SCENE I
Environs de Vienne. — Une colline d'oh l'on aperçoit la ville. — A l'aurore.
(Victorin vêtu en docteur, Astéria vêtue en disciple. Puis, successivement, un paysan et sa femme, deux autres paysans, deux moines, le chevalier Enguerrand et son écuyer, trois écoliers.)
Victorin (à part).
Pourquoi ne puis-je plus dormir ? Je dormais si profondément autrefois ! A peine étendu sur ma couchette, l'ange du sommeil me touchait de l'aile et je ne me réveillais qu'aux cloches de matines. Si profondément que le lever m'était pénible. Sans peine maintenant je veille, et les heures coulent jusqu'à l'aube entre le livre et l'écritoire. Dormir!... {avec un soupir) Peutêtre est-ce un don du ciel sans quoi, certes, je n'eusse pas acquis cette science dont le bruit étonne et fait qu'on me contemple.
Astéria.
D'ici l'on aperçoit la ville...
Victorin.
Dormir, mais apprendre c'est prier.
Astéria.
Comme elle est immense ! Ses palais et ses cathédrales blanchissent à l'aube. Entre les faubourgs, le fleuve serpente comme un grand dragon doux tacheté de felouques et de galères. Que de richesses ! Qui aurait une ville semblable serait maître du monde.
Qui souhaiterait de le devenir ne mériterait pas de l'être. Ce qu'il faut dominer c'est son âme. N'eussé-je retiré que cette certitude de mon séjour à Valsainte, je ne l'aurais pas payé trop cher. Qui se dompte domptera.
Astéria.
Voici que le soleil se lève. Les routes se couvrent de vignerons, et j'entends les écoliers chanter en chemin. La cité s'éveille aussi, les portes s'ouvrent, les cloches se répondent, et dans les créneaux on voit luire des hallebardes.