Acte Second io
Amaury.
Hélas, les temps sont noirs, et je me demande si les signes prédits par l'Apôtre ne vont pas paraître. Du moins chaque nuit nous ramène les lueurs rouges dans le ciel et l'écho d'invisibles galopades. Mais ces signes ne seraient rien encore si nous ne voyions pas se dresser parmi nous celui qui, s'il n'est pas l'Antéchrist, réalise, du moins, le pseudo-prophète qui accompagnera la Bête sortant de la mer et le grand dragon, serpent antique, qui s'appelle le Diable.
Les voix.
Comment tant de malheureux peuvent-ils suivre cet être d'horreur ?
Amaury.
L'horreur n'est pas dans sa personne, mais dans sa doctrine. Je me suis mêlé à la tourbe de ses sectaires parce qu'il est écrit : Tentasti eos qui se dicunt Apostolos esse et non sunt, et invenisti eos mendaces, et savez-vous, ô mes disciples bien-aimés, quelles paroles d'abomination j'ai entendu ses lèvres vomir ? Que ce que nous appelons juste et injuste, Dieu le nomme tout autrement, qu'en ce monde où tout est symétrie et enchaînement, il n'est pas un seul
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de nos actes qui ne soit nécessité par des causes latentes, que c'est en Dieu seul que nous avons le mouvement, la vie, l'être, l'arbitre libre, car si nos actes pouvaient n'avoir d'autre cause que notre volonté, nous serions nos propres causes, nous serions Dieu...
Les voix.
Blasphème !
Amaury
... Qu'il n'y a donc pour l'homme ni mérite, ni démérite, que la Divinité seule est source du mal comme du bien, qu'il n'y a ni paradis, ni enfer, ni chute, ni rédemption.
Les voix. Horreur ! Horreur !
Amaury.
Voilà, disciples très chers, l'infernale doctrine dans toute sa hideur, et dont l'énoncé suffit à remplir votre âme de tant de dégoût que nul de vous ne pense à élever la voix pour la défendre, n'est-il pas vrai?
Une voix.
La question n'est pas de savoir si l'individu est libre ou non, mais s'il est réel ou non.