Acte Quatrième i
pas si je te hais ou si je t'aime, ou je crains de le savoir.
Astéria.
Que dis-tu ?
Victorin.
Te haïr, pourquoi pas? tu me méprises bien, moi !... Oh, ne parle pas non plus, je sais ce que tu penses : je suis le prêtre, oui, toujours ; même tout nu avec toi, tu sens mon froc contre ta chair, et je te fais dégoût... Ah, si j'étais valet d'armes ! mais je suis moine et je dois sentir la graisse fade, comme un cierge... Crois-tu donc que je n'aie pas compris, mais je suis plus perspicace qu'une vierge... Vierge, je l'étais encore l'autre jour... Qu'as-tu avec tes grands yeux fixes? Cela t'étonne que je parle, parce que jusqu'ici je me taisais, par honte, est-ce qu'un moine sait parler d'amour à une reine? Et tu as cru m'avoir rassasié avec une caresse ou deux, ah, ah, ah, folle ! Tu ne voyais pas que je me tordais et que mes dents claquaient de rage ? Les murs nocturnes et les souterrains, tu les comprends maintenant, parce que si je t'avais vue un jour à l'improviste, avec tes femmes, tes jongleurs et tes pages, je t'aurais sauté dessus et étranglée comme un chien!... Ah, la
i86 V Hérésiarque
belle, la radieuse vie qui s'ouvre devant nous,
liés dos à dos, toi qui me méprises, moi qui te
hais, et cela toujours, sans fin, sinon le bûcher
encore..,
Eh bien, je te préfère ainsi!... {Mouvement.) N'aie pas peur, je ne te toucherai pas. Oui, par Dieu, je préfère ta rage. Voilà le Victorin que j'aime, celui qui pousse du pied le vieux moine mort, le meneur de foules qui se plaît sur les cimes comme une flamme de volcan, qui fait surgir du sol la galopade des cuirasses et le fourmillement des Jacques.... Non, tu ne me hais pas, pas plus que je ne te méprise. Va, nos âmes sont faites l'une pour l'autre, il n'y aura divorce que si l'une est lâche.
Victorin.
Ou vaincue.
Astéria.
Les lâches seuls se laissent vaincre ! N'avonsnous pas toute une ville, une armée, un peuple, des richesses ? Ah, régnons en plein soleil et chassons ce brouillard de cloître. C'est vrai, j'aurais dû me douter... Gomme si je pouvais croire... tant de femmes sont à toi ici... Mais