Acte Premier
Gilbert.
C'est ainsi qu'il fallait agir. On ne pouvait incendier la tiare de l'antipape qu'en concentrant sur elle toutes les flammes de la chrétienté. L'œuvre était difficile : l'empereur encore enfant, le duc Guilhem guerroyant en Aquitaine, les uns suspects sinon traîtres, d'autres partis pour la croisade, d'autres en lutte, les crocs dans leur chair, le faisceau était épars; gloire à qui l'a lié autour de la hache pontificale, à Alexandre !
Un moine.
Vous connaissez la chrétienté mieux que le chancelier d'empire, frère Gilbert.
Gilbert.
Vous le savez, c'est à Valsainte qu'ont été
forgées les foudres dont l'Eglise a transpercé le
simoniaque. xMais que ces pensées profanes ne
nous détournent pas de la règle. Voici l'heure
où je dois aller prier au pied de l'autel.
(// sort.) (Les moines continuent à se promener en causant.)
Un moine.
Frère Gilbert ne serait point indigne, certes, du trône de saint Pierre. Qui sait?
j8 L'Hérésiarque
Victorin (à part).
Un dernier regard sur ce beau ciel. A peine une bande d'or, comme la bordure du manteau de Dieu, balaie-t-elle l'horizon. Là-bas, le fleuve invisible marmonne doucement et les forêts s'emplissent de murmures. Que la paix crépusculaire est adorable! Non, la nuit n'est pas peuplée de fantômes, mais suave et traversée de grandes ailes lumineuses. Le Christ n'effraie pas, il console. (Une cloche tinte.) C'est tout à l'heure que j'irai finir la nuit dans le sanctuaire, face à face avec Lui... Quelles douces larmes je vais pleurer !