que je soumets aux habitués de la pensée et du drame shakespeariens. C’est l'atmosphère d'allusion, de sous-entendu, d'énigme, particuhière à cet étrange génie. Une longue expérience des hérédos m'a permis de constater chez eux cette tendance, d'autant plus sensible qu'ils sont plus élevés dans l'échelle intellectuelle. Les divers personnages fainiliers, qui viennent tour à tour hanter leur moi, ne demeurent pas inertes les uns vis-à-vis des autres. Il ya entre eux un état de rivalité, d'émulation, qui les incite à ruser tantôt avec les autres éléments du moi, tantôt avec le so1. Il en résulte, pour la personnalité créatrice, une propension au langage chiffré, au rébus, au style du second degré. Derrière la première signification, en voici une plus dissimulée, plus ù
Ca
absconse. Ceci est à noter que, dans la vie courante, le mensonge chronique est un symptôme d'hérédité chargée. Ceux qu'on a appelés récemment des mythomanes, les forgeurs de circonstances mirobolantes, sont des gens dont le moi, trop peuplé, cherche à se délivrer par le conte à dormir debout, par la blague habilement échafaudée. Il en est de
même du mensonge de l'enfant. Ces fabrica-
tions ne tiennent guère devant une interrogation directe et franche, qui réveille aussitôt le demi-dormeur. Dans la httérature contemporaine, Je vous citerai trois exemples de ce penchant aux arcanes. par surcharge du moi:
en France, Stéphane Mallarmé: en Angleterre, Robert Browning et George Meredith.
Une étude de leurs intrications intellectuelles, d'une complexité, chez eux habituelle, qui peut aller jusqu'à l'obscurité totale, nous montrerait leurs éléments héréditaires chevauchant les uns sur les autres, s’interposant et se contrariant. Ils tiennent, en langage clair, des propos ténébreux, parce qu'ils veulent donner la parole à plusieurs personnes à la fois, parce que la phrase et le mot prennent ainsi. pour eux, deux et trois sens et bougent