‹ L'hérésiarque & CieChapitre 9 sur 14 · LE GUIDE · texte numérisé non relu

LE GUIDE

Il y avait bien quinze ans que je n'avais pas vu Dormesan, un de mes camarades de collège. Je savais seulement qu'après avoir édifié une fortune assez considérable et l'avoir dissipée, il guidait les étrangers dans Paris.

Je le rencontrai, un jour, devant un des plus grands hôtels des boulevards. Mâchonnant un cigare, il attendait patiemment des clients.

Il me reconnut le premier et m'arrêta au passage. Voyant que son visage ne me rappelait rien, il se fouilla et me tendit ensuite une carte qui portait : Baron Ignace d'Ormesan. Je le serrai dans mes braS; et, sans m'étonner de

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son anoblissement sans doute récent, je lui demandai si les affaires marchaient, si l'étranger donnait cette année.

— Me prendriez-vous pour un guide, s'écrial-ii indigné, un guide, un simple guide?

— Je croyais, balbutiai-je, on m'avait dit...

— Ta ta ta ! Ceux qui vous l'ont dit plaisantaient» Vous me faites Feffet d'un homme qui demanderait à un peintre connu si le bâtiment marche bien. Je suis artiste, cher ami, et, qui plus est, j'ai inventé mon art moi-même, et je suis seul à Texercer.

— Un nouvel art ? Peste !

— Ne vous moquez point, dit-il sur un ton sévère, je suis très sérieux.

Je m'excusai et il reprit d'un air modeste :

— Endoctriné dans tous les arts, j y excelle : mais, toutes les carrières artistiques sont encombrées. Désespérant de me faire un nom comme peintre, je brûlai tous mes tableaux. Renonçant aux lauriers poétiques, je déchirai cent cinquante mille vers environ. Ayant ainsi institué ma liberté dans Testhétique, j'inventai un nouvel art, fondé sur le péripatétisme d'Aristote. Je nommai cet art : l'amphionie, en souvenir du pouvoir étrange que possédait Amphion sur les moellons et les divers matériaux en quoi consistent les villes.

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Au reste, ceux qui feront de l'amphionie seront appelés des amphions.

Comme à un nouvel art il fallait une nou* velle Muse et que, d'autre part, j'étais moimême le créateur de cet art et par conséquent sa muse, j'adjoignis tout simplement à la troupe des Neuf Sœurs ma personnification féminine, sous le nom de baronne d'Ormesan. Je dois ajouter que je suis célibataire et que j'eus d'autant moins de scrupules à porter à dix le nombre des Muses, que j'étais en cela d'accord avec les lois de mon pays, relatives au système décimal.

Maintenant que voici clairement exposées, je crois, les origines historiques et les données m^ythologiques de l'amphionie, je veux vous l'expliquer.

L'instrument de cet art et sa matière sont une ville dont il s'agit de parcourir une partie, de façon à exciter dans l'âme de Tamphion ou du dilettante des sentiments ressortissant au beau et au sublime, comme le font la musique, la poésie, etc.

Pour conserver les morceaux composés par l'amphion, et pour que l'on puisse les exécuter de nouveau, il les note sur un plan de la ville, par un trait indiquant très exactement le chemin à suivre. Ces morceaux, ces poèmes,

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ces symphonies amphioniques se nomment des antiopées, à cause d'Antiope, la mère d'Amphion.

Pour ma part, c'est à Paris que je pratique l'amphionie.

Voici une antiopée que j*ai composée ce matin même. Je l'ai intitulée : « Pro Patria ». Elle est destinée, comme son titre l'indique, à inspirer Tenthousiasme, les sentiments patriotiques.

On part de la place Saint-Augustin où se trouvent une caserne et la statue de Jeanne d'Arc. On suit ensuite la rue de la Pépinière, la rue Saint-Lazare, la rue de Châteaudun jusqu'à la rue Laffitte, où l'on salue la maison Rothschild. On revient parles grands boulevards jusqu'à la Madeleine. Les grands sentiments s'exaltent à la vue de la Chambre des députés. Le ministère de la Marine, devant lequel on passe, donne une haute idée de la défense nationale, et l'on monte l'avenue des Champs- Elysées. L'émotion est extrême à voir se dresser la masse de l'Arc de Triomphe. A l'aspect du dôme des Invalides, les yeux se mouillent de larmes. On tourne vite dans l'avenue Marigny, pour conserver cet enthousiasme, qui arrive à son comble devant le palais de rÉlysée.

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Je ne vous cache point que cette antiopée serait plus lyrique, aurait plus de grandeur si on pouvait la terminer devant le palais d'un roi. Mais, que voulez-vous ? Il faut prendre les choses et les villes comme elles sont.

— Mais, dis-je en riant, je fais de Tamphionie tous les jours. Il ne s'agit que de promenade...

— Monsieur Jourdain!... s'écria le baron d'Ormesan, vous ditesvrai, vous faisiez de l'amphionie sans le savoir.

A ce moment, une troupe d'étrangers sortit derhôtel;le baron se précipita et leur parla dans leur langage. Il mi'appela ensuite :

— Vous le voyez, je suis polyglotte. Mais, venez avez nous. Je vais exécuter à ces touristes une antiopée résumée, quelque chose comme un sonnet amphionique. C'est un des morceaux qui me rapportent le plus. Il est intitulé : Lutèce^ et, grâce à certaines licences non poétiques mais amphioniques, il me permet de montrer tout Paris en une demi-heure.

Nous montâmes, les touristes, le baron et moi, sur l'impériale de l'omnibus Madeleine- Bastille. En passant devant l'Opéra, le baron d'Ormesan rannoaçaà haute voix. Ilajoutaj en

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indiquant la succursale du Comptoir d'Escompte :

— Palais du Luxembourg, le Sénat.

Devant le Napolitain, il dit emphatiquement :

— L'Académie française.

Devant le Crédit Lvonnais, il annonça TElysée, et, continuant de cette façon, il avait montré, lorsque nous arrivâmes à la Bastille: nos principaux musées, Notre-Dame, le Panthéon, la Madeleine, les grands magasins, les ministères et les demeures de nos hommes illustres morts et vivants ; enfin, tout ce qu'un étranger doit voir à Paris. Nous descendîmes de l'omnibus. Les touristes payèrent largement le baron d'Ormesan. J'étais émerveillé et je le lui dis. Il me remercia modestement et nous nous quittâmes.

Quelque temps après, je reçus une lettre datée de la prison de Fresnes. Elle était signée du baron d'Ormesan :

— Cher ami, m'écrivait cet artiste, j'avais composé une antiopée intitulée : La Toison d'or. Je l'exécutai un mercredi soir. Je partis de Grenelle, oùj'habite, sur un bateau-mouche. C'était, comme vous pouvez le voir, une évjca-

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tion savante de la fable argonautique. Vers minuit, rue de la Paix, je brisai quelques vitrines de bijoutiers. On m'arrêta assez brutalement, et on m'incarcéra sous le prétexte que je m'étais emparé de divers objets d'or qui constituaient la Toison, but de mon antiopée. Le juge d'instruction n'entend rien à Famphionie, et je vais être condamné si vous n'intervenez pas. Vous savez que je suis un grand artiste. Proclamez-le, et délivrez-moi.

Comme je né pouvais rien pour le baron d'Ormesan, et que je n'aime pas avoir affaire avec la Justice, je ne lui répondis même pas.

UN BEAU FILJi

— Qui n'a pas un crime sur la conscience? df manda le baron d'Ormesan. Pour ma part, je ne les compte plus. J'en ai commis quelquesuns qui m'ont rapporté pas mai d'argent. Et si je ne suis pas millionnaire aujourd'hui, il faut accuser mes appétits plutôt que mes scrupules.

En 1901, j'avais fondé avec quelques amis la Cinematographic Inte^rnational Company, que nous appelions plus brièvement la C. I. C. Il s'agissait d'obtenir des films d'un très grand intérêt et de donner ensuite des représentations cinématographiques dans les principales villes d'Europe et d'Amérique. Notre programme était très bien composé. Grâce à l'indiscrétion d'un vaiet de chambre, nous avions pu obtenir

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l'intéressante scène représentant le lever du président de la République. Nous avions également cinématographié la naissance du prince d'Albanie. D'autre part, à prix d'or, en corrompant quelques fonctionnaires du Sultan, nous avions fixé à jamais, dans sa mobilité, Timpressionnante tragédie où le grand-vizir Melek- Pacha, après des adieux déchirants à ses femmes et ses enfants» but le mauvais café, par ordre de son maître, sur la terrasse de sa maison de Péra.

Il nous manquait la représentation d'un crime. Mais on ne connaît pas d'avance l'heure d'un forfait, et il est rare que les criminels agissent ouvertement.

Désespérant de nous procurer, par des moyens licites, le spectacle d'un attentat, nous décidâmes d'en organiser un dans une villa que nous louâmes à Auteuil. Nous avions d'abord pensé à engager des acteurs pour mimer le crime qui nous manquait, mais, outre que nous eussi ons trompé nos futurs spectateurs en leur offrant des scènes truquées, habitués que nous étions à ne cinématographier que de la réalite, nous ne pouvions être satisfaits par un simple jeu théâtral, si parfait fùt-il. Nous eûmes aussi l'idée de tirer au sort celui qui d'entre nous devait se dévouer et commettre le crime qu'en-

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registrerait notre appareil. Mais cette perspective ne sourit à personne. Nous étions, en somme, une société d'honnêtes gens, et nul ne se souciait de perdre Thonneur, même dans un but commercial.

Une nuit, nous nous embusquâmes au coin d'une rue déserte, prés de la villa que nous avions louée. Nous étions six, tous armés de revolvers. Un couple passa. C'étaient un jeune homme et une jeune femme, dont la mise recherchée nous parut très propre à fournir les éléments intéressants d'un crime sensationnel. Silencieux, nous bondîmes sur le couple, le ligottâmes et le transportâmes dans la villa. Nous l'y laissâmes sous la garde de Tun d'entre nous. Nous nous remîmes en embuscade et un monsieur à favoris blancs, en vêtements de soirée, ayant paru, nous alla nés à sa rencontre et l'entraînâmes dans la villa, malgré sa résistance. L'aspect de nos revolvers eut raison de son courage et de ses cris. Notre photographe disposa son appareil, fit la lumière convenable et se tint prêt à enregistrer le crime. Quatre d'entre nous se placèrent à côté du photographe et braquèrent leurs revolvers sur nos trois captifs. Le jeune homme et la jeune femme s'étaient évanouis. Je les déshabillai avec des attentions touchantes. A la jeune femme j'ôtai

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sa jupe et son corsage, et je laissai le jeune homme en bras de chemise. Puis, je m'adressai au monsieur en habit :

— Monsieur, lui dis-je, mes amis et moi nous ne vous voulons aucun mal. Mais nous exigeons de vous, et sous peine de mort, que vous assassiniez, avec le poignard que je dépose à vos pieds, cet homme et cette femme. Vous vous efforcerez avant tout de les faire revenir de leur évanouissement. Vous prendrez garde qu'ils ne vous étranglent. Et comme ils sont désarmés, nul doute que vous n'en veniez à bout.

— Monsieur me dit poliment le futur assassin, il faut bien céder à la violence. Vos dispositions sont prises et je ne veux pas tenter de vous faire revenir sur une résolution dont la raison ne m'apparait pas clairement, mais je vous demande une grâce, une seule : permettez-moi de me masquer.

Nous nous concertâmes et reconnûmes qu'il valait mieux, pour lui aussi bien que pour nous, qu'il fût masqué. Je lui attachai sur le visage un mouchoir auquel je fis des trous à la place des yeux, et le sacripant commença son ouvrage.

Il frappa dans les mains du jeune homme. Notre appareil fonctionnait et enregistrait cette scène lugubre.

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L*assassin, de la pointe de son poignard, piqua sa victime au bras. Le ieune homme bondit sur ses pieds et sauta avec une force décuplée par l'effroi sur le dos de son agresseur. Il y eut une courte lutte. La jeune femme revint aussi de son évanouissement et se précipita au secours de son ami. Mais elle tomba la première, frappée au cœur d'un coup de poignard. Puis ce fut le tour du jeune homme. Il s'affaissa, la gorge coupée. L'assassin fit bien les choses. Son mouchoir n'avait pas été dérangé pendant cette lutte. Il le conserva tant que notre appareil fonctionna :

— Êtes-vous contents, messieurs, nous demanda-t-il, et puis-je maintenant faire ma toilette?

Nous le félicitâmes, il se lava les mains, se recoiffa, se brossa.

Ensuite, l'appareil s'arrêta.

L'assassin attendit que nous eussions fait disparaître les traces de notre passage, à cause de la police qui ne manquerait pas de venir le lendemain. Nous s rtimes tous ensemble.

L'assassin prit congé de nous en homme du monde. Il retournait en toute hâte à son cercle,

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car, point de doute qu'il ne gagnât le soir même, après une pareille aventure, des sommes fabuleuses. Nous saluâmes ce joueur, en le remerciant, et fûmes nous coucher.

Nous avions notre crime sensationnel.

ïl fit un bruit énorme. Les victimes étaient la femme du ministre d'un pytit État des Balkans et son amant, fils du prétendant à la couronne d'une principauté de l'Allemagne du Nord.

Nous avions loué la villa sous un faux nom, et le gérant, pour na point avoir d'ennuis, déclara reconnaître son locataire dans le jeune prince. La police fut sur les dents pendant deux mois. Les journaux publièrent des éditions spéciales, et, comme nous avions commencé notre tournée, vous pouvez imaginer notre succès. La police ne supposa pas un instant que nous offrions la réalité de l'assassinat du jour. Nous avions cependant soin de l'annoncer en toutes lettres. Mais le public ne s'y trompa point. 11 nous fit un accueil enthousiaste et, tant en Europe qu'en Amérique, nous gagnâmes de quoi distribuer aux membres de notre association, au bout de six mois, la somme de trois cent quarante-deux mille francs.

Comme le crime avait fait trop de bruit pour rester impuni, la police finit par arrêter un

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Levantin, qui ne put fournir d'alibi valable pour la nuit du crime. Malgré ses protestations dlanocence, il fut condamné à mort et exécuté. Nous eûmes encore bien de la chance. Notre photographe pat, par un heureuxhasard, assister à Texécution, et nous corsâmes notre spectacle d'une nouvelle scène, bien faite pour attirer la foule.

Lorsqu*au bout de deux ans, pour des raisons sur lesquelles je ne m'étendrai pas, notre association fut dissoute, j'avais touché, pour ma part, plus d'un million, que je reperdis aux courses l'année suivante.

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