Acte Second 6g
Enguerrand.
Ainsi soit-il.
Victorin.
Si donc j'élevais la voix, ce ne serait pas pour ébranler l'édifice, mais pour l'affermir et débarrasser la route des pierres où l'on achoppe. Or, devant Dieu, je crois à ma vocation. Me retranchât-on de l'Eglise militante, on ne me retrancherait pas de l'Eglise triomphante. Le dogme m'est sacré, c'est la discipline que je veux rétablir dans sa pureté première. Ce qu'ont fait dans la règle de simples moines, Benoît, Bernard, Déodat, pourquoi un prêtre ne l'accomplirait-il pas dans le siècle ? Les apôtres portaient-ils des mitres d'or? N'est-il pas sacrilège de monnayer les sacrements, d'excommunier les refus de dîme, de trafiquer des rachats, ne faut-il pas réserver l'anathème aux hérétiques, ouvrir les sanctuaires aux pauvres, et ne pas se prononcer sur ce qui n'est point vu par les yeux de cette terre ? Que savent-ils de l'autre monde, et s'ils ont des extases et des révélations, pourquoi n'en ai-je pas, moi qui ai prié autant qu'eux et pleuré davantage ?
Enguerrand.
Tout ceci, mon Pèr e, peut être vrai ou malsonnant. Qui vous inspire ?
yo V Hérésiarque
VlCTORIN.
La contemplation de la misère humaine.
Voyez ces malheureux qui se traînent vers la ville, ces pauvres femmes, et là-bas ces bourgeois blêmes, ces soldats qui ne. rêvent que carnage... Pendant mes nuits de cloître, parfois, j'ai ouï la voix de la terre, c'est un effroyable concert de pleurs et de grincements de dents. Horreur !... serait-ce que le Christ est venu en vain ?... Non, n'est-ce pas ? Alors cette paix aux bons vouloirs que les Anges annonçaient dans les plus hauts cieux, qui nous la vole ?
Enguerrand.
Supposez les sires respectueux de leurs vassaux, les rois puissants sur les sires, l'empereur règle et frein des rois, le pape conseiller de l'empereur, et le souhait des Anges sera réalisé.
Vous parlez en chevalier, Enguerrand, mais la paix est plus subtile. Qui gardera les gardiens ? Or sans cela tout s'écroule. Non, la paix ne s'impose pas, elle rayonne, et les âmes ne la peuvent connaître que par la religion, sa mère. Le sauveur de ce monde ne sera pas le