SCENE I
A Valsainte. — La grand' salle abbatiale. Les moines remplissent les stalles. Le soleil baisse.
DÉODAT
Prions, mes frères, car l'heure est sombre.
{Silence.)
Mes frères, prions dans la sobriété et la vigile, parce que le diable, notre adversaire, tourne comme un lion ravisseur, cherchant quelqu'un à dévorer. Résistons-lui fermement dans la foi.
C'est le bien internel qu'il faut d'abord poursuivre. Détournons les yeux du siècle, et ne pensons qu'à purifier nos âmes. Voici les ciliées et le pain noir et la cruche d'eau ; que la chair soit humiliée, ses vices sont autant d'ancres par qui la nef aux bas-fonds s'enchaîne. Et voici les lampes et les orgues, et le taberna-
8 V Hérésiarque
cle où languit de nous l'Adorable ; que soit exalté l'amour par qui nous communions avec Dieu ! En vérité, en vérité, que l'oraison succède au jeûne, car si nous ne sommes pas purs comme un matin d'avril, il ne nous aura servi de rien d'être nés.
L'esprit de la terre est abominable. C'est sur lui que le Christ fit claquer le fouet de son ire; renversons de même les tables impures dont s'encombrent les avenues de notre âme. Que le vent de la foi couche les hérissements des colères, que la rosée de grâce éteigne les ardeurs temporelles, que le feu de charité fonde les lingots des avarices.
Et plus encore luttons contre la luxure. Toute la corruption vient de la femme. C'est pourquoi la règle de ce monastère de Valsainte est si terrible. Nulle femme au monde ne peut franchir les murs du moutier ; vous savez de quel châtiment notre fondateur a puni ce viol du cloître, et en ma qualité d'abbé suzerain, ne relevant que du Pape, par le primat des Gaules, et de l'Empereur, par la Dame de Burgundie, investi dans mon fief du droit de haute justice, je devrais prononcer la mort contre quiconque, reine bu serve, oserait enfreindre la règle.