HISTOIRE D'UNE FAMILLE VERTUEUSE D'UNE HOTTE ET D'UN CALCUL
Un matin, à cinq heures, une insomnie m'avait fait me lever et sortir. C'était la lin de mars. Les rues bleuissaient, froides et désertes. Des porteurs de journaux passaient. Les soussols des boulangeries laissaient sortir la chaleur de la dernière fournée, et des gens nus et enfarinés gesticulaient, tachés de lueurs venues du brasier. Je suivis le boulevard de Courcelles et longeai le parc Monceau, à cette heure plein de chants d'oiseaux et du mystère suscité par l'étang que veille la colonnade ruinée, tandis que les arbres élançaient le galbe de leurs fûts et secouaient leur frondaison nouvelle.
Un homme passa, tenant un crochet, une laa-
terne sourde, et chargé d'une hotte. Je le suivis et le vis s'approcher successivement de plusieurs boîtes à ordures où il fouillait avec son crochet. Après avoir visité quelques boîtes, rhomme, voyant que je ne le quittais pas, se retourna et souleva sa lanterne, qu'il darda sur ma face afin de m'examiner. En même temps il m'apostropha :
— Voudriez-vous me faire concurrence?
— Dieu garde ! m'écriai-je. Je suis seulement curieux et voudrais vous accompagner afin de visiter votre hotte sous votre surveillance, chez vous.
Il dit :
— J'y consens. Mais ne me troublez pas, suivez-moi sans rien dire.
J'obéis. Nous errâmes ainsi jusque vers neuf heures du matin. Vers six heures, nous passâmes aux Halles. Je vis, près de la fontaine des Innocents, un homme vêtu de haillons multicolores comme une mosaïque, agenouillé devant un tas d'ordures, et cherchant des bribes d'aliments putrides qu'il mangeait avidement. Il était nu-tête et ses cheveux pendaient, roux comme ceux d'un Christ. Vers sept heures et
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demie, nous traversâmes la pont d'Austerlitz et croisâmes un char plein de peaux de moutons dont Todeur m'épouvanta, bien que j'eusse déjà flairé tant de tas d'ordures depuis Taube. La hotte de mon compagnon étant pleine, nous gagnâmes rapidement la place d'Italie, puis nous sortîmes de Paris, car le chiffonnier demeurait au Kremlin- Bicêtre.
Il me fit entrer dans sa bicoque donnant sur un terrain vague. Cette demeure exhalait une odeur nauséabonde. Le chiffonnier me présenta sa famille. C'était d*abord sa femme enceinte, dont le ventre soulevait la jupe presque jusqu'aux genoux. Son mari l'excusa :
— Elle est féconde, monsieur, et belle aussi. Mais les vêtements ne lui sont pas avantageux. Nue, son ventre s'arrondit comme une perle.
Il cria :
— Nicolas ! et me dit : C'est mon fils. Nicolas, gars de treize ans, bien fait, peu
vêtu et débraillé comme un Attys, me fit des courbettes. Je dis à son père :
— Belle progéniture, mon compagnon, que la vôtre : Nicolas vous fait honneur. Ses vêtements ouverts montrent sa peau délicate que la
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crasse orne d'ombres. Il est fait comme le Prince, Charmant et
Près des pyramides de Malpighi La tour d'ivoire se dresse
sainement, vertueusement.
Puis, le chiffonnier fit venir une fille de quinze ans, svelte, înelle, coiffée d'une énorme tignasse huileuse. Cette fille s'appelait Geneviève. Je la saluai lyriquement :
— Ses cheveux distillent de l'huile comme Tolive, mais sa peau, au contraire de celle de la Truitonne du conte de fées, n'est pas huileuse. Ses dents sont belles comme des gousses d*ail. Ses yeux sont noirs comme les fruits du micocoulier. Ses lèvres sont comme deux tranches de bigarade et en ont peut-être la saveur amère. Son fichu qui palpite écrase sans raison les arbouses de ses seins. Mon compère, mon compère, d'avoir une si belle famille, vous êtes plus enviable qu'un empereur !
Le chitionnier sourit et dit glorieusement :
— J'en descends. Je me nomme Pertinax Restif, pour vous servir.
— Quoi! m'écriai-je, descendriez-vous de cet imprimeur trop vertueux, si vertueux qu'il en paraissait abject? On le prit pour un domestique le 21 mars 1756... Le saviez-vous? Il
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était en gros bergopzom vert, à glands et brandebourgs, avec un gros mancbon d'ours, à ceinture de poil... Il se promenait avec une femme, une des seules qu'il eût traitée en sœur. Une dame les appela et leur demanda : « Etes-vous gens de maison !.. » Vous descendez de Restif de La Bretonne et, comme lui, êtes vertueux I Le chiffonnier prit un air sévère, en disant :
— Plus vertueux que lui I
Je ne le crus pas, et pourtant j'ajoutai sérieusement :
— Votre médiocrité n'a que ce qu'elle mérite. Vous n'êtes que des chiffonniers.
Pertinax Restif gesticula évasivement en souriant narquoisement. Il fit quelques pas de rigaudon, puis dit en me regardant dans le blanc des yeux :
— Cette mode de baller est passée. Soit, mais j'aime cette danse. La vertu n'est plus de mode, soit ! mais je l'aime... Je suis un Lyonnais, un gône natif de la Croix-Rousse. Après mon service, j'étais marchand d'habits. J'habitais la montée du Tire-cul, où je revenais las, chaque soir, pour avoir crié : a Marchand de pattes! » depuis le matin, dans tous les quartiers. J'avais
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une sœur, jolie boyaude qui gagnait trois francs par jour. Nous étions orphelins et vivions ensemble. Que voulez- vous? nous n'étions coureurs ni l'un ni l'autre. La popotte, la famille, un bon chez-soi... nous étions heureux, et le bonheur engendre toute vertu. Le sang vertueux de notre ancêtre nous cria de ne point gâcher ce bonheur, d'être vertueux jusqu'au bout. Nous fîmes Tamour. Les vieux habits, les chapeaux rougis et éraillés ne rapportant pas assez, je devins chiffonnier. Je fouillai les équevilles. Des trouvailles me récompensaient parfois de fouilles souvent infructueuses. Pourtant, nous vînmes ici, au Kremlin-Bicétre. Je continuai mon métier, chaque matin. A Paris, au lieu d'équevilles, je fouille les ordures: le nom seul a changé. Et je vis heureusement, vertueusement, élevant ces enfants que m'a donnés mon épouse, ma sœur.
J'écoutai avec peine ce récit. Un malaise indéfinissable faisait battre mes tempes, et j'éprouvais un grand dégoût pour cette famille et l'odeur de sa maison. La Thamar de Pertinax Restif écoutait droite et les yeux hagards. Sa face défigurée par le masque de la grossesse
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s^allongeait comme celle d'une serve mal nourrie. Sa lippe pendait, en signe atavique de bonté, et, un peu de salive s'écoulant sans mousser, dénotait un abrutissement honnête et une vertu de chienne. Ses bras ballaient. A un moment, elle souleva sa main droite pour gratter sa tête peut-être pouilleuse. Je lui vis à l'annulaire une vilaine bague dont le chaton sertissait une opale : pierre de malheur, gemme infâme, mélange immonde de pissat, de crachats, de sperme et d'yeux écrasés. Les enfants, pendant le récit de leur père, s'étaient mis i pleurer. Ils avaient saisi ses mains et les baisaient en les mouillant de leurs larmes. Devant toute cette vertu, mon âme elle-même devint douceâtre, mon cerveau s'emplit des idées les plus médiocres. Des larmes montèrent à mes paupières. Tout devint trouble, opalin, autour de moi. Mais, par bonheur, des sanglots refoulés ayant imprimé un roulis au ventre de la Thamar, je souris, riotai, rigolai, et m'inclinai débonnairement pour baiser la main de cette femme qui, d'émotion, secouait sa panse.
Comme s'il eût craint une parturition soudaine, Pertinax Restif regardait avec une sollicitude inquiète ce ventre agité. Il murmurait seulement :
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— Ventre sororal de mon épouse. O ma perle... ma perle fine!
Ce fut alors que cette femme sentimentale prononça les seules paroles que j'aie entendues d'elle : *
— Les perles meurent.
Cette phrase me fit de nouveau venir la larme à Toeil, tandis que Pertinax Restif déclamait à faux ces vers qu'il avait certainement composés, même le dernier :
La mort nous posera dans le giron divin.
En attendant, vivons parmi les équevilles.
Vertu, ce mot sacré n'est peut-être pas vain,
Joignons donc nos vertus, ma sœur, mon fils, ma fille...
Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille !
Mes larmes se séchèrent instantanément. La nudité du jeune Nicolas s'était apaisée. Je me plus à répéter :
Près des pyramides de Malpighi,
La tour d'ivoire se dresse.
Mais penchée comme la tour de Pise.
Puis, me tournant vers le chiffonnier :
— Mon compère, mon compère, voilà où vous ont mené votre vertu et celle de M. Nicolas, votre ancêtre; vous n'êtes qu'un chiffonnier, et pourtant vous descendez d'un empereur.
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Pertinax Restif parut froissé, mais il rougit d'orgueil en déclarant :
— Je suis un patriarche.
•— Bien ! insistai-je, patriarche ! père de famille! tu tiens à perpétuer ta vertu. Mais vois ! Au début de la généalogie, un empereur ; à la fin, un chiffonnier content de son sort. Décemment et vertueusement ton fils sera vidangeur. Heureusement pour lui, ce métier n'existe plus guère, eL ce sont des machines qui vident les fosses...
Mais le reste d'orgueil de Pertinax Restif l'empêcha de comprendre. Il reprit :
— Oui, je descends d'un empereur, mais je suis un patriarche.
Et, gravement, il alla tirer d'une armoire un vieux coffret ciré, en bois de noyer. Il en tira un vélin roulé à un cylindre de buis. Je reconnus la généalogie établie par le père de Restif de la Bretonne, et transcrite par celui-ci dans l'introduction de Monsieur Nicolas ouïe cœur humsiin dévoilé. Le chiffonnier déroula le vélin et en lut emphatiquement le début :
« Pierre Pertinax, autrement Restif, des-
cend en ligne directe de l'empereur Pertinax, successeur de Commode, et auquel succéda Didius Julianus, élu empereur parce qu'il fut assez riche pour tenir l'enchère à laquelle les soldats avaient mis le souverain pouvoir.
a Or, l'empereur Helvius Pertinax eut un fils posthume, aussi nommé Helvius Pertinax, dont Caracalla ordonna la mort, uniquement parce qu'il était fils d'un empereur. Mais, un affranchi, qui portait le nom de son maître, s'offrit généreusement aux assassins qu'il trompa... »
Le chiffonnier s'interrompit. L'orgueil étincelait dans ses yeux. Son épouse incestueuse, et les enfants l'admiraient. Le relent de pourriture qui flottait dans la maison devint héroïque comme la puanteur d'un champ de bataille. Je tirai mon mouchoir, me mouchai bruyamment et déclarai péremptoirement :
— Mon compagnon, mon compère, vous m'avez promis de me laisser visiter votre hotte.
Les faces redevinrent honnêtes, les odeurs nauséabondes. Pertinax Restif roula le vélin sur le cylindre de buis. Il alla ranger le coffret dans l'armoire. Ensuite, il porta la hotte dans le terrain vague. Je l'y suivis. Le butin de la matinée fut répandu sur le sol. J'en examinai
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chaque pièce, que je passais au fur et à mesure à Pertinax Restif qui triait le tout.
Je trouvai : des timbres-poste oblitérés, des enveloppes de lettres, des boites d'allumettes, des billets de faveur pour divers théâtres, une cuiller de métal, sans valeur, du tulle illusion froissé, des morceaux de balayeuses, des rubans fanés, des mégots de cigares, des fleurs artificielles flétries, un faux-col gauchi, des épluchures de pommes de terre, des écorces d'oranges, des pelures d'oignons, des épingles à cheveux, des cure-dents, de petits écheveaux emmêlés de cheveux, un vieux corset sur lequel s'était collée une tranche de citron, un œil de verre, une lettre froissée que je mis à part. Je la transcris :
« Monsieur et cher maître,
« Excusez mon importunité. Mais, comme vous êtes un peu la cause de mes déboires, j'ai pensé que vous voudriez peut-être m'aider en
l'occurrence.
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« J'eusse préféré vous parler personnellement et non par lettre, mais je sais que les grands hommes sont difficiles à approcher :
Non licet o^mnibus adiré Corinthum,
« Voici, Monsieur. J'étais élève dans le collège que les Prémontrés tiennent à Saint-Cloud. J'étais bon élève de seconde, plein de ce que Ton nommait l'esprit de la maison. Malheureusement, ou qui sait? heureusement, un externe introduisit un devos livres dans la boîte. C'était, je m'en souviens, votre célèbre roman, dont le titre est un nom latin francisé à la Corneille : Brute ! L'action de ce roman est située, d'ailleurs, dans le faubourg Saint-Germain.
« Ce livre, je Tavoue et vous le savez, est cochon par endroits. Il me perdit, monsieur. J'eus Tenvie irrésistible de connaître votre œuvre entière. Par l'externe, je fis acheter : Les Roses qu'on arrose. Les Passions de la Cong^ye, Le Chien amoureux^ et ce livre énorme, Kollioth. J'avais tout cela dans mon casier, au collège. En même temps, j'écrivis, vers et prose. Vos livres et mes écrits furent pigés. Vos livres sont à l'index, vous n'en doutez pas. Mes écrits tournaient en ridicule nombre d'institutions que les Prémontrés ont coutume d'honorer. On en conclut que je n'avais plus l'es-
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prit de la maison. Les préjugés de mes maîtres prévalurent contre les qualités du bon élève que j'étais. On me mit à la porte, on me i^en*voya, monsieur, malgré les supplications de mes parents qui, dès ce jour, se séparèrent de moi, m 'enjoignant de gagner ma vie et me refusant presque toute aide.
((Oui, cherMaître,je suis dans une telle situation, dont un Anglo-Saxon s'accommoderait, mais qui peut gêner un Français de quinze ans.
(( Dans cette détresse, j'ai recours à vous, etc., etc. »
Suivaient diverses protestations, le nom et l'adresse.
je continuai de fouiller les ordures. Je trouvai encore : un peigne édenté, quelques rubans de décorations tenant à des boutons de culotte, un abat-jour décbiré mais cbarmant, une pipe, quelques flacons à parfumerie, des fioles de pharmacie, une éponge, un paquet de cartes transparentes, non obscènes, — l'acheteur, trompé par un camelot, les avait jetées de dépit — un carnet contenant les comptes faits par une cuisinière au sujet du marché, un éventail brisé, des gants dépareillés, une brosse à
dents, du marc de café, des boîtes de conserves éventrées, des os, un de ces œufs de bois que l'on met dans les chaussettes à raccommoder, et enfin une bague étrange que j'achetai au chiffonnier. Cette bague était en or, avec une pierre blanchâtre dont j'ignorais le nom. Je la payai. Puis, comme la hotte était presque vide et ne contenait plus que quelques fragments de miroir et un baromètre brisé d'où coulaient encore quelques gouttes de mercure, je me levai, remerciant Pertinax Restif et promettant de revenic le visiter. Mais cet homme hocha la tête en disant :
— Revenez avant six mois, en ce cas. Car, au bout de ce temps, j'espère avoir mis de côté un pécule suffisant pour m*établir dans le sud de la France. Nous gagnerons par étapes Nice ou Monaco, de toute façon, le plus près possible de la Turbie.
— Pourquoi la Turbie? demandai-je.
Il répondit gravement :
— Parce que cette commune est le berceau de notre race, le lieu natal de mon illustre ancêtre, l'empereur romain Pertinax.
Je souris, souhaitai bonne chance et dis adieu à cet homme vertueux. Je négligeai de prendre congé de sa famille, et m'en allai sans tourner la tète.