Acte Cinquième 24S
toute la chrétienté où l'on ne se demande avec angoisse : Que fait-il en sa ville d'Avignon? Et cependant je suis si triste que je m'éloigne de cette fenêtre de peur de me précipiter dans le vide.
Que ce vieux palais est lugubre ! Au dehors le soleil brille et chaque flot du Rhône étincelle au passage. Je voudrais être un de ces mariniers qui descendent le fleuve et sont joyeux d'apercevoir de loin les flèches des cathédrales. Ou encore un de ces paysans qui vivent jour et nuit sur la place dans l'espérance de me voir et fondent en larmes quand je leur parle... Heureux ceux qui dorment sans scruter d'un œil dilaté quelque coin d'ombre !...
Pourtant, il m'en faudrait si peu pour être calme ! J'ai presque atteint le degré suprême de la sérénité ; je l'atteindrais si j'avais devant moi une armée ennemie. Un danger visible rassérène. L'angoisse est fille du vide ; il n'est rien de tel qu'une armure de fer et une épée à deux mains pour chasser les fantômes. S'il y a un enfer, nous le verrons bien. Pourtant, s'il y en avait un !...
C'est la nuit surtout que je souffre. Mes vitraux s'empourprent de flammes et je me
réveille avec une odeur de chair brûlée ; puis ce sont des spectres d'anathèmes ou des bruits étranges dans mon mur ; ces vieux palais ont des secrets que je ne connais pas, que d'autres peut-être connaissent ; est-elle suffisante la cuirasse que je cache sous ma 1 ure ?...
Pourtant, Enguerrand n'est plus là, le duc Guilhem est loin, et à chaque heure, on vient m'annoncer la prise de quelqu'un des châteaux du Rhône. Le donjon d'Orange, l'imprenable, est à moi ! Dans quinze jours je marcherai sur Arles ; qui oserait résister à mes escadrons de chevaliers et à mes meutes de paysans ? Il n'y a que la guerre pour me guérir, un carnage, un brasier gigantesque, tout un peuple livré à mes bourreaux. Pour purger l'air, ce n'est pas assez de la pluie, il faut encore la foudre. Ici, j'ai la nausée de leurs orgies, et je vivrais dans une cave, pour ne pas entendre le ronflement de leurs tambourins. C'est la haine qu'il faut à ce cœur de Titan ; quand je hais seulement, je sens la joie inonder mon âme. Ah, maudire ! maudire ! et ne pas savoir qui maudire 1
Voix au dehors.
Tourne, tourne, roue de fortune.
Bon gré mal gré, tu dois tourner !
L'heure est venue, roue de fortune, Dieu sait qui gardera le haut !
Victorin.
Eux aussi ont leur haine. C'est d'eux plus que des astériens que je suis près. J'ai trois mauvais chiens, l'ingratitude, l'orgueil et l'envie. Celui qu'ils mordent est bien mordu. Malheur à ceux contre qui je me dresserai ! J'ai soif. A boire ! [D'une voix plus forte.) A boire ! | Un page entre.) Qu'attendais-tu pour me servir ?
Le page Aymar.
Que Votre Celsitude m'excuse.
(// verse à boire.)
Victorin.
Pourquoi trembles-tu ?
Aymar.
C'est la première fois que je parle à mon
souverain.
Victorin.
Cependant je te connais. N'es-tu pas le page
favori d'Astéria?
Aymar.
Favori ? j'ignore.
Tu as raison d'aimer Astéria.
Aymar.
Sire, tous les miens sont morts pour elle ; sur un signe je me ferai tuer comme eux.
Victorin.
Avez-vous tous le même amour pour votre maîtresse ?
Aymar.
Tous, seigneur.
Victorin.
Ainsi il n'est rien que vous ne fassiez si l'Impératrice vous l'ordonnait !
Aymar.
Rien, seigneur.
Victorin.
Pas même contre moi?
Aymar.
Seigneur, que voulez-vous dire ?
Victorin (i7 va pour boire).
Pourquoi tremblais-tu tout à l'heure en me versant à boire?