Acte Second iog
vous qu'Amaury n'est Victorin, et l'on voudrait nous prouver qu'en dehors de nous, en dehors de notre esprit, il existerait un je ne sais quoi d'aussi réel que cette individualité indéniable, une humanité qui se retrouverait identique, essentielle, intégrale et simultanée dans chacun de nous, une substance dont les êtres ne seraient que les phénomènes, et qui serait par suite la réalité essentielle, alors que nous, les véritables réalités, nous nous évanouirions? Et voilà les folies au nom desquelles on lance sur moi l'anathème ? Mais ne voyez-vous pas, ô mes frères, le danger que cette doctrine impie fait courir à l'Eglise? Notre âme, créée par Dieu, est divine autant qu'humaine, l'universel se retrouve partout dans le particulier, mais alors nous sommes Dieu !
Voix diverses.
Non ! Non ! — Il a raison ! — C'est faux ! — Silence!
Amaury (perçant les rumeurs).
Erreur ! Mensonge ! L'esprit du mal est en
toi !
Victorin.
C'est à vous que je m'adresse, scolaires, et
i io L'Hérésiarque
non à ce vieillard qui se débat. Que nous importe sa rage ? C'est vous que je fais juges. Il a pour lui les mots de blasphème et de mensonge, sinon l'autorité des Ecritures et des Conciles ; car comment l'origine philosophique des idées importerait-elle à la très sainte Eglise dont je m'honore d'être prêtre? Moi je n'ai que ma parole et votre raison à tous !
Quelques disciples.
Pourquoi faut-il, Victorin, que tes autres doctrines soient suspectes ?
Comment le savez-vous, si vous ne m'avez pas entendu ?
Les disciples.
On le dit.
Victorin.
Cœurs faibles, qui n'osez vous instruire ! Ames lâches qui condamnez sur d'autres témoignages que les vôtres ! Voulez-vous la connaître ma doctrine? Je ne prêche pas seulement aux misérables, j'instruis aussi les doctes.
Amaury.
Ne l'écoutez pas, mes enfants ! Il vous perdra ! Repoussez-le I