Acte Premier iS
DÉODAT
Et moi, je le sais. Ton âme est pure, Victorin, si pure que je te dis ceci sans craindre un éveil d'orgueil, et je ne passe pas de jour sans remercier Dieu de t'avoir donné à Valsainte, à l'Eglise. En vérité, je te l'annonce, mon enfant, car l'approche du jour suprême m'illumine l'avenir d'une lumière spéciale, tu portes le signe des grandes destinées, celui que l'Ange imprime sur le front des césars et des papes...
Grand Dieu !
DÉODAT
Ne frémis pas, et lève-toi simplement à l'appel d'en-haut. Oui, tout s'enténèbre, mais que peux-tu voir du siècle, pauvre enfant dont la vie se consume en un scintil mystique ? Sache toutefois que pour sauver le monde il faudra, autant que des âmes énergiques, des âmes tendres... Certes, je ne suis pas en peine des vaillances ; en ces indictions de fer les héroïsmes fourmillent. Quiconque osera lutter sera mis en poudre, fùt-il comme Geoffroy terrible, comme Astéria sirène. Mais la victoire s'écoule
si la charité ne suit la force, et c'est de l'esprit d'amour que je m'inquiète...
Victorin.
Gomment peut-on être méchant, mon père ?
DÉODAT
Enfant, puisses-tu toujours interroger ainsi ! Conserve la joie. Dieu veut la miséricorde et non la mortification. Le royaume du Ciel n'est pas l'abstinence de la viande ou du breuvage, il est justice, paix et joie dans le Saint-Esprit. Conserve l'amour. Entre les fils de Dieu et ceux du démon, la distinction ne peut être faite que par la charité. Ne t'endurcis pas par excès ascétique. C'est parce que ton âme est tendre que la couronne de vie te sera réservée...
Victorin.
Mon père, je ne suis qu'un pauvre pécheur.
DÉODAT
Qui de nous ne l'est pas, mon fils? Vas en paix, et ne crois pas qu'il soit mal de sangloter d'amour devant le tabernacle.
(77 s'éloigne.)