‹ L'hérésie de Dante démontréeChapitre 2 sur 5 · PAR · texte numérisé non relu

PAR

FRANCESCA DE RIMINI

Galeotto fu il libro e chi lo scrisse. (Infern, V.)

Un peintre éminent a su populariser, en la transportant magistralement sur la toile, la tragique aventure des deux amants de Rimini, magistralement poétisée par Dante, et chacun d'applaudir. Mais s’aviser de dire que le grand Gibelin a été plus poëte encore qu’on ne le suppose, puisque, dans une pensée religieuse et politique à la fois, il aurait symbolisé deux personnages réels, et se mettre en mesure d'expliquer le symbole, c’est un crime de lèse-poésie et de lèse-peinture aux yeux des fanatiques de Dante et de M. Schelfer. Ces genslà, on le voit, sont de puissants logiciens. Pour eux, le symbole cesse d’être poétique du moment qu'il est ramené à la vérité sous-entendue, c’est presque les larmes aux yeux qu'ils vont répétant sur tous les tons : « Laissez-nous notre erreur. » .

Eh! mon Dieu, nous ne demandions pas mieux et nous l'avons prouvé. Dans l’Introduction publiée sous le titre de DANTE RÉRÉTI- QUE, etc., comme dans LA COMÉDIE DE DANTE TRADUITE EN VERS SELON LA LETTRE ET COMMENTÉE SELON L'ESPRIT qui l'inspira, nous nous étions borné à exposer l’un des sens de cet épisode si justement ‘admiré, celui que Dante appelle anagogique, désireux de ménager la sensibilité de ces âmes rêveuses ne vivant que dans une atmosphère de poésie et d’art, où viennent se jouer capricieusement les nuäges exhalés du cigare de la régie; puis aussi, il faut le dire, parce qu’une explication plus complète aurait exigé des développements dans les-

quels il n'était possible d'entrer, qu'après avoir écarté ou déchiré des voiles bien autrement épais que celui de Francesca.

Mais il s’est élevé des voix pour nous mettre au défi de donner à cette mé'ancolique création une signification acceptable et convaincante pour tous. On n’a pas craint de dire, que suspecter l'orthodoxie de Dante c'était le calomnier, troubler lâchement sa cendre glorieuse au fond de son tombeau. Force nous est donc de démontrer nonseulement que nous n’avons rien avancé que nous ne crussions vrai en notre âme et conscience ; mais encore dont nous ne fussions en mesure d'établir, sur preuves authentiques, la pertinence et la vérité.

Cette fois, du moins, on ne nous accuscra pas de ne point justifier nos assertions, car le Paradis illuminé a giorno, par lequel nous complétons notre commentaire de la Comédie, répond victorieusement à ce reproche. Nous aurions tout au plus à craindre d'être tombé dans l'excès contraire et d’avoir voulu trop prouver ce qui, par soimême, brillait d’évidence. Aussi croyons-nous pouvoir maintenant revenir, avec quelque espoir de rencontrer moins d’incrédules, sur deux épisodes bien connus de l'Enfer et du Purgatoire, où ils se font comme pendants, l’un et l'autre y figurant symétriquement à la fin du chant V.

Nous nous faisons donc fort, arrivé à la fin d’une tâche aride et dans laquelle nous avons trouvé si peu d'encouragement de la part de ceux qui semblaient le plus aptes à en apprécier les difficultés, de démontrer à quiconque voudra faire usage de sa raison :

Comme quoi Francesca de Rimini ct la Pia des T'olomei sont deux églises cathares ou albigeoïses.

On aurait tort de s'étonner, et encore plus de se récrier à pareille propositiou, quand l'illumination du Paradis révèle et met en relief des choses bien autrement stupéfiantes. Ainsi l'on peut y voir avec évidence que, pour Dante, saint François et sainte Claire, saint Thomas d'Aquin et saint Bonaventure, saint Anselme, saint Pierre Damien, saint Benoît et le grand abbé de Clairvaux lui-même, saint Bernard, étaient ses coreligionnaires, professant la foi évangélique des Vaudois-Albigeois, ces protestants du moyen âge, et qu'il entend les revendiquer à ce titre; qu’à l'en croire, l’ange de l’École n’aurait tenu que par un fil à l'Église romaine, si bien que l’audacieux sectaire ne craint pas, à l’aide d’un prodige d'adresse, de lui faire

DÉMONTRÉE., ls)

accepter et reproduire, sous forme orthodoxe, la doctrine émanatiste | des Gnostiques, exposée, professée par sa mystique Béatrice.

On peut y voir que, de son temps, l'Italie était inondée d’Albigeois réfugiés parmi leurs frères d'outremonts, et, ce qui est à noter, dans la Lombardie, la Romagne et la Toscane, où l’hérésie, qui se dissimulait dans l'ombre, avait ses principales églises; hérésie se rattachant au Gnosticisme néoplatonicien de l’école d'Alexandrie et aux Templiers:

On peut y voir non moins clairement, au milieu de toutes les splendeurs du triomphe, l’apothéose de l’église sectaire elle-même, devenue la Rose mystique, la reine des anges, des Parfaits, sous le nom de MARIE, en même temps qu’un moine grec, antérieur d’un siècle à Dante, et un inquisiteur milanais, qui écrivit plus de cinquante ans avant lui, sont là pour attester, d'accord avec le savant historien des Cathares, M. Schmidt, que les sectaires, afin de pouvoir affirmer, sans se parjurer, qu’ils croyaient à la Vierge, Mère du Rédempteur, désignaient symboliquement leur église par le nom vénéré de MARIE, « qui devenait ainsi une métaphore. » (Lib. sent. ing. Tolos. 92. Eymericus, 274.)

On peut y voir enfin Dante, ne faisant en cela que se conformer à l'usage traditionnel de ses coreligionnaires, grouper autour de celle qu'il appelle comme eux MARIE, notre dame, madonna, c'est-à-dire autour de l’église cathédrale de Mantoue, madonna in cathedra,.les églises hérétiques qui, se rattachant à la sienne, devenaient, par rapport à elle, des mères ou des filles, et les personnifier sous des noms bibliques.

C’est qu'en effet, une fois cette clef de l’allégorie trouvée, il est impossible de méconnaître près de MARIE, à ses pieds, l’église de Florence sous le nom d'ÉvE, église dont le poëte théologien prend soin, dans sa Comédie, de se proclamer l’Adam, comme son pasteur ; celle des Gnostiques orientaux dans RACHEL ; l’église Piémontaise ou Vaudoise dans SARA ;'celle des Pauvres de Lyon dans REBECCA; dans Jupiru celle de Toulouse, glorifiée pour avoir tué son Holopherne en Simon de Montfort, celle de Ferrare dans RuTH; ct le Temple lui-même dans SAINT JEAN-BAPTISTE, le patron des Francs-Maçons, ces Templiers modernes. On ne saurait dès lors être surpris que Dante, dont une métaphore si compliquée devait clore magnifiquement le poëme, ait voulu en essayer l’effet dès le début en personnifiant l’église sectaire de Rimini sous le nom de Francesca, et plus tard celle de Sienne, Cleopatras lussuriosa, sous celui de la Pia des

Tolomei ou des PTOLÉMÉES, par similitude de nom et de mœurs. Or, s'il est incontestable, au témoignage de l’inquisiteur Rinieri Saccone, de Vaissette, corroboré par les monuments conservés dans Les archives de l’inquisition, qu'il y avait à Rimini une église Albigeoise ou Cathare, un demi-siècle avant Dante ; s’il est incontestable que le poëte florentin a déployé tous les trésors de son génie pour apitoyer âmes tendres sur le sort de la pauvre Francesca ; et s’il est démontré, d'autre part, que Francesca, personnage réel et contemporain, se réduit définitivement, sous la puissance du génie, à une figure allégorique, à une métaphore habilement ménagée pour dérober a x regards une congrégation hérétique, il faudra bien en conclure que Dante, si profondément touché du sort de cette infortunée, au point d’en tomber lui-même comme mort, come corpo morto cade, professait les mêmes doctrines que cette église persécutée, anéantie par le farouche Malatesta:; qu'il avait embrassé la mêine foi, partant qu'il était hérétique; ce qui justifie le titre de cette étude supplémentaire. | Nous en sommes arrivé à pouvoir résumer ainsi en quelques lignes la trilogie dantesque : l'Enfer est le temps présent, nostra vita, c'est le monde orthodoxe avec ses misères intolérables sous le joug sacerdotal. Le Purgatoire, c’est la voie de l’affranchissement, c’est l’antagonisme de la vérité et de l’erreur, dela sainte et de la prostituée, c’est la période d'épreuves indispensable à traverser, pour que la cité céleste, l’église de l’amour, MARIA, ait à se manifester glorieuse aux antipodes de la cité terrestre, de l’église de haine, destinée à s’effacer sous des flots de lumière. absorbée dans LucIA. (Convito, 11, 5,) Le Paradis enfin, c’est le triumphe après la lutte et ses angoisses ; c’est MARIE victorieuse de sa formidable rivale, grâce à la fusion des diférentes branches de l’hérésie, dont les églises, laissant à l'écart toutes divergences de doctrine, n’en forinent plus qu’une désormais ; constituant de la sorte « l’Athènes céleste où, grâce aux trois vertus théologales et à la Gaie science, Le tre virtù e l’arte della veru. eterna, philosopheront d'accord, animés d’un même vouloir, concordevolmente, les trois écoles enseignant une même croyance, écoles déguisées sous les noms de stoïciens, de pythagoriciens, d’épicuriens, » (Convito, 1x, 14. Voy. l’Appendice I, à la suite des Preuves.) Voilà comment l’illaumination a giorno du Paradis, en projetanit une clarté inattendue sur la trame et les masques de la Comédie, en révélant des faits d’une grande portéc par les questions qu’ils soulèvent, + <t en faisant apparaître à l’improviste un moyen âge tout autre que

DÉMONTRÉE. vi

celui dont nous avons les oreilles rebattues, a singulièrement simplifié notre tâche qui, sans elle, aurait été plus longue et laborieuse. Le jour une fois fait sur cette scène splendide, décorée de tous les prodiges de l’art et du génie, rien ne devient plus facile que de donper, cette fois, une explication complète d’un épisode laissé à dessein, d’abord, dans une demi-obscurité. Quelques lignes suffiront désormais pour opérer, en suivant le poëme vers à vers, une transformation à vue, une véritable transfiguration, de manière à forcer les admirateurs ébahis de M. Scheffer, dont cette révolution ne diminuera en rien le mérite, de reconnaître l’église cathare de Rimini dans Francesca, comme aussi celle de Sienne dans la Pia des Tolomei.

Nous reprenons donc le commentaire à ce vers du chant V de l'Enfer : Or son venuto là, dove molto pianto mt percuote, supposant que le lecteur voudra bien suivre notre glose le texte suus les yeux, afin d'y recourir au besoin.

Ainsi que nous l'avons dit, les pécheurs en la chair, ? peccator carnali, sont ceux qui ont péché, au moins, extérieurement, c’està-dire apostasié, par des motifs temporels, qui ont soumis leur raison à la volonté, au caprice du Pape, la ragion al talento. Dans un lieu où la raison est réduite à se taire et à suivre en aveugle, {uogo d’ogni luce muto, les malheureux sont battus par la bourrasque guelfe, bufera infernal, déchaînée contre eux par la cupidité et le fanatisme, contrart ventt, dont la rapacité, rapana, les moleste sans trêve en les poussant à leur ruine, alla ruina. Lorsqu'ils la voient devant eux, imminente, terrible, ils blasphèment la Providence impériale dérivant de Dieu, v?rt# divina, attendu qu’ils ont été abandonnés à la persécution par Adolphe de Nassau et par Albert I‘ d'Autriche.

Ils sont comparés aux grues et aux étourneaux, parce qu'ils ont passé du blanc au noir, et qu'ils sont, comme les Templiers et les Francs-Maçons, leurs héritiers, blancs ou noirs selon le temps, le lieu et les personnes. Leur châtiment consiste à être sans cesse flagellés par l’air néfaste du catholicisme, l’aer nero, dans ce monde tyrannisé par Satan ou le Pape, qui en est le prince, le seigneur suzerain (1).

(1) « La lerre, le domaine du démon , est le lieu de punition , de pénitence, et les Cathares sont conséquents à leurs principes en soutenant que la terre est le séjour des damnés, qu'ecce esr L’emrer, et qu'il ny en a pas d'autre. » (Mo: neta, 381; Rinieri, 1778; Schmidt, II, p. 29.)

Sémiramis est bien l’Église de Rome qui conduit à leur ruine ceux qui la suivent, alla ruina ; car elle fut jadis l’épouse du Christ, à qui elle a succédé ct dont elle a délaissé les voies; succedette a Nino e EU sua sposa, sa digne épouse, au temps de Pie et de Sixte, avant Sylvestre, le primo ricco padre; mais non plus au temps des Grégoire VII, des Boniface et des Clément. (Voy. Bossuet, Hist. des var. , 1. XI, p. 490.) Nous rappellerons ici que l’Enfant Jésus dans les bras de la Madonne s'appelle le bambino, dont Nino est une abréviation familière, :

Didon, celle qui se tua ou se livra à la Mort pontificale, quoique dévouée de cœur à la loi d'Amour, s’ancise amorosa, est une église Lombarde ou Cathare, restée veuve d’un certain Sichée, connu vulgairement sous le nom d’Arnaldo de Brescia, que firent périr sur le bûcher, en 1155, les ordres impitoyables d’Adrien IV, le Pygmalion romain, frère impie, meurtrier de ses frères, par soif de l'or, aurt sacra fames. La Didon Bresciane se laissa égarer par les manœuvres du Capanée Tebaldo Brissato (Enf. x1v), et se révolta contre l'empereur Henri VII, peccato carnale dont le poëte lui garda rancune. La Créuse, qu’elle contrista en même temps que l'ombre de Sichée-A rnaldo, est la parole évangélique délaissée par le Pius, ou le Pape auquel elle se livra amorosa (1).

Cléopâtre, fille, femme et sœur des Ptolémées, est l’église de Sieune, personnifiée dans la Pia, parce que cette dame était de la famille des TOLOMEIL ou des Ptoléinées, et qu’elle avait épousé Nello, seigneur de la P1ETRA, de même que l’église de Sienne s’était donnée à Rome, Madonna Pietra, ou à son seigneur suzerain. La Cléopâtre Siennoise est lussuriosa, par allusion aux habitudes somptueuses et au luxe des Sicnnois, devenus aussi partisans des vanités catholiques, altra vanita, que les Français eux-mêmes : Fu giammai gente

(1) Eu 1225, près de cent ans après le supplice d’Arnaud , il y eut à Brescia un combat entre les Cathares et les catholiques; ces derniers furent vaincus et plusieurs de leurs églises incendiées. (Raÿnald, xur, 323, n° 47.) Les hérétiques de cette ville, protésés par une partie de la noblesse, étaient si puissants que, sans respect pour le clergé, ils enlouraient de vénération leur ministre Guy de Lacha, en qui beaucoup d’entre eux voyaient un successeur de saint Jean, A sa mort il pul être enterré sans opposition de Îa part du cler;é catholique et sa mémoire resla en honneur dans la ville, Fn 1233 seulement, l’inquisition le fit exhumer et Lbrü'er, (Bzovius, 407, n° 11.) Ainsi point de doute touchant l'existence d’uue église dissidente à Presria. ‘J’oy. pour les églises suivantes, Reincrus, S'mma, 1767.)

si vana come la Sanese? (Enf. xx1x.) Nous avons là tout le procédé des personnifications dantesques par analogie de noms.

Dans l’Hélène pour laquelle se prolongèrent des temps si déplorables, comment méconnaître cette beauté Parfaite devant laquelle les vieillards eux-mêmes étaient en admiration, comme jadis ceux de Troie; pour qui déliraient jusqu'à l’âge de quatre-vingts ans tant de fidèles d'Amour ? Faut-il donc vous dire que cette Hélène n’est autre que l’église de Toulouse, qui se métamorphosera en Judith à la fin du poëme, l’église de Toulouse, per cui tanto tempo reo sivolse, par le fait du capo reo et de la Rhéa romaine, sa rea sposa, quoi qu’en dise le philologue génevois, très-fort sur l'orthographe grecque, mais qui n'entend rien à l'orthographe italienne ? Le chevalier Pâris, ravisseur adultère de l’Hélène languedocienne, aurait donc eu pour nom, Simon de Montfort. On sait que lui aussi finit par périr misérablement en laissant échapper sa belle conquête.

Le grand Achille est l’empereur Frédéric IT qui, après avoir sévi contre l’hérésie sous la pression d’Innocent III, son Chiron, finit par prendre la défense de la foi dissidente, de celle qui devint sa dame, Madonna, dont il se fit le champion et combatit les ennemis, de concert avec les fidèles d'Amour, con amore al fine combattes.

Combien Tristan, le chevalier Parfait, nous apparaît différent de l'orgueilleux Pâris, Simon de Montfort, le favori de Vénus Pandemos ou de la prostituée ! Fidèle amant de la belle Essylt, Iseult, ou Isotta, la petite Isis Albigeoïse, l’humble Griselidis de Boccace, dont Pétrarque faisait tant de cas, Tristan est tout bonnement, son nom aurait dû le trahir depuis longtemps, le représentant des Pauvres de Lyon, de cette église de Lyon, fondue plus tard avec celle de Toulouse, à qui Montfort fit passer de si tristes jours. Le bourreau est ainsi placé près de la victime.

Dans Tristan de Léonais ou du Lyonnais reconnaissez de plus le très-proche parent du Pauvre Guérin, ou Guerino Meschino, dont les aventures eurent, vers cette époque, tant de succès en Italie (1). Une fois convaincus que ces deux Pauvres chevaliers ne sont autres que des Leonisti seu pauperes Lugdum, comme les appelle le F. Rinieri, essayez un peu d'employer notre méthode d'interprétation, qui consiste tout bonnement à étudier l’histoire contemporaine et à rechercher le sens des mots, il vous sera facile alors d'appliquer leur vé-

(4} « La ville de Lyon se nommant alors Leona:en latin, on appela les Vaudois léonistes ou liogistes. » (Bossuet, Hist. des Var, p. 254. Foy, l'Appendice IL.) HÉRÉSIS. - |

ritable nom aux personnages qui figurent dans les romans dont ces chevaliers sont les héros, comme aussi dans bien d'autres. Vous inviterez alors les érudits à étudier d’un autre point de vue les ouvrages qu'ils commentent, en n'y cherchant que le sens littéral (4), = Doute-t-on encore que toutes ces figures mythologiques ou chevajeresques représentent dans le poëme des confraternités religieuses? Qu'on se reporte au xxxri* chant du Paradis. Qu’v voit-on en regard des Didun, des Hélène, des Clécpâtre, apostates par faiblesse et devenues dans l’enfer terrestre de véritables payennes, par leur retoer à l'idolâtrie catholique? Vous y voyez les églises restées, en totalité ou en partie, fidèles à la religion de l'amour, à savoir : l’Éve florentine, la Rachel gnostique, la Sara piémontaise, la Rebecca lyonnaise, la Judith languedocienne, la Ruth ferraraise, la syrienne Anne, savou- .rant les joies du ciel en récompense d’une foi inébranlable ; toutes ssraélites, remarquez-le, sans la moindre petite sainte romaine, pour jeur faire pendant ; puisque Lucie elle-même, la vierge sicilienne, en ne la considérant pas comme purement symbolique, personnifierait l'église de Syracuse, dont la constitution remonterait à Frédéric 11. Criminelles aux yeux du poëte, les unes sont poussées à leur ruine par la romaine Semiramis, la prostituée de Babylone, l’épouse infidèle du Christ; les autres s’enivrent de bonheur en contemplant les perfections de la lombarde Marie, l’église immaculée de Mantoue, la mère du rédempteur de l'Italie. Ainsi correspondance parfaite entre la fin et le commencement du poëme. Ainsi contrôlées l’une par l’autre, il semble que l'interprétation du ch. v de l'Enfer et celle du xxx1Ie du Paradis, arrivent, en se prêtant un mutuel appui, à un degré d’évidence qui laisse peu de prise au doute, Mais poursuivons. Les ombres gémissantes, ch” amor di nostra vita dipartille, représentent ceux, en si grand nombre, qui cédèrent à la crainte, à la violence ou à l'intérêt; ceux que l'amour des biens temporels, l'amour mauvais, comme l'appelle Dante, celui qui peuple son Enfer, fit

(1) Engagez-les à repasser attentivement tout ce qui a été écrit en langue /imosine; non pas dans la langue des Limousins, mais dans celle des Provençaux, cet idiome des Pauvres de Lyvn, langage de l'aumône, limosina. Ils comprendront alors que les Papes avaient de puissantes raisons pour vouloir ancantir et dans ses monuments écrits et dans son usage journalier ce truchement de l'héresie ; de même que Clémence Isaure, issue, croit-on , des- comtes de Toulouse, en eut d’excellentes pour ressusciler, vers 1490 , sous le nom de Jeux Floraux, un élablissement signale, au xuit siècle, sous le nom de Cu/lége de la Gaie science, Bon sang ne peut mentir. (Foy. l'Appendice III.)

s'éloigner de leurs frères et renoncer à la vie des Parfaits, se séparer d'eux, di nostra vita.

Après avoir entendu Virgile ou de Virgilio, lui désigner par leur nom de convention les anciennes églises sectaires, vaudoises ou cathares, leurs féaux champions et leurs persécuteurs félons, nomar Le donne antiche e à cavallieri, ces dames et ces chevaliers que l’Arioste devait chanter après lui dans son Roland furieux (1), Dante s'enquiert de deux ombres, que la bourrasque guelfe n'a pas grand'peine à emporter, si paion al vento leggieri. Certain que ce sont des coreligionnaires, des croyants de la religion d’amour, si différente de la religion de haine des Papes, puisque amor li mena, il les prie de venir lui parler, si cela ne peut nuire à la cause impériale, à son cher Arrigo Lucemb. Templaro, Re, Imperatore, qui est ainsi l'autre, et non pas Dieu, s’A.L.T.R.I. nol mega. A son appel affectueux, affettuoso grido (comment n’aurait-il pas été toute tendresse pour des frères malheureux ?), les deux âmes souffrantes viennent à lui, comme des colombes, oiseaux de l'amour, et symboles de résurrection, ayant bon vouloir de rentrer au doux nid ou au temple de Rünini, al dolce nido dal voler portat.

L'une d'elles prend la parole ; maïs, remarquez-le, elle ——— le plus souvent au pluriel, comme peut le faire un être collectif : Nor che tignemmo ’l mondo di sanguigno,... noi pregheremmo.. noi udiremo e parleremo a vu... et pourtant elle est seule à parler. Elle s'adresse au poëte en l'appelant animal grazioso e benigno, pour indiquer que son âme, à la différence de celle des brutes catholiques, est illuminée par la grâce et amoureuse du bien, de B.EN., c'est-àdire de Béatrice et d’Enrico. Elle lui déclare que si le monarque universel, l'Empereur, lui était favorable, amico, elle prierait dévotement L. VI, le Luxembourgeois VI° du nom d'Henri, de lui faire obtenir Ie triomphe de sa religion d'amour et de paix, per la TUA PACE. Elle ne lui d'cline pas son nom de Francesca, c'est-à-dire la Française, la Vaudoise, non plus que celui de son fidèle Polo, contraction de Poypolo, elle s’en fie peur cela à son intelligence. Mais elle lui appreud qu’elle est native des bords de l’Adriatique, où Ravenne avait en cffet son église Vaudoise (Rinieri), constituée sous les auspices de Guido de Polenta, près duquel Dante finit ses jours dans l'exercice de son apostolat; sur cette plage où le Pô, dont on se rap-

(1) Le donne, i cavailier, l'arme, gli amori Le cortesie, l'audari imprese, io Canto, et:

pelle que l’hérésie à suivi le cours (Enf. xx et Par. xv) depuis! la vallée d’Agrogna jusqu’à Mantoue, puis jusqu’à Ferrare, va se jeter dans la mer, afin d'obtenir la paix pour lui-même et pour les pauvres Vaudois qui ont suivi son cours, per’ aver pace co’ SUOI SEQUACI.

La religion d'amour pour laquelle s’enflamment facilement les nobles cœurs, qui les anoblit même encore (Convito 1Y), amor ch’. a gentil cor ratto s’apprende, fit que le bon peuple de Rimini s’éprit de la belle enveloppe ou du beau Temple, della bella persona che mi fu tolta, dont fut expulsée, par trahison et violence sanguinaire, la belle confraternité vaudoise. (Innoc. III, Epist., L VII, ep. 37; L'c. 11, 1, 473.) Manière d’agir toute guelfe, dont gémit encore la pauvre Française, e ’! modo ancor m'’offende, attendu que les Malatesta continuent de la traiter très-brutalement dans ceux de ses membres qu'ils peuvent atteindre (4). L'amour, par une juste réciprocité, ch'a nullo amato amar perdona, me fit aimer mon fidèle peuple de Rimini (Polo) ; aussi, ne m’abandonne-t-il pas dans les tribulations que Rome me fait subir, ancor non m'abandona. La religion d'amour nous a valu la mort au même moinent, l'Église et ses membres ne faisant qu’un, amor condusse noi ad una morte ; Caïne, séjour des Guelfes, des apostats, des traîtres envers leurs anciens frères, attend le boiteux Gianciotto Malatesta, l’un de ces dogues de Verrucchio, dont les crocs ne cessent de se tremper dans le sang vaudois, fan de’ denti succhio (Enf. xxVIT), tyran farouche, qui s’est montré aussi impitoyable envers l’église sectaire qu'il l'avait été envers les deux amants, dont l’un était son propre frère.

Dante est profondément affligé du désastre de l'église de Rimini et ils’écrie : Combien de douces pensées de paix et de charité évangélique, combien d’espérances d’un meilleur avenir, quantr dolci pensier, quanto disio, nourrissaient nos frères ! Et voilà pourtant ce qui seur a valu un traitement si cruel, menÿ costoro al doloroso passo! Puis s'adressant à l’église persécutée : Fille des vallées, pauvre Française abreuvée de douleurs et d’angoisses, humble église éprouvée si cruellement, tes martyrs m’inspirent la plus profonde pitié et me réduisent, quelque tristesse que j'en éprouve, à feindre l'orthodoxie, Francesca, à tuoi martiri a lagrimar (papiser) m1 fanno tristo e pio

(1) « Les Catbares de Rimini entretenaient encore , en 4267, des relations avec ceux des villes lombardes. (Muratori, #ntiq. Ital, V, 13.) 11 y eut même en cette ville une rue qui porta longtemps le nom de rue des Paterins. » (Krone, 21, note 5, Schmidt, Hist, des Cath. 1, p.177.)

(suivant de madonna Pieta). Mais dis-moi, au temps où tu étais timidement désirée par les nobles cœurs de Rimini, al tempo dei dolcisospiri, comment leurs dispositions craintives à embrasser la religion de l'amour, 2 dubbiosi desiri, se manifestèrent-elles pour toi ? Si tu désires connaître le premier germe de notre amour, la prima radice del nostro amore, je ferai comme une pauvre Vaudoise obligée d'afficher l'orthodoxie, come colui che piange e dice. Tu sais que notre propagande se fait à l’aide des poëmes et des romans sectaires des Provençaux. Or donc, un jour que nous nous délections à une prédication (Lettura, instruction), dont le texte était pris du roman albigeois de Lancelot, où ce chevalier du Saint-Graal embrasse la religion de l’amour, amor lo stringe (le texte original est perdu), nous n’avions pas de profanes avec nous ct nous ne soupçonnions pas qu'on nous épiât, sol eravamo e senza sospetto ; plus d’une fois cette lecture, quella lettura, cet enseignement (en anglais lecture, et instruction chez les Maçons français), attira notre attention, gl occhi ci sospinse, et, en même temps, ne laissa pas que de nous effrayer, scolorocci ’l viso ; mais un passage du livre triompha de nos hésitations, un punto fu che ci vinse : quand nous lûmes que Pamant de la foi réduite à végéter au fond des bois, d’où son nom de Genièvre, lui donnait l’osculum fraternitatis et recevait d'elle, en échange, le consolamentum : mot à mot : baisait son sourire ou adorait ses persuasions (Convito), il disiato riso esser bacciato da cotanto amante. Alors ce peuple de Rimini, personnage collectif, COTANTO amante, qui, malgré notre désastre et le déguisement auquel nous sommes réduits, ne se séparera jamais de moi, restera fidèle à sa foi, me baisa de même Ja bouche, m’adora et reçut de moi le consolement, tout en tremblant d’avoir à compter avec Rome, la bocca mi baccid tutto tremanic. 11 me donna le baiser de paix, d’adorare, (d'où, B. EN. ador (Purg. v), rendant par là hommage à ma seconde beauté, comme tu le dis de ja bouche de Béatrice. Le livre sectaire fut ainsi notre entremetteur, et aussi Arnaud Daniel, ce galeotto, ce vaurien albigeois qui l’écrivit (Tasse). Nous rfeûmes pas besoin d'en entendre davantage. Notre conversion à la religion de l'amour étant désormais un fait accompli, Quel giorno pit non vi leggemmo avante. (Voy. l'Appendice IV.) Tandis que s’exprimait ainsi l'église vaudoise de Rimini, son peuple fidèle faisait nine d’orthodoxie, piangeva , et comme il était ami d’A.L.T.R.O. (Arrigo, Lucemb. Templaro, Re Ottimo), j'en fus appitoyé et effrayé tout à la fois, au point de faire comme lui, en feignant d’adorer dame Piété et de me montrer bien moius Vaudois

que je n'étais, to venni meno; je tombai même jusqu’à affecter les dehors du catholicisme, caddi come corpo morto cade.

Nous n’ajouterons rien à cette interprétation qui se réduit à une traduction presque littérale.

De même que Francesca, la Pia des Tolomei, la pauvre dévote du Purgatotre, chant v, personnifie une communauté sectaire ; elle est l’église de Sienne, trahie par un pasteur apostat, qui l'avait épousée avec l'anneau rituel, tnanellata pria, disposando, n'avea con la sua gemma, Église dont les membres, réduits à se disperser, se réfugièrent dans la Maremme, où iis furent moissonnés pour la plupért par la misère et par l’insalubrité de l'air, Sienna mi fe : disfecem: Maremma; or nous ne serions nullement surpris quand ce pasteur apostat n'aurait été autre que l’évêque de Sienne, qui, sur la déuon-

ciation d'Albert, livra au bûcher le pauvre Griffolino d’Arezzo, pour tentative d’embauchage, c’est-à-dire, pour avoir tenté d’initier à l'art royal, volle ch'io gli mostrassi l'arte, celui qu'il appelait son fils, che l'avea per figliuolo. (Voy. Enf., xxix, note 20.)

Ainsi, par la toute-puissance du génie, deux aventures véritables ont été si habilement détournées de la réalité, pour servir de voile symbolique à des faits non moins réels, que la fiction a étouffé la catastrophe historique sur laquelle se concentrait tout l'intérêt du poëte. Qui se doute aujourd'hui des persécutions endurées par les Vaudois dans Rimini et dans Sienne, lorsqu'il n’est personne qui ne se soit attendri sur la triste fin des deux amants et sur celle de la Pia? Eh bien, ces deux tragiques aveniures contribuèrent sans doute puissamment, en ces temps de persécutions et de prosélytisme, à recruter de nombreux croyants à l’église proscrite. O sancta poesiu, mais aussi sancta simplcitas!

Ce double épisode, dont la signification ne saurait plus guère laisser d'incertitude , fait naître un doute: dans mon esprit, comme dit Dante, et j'espère que ce doute me vaudra quelque faveur de la part de ceux dont l'âme poétique ne renoncerait pas sans regret à la gracieuse réalité de deux jeunes femmes dont le nom s’est perpètué glorieux d'âge en âge, Béatrice et Laure. S'il est désormais démontré que l’immortel auteur de la Comédie a trouvé moyen de ramener à l'état de figures et de créations symboliques des personnages dont l'existence est historiquement prouvée, que d'individualités réelles il a fait des êtres collectifs, à raison de certains rapports de nom, de. même qu'il a déguisé sous des noms mythologiques des personnages contemporains ou appartenant au siècle précédent, nous pourrions

bien avoir été trop loin en reléguant absolument Béatrice et l’amante de Pétrarque au rang des pures fictions. Nous serions donc assez disposé à admettre que Dante, gardant un tendre souvenir d’une jeune fille, objet d'un premier amour, se serait complu à en faire le personnage capital de son poëme et la personnilication de sa foi, d’autant plus que les noms jouent, comme on l’a vu, un grand rôle dans Ja symbolique dantesque, et que celui de Béatrice avait en lui-même une signification en parfait rapport avec le sujet. Nous en dirons autant pour Pétrarque et Laure. Mais qu'on ne nous en demande pas davantage, nous ne saurions aller au delà de cette concession.

On ne comprend peut-être pas bien encore comment un roman du Saint-Graal, celui de Lancelot par exemple, dont nous n’avons plus que des imitations paraphrasées, celui de Tristan, ou la fin tragique de Francesca et de la Pia, pouvaient venir en aide au prosélytisme vaudois; ni pourquoi ce prosélytisme procédait par figures et mots à double entente, à la manière de Griffolino d’Arezzo.

Afin donc de donner une idée de la manière dont se faisait cette propagande , des précautions dont s’entouraient les missionnaires apostoliques et des figures employées par eux, pour sonder les dispositions de ceux qu’ils espéraient convertir, nous trauscrivons en note tout un chapitre du F. Rinieri, qui peut paraître assez curieux à connaître (1). Passages de l'Écriture, trésors ou secrets merveilleux

(4) Quomodo se-ingerant familiaritati magnorum.

Haæretiei callide student qualiter se ingerant familiaritati nobilium et pepe rum. Et hoc faciunt hoc modo :

Aliquas merces gratas, ut annulos et pepla Dominis et Dominabus exhibent ad emendum. Quibus venditis, si homines quærant ab eo: Habes plures ad vendendum ? Respondet : Habeo preliosiores gemmas, quam sunt istæ ; has vobis darem, si faceretis me sicurum, quod non proderetis me clericis, Securitate itaque accepta, dicit : Habeo gemmam adeo fulgentem , quod homo per cam cognoscit Deum. Aliam (habeo) quæ tantum rutilat, quod amorem Dei accendit in corde habentis eam, et sic de cæteris ; gemmas dicit metaphorice. (La pierre de l’anneau d'Angélique est de cette famille.) Postea recitat sibi aliquod devotum capitulum, ut est id Lucæ : Missus est angelus Gabriel, elc. Vel de sermone Domini, Joaun. xx: Ante diem festum, eic. Cum igitur inceperit auditori placere, tum subdit capitulum Matth, xx111 : Super cathedram Moysi, etc. Fæ vobis, qui tulistis clavem scientiæ; ipsi non intratis, et cæteros intrare prohibetis, Et illud Mari : Fæ vobis, qui evoriis domos viduarum, et quæ sequunt. Quæsitus autem ab auditore, de quo istæ imprecationes intelligantur , respondet de Clericis et re= ligiosis.

Post, hæreticus facit comparationem status Ecclesiæ Romanæ ad statum ipsorum, sic dicens : Doctores Romanæ Ecclesiæ sunt fastuosi in vestibus et moribus.

annoncés avec mystère, poésies amoureuses ou récits chevaleresques piquant vivement la curiosité et amenant des explications plus ou moins étendues, selon la disposition manifestée par les auditeurs, allusions agressives contre les désordres du clergé, citations de l'Écriture sainte, tout était mis en œuvre pour recruter mystérieusement des croyants à la religion de l’amour; en luttänt pied à pied contre la religion de haine et ses ministres tout puissants. Maïs ces missionnaires, constamment sur la brèche, où ils affrontaient des périls incessants, avaient la foi qui enfante des prodiges, et c’est à cette foi enthousiaste que nous devons des chefs-d'œuvre, comme la Comédie, les poésies de Pétrarque, le-Roland, la Jérusalem, etc.

Ecoutez maintenant Bossuet vous disant, d’après Pilichdorff (c. x, p. 280) : « Ils n’allaient point comme un saint Bernard, comme un

Matth. xx: Æmant primos recubitus et vocari appetrent ab hominibus Rabbi : Rabinos vero-tales non quærimus. Item ipsi sunt incontinentes ; sed unus quisque nostrum wzorem suam habet el cum ea caste vivit. Ilem, sunt divites et avari, quibus dicitur : Peæ vobis divitibus qui habetis hic consulationem vestram! \em, sunt voluptuosi, quibus dicitur : #æ vobis, qui devoratis domos viduarum, etc. Nos vero utcumque sustentamur. Item, ipsi pgnant et bella inducunt et mandant occidi et incendi pauperes; quibus dicitur : Omunis qui acceperit gladium, gladio peribit. Nos vero ab eis persecutionem patimur propter justitiam. Ilem, come dunt panem ociosum, nihil operantes, Nos vero manibus operamur. Item, ipsi voluntesse doctores soli; quibus dicitur Matth. xxrr1 : Pæ vobis, quitulistis clavem scientiæ! Apud nos vero {am feminæ quam viri docent (c’est pourquoi les femmes vaudoises de Florence devisaicnt si bien de Troie, de Rome et de f'iesole) et discipulus seplem dierum docet alium, Item, rarus est doctor, inter eos, qui iria capitula coutinuata Novi Testamenti lilteraliter sciat corde. Apud nos vero rarus est vir vel femina qui textim non sciat vui.GaRITER recitare. El quia veram fidym Christi habemus, el sanctam vitam et doctrinam , docemus omnes nos ; ideo scribæ et pharisæi gratis perseq.untur nos ad mortem, ut Christum,

Præterea ipsi lantum dicunt et non faciunt, et alligant onera gravia in bumeros hominum, sed digito suo hær non movent, Nos vero omnia facimus que docemus. Liem. plus cogunt servari traditiones hominum quam Dei mandata, ut Jejunia, festa, ire ad Ecclesiam, et multa alia, quæ suut hominum instituta. Nos vero lantum doctrinam Christi servare suademux et apostolorum, Item, ipsi pænitentes oneranl pænis gravissimis, quas nec digi'o movent. Nos vero, exemplo Christi, dicimus peccal. ri : Fade viam, et amplius noli peccare. Et ei per manus impositionem (la censolation) omnia peccata re'axamus, et animas transmittimus in morte ad cœlum. Tpsi autem fere omres auimas transferunt ad infernum.

His et aliis propositis , dicit hærelicus : Peusate quis status sit perfectior et quæ fides, nostra vel Ecclesia Romana? et illam elivite. Et sic a fide catholica subvertitur , jer errores eorum aversus. Ft sic credens ipsorum et receptator et fautor et defensor, et per plures menses ipsum oceultans, in domo discit de secta ipsorum, Reinerus. (Cont, Haldenses, Cap. var, p. 273.)

saint François, attaquer, au milieu du monde, les impudiques, les usuriers et les autres pécheurs publics, pour tâcher de les convertir. (Comment l’auraient-ils fait si la prédication leur était interdite sous peine du feu?) Ceux-ci, au contraire, s’il y avait dans les villes ou dans les campagnes des gens retirés et paisibles, c’était dans leurs maisons qu'ils s’introduisaient avec leur simplicité apparente. À peine osaient-ils élever la voix, tant ils étaient doux. Mais les mauvais prétres et les mauvais moines étaient mis aussitôt sur le tapis ; #ne satire subtile et impitoyable prenait la forme du zèle; les bonnes gens qui les écoutaient étaient pris; et, transportés de ce zèle amer, ils s’imaginaient devenir encore plus gens de bien en devenant htrétiques. Ainsi tout se corrompait. Les uns étaient entraînés dans le vice par les grands scandales qui paraissaient dans le monde de tous côtés. Le Démon prenait les simples d’une autre manière, et, par une fausse horreur des méchants, il les aliénait de l’Église, où l’on en voyait tous les jours croître le nombre. » (Hist. des Var., p. 585).

Voulez-vous des renseignements plus précis, plus détaillés ? M. Schmidt va vous les fournir : « Rien n’égalait chez eux (chez les Parfaits ou pasteurs évangéliques) l'enthousiasme pour leur église, la force de leur conviction, leur zèle pour la propagation de leur foi. Ils s’exposaient à tous les dangers, ils traversaient, comme disent quelques auteurs, les pays et les mers, dans l'espoir de convertir une âme à leur secte. (Eckbertus, 899; Lucas Tud. préf. Humbert de Romanis, 447). Tantôt ts voyageaient comme pélerins, tantôt ils se faisaient recevoir comme ouvriers dans les nombreux ateliers de tisserands du Midi ou de la Flandre; tantôt ils parcouraient les pays comme marchands, s’arrêtant dans les lieux où se tenaient les grandes foires du moyen âge, s’y mêlant aux vendeurs et aux acheteurs, et saisissant toutes les occasions pour entamer des conversations religieuses (1152, Fasti Corbienses, 17. Innocenti III, Epist. L x, ep. 206, Baluze, II, 125. Lettre d’Yves de Narb. ap. Matth., Paris, 413.)

« Quand il s'agissait de faire des prosélytes, leur prudence egalait leur zèle ; avant de s'adresser eux-mêmes à ceux qu'ils voulaient gaguer, ils envoyaient auprès d'eux des croyants, pour exciter leurs désirs spirituels, ou bien aussi leur simple curiosité. Tantôt c'est un croyant, accompagné d’un Parfait, qui entre chez un ami pour lui demander l'hospitalité pour la nuit ; le croyant commence par parler de la nécessité du salut et de la difficulté d’y parvenir ; le soir, le Parfait vient s'asseoir au foyer avec les habitants de la maison, et leur

. demande s’ils veulent entendre « quelques bonnes paroles ; » il parle alors « d’une manière excellente de Dieu et de l'Evangile. » Etonnés et curfeux, les assistants vont engager leurs amis et leurs voisins à se joindre à eux, pour entendre les discours de cet homme ; quand même ils apprennent finalement qu’il est un hérétique, ils le vénèrent néanmoins commé « un bon chrétien, » comme un « ami de Dieu, » et le prient de continuer ses instractions. (1309. Liber sent. inquis. Tolos. 23. Berthold's Predigten, 307.) Tantôt un croyant, conversant avec un ami, l’exhorte à songer au salut de son âme, et à se rendre à Dieu. L’ami demande : « Comment le pourrai-je faire ? » et le croyant répond : « Si tu veux m'en croire, tu le pourras bien; tu sais que Jésus-Christ a souffert la persécution pour nous ; si donc nous voulons être sauvés, il faut que nous le soyons par ceux qui sont persécutés comme lui et à cause de lui. » L’ami demande quels sont ces hommes, et on le conduit dans une réunion où il voit avec quel respect on écoute les discours et on reçoit la bénédiction des Bonshommes: il vient les visiter plus souvent et finit par s'attacher à leur foi. » (Arch. de l’inq. de Carc. 1305. Noat. xxxix, f° 9hLet suiv.)

« Souvent aussi, suivant un adversaire de la secte, on commence par eæciter chez les pauvres l’aversion pour un clergé comblé de richesses et ne se souciant pas de la misère du peuple. On leur dit qu’à l'exemple de l’Église primitive, aucun chrétien ne devrait être ni plus riche ni plus pauvre que l’autre, et que le vrai christianisme n’est que là où la communauté des biens est établie, pour l'association des Parfaits, et où, tous ensemble, les Parfaits comme les croyants, se réunissent pour soulager les infortunes de ceux qui n'ont rien. « Veux-tu donc sortir de ton état misérable, vienis à nous, nous aurons soin de toi, tu n'auras plus à lutter contre l'injustice du sort. (Joachim, in Apocal., f4341°.)

« L'instruction que les Parfaits donnaient à ceux qui s'étaient réunis pour les entendre, commençait d'ordinaire par les doctrines pratiques, par ce qui se rapporte aux devoirs de la vie. A cela se rattachait l’enseignement anti-catholique sur les vices du clergé et sur le Joug sous lequel il tenait le peuple, sur Les doctrines qui répugnaient au sens commun ou qu'on tarait d’idolätrie, comme la transsubstantiation et la vénération des images. Ce n'est qu'après avoir ainsi disposé les âmes, qu’ils disaient que l’Écriture sainte a un sens qu'eux seuls pouvaient expliquer et qw'ils abordaient l'enseignement sur la partie métaphysique et théologique de leur système. Ils terminaient en persuadant à leurs auditeurs que PEglise de Rome n’est pas la

vraie, et que pour être « bon chrétien, Bonhomme, » et pour arriver à une « bonne fin, » il fallait entrer dans l’église cathare, seule dépositaire de la vérité et des moyens de salut. » (Actes de l’Inq., passim.)

« On raconte aussi que maintes fois, après avoir attiré des catholiques dans leurs réunions, ils établissaient entre eux-mêmes des controverses sur les dogmes de l'Eglise ct sur ceux de la secte ; l’un d'eux se chargeait du rôle d’attaquer l’hérésie, et finissait par s'avouer vaincu par son adversaire, afin de faire croire aux catholiques présents que les arguments cathares étaient irrésistibles. (Lucas Tudensis; 461.) Sur les hommes lettrés, on agissait par des écrits, qui exposaient le système dualiste et combattaient le catholicisme. Çà et là on déposait sur les bords des grandes routes, ou au milieu des forêts, des traités contenant les doctrines cathares, revêtues de quelques formes orthodoxes ; les pâtres ou les chasseurs qui les trouvaient les apportaient aux prêtres, et beaucoup de ceux-ci se laissaient, à leur insu, séduire à l'erreur. (Lucas Tudensis,-184.) On composait même des chansons hérétiques, que l’on enseignait aux enfants, qui les chantaient dans les rues, pour exciter l'attention du peuple. » (Berthold, 308. Schmidt, Hist. des Cath. ou Albigeois, 11, 159 et suiv.) |

Qu'on se rappelle tant de canzoni amoureuses, inintelligibles ou du moins incomprises aujourd'hui, composées par Dante, Cavalcanti, Cino de Pistoia, Pétrarque et bien d’autres; compositions alors popalaires; comme aussi la Comédie, dont les vers étaient dans la mémoire de simples artisans, et de gens de la deruière classe, que l'on commentait cent ans après dans les Églises; les strophes de l’Arioste et du Tasse, chantées par les gondoliers de Venise, où l'hérésie avait à peu près ses coudées franches; la seigneurie s'y étant constamment refusée à l'établissement d’un tribunal inquisitorial composé de moines. (Sarpi, Hist. dell inq. in Venezia. Limborch, 63 et suiv.)

Ceux qui, après avoir lu attentivement cette longue citation, si riche en précieuses révélations, en feront leur profit pour apprécier certains faits connus de la vie de Dante, ses voyages dans presque toutes les

arties de l'Italie, cn France, en Angleterre même, dit-on, sa profession, au moins officielle, de médecin, sa vaste érudition, surtout comme théologien; pour bien étudier ensuite sa manière de procéder dans la Comédie, les questions religieuses qu’il y soalève, les controverses qu'il y fait engager, et surtout ce qu’elles ont d'illogique en apparence dans leurs conclusions; ceux-là pourront difficilement méconnaître en lui l’apôtre enthousiaste de l'hérésie, son mission-

naire, son poëte et son docteur, en même temps que son diplomate et son homme d'État. Il leur faudra reconnaître alors que la Comédie, ce poëme encyclopédique, où se trouve résumé tout ce que l’humanité avait amassé de savoir au moyen âge, a été composé par lui tout à la fois comme machine de guerre et comme moyen de recrutement, afin que, répandue et prônée par les croyants, commentée par les Parfaits, elle eût à devenir, comme les compositions en vers et en prose qui l'avaient précédée, versi d’amore e prose di roman, une arme d'autant plus redoutable qu’elle frapperait dans l'ombre; une sauvegarde pour les propagateurs de la religion d'amour, enfin un appât pour la foule attirée vers eux par les prestiges d’une poésie sans rivale et par une avide curiosité.

Tels étaient les moyens en usage dans l’église sectaire pour recruter ses rangs en bravant la persécution, les anathèmes et les bourreaux. C’est ainsi que les troubadours étaient devenus pour elle des auxiliaires si puissants et si dévoués. C’est ainsi que Dante fut amené à composer son poëme dans un système tel qu’il pât suppléer et continuer leur propagande religieuse, au moins en Italie. Mais pourquoi, demande-t-on, écrire dans un langage accessible seulement à un petit nombre d'initiés? Précisément afin d’exciter la curiosité par l’étrangeté des images, par la vivacité des couleurs, par la magnificence de la poésie, de donner l'éveil au sentiment religieux par des controverses sophistiques à double face, et de préparer un accueil favorable à ceux-là qui se présenteraient dans les villes et les châteaux porteurs du précieux manuscrit, en sc déclarant aptes à en expliquer les fignres et le sens interne. Le poëme sacré, poema sacro, fut indubitablement destiné par son auteur à remplacer « l’exemplaire du Nouveau Testament, qui jamais ne quittait les Parfaits et qu'ils portaient sous leur manteau dans une bourse de cuir. (Schmidt, 11, 95.) Ce livre, en temps de persécution, était contre eux un témoignage accusateur, Mais comment incriminer, soupçonner même la très-orthodoxe Comédie, composée sous l'inspiration de la très-sainte et très-humble Béatrice, si remplie de dévotion pour Marie, qu'elle eut toujours en grande vénération. (Vita nova.) Caton d'Utique, lui-même, à la porte du Purgatoire, était admis, sous une si bonne garantie, comme un saint catholique. :

Représentez-vous un de ces ministres vaudois désignés par le nom de Parfaits, introduit au foyer de quelque famille de la riche bourgeoisie ou de la noblesse, déployant les pages du poëme divin et commençant la lecture des passages qu’il suppose les plus propres à

faire impression sur ses hôtes, étudiant sur chacun d’eux l'effet qu'ils

: produisent, les réflexions qu’ils suggèrent, et réglant en conséquence

les développements à donner à sa glose. Vous pourrez vous faire alors une idée de ce qui se passa au commencement du x1v° siècle lors de l’apparition de la Comédie. Vous comprendrez comment surgirent de tous côtés tant de commentateurs, fort habiles à noyer le sens intime sous la lettre, dans leurs annotations manuscrites, dont beaucoup ont survécu; mais réservant pour des conférences secrètes, pour les veillées du manoir, les explications orales, qui encore n'’étaient données que peu à peu, et à mesure que l’initiateur acquérait plus de confiance dans la discrétion de l’initié. Vous comprendrez alors l'intérêt qui, dès le débat, s'attache au poëme, l'attention générale qu’il excite, l'admiration dont il devient l'objet, au point de rentrer en triomphe dans Florence, pour y être commenté par Boccace en pleine Église catholique. Or que fait Boccace ? Fidèle aux us

de ses coreligionnaires, il lit en public un docte commentaire, dont

il nous est resté partie, il s’y étend longuement sur ce que chacun sait, sans jamais s’écarter de la lettre ; mais il connaît ses auditeurs, il a remarqué leurs impressions, entendu les réflexions de chacun d'eux; il a pu faire son choix dans le nombre, et il sait à coup sûr ceux avec lesquels il peut s'ouvrir -plus ou moins, dans des entretiens secrets, sur l'esprit et le but d’un poëme dont il a, comme Pétrarque, l'intelligence au plus baut degré; car il est certain que ceux Jà ne le trahiront pas. Peut-être même à cette époque, où l’albigéisme ayant cessé d’être redoutable à ses yeux, Rome avait pris le parti de croire à l’orthodoxie de l’Alighieri, celui qui se serait avisé de révéler la nature sectaire du poëme aurait-il payé cher sa trahison et subi lui même, comme hérétique, le châtiment qu'il aurait cru faire tomber sur d’autres. Voilà comment Rome aurait contribué pour sa part à épaissir les voiles dont l’auteur florentin avait enveloppé sa création, comment elle aurait aidé Béatrice à passer aux yeux de la foule pour la personnification de la théologie catholique, Francesca de Rimini et la Pia, pour «de tristes victimes de l'amour et d’une jalousie barbare. | Nous pensions pouvoir à l’occasion de cet Episode des deux amants de Rimnini, dont le Roman de Lancelot semblerait avoir amené la sanglante catastrophe, pouvoir traiter avec quelque développement la question des Romans de chevalerie, qui, pour nous, ont été inspirés par le même esprit d'opposition à l'Église romaine; mais l’aitention doit être fatiguée par un commentaire déjà bien long, et cela nous

CE

mènerait trop loin, à la fin d’un travail qu'il n’a pas tenu à nous d’abréger.

En ce qui concerne particulièrement ceux du Saint-Graal, M. H. Martin a très-judicieusement signalé leur origine et l'élément kim-rique qui y domine ; quant à l'esprit albigeois qui leur a donné la forme et qui fut, pour parler comme Dante, leur virtà informativa, il a échappé à son habile et judicieuse critique. Sans faire remonter jusqu’en 720 l’ancien livre intitulé : De rege Arthuro et rebus gestis ejus. De Mensa rotunda et strenuis equitibus, par un auteur anonyme, dont Pitts fait mention sous le nom de l’Hermite breton (Hist. of English poetry, I, p. À, note 6), nous croyons pouvoir aflirmer qu'il a eu la même origine que les romans du Saint-Graal ; que celui de Lancelot (d’ancellus, servant de Dieu), et qu’il a été écrit en Angleterre, dans la langue anglo-saxonne par un affilié da Temp'e. Pour nous, Gauthier Map, le prétendu chapelain de Henri IT, le même à qui sont attribuées des satires très-âpres contre Rome et le haut clergé, est le pendant, en Angleterre, de l'archevêque Turpin en France. Le monarque farouche qui faisait assassiner Thomas Becket, se souciait certe assez peu des chants et lais des bardes bretons pour que personne s’occupât de les réunir dans l'espoir de lui être agréable ; mais il était bon de donner le change en assignant au livre une source orthodoxe. Avec ce passe-port il put être traduit de l’anglais en français par Luces de Gast, Robert et Elie de Borron, comme aussi par Guyot de Provins, trouvère champenois, devenu Bénédictin de Cluny, l’auteur de la bible Guyot, œuvre anti-romaine d’une extrême virulence. Il en fut fait aussi des versions en allemand, sur la leçon de ce dernier, puisque le Templier Souabe, Wolfram d’Eschenbach, déclare dans son Parceval, avoir suivi Kiot. Au témoignage du Tasse, Arnaud Daniel donna une traduction du Lancelot ; enfin, « il y eu eut dans toutes les langues du monde civilisé. » (Paulin Paris, lettre à M. de Montmerqué.) Les évangiles apocryphes adoptés par les Albigeois, notamment celui de Nicodême, eurent ainsi libre carrière dans toute la chrétienté et purent, à l'abri de leur déguisement anglo-breton, circuler impunément sous les yeux de l’inquisition. Hic fecit cui prodest. Nous nous bornerons à cette simple exposition et nous renverrons au t.1It de l’Hist. de l‘rance, par M. H. Martin, On y trouvera une remarquable appréciation critique de la littérature chevaleresque; il sera facile, pour ceux qui se placeront à

notre point de vue, de rectifier ce qu'elles ont d’erroné en certaines parties. (Voy. l’Appendice V.)

On y remarque surtout les lignes que nous transcrirons ici. Outre av’elles font foi d’une grande justesse de conp d’œil chez l’honorable écrivain, elles prouvent que nous n'avons pas été si mal inspiré en rattachant la Maçonnerie au Temple et en signalant le poëte Florentin comme affiliéà cet Ordre proscrit :

« Dans le Titurel, la légende du Graal atteint sa dernière et splendide transfguration, sous l'influence d'idées que Wolfram semblerait avoir puisées en France et particulièrement chez les Templiers du midi de la France. Un héros, appelé Titurel, fonde un Temple, pour y déposer le saint Vaissel, et c’est le prophète Merlin qui dirige gette construction mystérieuse, initié qu’il a été, par Joseph d'Arimathie en personne, au plan du Temple de Salomon. La chevalerie du Graal devient ici la Massenie, c'est-à-dire une franc-maçonnerie ascétique, dont les membres se nomment les Templistes, et l’on peut saisir ici l'intention de relier à un centre commun, figuré par ce Temple idéal, l’ordre des Templiers et les nombreuses confréries de constructeurs qui renouvellent alors l'architecture du moyen âge. On entrevoit là bien des ouvertures sur ce qu’on pourrait nommer l’histoire souterraine de ces temps, beaucoup plus complexes qu'on ne le croit communément. |

« Ce qui est bien curieux, et ce dont on ne peut guère douter, c'est que la franc-maçonnerie moderne ne remonte d’échelon en échelon jusqu’à la massenie du Saint-Graal. » (Hist. de France, t. ÎII, p. 398.)

Si ces notes tombent sous les yeux de M. H. Martin, nous {croyons qu’il y acquerra la certitude que ceux qui composèrent les romans de la Table-Ronde et du Graal, étaient très au courant des triades galliques, des arcanes de la doctrine théologique des bardes, comme aussi des Mabinogion, et que, contrairement à te qu'il dit, p. 360, ils savaient fort bien le sens du symbole, au double point de vue kimrique et vaudois.

Pour eux le vaissel était le Temple, le vaso naturale de Stace (Purg. xxY), en latin gradalis ou gradule, par allusion à l’échelle des grades ; pour eux, celui envers qui Joseph d’Arimathie est l’instrument de la vengeance céleste, celui qu’ils appellent Pierron et qui, au dire de M. Paulin Paris, « ressemble beaucoap au premier des souverains pontifes, » est précisément le successeur dégénéré de saint Pierre; aussi est-il représenté comme habitant le vau d’Avaron, la vallée du grand Avare, avarone en italien, autrement dit de Plutus, de l’homme riche, ete. La vallée de l’Avare, contraste avec ces vallée

alpestres où sc réfugièrent les fidèles d'Amour, amis de droiture, de largesse et de courtoisie, et d’où ils prirent le nom de Vaudois, Valdus n'étant que le surnom d’un de leurs apôtres.

Nous appellerons, en terminant, l'attention de M. H. Martin sur le fragment du Graal publié par M. Francisque Michel, où il est dit qu'après le départ de Petrus pour l'Occident avec uu brief, les démons tiennent conseil pour décider comment ils parviendront à engignier le Sauveur et à recouvrer leur ancienne influence sur les hommes. 11 y verra que l’un d’eux est d'avis de procréer un fils, qui nos sens portast et déist nos paroles et nos prières; et il ne pourra douter que ce fils ne soit Pierron, engendré, en effet, d’un incube et d’une fille de mauvais instincts, pour Dieu notré pére engignier et forbeter et conchier, de même qu'il ne pourra guère révoquer en doute que Petrus n’entende désigner la vallée du Tibre, lorsqu'il dit, en partant muni de son brief : En la terre vers Occident, ki est sauvage durement, es vau d’Avaron m'en irei.

Nous recommanderons aussi au docte écrivain le roman de Jauffre ou Geoffrot et Brunissende de Montbrun, qui, traduit de bonne heure en catalan, était, à en croire Muntaner, dans sa chronique, mis de son temps au même rang que Lancelot du Lac. Il y trouvera notamment certain épisode de Mélian de Montmiélier, chevalier Parfait à tous égards, qu’un chevalier nommé Taulat, dont la force n’a d’égale que sa méchanceté, retient depuis sept ans sur un lit de douleurs. Son père a succombé sous les coups du féroce Taulat qui, lui faisant la guerre à son tour, lui a enlevé une partie de ses terres, l'a blessé de plusieurs coups de lance, l’a fait prisonnier et l’a enfermé dans un château où il se complaît à entretenir ses plaies toujours vives el saignantes. À peine sont-elles au moment de se fermer, Taulat le fait prendre par ses valets et flageller cruellement, jusqu’à ce que le sang coule de nouveau de ses blessures,

L’allégorie saute aux yeux, et pourtant Fauriel, qui la signale, n'a su voir dans Taulat que la personnification « de la force et de l’autorité brutales, telles qu'on les voyait souvent à ces époques, et dans Geoffroi, le génie de la chevalerie luttant contre cette force perverse, » (Hist. de la poës. prov., 111, 117.) Nous y voyons, nous, la Papauté s’acharnant sur les deux Raymond Béranger dont elle prolonge la déplorable agonie, jusqu’au moment où l’ordre du Temple leur suscitera un vengeur dans un chevalier du Saint-Graal ; mais peut-être sommes-nous dans l'erreur. C’est ce que nous croyons être en mesure d'établir prochainement de manière à convaincre les plus incrédules.

Les Platouiciens et les Averrofîstes.

Le vœu de Dante fut en partie réalisé, quand les trois branches cathares de Concorezzo, de Bagnolo et d’Albano (Rinerius, Schmidt), ses Stoïciens, ses-Pythagoriciens et ses Épicuriens, se furent réunis sous le nom commun de Platoniciens. Aussi ces disciples de l’école d'Amour, qui comptèrent parmi leurs maîtres Pètrarque et Marsile Ficin, ne purentils vivre en paix avec les disciples de l’école païenne, dite Averroïste, pour ne pas la désigner sous son véritable nom d’école Romaine. Les romans de chevalerie et le poëme mutilé de l'Afrique sont là pour attester que l’État pontifical fut constamment désigné par les sectaires comme le pays des Arabes, des Sarasins, des infidèles.

Même détournement d'idées dans l’ordre philosophique. L'intellect actif de l’Averroïsme était devenu, pour les adversaires de Rome paganisée, la raison, le libre arbitre, la nobile virtu, dont ils revendiquaient l'usage et qu’ils n’entendaient pas laisser confisquer au profit exclusif de leurs adversaires, en se contentant de l'intellect passif ou possible, condamné à attendre passivement la possibilité de se mouvoir, à soumettre la ragion al talento. En conséquence, selon le point de vue où ils se plaçaient, les Platoniciens de Florence s’élevaient contre l'unité d’intellect, tandis que les soi-disant Averroïstes de Padoue tenaient pour. Le tout afin de se donner carrière dans des discussions sans fin, dont l’habileté consistait à traiter des questions en tout différentes de celle qui s’agitait ostensiblement.

Cette habileté était telle qu’elle a pu faire illusion au savant auteur de l'Histoire de l'Averroisme. Et pourtant sa sagacité critique le conduit

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bien près de la vérité lorsqu'il dit : « La tactique par laquelle les philosophes de ce temps cherchaient à revendiquer quelque indépendance, était d’exposer les doctrines compromettantes sous le nom d'autrui, en les désavouant et même en les réfutant » (page 328). Et plus loin : « On faisait des livres pour défendre les dogmes qu’on voulait attaquer » (page 337). De là à attaquer certaines doctrines sous des noms d'emprunt il n’y a pas loin. Et c’est justement ce que faisait Vanini, dont le docte écrivain dit : « L'opinion qu'il réfute est presque toujours celle qu'il veut inculquer » (page 337).

Cette polémique masquée explique pourquoi « Sésdan quatre siècles les libres penseurs ne trouverent pas de meilleur subterfuge pour excuser leur hardiesse que l’opposition de l’ordre de la foi et de l’ordre philosophique, qui, dans tout le moyen âge, est le trait distinctif des Averroïstes » ( ou soi-disant tels), p. 286. L’analyse critique des romans de geste prouvera qu'ils avaient encore une autre corde à leur arc pour combattre le géant anthropophage de la selva oscura.

Or, nous l'avons dit, en présence des pseudo-Averroïstes de l’école de Padoue, attaquant la Papauté sous le nom d’Averroïsme, il y avait les pseudo-Platoniciens de l’école de Florence, s’entendant assez avec eux sur la question religieuse, quoiqu’en divergence sur la question politique, à telles enseignes, que les œuvres des uns et des autres s’imprimaient également à Venise.

En effet les Platoniciens florentiens étaient, sous un autre nom, les successeurs de ces Épicuriens, qui, un siècle avant Dante, changeaient le gouvernement de Florence; révolution ranpelée par M. Renan et à laquelle M. Schmidt assigne son véritable caractère de mouvement albigeois. Mais les Platoniciens du xv° siècle ne faisaient pas de révolutions, attendu qu'ils étaient au mieux avec cette famille des Médicis qui ne fut pas, à bien y regarder, d’une parfaite orthodoxie, tout en donnant des pontifes à l'Eglise.

« Certes, dit encore M. Renan, sous le rapport de la liberté de la pensée, Florence n’avait rien à envier à Venise. Nulle part la licence d’opinion et l’irrévérence des choses saintes ne furent portées aussi loin dans le moyen âge; on y poussait le scepticisme jusqu’à ne pas croire aux miracles de sainte Catherine de Sienne, attestés par tous les Siennois » (page 340). Ce serait pourtant cette Florence « rieuse, incrédule et légère, s’abandonnant aux enivrements d’une vie parfumée de jeunesse et de gaieté, » qui aurait été le foyér de l’idéale doctrine platonicienne. Nous ne saurions admettre, avec le savant académicien, comme cause déterminante d’un pareil phénomèno l'influence atmosphérique ; « l'air de fraicheur et de joie qu’on respire au pied des coteaux de Fiesole, » et encore moins « la sérénité de la conscience » dans une ville adonnée au luxe et aux voluptés les plus raffinées où triomphait le machiavélisme.

Mais où M. E. Renan nous parait s'être complétement mépris, c’est lorsque, se laissant abuser par la profonde antipathie que Pétrarque manifeste en toute occasion contre les médecins arabes, il croit, avec l'honorable naïveté de la science, qu’il s’agit réellement de disciples d'Esculape professant les doctrines averroïstes : eh! mon Dieu « ces médecins du pape avec lesquels il avait eu quelques démêlés à Avignon et qui

affectaient de dédaigner les poëtes » (page 263), y compris Ceste, celui qui célébrait la foi d'Amour sous le nom de Laure, étaient tout bonnement des médecins des âmes, des docteurs spirituels, des cardinaux qui le desservaient près du pontife. Comment M. Renan n’a-t-il pas été édifié à cet égard par ce passage de la lettre à Boccace où, nous dit-il lui-même, « il décrit avec malice le charlatanisme et la vanité des médecins de son temps, qui ne paraissent en public que superbement vélus, montés sur des chevaux magnifiques, avec des éperons d’or, un air d'autorité, les doigts resplendissants de bagueset pierres précieuses? Peu s’en faut qu'ils ne s'arrogent les honneurs du triomphe et en effet ils le méritent, car il n’est aucun d'eux qui n’ait tué (au physique ou au moral) au moins cinq mille hommes. »

11 faudra donc croire que le pape avait des médecins arabes ou averroïstes, et qu’ils allaient faire leurs visites avec le costume et l’appareil affectés aux seuls dignitaires de l’Église? Il faudra admettre que Pétrarque aurait attaché une telle importance aux ridicules des docteurs de son lemps, qu'il aurait cru ne pouvoir faire moins que de les flageller dans quatre livres d’invectives ; enfin que cette hostilité de sa part contre de simples médecins aurait causé un tel enthousiasme, à raison du courage qu'elle supposait, sans doute, qu’un « Padouan aurait proposé de lui élever une statue avec cette inscription : Francisco Petrarchæ meaicorum hosti infestissimo » (page 263) ? Traduisez : ennerni irréconciliable de la théocratie romaine, et vous comprendrez tout à la fois la proposition et l’inscription, ainsi que l'enthousiasme du poëte pour Rienzi.

Quant aux entretiens de Pétrarque à Venise avec Dandolo, Talento Contarini et Guido de Bagnolo, tous trois averroïstes, et pourtant ses amis, remarquez-le bien, parce qu’ils n'étaient tels qu’en apparence, et que surtout ils n'étaient pas médecins, s'ils « mirent tout en œuvre pour l’attirer dans leur parti et finirent par l’appeler un bonhomme (notez que c'était le nom des croyants sectaires), un bonhomme sans littérature, me sine lileris virum bonum » (page 265), c'est que, d'accord sur le fond de leur croyance, ce qui explique leurs relations amicales, ils différaient sur quelques points de doctrine ou de conduite; ceque nous ne nous arrêterons pas à examiner quant à présent, renvoyant ceux que la question peut intéresser au traité, De sui ipsius et mullorum ignorantia.

Disons en terminant que si « l’incrédulité averroïste (de ceux qui arboraient ce drapeau fictif) au xvi* siècle, est sonbre, méprisante, ypocrite, sans dignité » et si elle contraste ainsi aver « la gaie et spirituelle franchise qui caractérise l'incrédulité française du xvim® » (page 337), c’est que cette dernière n'avait rien à redouter des inquisiteurs et des ‘ bourreaux; mais une fois cette idée admise, qu’il y avait de vrais et de faux averroïstes, il restait bien peu à faire, pour arriver à se demander Si ce philosophisme hypocrite, justement signalé, n'aurait pas trouvé commode d'imposer au catholicisme le non d’Averroïsme et, pour mieux simuler l'orthodoxie, de l’attaquer insidieusement en se donnant lui-même pour averroïste.

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