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e Analyse critique du poëme de Tristan de Léonnois (*}
Tristan est de la mème famille que Garin ou Guérin, l'écuyer de l'Espagnol Ferebrace, car Garin, Guarin ou Guérin {de garir, guérir), pe sont qu’un même nom affecté à une même personnification, celle des Pauvres de Lyon, ces médecins des âmes. Un coup d'œil rapide jeté sur le poëme de Tristan de Léonnois suffira pour en apprécier la pensée inspiratrice.
Rien de plus simple que son sujet, rien de plus compliqué que sa contexture symbolique, rien de plushabile que sa mise en œuvre :
Trois éléments religieux, trois croyances étaient en présence dans la grande et la petite Bretagne, du ix° au xui° siècle, peut-être même avant, et nous les voyons se produire dans cette œuvre remarquable comme personnages principaux, Savoir :
4o Le vieil élément druidique se résignant, pour se perpétuer, à s’allier au principe chrétien, avec lequel il fait assez mauvais ménage, sous les traits du roi Marc ou Marsh, fils de Meirchiawn ; 2° la croyance orthodoxe, inclinant à l’albigéisme, acceptant donc avec hésitation et répugnance l’élement druidique, et se convertissant sur ces entrefaites à la religion de l'Amour, dans la blonde Essylt, la cavale à la blanche crinière, ou Iseult, devenue l'Église d'Irlande, dont le nom signifie : belle à contempler, correspondant au Bel-Vezer provençal; 3 enfin le prosélytisme albigeois dans Triston, qui. gardien des Marcassins sacrés ou initiateur des néophytes, chez les Druides, héraut de leurs mystères, devient le missionnaire de la foi évangelique, de la religion d'Amour et d'humilité, parce que son nom signifie tout à la fois le Proclamateur, en langue gaëlique, et le pauvre, le misérable afiligé, dans les idiomes romans.
Marc, Iseult et Tristan constituent donc une triade, la première du poëme, où se reproduit plus jd’une fois cette forme des traditions druidiques.
Le Morhout irlandais, ce géant qui soumet le pays de Cornouailles à un tribut annuel de jeunes hommes, de jeunes filles et de chevaux, ce Morhout redouté, dont Tristan reste vainqueur et qui le blesse d’un
(*) Nous donnons ici in extlenso ce travail sur le Tristan, dont nous n’avons soumis qu’un fragment à l’Académie des inscriptions et belles-lettres. Aussi, à en croire une bouche officielle, n’aurions-nous réussi qu’à l’étonner et à la faire douter de sa compétence au sujet d’un travail qui lui aurait paru plus particulièrement philosophique. Avait-on qualité pour formuler ce jugement au nom de la Compagnie ? C’est ce dont il est permis de douter, Quoi qu’il en soit, nous renonçons à en appeler à elle-même, comme aussi à nous pourvoir devant l’Académie des sciences morales ; nous craindrions d’étonner cac bien plus ses doctes membres et d’être éconduit de ce côté pour fait d'archéologie ittéraire.
glaive empoisonné, se révèle à nous comme le Monachisme, enlevant chaque année pour ses couvents les jeunes gens des deux sexes et les écus ; les monnaies armoricaines portant, on le sait, une tête de cheval. C'est en sa qualité de nièce du Morhout catholique qu'Iseult, avant sa conversion à la religion d'Amour, veut venger sa mort sur son meurtrier.
Le serpent cresté ou mitré, comme on voudra, ce monstrum horrendum, informe, ingens, à l'haleine empestée, rappelant la puanteur « des Gémonies de Rome, » dit naïvement Jean Maugin, ce fléau dont Tristan triomphe sur le sol de l'Irlande et dont la langue fétide lui fait une plaie envenimée, rien qu’en touchant sa peau, nous a tout l’air d'être la figure du clergé romain, naturellement disposé à prendre parti pour le Monachisme contre ses ennemis.
Enfin, dans ce vilain de la forêt qui surprend le Parfait chevalier endormi, et lui lance une flèche empoisonnée, parce qu’il a tué son père, dont le nom n'est pas indiqué, et qui pourrait bien étre le Morhout monacal, ne faudrait-il pas voir la plèbe catholique, ignorante et cruelle sous la direction de ceux qu’elle appelle ses révérends pères ?
La secondetriade se composerait ainsi très-rationnellement du Morhout, du serpent cresté et du vilain.
Si Tristan et Iseult, son église bien-aimée,' ont pour ennemis acharnés dans Godoïne, Ganes et Donalaïn, trois barons félons, représentant la noblesse catholique, le parti féodal dévot, ils ont d’autre part trois amis à toute épreuve, savoir : l’instituteur-écuyer de Tristan, Governal ou Gouvernail, le libre arbitre éclairé par la raison, la nobile viriü de Dante; Brangien , l'adresse prudente, la dame d'honneur, la Minerve d'Iseult, et enfin Perinis, le dévouement constant, (Perennis) leur messager fidèle ; troisième et quatrième triade.
Frocin ou Frocine, le nain difforme de Cintaguel, si bien initié au secret du roi Marc, dont il est le conseiller intime, et auquel il imposa sa nature chevaline, ce méchant nain qui ne cesse de tendre des embûches aux deux fidèles d'Amour, et va confier aux arbres de la forêt le secret de la difformité royale, qu'il ne doit pas révéler aux hommes, n'est-il pas la figure du vieux parti Druidique ?
Quant au boire amoureux, qui décide fatalement du sort de Tristan et de sa dame-église, faudrait-il expliquer comment il n’est autre chose que l’Awen, l'eau du sacrifice et de l'inspiration, la même absolument que celle du Saint-Graal, contrefaçon manifeste du vase Azewladour des Druides, christianisée à l’aide de Joseph d’Arimathie ?
Que signifie ce sang dont Tristan souilte successivement la couche de Ja dame de Belle-Ombre, qu'il ne possède pourtant pas et qui l’abandonne lestement pour un autre, puis la couche royale d'Iseult ? Sinon les efforts qu’il lui faut faire dans son apustolat, ses épreuves douloureuses, les traces sanglantes du martyre laissées par lui sur son passage ; blessé qu'il est tantôt | par le sanglier druidique, tantôt par la faux sans pitié du catholicisme. :
Que symbolisent ses déguisements successifs, en ladre, en joueur de flavel, en mendiant, en fou; les talents si divers dont il fait preuve comme chevalier, mépestrel, chasseur, constructeur, etc. ? Sinon les diverses
transformations, les expédicnts ingénieux auxquels a recours la propagande sectaire pour triompher des ‘obstacles et parvenir à ses fins.
Comment méconraître dans l'ombre du roi Marc se projetant dans l'eau de la fontuine aux yeux de Tristan et d'Iseult, qu'il épie du haut d’un arbre, ombre qui les avertit de se tenir sur leurs gardes, l'élément druidique se reflétant forcément dans la doctrine d'Amour, lui suggérant des moyens de fiction, et venant lui-même en aide à la religion rivale en lui inspirant des stratagèmes contre lui, ainsi qu'il appert de tout l’ensemble du poësne?
N'est-ce pas, en effet, à l’antique science des Druides que le proclamateur Tristan, devenu le Pauvre de Lyon, doit son habileté à se servir du langage des arbres, à faire parler les rains (rameaux) et leur feuillage, à « doler des copels avec son costel » dans la fontaine de science et d'amour, à façonner la branche de coudrier qu’ 1l plante sur le passage d’Iseult (Lai du chèvrefeuille), à bâtir une maison de verre au-dessus des nuages, et à prodiguer si ingénieusement le symbole dans sa feinte folie?
Si le Parfait chevalier traverse la chapelle de la falaise et accomplit le Saut Tristan pour échapper au bücher, c’est que les pauvres alhigeois étaient souvent contraints, comme lui, de traverser l’Église catholique ‘pour se racheter des flammes et de faire ainsi le saut périlleux.
Dans ces ladres dégoûtants dont le chef, parlant au roi Marc d'égal à égal, lui promet, s’il veut lui livrer Iseult, la reine-église, de lui faire une vie pire que la mort, et auxquels elle est arrachée par Tristan, il nous faut bien signaler des moines, et très-probablement des inquisiteurs.
Comme Gérard de Roussiilon, comme la Nicolette d'Aucassin, et maints autres personnages de mêmes essence, comme les albigeois et vaudois, épiés, traqués de tous côtés, Tristan devient constructeur, il édifie une loge dans [a forêt de Morrois, où il se réfugie avec sa dame persécutée : c’est-à-dire qu’il y fonde un sanctuaire pour le prêche ; et non moins bon chasseur que Walther d’Aquitaine, il y nourrit sa dameéglise du produit de sa chasse aux âmes, dont l’arc qui ne faut ne le Jaisse pas chômer ; la bouche d’où s'élance la parole dessinant la forme d’un arc. D’après le même ordre d'idées le langage devenait une flèche empoisonnée s’il sortait d’une bouche orthodoxes.
Cette épée du Parfait chevalier placée entre les deux fidèles d'Amour, dans la loge de Morrois, où, couchés sur les feuilles fatidiques, ils reposent bouche à bouche, sans toutefois que se touchent leurs lèvres, qui ne se rapprochent que pour le baiser du consolement ; ce glaive a double
tranchant, qui devient leur sauvegarde, est évidemment un syrabole du
même genre. Il figure le langage à double sens, qui, tout en paraissant isoler le pasteur de son église, était en réalité l'agent, l’entremetteur de leurs relations intimes de jour et de nuit, et détournait d'eux le péril, en faisant illusion à la jalousie haineuse qui les épiait.
Quel est le lieu où Iseult, enfin justifiée, sort victorieuse de ses épreuves et, désormais réhabilitée, triomphe de ses calomniateurs, à l’aide d'un serment jésuitique et d’une métaphore assez risquée ? Il s'appelle la Blanche lande : c'est la terre d'innocence et de promission qui attend les bianche stole de Dante. Impossible d'y arriver sans traverser le fangeux
marais du catholicisme. Ceux qui suivent la bonne voie, sur les indications de Tristan, revêtu de l’humble costume des Pauvres de Lyon, passent sans encombre et sans souillure au Gué aventureux ; mais ceux qui s'engagent follement au Mal-pas, dont le voisinage est perfide, sont certains de s’y embourber profondément, car la foule de gens qui suit cette route funeste l’a «effondré » et en a délayé la fange ; aussi tel est le sort des trois felons, ennemis des deux amants. Quant à Iseult, est-il besoin de dire que le Proclamatenr de ses beautés et de ses méritesincomparables lui fait atteindre le fortuné rivage, sans que la moindre tache souille sa blanche hermine ? |
Quand Tristan, réduit à s'éloigner de sa dame, prend le parti de se marier, qui s’avise-t-il d'épouser ? Une autre Yseult! ce qui est bien fait pour indigner les âmes poétiques. Disons donc de suite, comme circonstance atténuante, qu'il n’a garde de consommer le mariage, en dépit de toutes les caresses de la dame, car la Bretonne Iseult aux Blanches mains, qui peut le disputer en beauté extérieure à sa blonde homonyme, est loin de l’égaler en tendresse et en dévouement. Comme eile, on!l’appelle belle à contempler, bel-vezer, ou Eglise chrétienne, mais elle n’a que le nom de commun avec l'Eglise d'Irlande convertie à la religion d'Amour, car la haine et la vengeance fermentent au fond de son cœur.
Ce mariage fictif, presque toujours contracté par les Albigeoïs, était le plus souvent leur sauvegarde, leur moyen de salut; aussi l’Iseult bretonne est-elle représentée comme apte à guérir certaines blessures de son époux. Mais elle est, au résultat, la fausse Iseult, contrastant avec la vraie, de même que la fausse Berthe, cette fille de mauvais lieu (de Margiste), contraste avec la noble Berthe au grand pied.
Sans prolonger davantage cette analyse rapide, tetminons par une triade capitale; celle des géants, dont les trois figures se reproduisent symétriquement au début du poëme, au milieu et au dénoùment, pour indiquer, sans doute, l’idée qui domine du commencement à la fin.
La première figure est celle du géant de la forêt, le Satan Aleppe de la Selva selvaggia, qui, se repaissant de sang humain, « fit sa viande » de sa-propre mère, en disant : l'Église c’est moi; qui, nouveau Caïn, se servit d'elle pour écraser son frère, aussi bon, vertueux et aimant, qu'il est, lui, cruel, pervers et haineux. En dépit de ses énigmes, ou de ses mystères, il est tué par Apollo l’Aventureux, bisaïeul de Tristan, transformation dans le sens Albigeois, comme propagateur <le lumière, du Taliésin des Druides, dont le nom, qui signifie front radieux, est un de ceux du Bel ou du soleil (*).
(*) Afin qu’on puisse juger de l'exactitude de nos interprétations nous donnerons ici le texte des deux premières énigmes proposées par le géant de la forêt, Elles suffiront pour faire apprécier l’esprit des trois autres. .