L'Héritage d'un comédien
Le valet s'incline; Snnue; entre dans l'hôtel du pas de l'homme à qui on a donné des droits, et il va jusqu'au boudoir de la comtesse.
Un grand feu fljrabe dans U cheminée ; un livre est ouvert sur un guéridon. Sur ce livre est uu billet.
Ce billet, dont il a reconnu le? jolies pattes de mouche, est à l'adresse de Samuel.
Et Samuel l’ouvre précipitamment.
c Mon ami, dit la comtesse, je me doute que vous viendrez ce soir, et comme vous ne me trouverez pas, je vous laisse un mot.
• Rentrez chez vous vers minuit, vous y trouverez de mes nouvelles.
« Raciux. »
Samuel se demande quel caprice étrange pousse la comtesse à être ainsi mystérieuse, et soudain il songe à Singleton.
Oh ! les pressentiments de la jalousie !
Samuel s’est élancé comme un fou hors du L-oudoir; il traverse les salles, les corridors cl la cour comaïc un vuleur qui se sauve.
Derrière lui, les valets sourient, et le suisse murmure :
— Encore un de congédié I
Samuel court au club des Mineurs.
U a comme un vague espoir, celui d'y voir Singlelon attablé devant un baccarat, une bouillotte ou un misti.
Si Singlelon est au ciuu, ses soupçons jaloux, à lui Samuel, s’évanouissent sur-le-champ.
La comtesse dîne en ville sans doute... Et puis, qui saitT peut-être sc risquera-t-elle, vers minuit, à franchir le seuil du petit hôtel de Samuel.
L’ancien étudiant jiénèlre donc au cercle, fait le lour des salles, passe du billard au salon de jeu.
Singlelon n’est nulle part.
Mais, tout à coup, entre le vicomte de R... Le vicomte a quatre pied» huit pouces. Son aïeul figurait au fameux combat des trenic ; son grand-père s’est noyé dan» la Bérésina; lui, il se querelle à chaque nuit de carnaval dans les salons du café Anglais.
— Messieurs, dit-il, api è* avoir fait une entrée bruyante, je vais vous donner une nouvelle.
— Bill ! dit-on à la ronde.
Samuel prête l'oreille.
— Singlelon part...
— Ab!
— Ou plutôt, il est parti.
Samuel a un battement de cœur. U s’approche du vicomte.
— Où donc va M. Singlelon T demande-t-il.
— Mystère I...
En prononçant ce mot, le vicomte a tout à fait l'air d'un traître de mélodrame.
— Mais encore ? demandent plusieurs voix.
Et dm* braa blancs m <k'gng*ri*nt d
Puis U y cul chez cet homme, qui avait un cou de taureau et dont les épaules trahissaient une furce herculéenne, le regard une âme d'acier trempée à Dama*, — il y eut comme un grand sentiment de pitié pour cel être chétif, habillé par Duaautoy, amaigri par les veilles, énervé par le lansquenet. Ce lion au repos, qu'on appelait don Ramon, se prit à considérer l’enfant et lui dit :
— Mais avec qui donc vous battez-vous ?
— Avec un homme que je ne connais pas.
— Comment est-il?
— U a l'accent allemand.
Don Ramon crut se souvenir qu'il avait déjà vu Samuel quelque part.
Le fils de l'acteur Kloss avait le verbe haut, le geste brusque, la démarche conquérante.
— Est-il jeune ou vieux? demanda-t il.
— Je crois qu'il est jeune.
— Et vous vous battez?
— Oui.
— A quelle heure?
— A sept heures du matin.
— En quel endroit?
— Au bois, dans le premier fourré à gauche, entre le jardin d'acclimatation et Madrid.
— Quelle est l'arme que vous choisissez?
— Le pistolet.
plis d'uni? sortie de bat. fl*. |S.)
Le jeune baron Singh-ton était fort calme dans son paletot noisette et son cul à carcan.
Son sang froid plut à don Ramon.
Celui-ci appela le gar^-m et lui demanda la carte à payer.
Puis il dit h Singleton :
— Venez avec moi, on ne cause bien qu'au grand air.
— Pardon, monsieur, répliqua Singleton; voulez- vous me permettre de mettre en voiture la femme qui dîne avec moi ?
— Faites, dit l'Espagnol.
Il avait du monde, ce gandin! Maigre comme un poulet, ridicule au plus haut point, il savait redevenir quelque chose, selon les circonstances.
Il remonta donc dans le cabinet où sa compagne de hasard était demeurée t iule tremblante.
— Ma petite, lui dit- il, veux-tu me donner ton adresse?
— Pourquoi ! dit-elle étonnée.
— Mais, pour que j’aille te voir demain.
La vendeuse d'amour tressaillit ; elle eut une mauvaise pensée.
— Je suis flouée! dit- clic.
Pauvre fille ! elle avait eu à se plaindre de la liquidation dernière...
Mais Singleton tira son portefeuille de sa poche et lui dit co souriant :
— On ne sait ni qui vit ni qui meurt , ma petite. Il serait possible que je fusse tué demain.
L’HÉRITAGE DTN COMÉDIEN.
Germain n'almr pas être dérangé.
Mais l'œil de Samuel étincelle, et, rampant et obséquieux par nature, Germain quitte sa partie et s’avance la casquette à la main.
— Drôle! lui dit Samuel, tu as une lettre pour moi T
— Oui, monsieur le baron.
— Depuis quandT
— Depuis ce matin.
— Pourquoi ne me l’as-tu point remise?
— Monsieur, répond insolemment le valet, madame la comtesse de M. . m’a donné vingt-cinq louis pour lui obéir.
Et il tend la lettre à Samuel.,
Celui-ci s’enfuit éperdu. 11 ne veut ni pleurer ni rougir devant des laquais; mais une fois dans la rue, il s'adosse à une maison, sur le trottoir et sous un réverbère
Lé, il ouvre la lettre de Rachel.
Cette lettre est ainsi conçue :
c Mon ami,
«Tout passe, tout lasse, tout casse!...
« Vous vous ôtes battu avec don Raraon, et vous l'avei mis au seuil de la mort; mais vous ne l'avex p >s connu.
« U avait une âme de feu; sa voix était une harmonie sans fin, son cœur un trésor.
« Quand il m'aimait, les femmes étaient jalouses.
a 11 a mis un trône à mes pieds.
• Eh bien, on soir, cet homme si beau, si bon, si franc, si igné d’ètre aimé, adoré à deux genoux, je l'ai pris en
grippe, en horreur.
• Et savez- vous pour qui ?
« Pour un insolent aventurier qui venait de je ne sais où.
« Vous le connaisses, n’esl-cc pas?
« Voici le cas de vous répéter mon proverbe :
« Tout pa$te... etc...
« Donc, je pars, Je vais au Havre avec un homme qui vous est infiniment supérieur, puisqu’il vous a logé son épée dans la poitrine.
« Et au Havre, nous trouverons un bateau à vapeur; nous allons courir l’Angleterre et l’Ecosse.
« Peut-être irons-nous jusqu’en Amérique.
« Cependant, mon ami, je ne voudrais pas que vous eussiez une mauvaise opinion de moi.
« Singleton n’est pas mon amant; il ne le sera jamais, et je ne compte pas l'épouser.
a Je l’ai loué pour m’accompagner. On loue des gandins, comme on loue une chaise de poste.
« Donc, Singleton m Vcompagne, et il a pour mission de tous tuer si vous osez me poursuivre et me rejoindre. Corn me Singleton est le seul être dont vous ayez peur, je pars tranquille.
« Adieu et au plaisir de ne jamais vous revoir.
« Rachel de M... »
Samuel, ayant lu cette lettre, tomba à la renverse.
En ce moment, une femme passait à pied sur le trottoir et s’approcha en jetant un cri.
L’œil mourant rie Samuel la reconnut :
C'était Héva !
Là-bas, au-delà du pont de Saint-Cloud, au bord du •Oltâti qui domine la Seine et du haut duquel Paiis elle bois de fioulognc tléroul ut leur panorama grandiose , une mais m b aucüe s'élève à mi-côte et voit ïe lever le soleil. Les splendeurs mAl r* de l'été ont fait place aux frileuses
mièvreries du printemps. Le* collines lointaines se drapent dans la brume bleuâtre de- matinées étincelantes, les arbres sont touffus, l'air est doux; c’est juin qui flamboie.
Autour de la villa s’arrondit la pelouse verte, consteVée de blanches statues.
Les fenêtres s’ouvrent au vent du matin, et l’une d’ellea encadre une tète pâle, dont l’œil conserve un rayon de fièvre. C’est la tète de Samuel.
Samuel interroge l'horizon.
A l'horizon du toi-, les roules blanches et sinueuses qui viennent du lac, passent autour de la cascade, traversent le champ de courses et viennent aboutir en gerbes au pont de Siint-Cloud.
Les cavaliers s* y croisent; les breacks y luttent de 7ilesse.
L'œil perçant de Samuel cherche quelqu’un parmi tout ce monde hippique, dont le bois est l’arène ordinaire.
Mais le voici venir rapide, l'étalon arabe à la robe Isabelle, au chanfrein étoilé, à la crinièie épaisse qui flotte emmêlée autour du filet cl de la bride.
Sus quatre pieds , vierges du fer, font voler les cailloux ; son haleine est de feu ; sa course est celle des chevaux que le poète allemand a chantés dans la Ballade de Lénore.
Qui poite-t-1 doue, le noble enfant des plaines sablonneuses de Nubie?
Quelle est donc la main d’acier qui gouverne l’étalon fougueux?
C’e-t une main blanche et frêle, la main d'une jeune fille aux cheveux d’or et aux yeux bleus.
Insoucieuse, elle se laisse emporter par le cheval du désert, souple et nerveuse, nonchalante et plus solide que les fameux cavaliers de Jugnrtha.
Monté sur un double poney d'Ecosse, un jeune homme la suit de loin. Et cependant le poney est vite, et il a dans sa généalogie un ancêtre issu des trotteurs américains.
L’écuyère a une amazone bleue et pour coiffure une petite loque à plume de gerfaut.
Le cavalier qui l’accompagne monte en bottes à l'écuyère et porte une petite red ngote brune à brandebourgs, un pantalon gris et une casquette.
C’est un étudiant allemand.
Certes, celui qui l’eût vu, dix-huit mois auparavant, courant sur la route dt* Kub-temhiirg à Heidelberg, cramponné des deux mains à la crin ère ‘‘.'Eclair, aurait peine à le reconnaître, tant il a d’aisance et de bonne mine et roule avec élégance sur son étroite selle anglaise.
Ccl étudiant sc nomme Fritz.
Fritz le Hanovrien, In mauvais sujet de dix-bult ans, qui se montrait fier d’exécuter les ordres de Samuel et prépara l'odieux guet-apens de la Licorne.
Quant :i la jeune fille qui galope à cent pas devant lui, — vous l'avez deviné, — c’est Héva.
Héva, la blonde pupille du bonhomme Klo«s, dont Simnel voulait faire sa maîtresse, qu’il a cherchée si longtemps en vain, et qu'il a retrouvée enfin, un soir, dans le haut du faubourg Saint-Honoré, au moment où il tombait foudroyé par la lettre d’ dieux de la comtesse Rachel de M...
L'œil a~d ni et fiévreux de Samuel a reconnu le cheval isabellc et l'amazone bleue. Et son cœur a battu plus vite, et un cri de joie a jailli de ses lèvres.
Puis, il s’est rejeté vivement en arrière et, tournant la tète, il a regardé un grave et silencieux personnage qui feuilletait un livre ouvert sur un guéridon.
— La voilà! docteur, dit-il, la voilà!
Le dateur se pren I à sourire.
— Ahl... taon pauvre et cher maître, dit-il, comme J'ai bien Tait de ne point partir, le soir où je vous fis mes adieux. Sans mes soins, peut-être seriez-vous mort...
— Je le crains, docteur ; mais avouez que la divine enfant
qui répond au nom d'Hcva est bien pour quelque chose dans ni a guérison.
— Suit. Ainsi vous avez oublié la comtesse T
— Comme un mauvais rêve.
— Et... vous aimez... Héva?
— Àh! docteur!
Samuel a mis toute son âme dans cette exclamation.
Le docteur hausse imperceptiblement les épaules.
— Décidément, dit- il, vous êtes bien l'homme que je croyais...
— Quel homme, docteur?
— Un fanfaron de vices, un cœur égaré, mais non corrompu, un brave homme futur, qui ad -rera sa femme et aura beaucoup d'enfants.
— Eh bien ! qu'importe t si je suis heureux... Ah! cher ami, si vous saviez ce que j'éprouve depuis un mob, depuis que je ne suis plus fou... car j’ai été fou, n'est-ce past...
— Complètement.
— Eh bien I mon bon docteur, depuis que la raison m'est revenue, je suis l’homme le plus heureux du mmdc. lié va vient me voir chaque jour... Tenez, mettez-vous à la fenêtre... la voyez-vous? son cheval dévore l'espace.
— Oui, je la vois. Après !
Et le docteur a toujours son diabolique sourire.
— Elle vient me voir, continue Samuel, et elle n’a point cessé do m’aimer...
— Et vous?
— Moi, je l’aime aujourd'hui.
— Bien vrai?
— Foi de Samuel !
— Sofigcx-voos toujours à en faire votre maîtresse?
— Vouai,. i fou, docteur. J’en ferai ma femme, je l’épouserai.
— Bah!
— Je vous le jure.
Un imperceptible sourire de satisfaction glisse fur les lèvres de l'énigmatique docteur.
Mais Simuel ne l'a point surpris.
Samuel s’est élancé hors de la chambre; il descend l'escalier en courant; i! vole à la rencontre d’Héva.
La jeune amazone a franchi la grille de la villa. Elle se laisse glisser à bas de son cheval, et Simuel , la prenant dans scs bras, lui met un chaste baiser au front.
— Comment êtes- vous aujourd’hui, mon ami? lui demande la jeune fille.
— J'ai le paradis dans le cœur, répond l'ex-roi des étudiants de Heide'berg.
Maintenant, repassons le Rhin.
Traversons la plaine verte que domine la flèche de la vieille cathédra’c de Strasbourg. Laissons Oos, sur la droite; allons vers le nord; traversons Heidelberg, et, tout du long delasauvage vallée du Nekar, remontons jusqu’à Kurhsteinburg.
Septembre va venir, c’est l’heure bénie des vendanges.
Par les sentiers étroits qui ferpentent au flanc des colline*, les jeunes filles s’en vont un panier de raisin sur la tête.
U', tonneau de Heidelberg, ce tonneau grand cummo une église, regrette d’élre fêlé et de ne pouvoir plus contenir la vendange.
C'est un mauvais jour pour la bière; le vin a triomphé.
Et, là-haut, dominant un fouillis de vignes aux pampres jaume, le voyez-vous, arec sa ceinture de vieux arbres, le manoir chevaleresque?
Ses tourelles grimes montent dans le ciel bleu; tvs toits moussus attendent la cigogne voyageuse.
Les merles sifflent dans le parc, les ramiers roucoulent dans l'impénétrable feuillage des sapins.
Le soir vient; — à l’horizon, le soleil décline et s’enveloppe dans un splendide manteau de nuages pourpres.
Mais ce n’est point l’heure des fantôme*, eroyez-le.
Le parc de Kurbsteinburg a donné congé au nain 6’ inc • à tous les spectres qui, l’hiver, folâtrent au clair I* lune sous les arbres séculaires.
La vie réelle a remplacé la vie poétique légen lair*
On ne croit plus aux sorciers, maison fêle le» vendanges.
Il est monté sans frémir tout du long de ce sentier fréquenté jadis par les fantômes .'honnête paysan allemand d;* village qui s’étend là bas, au pied de la colline.
Elle riait, la jeune fille, en traversant le vieux parc, dans ses beaux habits du dimanche : spencer & paillette», peigne de cuivre et jupe rouge.
Ah! c’fct que Kurbsteinburg a ouvert ses portes à deux battants, el le soleil y pénètre par toutes les croisées.
Kurbsteinburg est on fêle et reçoit se* nouveaux mailres.
Samuel Khas, le fil» du bon monsieur Kloss, le grand comédien, revient à Kurbàtein.
Il vient, dit- m, pour s’y marier.
E», de fa:t, la veille, le village de Kurbstein commençait à dormir. Le vieux crienr de nuit avait fait sa ronde et annoncé que la dixième heure do relevée était sonnée.
On couvrait le* feux, on éteignait dans le» chaumières îe lumignon formé avec un cœur de sapin résineux.
Le bourgmestre avait soufflé sa lampe et le pasteur dit ses prières. Toula coup,dans la nuit eilencieuse,iU’ctait fait un bruit clair et Minore, un bruit de grelots, semblable au cri lointain des grenouilles aux bord» des étang», par ira chaude» nuit* de juin.
Puis, au bruit s’était joint la lueur rouge des lanterne» de deux chaises de poste , rapides comme le vent, bruyantes comme la joie.
La première contenait Fr .ntz, et Fritz, et Goliath, ci Samuel, el le docteur aux cheveux gri» et au rire méphistophélique. L s iroi* étudiants étaient revenu* de leurs erreurs de jeunesse.
Ils ne blasphémaient plus Dieu, croyaient à l'honneur des femme- et se méfiaient des trahisons du vin.
L? deuxième voiture était occupée par Héva, une dame Âgée, vraie tanie de France, dont le vieux Kloss parlait dans soD testament; et une religieuse couverte de la robe grise des sœurs de charité.
0 était une pauvre juive convertie à la religion chrétienne, une vierge folle qui avait expié ses égarements, une victime de l’amour humain, réfugiée dans l’amour de Dieu!
Mais quand les chaises de poste roulèrent, la veille au matin; sur le pavé pointu de Uni lelberg, un élud ant qui fumait sa pipe au seuil de Tliôte lei ie du Pr nce-K >rlf s’écria, en regardant la sœur grise :
— C'est étrange! on dirait Dêborah la juive, la maîtresse de notre ancien roi Samuel.
Donc , les deux berline» de vny igc étaient arrivées à Knrtatéinburg, et Samuel, le lendemain , *e promenait de long en large, en compagnie du docteur, dans la vaste salle qui, jadi», s’était appelée le salon des croisades.
Le docteur avait tait un bout de toilette. Son sourire était fleuri ; son habit, tout neuf, s’était orné d'une fleur à la boutonnière.
La fleur à la boutonnière est l'express» n, chez le» Ailemand-1, d'un bonheur couleur d'azur.
Samuel était en toilette de bal.
En France, où on ne respecte rien, on eût dit qu’il avait le costume de* condamnés.
3fi
L'HÉMTAGE D’ON COMÉDIEN.
En effet, Samuel allait sc marier.
Sans pâlir, et sans crier gare! Le cœur battant régulièrement et le visage calme, vêtu de noir, et cravaté do blanc comme un notaire, l’ancien roi des étudiants, lex-smaot de liachei de M..., la corniche au cœur de tigre, le viveur impie, Samuel l’athée allait s'embarquer dans celte aventure qu'on appelle le mariage.
Et le docteur sceptiqae lui disait» riant toujours :
— Ainsi, voua ne regretter rien T
— Rien, docteur.
— Ni Déborahî... ni Rachel?... ni Paris?...
— Rien! rien! rien!...
Et, parlant ainsi, Siinuel s-’émut tout à coup. Sa voix s'altéra, son front se plissa, son œil devint triatc.
— Qu’avez-vous donc? demanda le docteur.
— Je pense à mon père.
-Ah!
— Le pauvre homme ! dit Samuel, s'il vivait encore...
Le docteur s’essuya les yeux avec le revers de sa manche, et dit à mi-voix :
— Voici une jolie occasion de rompre les chiens, c’est-àdire de changer de conversai ion.
— Vous avez raison, docteur, dit Samuel. N’attristons po nt ce jour de bonheur.
— Amen!... ricana !e docteur grisonnant.
— Le contrat est-il prêt?
— Oui.
— Qui l’a rédige?
— Le tabellion de Kurbsleio. C’est un nouveau fonctionnaire que vous ne connaissez pas.
— A quelle heure devons-nous le signer?
— Mais... tout de suite...
Sir ces mots, le docteur s’improvisa régisseur de théâtre.
Il secoua le gland d’une sonnette et le décor changea à vue.
C'est-à-dire que les portes s’ouvrirent, et que deux valets apportèrent une table sur laquelle étaient deux flambeaux, auprès d’un portefeuille en maroquin noir.
Le portefeuille du notaire.
En même temps, les portes latérales s’ouvrirent, et Héva. entra d’un côte, donnant la main à sa tante.
De l'autre, apparurent Franlz, Fritz et Goliath; derrière euï, les yeux baissés, marchait humblement la sœur grise
Tout ce monde- là vint se ranger auprès de la table.
— Où doue est le notaire? demanda Samuel.
— Le voici, répondit le docteur.
Alors une troisième porte Couvrit; il y en avait cinq, du reste, dans le salon des croisades.
El, par celle troisième porte, un homme grave entra.
Cet homme au front chauve* à l’œil débonnaire, arracln un cri à Samuel, un cri, le dernier de celte histoire :
— Mon père!...
Et le vieux K!oss s'avança vers Simuel, lui prit la main et lui dit :
— Quand on a joué la comédie trente années, on peut bien la jouer une dernière fois, même après avoir pris sa retraite. C’est une manière d’avoir son bénéfice!
Samuel se mit à genoux, et le docteur pana de nouveau sur scs yeux la manche de son habit.