HISTOIRE D UNE FAMILLE VERTUEUSE
Rentré chez moi, j'examinai les deux trouvailles qui, jetées dans des boîtes à^ordures, en deux endroits de Paris, s'étaient trouvées réunies dans la hotte de Pertinax Restif. Je rangeai la lettre avec différents documents exhilarants ou navrants que je possède, et pris la bague sur moi, dans la poche de mon gilet.
Quelques jours après, je me trouvais en soirée chez de riches bourgeois. On annonça le sénateur X... et son fils. Ce sénateur était de la parenté de la maîtresse de maison, son nom était celui dont était signée la lettre de potache que j'ai donnée. Le sénateur X..., gras, laid, l'air protestant^ entra, très digne, poussant devant soi son fils assez gauche, vêtu d'un uniforme de lycéen, et le visage couvert de boutons pointés de noir. Je conçus que la sévérité paternelle s'était apaisée et qu'un lycée avait accueilli le jouvenceau, que les moines avaient rejeté. Au bout de quelques moments, on annonça l'auteur de Brute ! et de Kollioth. Je vis le lycéen rougir. Le grand homme entra
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avec désinvolture. Pendant les présentations, il fut charmant ; mais rien dans sa physionomie ne décela qu'il eût quelque connaissance du cas du collégien. Celui-ci me parut du reste enchanté et persuadé que le grand homme n'avait pas tenu sa lettre. L'écrivain entouré, fêté, raconta toutes sortes d'histoires, ht la gazette de la semaine, et ce fut un mélange extraordinaire de calembours, de recettes de cuisine, de conseils pour la toilette, d'aventures personnelles et d'anecdotes de toute sorte, souvent raides et salées. Voici la dernière :
— Une actrice d'un petit théâtre est entretenue par un vieux qui, je crois, est un homme politique. Elle le trompe avec un de mes amis de qui je tiens l'histoire. Le vieillard, amoureux et jaloux à la folie, se croit aimé, comme il est juste. 11 dut, il y a quelque temps, subir une opération douloureuse. L'actrice, paraît-il, ne s'enquit jamais de la santé du malade et fit môme un voyage à Nice à l'époque de l'opération. Le vieillard fut affecté de cette indifférence. Lorsqu'il revit la dame en question, il lui fît des reproches. L'actrice fit semblant de ne jamais s'être doutée de la gravité du cas, et ajouta qu'ayant elle-même subi diverses opérations, pour ovaires, kyste et appendicite, elle était blasée sur ces incidents et ne craignait
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jamais pour la vie de quelqu'un, dès qu'elle le savait aux mains des chirurgiens. Le vieillard connut par là que l'indijfférence de la belle ne venaitpas d'un désamour, mais marquait seulement une confiance illimitée dans la science. L'actrice lui donna nonobstant des preuves d'amour irréfu'ables, et, comme il se croyait beau garçon, il ne douta pas d'être aimé, puisqu'il était aimable. Cet homme, versé dans diverses sciences sociales fort importantes, et qu'on eût pu croire sérieux, imagina un moyen bizarre, assez dégoûtant, pour commémorer sa guérison. Il invita l'actrice à un souper fort galant, tête à tête, dans un grand restaurant. Sous sa serviette, la dame trouva un étui ravissant, qu'elle ouvrit. L'étui ne contenait qu'une bague fort simple, ornée d'une pierre dont l'actrice ignorait le nom. Elle remercia le vieil amant, qui lui donna ces explications : « Cette bague, ma chère enfant, doit t'être à jamais précieuse. Qu'elle soit à jamais le souvenir de notre amour. Cette bague porte, àTintérieur, la date gravée du jour où nous nous connûmes, et la pierre qui l'orne, c'est un calcul de ma vessie... »
Ace moment delà narration du grand homme, j'entendis haleter étrangement près de moi. Je compris que c'était le sénateur X... qui soufflait
ainsi. Mais personne n'y prit garde, car on était fortement intéressé par le récit. Moi-même, j'étais occupé à tàter dans la poche de mon gilet la basque trouvée dans la hotte du vertueux Pertinax Restif. L'écrivain célèbre continuait :
— L'actrice referma Tétui. Cet incident lui avait coupé l'appétit. Et la bague lui répugnait.
Une petite dame s'exclama :
— Elle avait dû en voir bien d'autres, pourtant!
— C'est vrai, repartit le narrateur, mais la nature humaine est ainsi faite. L'actrice était certainement cuirassée à Tégard de choses plus repoussantes. Néanmoins, elle ne put supporter la bague en question. Le soir même, elle la jeta aux ordures...
Un petit cri, la chute d'un corps, interrompirent le narrateur et nous firent sursauter. Le sénateur X... venait de s'abattre près de sa chaise. On s'empressa autour de lui. Il était violet, gonflé et irrémédiablement mort, comme un éléphant, du cœur brisé.
Mentalement, j'honorai cette victime de l'amour. Le lendemain, ne pouvant supporter d'avoir en ma possession la bague devenue relique, j'allai dans une église, la déposer sur un autel.
LA SERVIETTE DES POÈTES
LA SERVIETTE DES POETES
Placé sur la limite de la vie, aux confins de l'art, Justin Prérogue était peintre. Une amie vivait avec lui et des poètes venaient le voir. Tour à tour, l'un d'eux dînait dans l'atelier où la destinée mettait, au plafond, des punaises en guise d'étoiles.
Il y avait quatre convives qui ne se rencon' traient jamais à table.
David Picard venait de Sancerre ; il descendait d'une famille juive christianisée, comme il y en a tant dans la ville.
Léonard Délaisse, tuberculeux, crachait sa vie d'inspiré, avec des mines à mourir de rire.
Georges Ostréole, les yeux inquiets, méditait, comme autrefois Hercule, entre les entités du carrefour.
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Jaime Saint-Félix savait le plus d'histoires ; sa tête pouvait tourner sur ses épaules, comme si le cou n'avait été que vissé dans le corps.
Et leurs vers étaient admirables.
Les repas n'en finissaient pas, et la même serviette servait tour à tour aux quatre poètes, mais on ne le leur disait pas.
Cette serviette, petit à petit, devint sale.
Voici du jaune d'œuf près d'une traînée sombre d'épinards. Voilà des ronds de bouches vineuses et cinq marques grises laissées par les doigts d'une main au repos. Une arête de poisson a percé la trame du lin comme une lance. Un grain de riz a séché, collé dans un angle. Et de la cendre de tabac assombrit certaines parties plus que les autres.
— David, voilà votre serviette, disait l'amie de Justin Prérogue.
— Il faudra aussi penser à acheter des serviettes, disait Justin Prérogue, marque ça pour quand on aura de l'argent.
«- Votre serviette est sale, David, disait
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l'amie de Justin Prérogue, je vous la changerai la prochaine fois. La blanchisseuse n'est pas venue cette semaine.
— Léonard, prenez votre serviette, disait l'amie de Justin Prérogue. Vous pouvez cracher dans le coffre à charbon. Comme votre serviette est sale! Je vous la changerai dès que la blanchisseuse m'aura rapporté du linge.
— Léonard, il faudra que je fasse ton portrait te représentant en train de cracher, disait Justin Prérogue, et j'ai même envie d'en faire une sculpture.
— Georges, j'ai honte de vous donner toujours la même serviette, disait l'amie de Justin Prérogue, je ne sais pas ce que fait la blanchisseuse. Elle ne me rapporte pas mon linge.
— Commençons à manger, disait Justin Prérogue.
— Jaime Saint-Félix, je suis obligée de vous donner encore la même serviette. Je n'en ai pas d'autre aujourd'hui, disait l'amie de Justin Prérogue.
Et le peintre faisait tourner la tête du poète
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pendant tout le repas en écoutant beaucoup
d'histoires.
Et des saisons passèrent.
Les poètes se servaient tour à tour de la serviette et leurs poèmes étaient admirables.
Léonard Délaisse cracbait sa vie plus comiquement encore, et David Picard se mit aussi à cracher.
La serviette vénéneuse infesta tour à tour, après David, Georges Ostréole et Jaime Saint- Félix, mais ils ne le savaient pas.
Semblable à une loque ignoble d'hôpital, la serviette se tacha du sang qui venait aux lèvres des quatre poètes, et les dîners n'en finissaient pas.
Au commencement de l'automne, Léonard Délaisse cracha le reste de sa vie.
Dans différents hôpitaux, secoués par la toux comme des femmes par la volupté, les trois autres poètes moururent à peu de jours d'intervalle. Et tous les quatre laissaient des poèmes si beaux qu'ils semblaient enchantés.
On mit leur mort au compte, non de la nourriture, mais de la maleiaim et des veilles
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lyriques. Car, se peut-il vraiment qu'une seule serviette puisse tuer, en si peu de temps, quatre poètes incomparables?
Les convives morts, la serviette devint inutile.
L'amie de Justin Prérogue voulut la mettre au sale.
Et elle la déplia en pensant : « Elle est vraiment trop sale et elle commence à sentir mauvais. »
Mais, la serviette dépliée, Tamie de Justin Prérogue eut un étonnement et appela son ami qui s'émerveilla :
— C'est un vrai miracle! Cette serviette si sale, que tu étales avec complaisance, présente, grâce à la saleté coagulée et de diverses couleurs, les traits de notre ami défunt, David Picard.
— N'est-ce pas? murmura Tamie de Justin Prérogue.
Tous deux, en silence, regardèrent quelques instants l'image miraculeuse et puis, doucement, firent tourner la serviette.
Mais ils pâlirent aussitôt en voyant apparaître
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l'épouvantable aspect à mourir de rire de Léonard Délaisse s'efforçant de cracher.
Et les quatre côtés de la serviette offraient le Hiême prodige.
Justin Prérogue et son amie virent Georges Ostréole indécis et Jaime Saint-Félix sur le point de raconter une histoire.
— Laisse cette serviette, dit brusquement Justin Prérogue.
Le linge tomba et s*étala sur le plancher.
Justin Prérogue et son amie tournèrent longtemps comme des astres autour de leur soleil, et cette Sainte-Véronique, de son quadruple regard, leur enjoignait de fuir sur la limite de l'art, aux confins de la vie.
L'AMPHION FAUX-MESSIE
OU