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L'héritage de Charlemagne

Vers la fin du siècle, racontent nos vieilles chroniques nationales, un roi maure, du nom d’Acquin, hasarda une tentative dhnvasion sur les côtes de la Grande-Bretagne; mais les Francs étant accourus, Acqiiin fut contraint à se rembarquer avec une telle précipitation, que tous ses bagages, y compris la tente royale, restèrent au pouvoir des vainqueurs. Dans cette tente on trouva un enfant, le propre fils du roi vaincu. Charlemagne le fit immédiatement baptiser, et voulut lui servir

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tic parrain. P’aprcs les mœurs d’alors, c’élait presque l’adopter pour son lils.

Kfllam, c’est ainsi qu’un avait nommé le jeune Sarrasin, Kmarn ne faillit imllemenl ce glorieux patronage, et mérita plu'î tard tjue les douze |)airs disent de lui :

f ('/est un digne tilleul île notre maître. »

(Annme récomjiense de ses hauts faits, il reçut en fiel le château de (ilay, situé non loin de la plage où il avait été recueilli, et dont le nom s’ajouta tout naturellement à celui qu’il tenait de son jiére. On ra])j)ela désormais le comte Elïlain de Glay- .\cquin,

iKirant toute la fin de la grande épopée carlovingienne, il continua de se montrer reconnaissant, fidèle et brave; c’était un de ceux que le vieil empereur tenait en |)lus haute estime, et sur lesquel> il comptait le plus pour l’avenir de son œuvre.

(Juelques jours avant de mourir, (Charlemagne le fit mander auprè> de lui avec une sorte de solennité mystérieuse. 11 y eut alor< entre eux un long entretien, dont nul autre ne sembla connaître le secret.

Ihii< vint le déplorable règne de Louis le Débonnaire, ou plutôt de Lodwig le Dieux. Lfllam continua au fils la vaillante

a>>i«itancc qu’il avait vouée au |)ère, et ce fut surtout à son habileté, à son courage, qu’on dut la répression et la mort du terrible révolté breton, l’héroïfjue Morvan.

Mais, a quelques dix années de là, dégoûté des intrigues de la nouvelle cour, et l’esprit tout attristé de sinistres pressentiments, il sollicita le commandement des marches de Bretagne et se retira dans son château de (*lay, avec la ferme intention de ne plus quitter désormais ce ])Oste de péril et d’honneur.

La, durant son absence, avait grandi une enfant dont l’histoire rappelait la sienne, à cela près (ju’au lieu d’y jouer le rôle de filleul, il avait à son tour rempli celui de parrain.

était au sein de la victoire remportée sur les Bretons. Dans la demeure écroulée du grand rebelle, sous un amas de décombics et de cadavres, on reti ouva vivante une pauvre petite fille é])erdue de terreur et de désesj^oir.

LES TREIZE ÉPÉES DU MOINE

(( C’est la fille du roi Morvan, assuraient quelques capitaines, qui déjà se disputaient cette riche proie.

— Estimez-la au prix que vous voudrez, intervint Efflam, je la veux dans ma part de butin. »

Puis se tournant vers l’un des évêques qui avaient suivi l’armée, il ajouta :

(( Ainsi l’empereur Karle a fait pour moi jadis, ainsi ferai-je aujourd’hui pour cette enfant ! »

Elle demeura subitement immobile.

Le baptême eut lieu dès le lendemain; l’orpheline, devenue chrétienne, s’appela Clothilde.

Le comte Efflam était reparti en ordonnant qu’on la traitât comme si elle eût été sa fille. Lorsqu’il revint au château de Glay-Acquin, Clothilde avait seize ans.

Elle avait été prévenue du retour de son parrain ; elle accourut, précédant les filles du domaine, et le giron tout plein de fraîches fleurs qu’elle comptait respectueusement effeuiller sur le chemin.

Mais, à l’aspect de ce fier et beau capitaine, dont elle se rap-

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h peine les li*»iils, elle deiiieiirîi siibilenieiitiiiiniobile . clic laissa lomber Ionie son oiïrantle printanière; elle oublia jusqu’au coinplimenl de l>on retour (pie le chapelain lui avait appris la veille au soir, et, dans son adiniraliou nanc, elle ne put que innriniirerà demi-voix, ainsi iprcn un rêve :

- Oli! mon parrain... mon j>arraiii... comme vous avez Pair

vaillant et lion !... >

Kfllain aussi paraissait IVappi* d’un encbaiilement soudain. Il a\ail abandonné les rênes de son cheval, et, joignant les mains comme à rasjiecl d’une sainte, ou jdutijt d une lée, qui lui serait apparue en travers de sa route :

f Clothilde, avait-il dit... ob ! Clothilde, que vous êtes belle!... >

Certes, ils avaient grandement raison tous les deux.

Avez-vous quebpiefois remanjué, dans de vieilles peintures sur bois, ces sveltes et douces vierges au visage plus blanc que le lis, au sourire extra-terrestre, aux grands yeux bleus illuminés de tendresse et de foi? La robe qui les habille, jusqu’à la naissance du cou, dessine, mais sans impudeur aucune, leurs Ibrines encore eidantines. Une auréole couronne les ondes dorées de leur abondante chevelure; elles semblent à peine tenir à la terre, et, dans la perspective ingénue des maîtres primitifs, elles se confondent avec les anges.

Telle était Clothilde.

Jamais rien d’aussi pur, rien d’aussi gracieux, d’aussi cliarmanl n’avait, par. une matinée d’avril, eflleuré la bruyère bretonne en allant à la rencontre d’un plus accom])li chevalier.

Krnarn de (ilay-Ac(juin avait trente-cinq ans à peine, mais il était loin de |)araître cet Age, grAce à la chaste et rude existence <pi il avait toujours menée. Ses yeux noirs brillaient de tout I éclat de la jeunesse, et les sourires du j)rintemps de la vie fleurissaient encore ses lèvres, ombragées par la longue moustache franke. I.a mate pAleur de son teint bronzé, sa chevelure cliatoN.inic comme 1 aile du corbeau, attestaient énergiquement son origine orientale. I)ans la coupe de son visage, il y avait ces

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lignes accentuées et puissantes qui font ressembler certains hommes d’élite aux animaux rois : Effïarn était évidemment de la famille des lions et des aigles. Terrible dans le combat ou dans la colère, sa physionomie offrait, au repos, cette haute tranquillité, cette douceur particulières à la force et qui la font aussitôt aimer comme une protection offerte à tous. En ce moment surtout, il était admirable à voir, fièrement campé sur son beau cheval de guerre et n’ayant pour tout vêlement qu’un fin tissu de mailles de fer, qui adhérait sans nul phases membres vigoureux,

Il se sentait heureux auprès de Clothilde.

à sa taille svelte, à ses larges épaules, et qui, remontant en forme de capuchon, coiffait avec une sorte de coquetterie héroïque sa belle tête, aussi noblement portée que celle d’un empereur.

Au bout de quelques instants de muette contemplation, il mit cependant pied à terre et vint offrir courtoisement le bras à Clothilde, qui rougit aussitôt et baissa ses longues paupières.

La foule tout entière les suivit avec des vivats et des hourras. On arriva bientôt aux portes du manoir.

1/11 KIUTAGC Dt CIIAHLI/MAGNE.

€ Clolhil(k\ (lit alors le comte, je croyais retrouver en vous une lille, mais je me sens trop jeune encore pour vous servir de l>ere... Kntrons chez nous, ma sœur! d

lUirant tout un mois, il y eut entre le parrain et la filleule une intimité charmante. Clothilde s’était promptement larniliarisée avec Klllam; il était si doux avec elle, si bon et si gai! Et vraiment il n’avail pas grand mérite a cela; il se sentait heureux aujués de Clothilde : elle lui avait rendu ses vingt ans.

Mais tout à coup et sans transition aucune, un brusque changement s’opéra en lui. Au lieu de passer tout son temps avec la jeune lille ainsi «pCil le Taisait depuis son retour, au lieu de rechercher sa jirésence ainsi qu'il l’avait fait la veille encore, il ré\ila, il sembla la fuir; il devint taciturne et sombre, il prit l’habitude de partir dès l’aube naissante, pour chasser dans les grands bois d’alentour, et de ne rentrer que fort avant dans la nuit. A peine Clothilde |>ouvait-elle maintenant échanger avec lui un regard, un mot, une triste allusion aux beaux jours qui semblaient s’étre envolés à jamais!

I dre ce qu’il veut de chagrin dans le cœur de la pauvre enfant, dire combien de larmes versèrent ses yeux, serait impossible.

.Mais comme Eftlam paraissait soulïrir plus encore qu’elleméme, elle pritenlin courage, et, le rencontrant un soir sur la grève, elle marcha droit à lui; elle s’appuya des deux mains à 'ion épaule. Il ne l’avait |)as vue venir, et lorsqu’il retourna vivement la tête, elle s’aperçut (pi’il jdeurait.

t Mon parrain, s’écria-t-elle aussitijt, quel malheur vous estil donc arrivé? Est-ce moi (jui cause votre souffrance? Parlez, mais parlez donc!... tju’avez-vous ?

— (dothilde, répondit-il avec l’élan d’une passion qu’il ne pouvait j)lus maîtriser; (dothilde, je t’aime !... »

Et il l’étreignait dans ses bras.

« Nous m’aimez! balbutia la jeune lille toute confuse; vous m aimez... oui, je le sais... comme un frère aime sa sœur...

Non, grâce a Pieu, car il t’est [)ermis de m’appeler d’un autre nom. Clotlnlde, il faut (jue je reparte dès demain ou (|ue lu consentes à devenir ma femme !...)>

LES TREIZE ÉPÉES Dü MOINE.

A ce mot, tout le sang de la jeune fille afflua délicieusement à son cœur; il lui sembla qu’elle allait mourir.

Mais elle se remit promptement, — quelque innocente qu’elle fût, elle était femme, — et les yeux baissés, les yeux couverts d’une délicieuse rougeur, elle répondit :

(( Ne partez pas, mon doux sire ! Je serai tout ce qu’il vous plaira que je sois... Ne suis-je pas votre servante? »

A cette époque les formalités du mariage n’étaient ni très

Elle s’appuya des deux mains à son épaule.

longues ni très compliquées : la simple bénédiction d’un homme de Dieu suffisait pour unir les âmes.

Effïam était orphelin, jamais aucun parent n’avait réclamé Clothilde : l’un et l’autre ils ne dépendaient que de leur propre cœur.

Dès le lendemain, ils furent unis.

C’est à dater de cette heure que commence notre récit.

Ds venaient de sortir de la chapelle du manoir; ils avaient échappé aux bruyantes félicitations de leurs amis et de leurs vassaux. Ds s’étaient réfugiés tous les deux à l’extrémité des jardins, et là, sous un frais berceau de chèvrefeuille et de folles-

L* 1 1 i: lU T A Cl 1-: I) C 1 1 A R L K M A G N C. robCs, les mains dans les mains, les yeux dans les jeux, ils se rej:ardaienl avec ivresse.

Kniiim, enfin, se laissa lonilior sur le Itanc d’Iierbc, et voulut faire asseoir (’lulliilde à ses cotés.

Mais, nlissanl entre ses bras, elle mit un genou en terre, et, s'accoudant sur l’autre, elle dit ;

« Mon doux sire, permis ne m’a pas été de vous exprimer hier tonte ma reconnaissance et tout mon bonheur. Je le puis maintenant, j’en ai le droit. Sachez donc que tout ce que vous éprouviez, moi aussi je l’avais dans l’ame... que tout ce qui se réalise aujoui'd’hui pour vous, moi aussi je 1 avais rêve!... Oui, Elflani, oui, je vous aimais!... Je vous aime... au point que si vous étiez parti, je serais morte!...

— Clothilde!...

— Oh ! mais vousresterezmaintenant... Jesuisvotrefenime!... Vous ne me (piitterez jamais... je vous en prie... n’est-ce pas, jamais? Faites-m’en le serment!...

— Le serment?... »

A ce mol, un nuage soudain passa sur le front radieux du comte.

I/i jeune femme s’aperçut de ce changement; elle pressentit un secret; elle supplia son mari de lui parler en toute contiance.

« Dieu m’est témoin, répondit-il, (jue mon vœu le plus cher, (|uc ma volonté sont de demeurer à (ilay, où tout un avenir de félicité m’est certain, et de borner désormais toute mon ambition, toute ma gloire, à la garde fidèle des marches bretonnes. Ainsi faisant, je payerai largement ma dette à l’empire et à l’empereur, car rude est la têclie. Mais ne me demande pas de serment, Clothilde... Tu viens de me rappeler que j’en ai fait un... un .serment sacré, inviolable, et qui lient engagée toute ma \ie j)eut-étre !...

— Fl’llam, je t’en supplie... explique-toi davantage!

— Je ne le |)uis... Ah! lu l’as deviné tout à l’heure, et tu le comjjrends maintenant, je le lis dans les yeux... Il y a dans ma vie. un mystère...

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— Un mystère?

— Tout ce que je puis t’en apprendre, c’est que si jamais un homme se présente devant moi, porteur d’une épée sur la lame de laquelle sont gravés deux mots dont je suis l’esclave, en quelque lieu que cet homme me dise d’aller, lïït-ce au bout du monde, fût-ce pour des années, à Tinstant meme, sans hésiter, sans regarder en arrière, Clothilde, je dois partir !...

— Efftam... cher Effiam !... »

Et la jeune femme, toute palpitante, cacha sa blonde tète dans le sein de son mari, qui venait de se relever et qui, les yeux vers le ciel, semblait le supplier d’écarter à tout jamais de son bom heur la douloureuse éventualité dont il venait de révéler le secret...

Une jeune esclave qui, depuis quelques minutes déjà, s’aventurait avec timidité dans les jardins, parut soudainement à l’entrée du berceau.

C’était la suivante favorite de Clothilde.

(( Que me veux-tu, Janika ?lui demanda-t-elle affectueusement.

— Pardon, maîtresse, répliqua la jeune esclave, — et rien qu’à la façon dont elle accentuait ce mot, rien qu’à l’expression caressante de ses grands yeux de gazelle, on devinait une de ces amitiés, un de ces dévouements qui ne sont plus, hélas! de notre âge, — pardon, maîtresse... les autres n’osaient pas venir... il y a là un moine...

— Un moine?

— Personne ici ne le connaît, et sans doute il arrive de loin, car sa robe est poudreuse.

— Que demande-t-il?

— Il dit vouloir parler à notre sire à l’instant, à l’instant.

— Fais-le venir ici ! » dit Effiam.

Les deux nouveaux époux s’entre-regardèrent, émus par une instinctive appréhension.

«Je ne sais, dit Clothilde, mais j’ai peur !

— Enfant! » fit Effiam.

Et l’enveloppant dans ses bras, il la baisa au front.

Le moine parut bientôt à l’entrée des jardins.

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r/riait im homme de liante taille, à la démarcdie imposante, à rodl éliip*elaiit, à la longue harhe grise. (Jnaiit aux traits de son \i>age, ils re>taient eaeliés dans la jiénoml»i*e an>tère d’mi anijde eapnelion.

Moine, lit Kftlam, (jn’as-tn à me dire?

— Filleul de (diailemagne, répondit h* moine, je viens t’as>igner rendez-vons d’iei en nn mois, joni’ jionr jour, heure pcmi’hemv, sur la rive di'inte dn Uhin, en l’aee de File de .\onnenvverth, qui ^e trunu* à mi-llenve entre Cologne et Cohlentz. FlUani de Clay-Ac(jiiin , t’y tronvt‘ras-tn ?

— (Jnel est ton droit pour m’adresser eette ijne>lioii? »> lit le comte.

Il en présenta la lame au regard d’Efflani.

LES TREIZE EPEES DU MOINE

Pour toute réponse, le moine rejeta en arrière l’ample manteau de voyage qu’il portait par-dessus sa robe brune, et dans sa main parurent tout à coup deux grandes épées. Il appuya l’une contre le tronc d’un arbre voisin; et, tirant l’autre hors du fourreau, il en présenta la lame au regard d’Efflam.

Sur cette lame deux mots étaient gravés :

(( France et Karle, lut le moine en épelant du doigt cette devise.

— France et Karle! » répéta le comte avec accablement.

Puis il regarda Clothilde.

Mais, redressant aussitôt la tête, et avec une male résolution :

(( J’ai fait serment d’obéir, dit-il, je serai fidèleàmon serment.

— Je n’attendais pas moins de toi )), conclut le moine.

Puis, après avoir remis l’épée au fourreau, il la tendit au liK leul de Charlemagne, qui l’accepta en disant :

(( Sous huit jours je partirai !

— Ce serait trop tard, reprit l’inllexible messager; car, avant de prendre la droite ligne vers le Rhin, il te faudra remonter jusqu’à l’embouchure de la Seine.

— Pourquoi ?...

— Pour accomplir vis-à-vis d’un autre la mission que je viens de remplir auprès de toi ; pour aller remettre au comte Bayard, qui commande sur la côte de Neustrie, cette seconde épée.

— Ne pourrais-tu toi-même...

— Il en est d’autres encore, et le temps me reste à peine de les porter à ceux auxquels elles sont destinées. Voici trois mois déjà qu’à cette fin je suis sorti de mon monastère, et je me remets en route à l’instant. Si tu veuxque nous nous retrouvions exactement au rendez-vous de Nonnenwerth, il te faut partir dès demain. »

Efflam ne put contenir un élan de désespoir, et, montrant sa jeune femme, qui des mains se suspendait presque évanouie à son cou :

c( Moine, s’écria-t-il, mais tu ne comprends donc pas qu’à l’instant même nous venons d’être unis! »

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