L-IIKIUT DI-: CIIAnLEMAGiNE
— l/amour, fit sévèreineiiL le moine, aurait-il à ce point changé le cœur du comte El'llam qu’il faillirait à sa parole de cheNalier? «
Ce ne fut pas le comte qui répondit, ce fut la comtesse.
Elle venait de comprendre tous les devoirs (jue lui imposait ce titre, et simple toujours, mais avec une dignité vraiment rovale :
€ Mon père, dit-elle en s’avançant vers le moine, gardez-vous de douter de riionneur du comte Efllam ; il partira demain! y>
Le lendemain, dès l’aurore, une troupe de cavaliers cheminait lentement, se dirigeant vers le Nord. Le comte et la comtesse marchaient en avant. Celle-ci accompagnait son mari jusqu’à la chapelle du mont Faoueck; on l’atteignit au moment où le soleil se levait radieusement à l’horizon.
Les deux époux entrèrent dans la chapelle afin de prier une dernière fois ensemble, elle pour lui, lui pour elle. Ils en ressortirent quelques minutes après, et il y eut sur le seuil un long et suprême baiser. Efllarn s’arracha enfin des bras de la comtesse, et, s’élançant sur son cheval, il le mit au galop.
Son plus fidèle écuyer, Landrik, et deux varlets, Kob et Puk, le suivirent. Il laissait au château tous ses autres serviteurs commandés par Romarik, le cousin de Landrik, sur lequel il savait pouvoir compter, et auquel il avait donné durant plus de deux heures toutes ses instructions au cas de troubles probables dans ces temps tourmentés.
Clothilde de son côté reprit en pleurant le chemin du manoir.
|,i l/III-:mTA(’. K DK CIIARLKM AC.N K.
^uir, le coiiile (.‘licviUicliii sîuis ft\oir dit un seul mol. Alors seulement Landrik se rai)i)rocha de lui et lui lit remaniner (jne les chevaux étaient hors ddialeine, que le soleil descendait à riiorizon, et qu’il serait temps de penser à la halte de la nuit. lUi doi^^t il montrait en meme temps dans le lointain un hameau on il était certain de trouver hou gîte et bon visage.
Mais, chose étrange, aiicun mouvement ne se remarquait aux alentours; aucune lïimée ne s’échappait des toits; aucun de ces bruits (pii s’élèvent le soir aux environs des villages ne se Taisait entendre.
()n atteignit les premières masures; personne, au bruit des chevaux, n’accourut sur le seuil. On appela, on Trappa : nul ne répondit. Les maisons étaient désertes.
« Voilà qui est jiarticulier ! fit Landrik. Les ib'etons n’ont ('outnme (rabandonner ainsi leurs demeures qu’au moment de (piehpie grande révolte. »
Le comte tressaillit et ses regards se portèrent instinctivement dans la direction du château de Tday.
Tant bien que mal, on s’intalla, on soupa dans une cabane dont on réussit à ouvrir la porte. Le comte s’étendit ensuite pour (piehpies heures sur une couche préparée par ses serviteurs et dormit jusipi’au jour, veillé par l.andrik, Kob et Puk.
Lès les premiers }>as, le lendemain, nos compagnons eurent lieu d’ètre impiiets. Ce Tut d’abord un second hameau déserté comme l’autre, puis diverses bandes de Hretons qu’on rencontra ou plut(‘)t (pi’on aperçut de loin, car, à l’approche des cavaliers, ils disj)arai>saient aussiti^M. Vainement Landrik voulut se mettre à leur poursuite; il ne j)ut retrouver leurs traces, au milieu des inextricables lialliers ipii hérissaient, à celte époipie, la sauvage .Vi iiioriipie.
La seule remanpie qu’il put Taire, d'après l’empreinte des pas, c’est (pie toutes ces bandes semblaient suivre exaclemeut le chemin (pie suivait son maître.
tjuels pouvaient être ces hommes? Où donc allaient-ils ainsi?
Ners le déclin du jour, la petite cavalcade déboucha dans la
LES TREIZE ÉPÉES DU MOINE
vaste plaine qui s’étend au bord de la baie Saint-Michel, et vers le milieu de laquelle s’élève isolément le mont Dol.
Une épaisse foret remplissait alors cet immense espace et semblait un second océan qui, comme l’autre, avait ses grandes ondulations et ses mystérieuses voix. De même que le mont Saint-Michel surgissait au milieu des flots, de même au milieu des masses de verdure apparaissait le mont Dol, alors surmonté par deux gigantesques menhirs, ’qui, ce jour-là, se dessinaient
Les maisons étaient désertes.
étrangement en noir sur un ciel enflammé de toutes les ardeurs du couchant.
(( Regardez, maître ! cria tout à coup l’écuyer en étendant le bras vers les pierres druidiques, regardez !... Il y a là-bas tout un peuple assemblé... Je comprends maintenant, je comprends pourquoi ces hameaux déserts et ces hordes rencontrées en chemin; il y a ce soir, sur le mont Dol, une grande cérémonie en riionneur des anciens dieux gaulois. Voyez-vous les païens? les voyez-vous là-bas grouiller et s’agiter aux derniers rayons du soleil? »
' A celte époque, effectivement, il s’en fallait de beaucoup que
L’HÉRIT.VGE de CHARLEMAGNE. 3
L’iii- IUTAGI-: DI-: cil ahlemagm:.
la vieille Armorique tïit chrétienne. Les efTorls des premiers apùlres convertisseurs, les nombreuses victoires remportées depuis Chlodowijr n’avaient eu qu’une apparente influence sur les antiques croyances gauloises.
Les monastères et des églises s’étaient élevés, mais les populations n’en avaient pas encore appris le cliemin. Teutatès et Koridwen semblaient aussi profondément implantés dans le sol que ces mvtérieuses pierres qui leur servaient d’autels. La Bretagne, d’ailleurs, n’est-elle pas le pays du passé ? Avec la même fidélité, avec le même héroïsme qu’elle devait déjiloyer plus tard pour la foi catboliipie, elle résistait, elle combattait, elle mourait alors |)our ses premiers dieux. Charlemagne l’avait soumise, mais non pas convaincue; et maintenant que les Bretons ne sentaient jilus jieser sur eux la main de fer du grand empereur, ils commençaient à retourner la tête vers leurs chères superstitions d’autrefois, à se réunir dans les grands bois, sur les cimes solitaires, au bord des criijues désertes, afin de prêter une oreille fanali(jue aux farouches divinités qui parlent par la voix des chênes, et (jui, la veille de chaque soulèvement général, leur <lisaient : « Belevez-voiis, Bretons, et soyez libres! »
a. Maître, dit Landrik au comte, lorsque ces démons à face liumaine célèbrent ainsi leur sabbat, je me suis laissé dire qu’ils ne se font aucun scrupule d’immoler des chrétiens; évitons, 4’royez-moi, de passer au pied du mont Dol.
— \ois s’il n’existe pas un autre chemin pour traverser la forêt )*, commanda le filleul de Charlemagne, dont cet excès de ju'udence avait paru tout d’abord révolter la grande ame.
landis que l’écuyer et les deux varlets descendaient la colline dans des directions diverses, Lfilain demeura sur le sommet, et du haut de son cheval continua à regarder à l’horizon.
Le soleil, qui s’abîmait avec lenteur dans l’Océan, semblait entourer le mont Dol d’une auréole de feu, et permettait de distinguer, même à une aussi grande distance, les moindres accidents du jilateau, les moindres mouvements de la foule.
(iC lurent (1 abord des bras, des armes et des branchages con- Milsivemcnt agités; puis tout à coup la ligne formée par les
LES TREIZE ÉPÉES DU MOINE
milliers de têtes s’abaissa, comme si la multitude tout entière se fût mise à genoux. Une légère flamme, enfin, monta dans le ciel, et l’écho d’une immense acclamation parvint jusqu’aux oreilles du comte.
Kob et Puk reparurent en ce moment, et furent bientôt rejoints par Landrik.
Une seule route allant vers le Nord traversait la foret ; c’était celle qui passait au pied du mont Dol.
c( Le Ciel en soit loué! dit Efflam ; ils ne se vanteront pas d’avoir fait dévier de son chemin le représentant de l’empereur. »
Et il repartit au galop.
Landrik était un de ces hommes élevés à la rude école de l’obéissance passive, et qui ne songent plus à raisonner lorsque le moment d’agir est venu.
Il recommanda aux deux varlets de se tenir sur leurs gardes, et lui-même il s’élança sur les pas du comte, afin de se trouver là pour lui servir au besoin de bouclier.
L’épaisseur de la forêt, dans laquelle la route était comme perdue, ne permettait plus de voir ce qui se passait au pied des menhirs ; mais, à mesure que la petite cavalcade s’en approchai^ le bruit des clameurs augmentait formidablement.
La nuit venait.
A un dernier détour du chemin, on se trouva subitement dans un espace découvert, à la base de la montagne.
Soit que les Bretons eussent été avertis de l’approche des cavaliers, soit qu’ils les aperçussent tout à coup, un cri général s’éleva à leur vue ; chaque main brandit une arme, et la foule tout entière fit un pas en avant comme pour s’élancer sur sa proie.
Efflam avait déjà tiré hors du fourreau l’épée qui lui venait du moine ; déjà Landrik et les deux varlets tenaient en arrêt leurs épieux.
(( Arrière ! cria soudainement une voix tellement puissante que toutes les autres voix se turent aussitôt autour d’elle ; arrière, enfants du chêne ! Les dieux, qui parlent par ma voix, vous ont dit d’attendre encore ! »
•JO L’il liim TAGI-: DE CH AIÎLEM AC.N E.
La inulliliule, s’écarlani avec un saint respect, permit bientôt de voir une femme qui, debonl, échevelée, la serpe d’or encore à la main, surgissait sur la pierre plate d’iin dolmen ensanglanté, aux «pialre coins diKjuel achevaient de s’éteindre des brasiers fumants.
La druidesse était jeune encore, et conservait sur son pâle visage les traces d’une grande beauté, mais aussi d’une grande douleur. Sa haute taille et ses allures étranges, sa longue chevelure (jni flottait au vent, l’éclat surhumain de ses grands yeux noirs, lui donnaient un as])ect vraiment prophétique, et quicompie eut pu la voir ainsi, se détachant dans sa blanche robe au milieu du crépuscule et dominant tonte cette multitude bizarrement grou|)ée autour d’elle... oh! celui-là eût été profondément ému.
Après qu'elle eut parlé, il se fit sur la montagne un grand silence; on n’entendit pins que le bruit du vent dans la forêt, que le bruit de l’Océan sur la grève. La lune se leva tout à coup, le tableau devint sublime.
La druidesse reprit :
" Lfllam de (day-Ac(piin, tu peux continuer ta route; mes dieux ne veulent pas (pie tu meures.’ Ils m’ont parlé pendant que tu venais; ils me |>arlent encore. Ils me disent qu’un jour peutêtre, tu seras rinstrument de notre délivrance à tous, et (jue, pour (jne nous soyons libres, il faut que tu vives ! Pars donc sans crainte, et reviens-nous i)romptement. Mais, sache-le d’avance, les chênes de la llretagne frémiront de joie (jiiand tu repasseras sons leurs ramures, et, si tu le veux, leur saint feuillage te couronnera roi. Va î
— l emnie, (jiiestionna le comte, pour me parler ainsi, qui donces-tn? Il me semble que je t’ai vue jadis, mais je ne te reconnais pas.
Llllam, repondit la druidesse, — et dans sa voix, il y avait tout à la fois de la tendresse et de la colère, — Lfflain, ne cherche jias à lire sur mon visage; ne me demande pas mon nom; je suis celle qui a soufTert et (pii se souvient î .le suis l’incarnation de nos croyances et de nos don-
La druidesse était jeune encore.
LEST R EIZEÉPÉESDU MOINE. 23
leurs! Je m’appelle la Liberté... Je m’appelle la Vengeance!...
— Maître, fit Landrik, à quelques milles du mont Dol, — car, sous l’impression de l’étrange scène qui venait de s’y passer, on avait chevauché en silence durant plus d’une heure, — maître, au lieu d’interroger vos souvenirs, qui ne vous répondent rien, pourquoi ne pas me demander plutôt des renseignements sur cette femme !
— La connaîtrais-tu? s’écria vivement Efflam.
— Si je la connais !... C’est Morgane !
— - Morgane... c’est le nom d’une fée...
— Trouvez-vous qu’il lui convienne mal à cette damnée sorcière? C’est elle-même, du reste, qui l’a choisi, en quittant le sien, dont les Bretons font un secret.
— Un secret?...
— Moi qui suis curieux de ma nature, j’ai vainement cherché à le découvrir. Tout ce que j’ai pu deviner, c’est que cette femme était la parente ou la favorite du feu roi Morvan. La seule chose bien certaine, c’est qu’elle s’est instituée la vengeresse de sa mort. Voici dix années qu’elle y travaille dans l’ombre. Par je ne sais quels maléfices elle a su acquérir la plus grande inüuence sur ses sauvages compatriotes, qui la considèrent comme une espèce de divinité. Chaque fois qu’une révolte s’élève dans le pays, c’est elle qui en a soulevé la flamme ; chaque fois qu’un chef frank tombe dans quelque embûche, c’est par ses ordres que le piège a été préparé. »
Lecomte demeura pensif en entendant ces paroles ; il songeait à celle qu’il abandonnait.
(( En somme, conclut à part lui Landrik, tout me semble tourner à mal en Bretagne, et pour l’empereur et pour nous, Tôte-Dieu! je ne sais pas ce que je donnerais pour être en Neustrie ! »
Le lendemain matin, le vœu du digne écuyer se trouvait accompli.
La Neustrie n’était alors habitée que par des populations
2', L-|li:iMTA(. K DK C 1 1 A lî L K M A G N K.
<;allo-roinaines et IVaiKjiies; ceux <jui devaient plus lard lui donner le iioiu de iXorinaudie coinniençaient seulement à paraître sur les eûtes, non point encore en conquérants, mais en aventui'iers dévastateurs et pillards.
iKirant la première journée ce|)endant, aucune trace de ce terrible lléau n’apj)arut sur le passai^e de nos voyageurs. Bien loin de là, ce lut avec une sorte de béatitude ({u’au sortir de la rude et sombre Bretagne leurs regards se reposèrent sur ces riches et vertes vallées, sur ces gi’acieuses collines toutes couvertes d'arbres vigoureux et de gracieuses métairies.
Mais le lendemain, en arrivant à lacime d’un coteau plus élevé que les précédents, on découvrit aureversun tout autre tableau.
(l’était d'abord un village incendié, dont les ruines noircies fumaient encore. A l’entour, tes cultures avaient été alîreusemenl l’avagées. Plus loin, le sol était couvert de dél)ris de toutes sortes, de cadavres d’bummes et d’animaux. Plus loin encore, au revei’s du vallon, tout semblait en leu ; tout projetait vers le ciel d'immenses tourbillons de llamme et de fumée.
On eut dit que la colère du ciel avait passé sur ce malheureux pays, n’y laissant pas une créature vivante.
Impatient de connaître la cause de cet immense désastre, le comte Kfllarn précipita sa marche vers l’antique cité de Bayeux, dont les remparts se dessinaient à l’horizon.
-Vu delà, dans le lointain, une grande foule paraissait également se dirigei* vers la ville.
Vue de plus près, cette foule prit un asj)ect singulier. Elle se composait non seulement de guerriers, mais aussi de bourgeois, <I agriculteurs et de serls, (jui tous étaient armés, qui tous ])ortaient (juelque |)roie, qui tous poussaient vers le ciel de grandes acclamations de colère et de victoire.
Alin d’obtenir plus vite encore le mot de ce mystère, le comte Efllam prit à travers cbamj)s, et laissant de côté la ville, dont on ne lui eut peut-être j)oint ouvert les portes, il courut droit à la loule ainsi (pie la llècbe au but.
Eu tète marchait le baron qui commandait dans Bayeux, au nom de l’empereur Lodewig.
LES TREIZE ÉPÉES DU MOINE. 2r>
Le comte Efflam trouva en lui fort heureusement un de ses anciens compagnons d’armes ; il s’en fit aussitôt reconnaître, il en reçut l’explication si ardemment désirée.
Elle se résumait, d’ailleurs, en peu de mots.
Une nouvelle bande normande s’était abattue sur la côte neustrienne, et, remontant la Seine jusqu’à Rouen, elle avait pris d’assaut cette grande ville et l’avait pillée de fond en comble.
De là, le ravage s’était étendu jusqu’au pays où le comte Efflam avait, la veille au soir, rencontré ses dernières traces, et que venaient à peine de quitter les Normands, pliant sous le
Il courut droit à la foule ainsi que la flèclie au but.
poids de leurs rapines, afin de regagner leurs vaisseaux restés sous bonne garde à l’embouchure de la Seine.
Mais, durant toutes ces courses dévastatrices, le commandant des côtes neustriennes avait aori.
Réunissant à la hâte le peu de troupes dont il pouvait disposer, il avait suivi la piste des envahisseurs, et, partout derrière eux, il s’était adjoint les populations réfugiées dans les cités ou dans les bois.
Tant bien que mal, il en avait fait des soldats ; il les avait armés, ceux-ci avec des fourches et des faux, ceux-là avec des haches ou des barres de fer, quelques-uns tout simplement avec
y, L’iii:niTA('.i-: dk ciiahli- magne.
lie lourds bâtons, qui dans ces mains vengeresses, allaient se transformer en terribles massues.
Kufm, lorsque cette armée improvisée lui avait paru sulfisamment grossie, il avait écarté la main qui seule la retenait encore, et s était élancé le premier vers l’ennemi.
Les Normands ne se doutaient de rien ; ils venaient d’atteindre la grève, iis s’a|)prélaienl à rembarquer leur proie.
Tout à coup ravalanclie neustrienne fondit sur eux, et, après une courte lutte, elle les écrasa.
Ouel(jues-uns à ])eine purent regagner les vaisseaux, et s’enfuir à toutes voiles vers le Nord.
Ouant aux vainqueurs, ils avaient repris chacun leur bien, et, par grandes bandes, ils s’eu étaient retournés chacun chez eux.
C’était rime de ces hordes triomphantes que venait de rencontrer Lfllam.
Après lui avoir donné tous ces détails, le baron de Bayeux conclut ainsi :
« I*our cette Ibis du moins, la Neustrie est sauvée des Normands!... Honneur au comte Bayard ; c’est à lui qu’en revient la gloire !
— Le comte Bayard! se récria Glay-Acquin, c’est lui précisémentque je cherche... Où le retrouver maintenant?
— .Non loin de l’endroit où nous avons combattu... Hélas ! il est blessé.
— Hangereusemenl ?
— .le le crains ; mais vous ne pourrez en avoir l’assurance qu’au château d’IIonnelleu. C’est là, qu’après la bataille, on a dù porter le vaimjueur des Normands. »
llonnelleu, alors simple castel, devait être un jour la ville d’IIontleur.
Ite Bayeux jusque-là, ou compte près de vingt lieues.
Le comte Llllam s’arièta une heure à peine chez le baron, et^ repartit en toute vitesse pour aller trouver le comte Bayard.
.\u moment môme où la petite caravane atteignit les hauts sommets au bas desquels s’arrondit gracieusement la baie d Iloulleur, le soleil couchant disparaissait dans la mer.
LES TREIZE EPEES DU MOINE
Jamais encore nos voyageurs n’avaient vu plus verdoyante vallée, plus splendide horizon, plus ravissant spectacle.
Mais ce qui tout aussitôt concentra leurs regards, ce fut la tour du castel. Sur cette tour flottait un drapeau noir.
De vigilantes sentinelles gardaient tous les passages fortifiés qui défendaient le château. Mais l’arrivant n’eut qu’à dire son nom ; après quelques minutes d’attente, il entra.
Debout sur l’un des côtés de l’estrade, un moine tenait en main le saint ciboire.
L’archer qui lui servait de guide lui fit traverser plusieurs remparts, et l’introduisit dans une grande salle située au rez-dechaussée du manoir, de plain-pied avec la cour centrale.
L’intérieur de cette salle offrait un spectacle vraiment grandiose.
Tout au fond, sur une large couche exhaussée de quelques marches, et dont les draperies retombantes montraient çà et là des taches de sang, le comte Bayard était étendu, ou plutôt assis, car de nombreux coussins maintenaient presque droit le haut de
l/Il l’CIUTAC. lü DF CHARLEMAGNE.
son corps, et permettaient d’aj)ercevoir dès l’entrée son noble Nisa^e, déjà pâli par les approches de la mort.
Debout sur l’im des côtés de l’estrade, un moine tenait en main lesaint ciboire, etprésentaitriiostieauxlèvres entrouvertes de l agonisant, (|ui, les mains jointes et le regard élevé vers la voûte, semblait avoir déjà la pieuse immobilité des statues de pierre coucliées sur les vieux sépulcres des cathédrales gothifjues.
Du côté opposé au moine, la femme et les enfants du moribond formaient un groupe saisissant, d’où, par intervalles, s’élevaient des lamentations et des sanglots étouffes.
Kn arrière de l’estrade, on apercevait le cheval de guerre du comte Dayard; d’après la coutume d’alors, le mourant avait voulu revoir et caresser une dernière fois son fidèle compagnon de gloire.
Knfm, an pied de l’estrade il y avait trois grands lévriers danois, dont le plus familier, le plus vieux, hasardait ses deux pattes de devant sur le bord de la couche mortuaire et regardait aussi de son côté, comme du sien le cheval. Les deux autres chiens restaient couchés en rond, mais ils ne songeaient pas à dormir, car de temps en temps ils relevaient leur museau attristé et laissaient échapper à leur tour un hurlement plaintif.
Cette admission des animaux intimes à une scène aussi grave ne semblait nullement extraordinaire au ix® siècle. Le temps n’était pas éloigné où l’on enterrait encore avec le guerrier son cheval de guerre. Le temps allait bientôt venir où sur les tombeaux, au pied des chevaliers endormis dans leurs armures, fart naïf aimerait à sculpter le chien favori du maître.
L’extrème-onction cependant venait d’ètre donnée par le moine qui s’agenouilla à son tour et pria en silence.
Le comte Dayard releva ses paupières, et du regard, cherchant dans la grand’salle, il dit :
« On m’avait annoncé le comte Eftlam? y>
Alors seulement le lilleul de Charlemagne s’avança.
Le mourant aussitôt l’ajærçut.
LES'TREIZE ÉPÉES DU MOINE
(( Ah! te voilà ! dit-il en s’efforçant de lui tendre la main, avec un joyeux épanouissement sur le visage. Te voilà, mon brave Armoricain; je suis content de pouvoir te dire adieu... A ma dernière heure, ta vue me rappelle toutes mes heures glorieuses. Mais si tu as quelque chose à me dire, hàte-toi... Il me reste à peine le temps de te répondre. »
Efflam était trop douloureusement ému pour expliquer sa mission ; mais il avait en main la seconde des épées qui lui avaient été remises à Glay, et cette épée disait tout.
Il la sortit donc hors du fourreau, il la lit redescendre au-dessus du comte Bayard, et, d’une voix pleine de regrets, il répéta les deux mots sacramentels qui lui avaient été dits à luimême :
(( France et Karle ! »
A cet appel, à cette vue, le moribond tressaillit. Son œil se ranima, ses lèvres s’agitèrent; tout son corps parut comme galvanisé par cette arme mystérieuse qui lui apparaissait soudainement au milieu de son agonie, et qui flamboyait, frappée par un rayon de soleil tombant de la haute fenêtre.
Il sembla lire les deux grands noms incrustés dans la lame ; il sembla reconnaître la sainte épée ;puis, comme attiré par elle, il se redressa lentement, il parvint à toucher le fer, il eut un cri... un cri héroïque !
Tout à coup, au milieu du profond silence que gardaient tous les assistants, le cheval de guerre se prit à hennir.
Mais déjà le maître retombait, impuissant et désespéré.
De tous les points de la vaste salle, un long sanglot s’éleva.
La comtesse Bayard étendit les deux bras autour de ses enfants, et, dans un même embrassement, elle parut vouloir les réunir tous.
Ils étaient sept... sept fils, la plupart enfants, encore !
Durant quelques secondes, on eût dit que l’assistance tout entière était pétrifiée, sauf, le dernier venu, qui, déposant l’épée auprès de son ancien frère d’armes, se penchait anxieusement au-dessus de lui.
Le vainqueur des Normands demeurait toujours immobile.
30 L’IIKRITAGI*: i)i: ClIAlxLRM AGM*:.
mais dans ses yeux ^n ands ouverts respirait encore toute 1 énci- ^ie de sa vaillante Aine.
« Kftlam, dit- il enlin, tu es arrivé trop tard! Mais celui qui fenvoie ne se plaindra pas que je manque a mon seiment... cai même avant qu'on ne me le rappelai, j avais déjà commencé a m’en souvenir... Après ma mort, lorsqu au rendez-^ous on apjiellera mon nom, il y aura... Dieu merci! deux voix au lieu d’une (pli répondront. »
Duis, se retournant à demi :
<c Ainaurv! tit-il, Amaury et Bérenger, levez-vous ! »
Deux Mondes et cliarmantes têtes surgirent aussitôt du groupe
éploré que formaient les enfants autour de leur mère, et les deux aînés parurent debout.
Un même jour les avait vus naître, il n’y avait pas encore de cela tout à fait vingt ans.
(( Mes lils, dit le comte, })renez cette épée... prenez-la tous les deux... tous les deux vous remplacerez votre père. »
Déjà les jumeaux avaient mis chacun la main droite sur la garde de Tépée ; ils la relevèrent ainsi, ils la placèrent entre eux deux, la jiointe dirigée vers la voûte, et d’une même voix ils répondirent :
« Nous voici prêts... One faut-il faire?
— Le comte Lfllam vous le dira; demain vous partez avec lui. j>
A ces mots la jiauvre mère jeta un cri d’elfroi.
Courage! lit le mourant. Le devoir ainsi le veut, etles enfants eux-mêmes lont déjà compris... N’est-il [kis vrai, mes (ils?))
I.es deux jumeaux redressèrent lièrement la tête, et dans leur énergique et franc regard, le père put entrevoir tout un avenir (le vaillance et d’honneur.
l'ii meme jour les avait vus naître.
\AiS TREIZE ÉPÉES DU MOINE.
(( Bien ! bien ! mes lionceaux ! reprit-il avec un souriant orgueil. Mais écoutez jusqu’au bout. Amaury, tu es venu au monde le premier, le premier tu suspendras cette épée à ta ceinture, et cela tout un jour durant. Le lendemain, tu la remettras à Bérenger, ton frère, et ainsi de suite, chacun son tour. Dans une bataille, si celui qui la tient tombe, l’autre aussitôt s’en ressaisira. Si cet autre est frappé, vous aurez avisé d’avance à ce que cette arme sacrée retourne dans notre vieux manoir, où la comtesse Bayard élèvera mes cinq enfants de telle façon qu’ils soient dignes d’en hériter à leur tour, et que l’empereur régnant puisse toujours se dire : «Le comte Bayard n’est pas mort, car il revit dans ses fils ! » Sur ce, mes deux ainés, je vous embrasse et je vous bénis ! »
Les deux jumeaux se penchèrent tour à tour afin de recevoir le dernier baiser de leur père ; puis, sous la bénédiction donnée par ses tremblantes mains, ils s’agenouillèrent en même temps.
Ap rès quelques instants de silence, le comte Bayard se retourna péniblement vers le comte Efflam, et lui donna à voix basse quelques secrètes instructions relativement aux deux jeunes compagnons qu’il venait d’associer à son lointain voyage.
« Que mes fils soient maintenant les tiens, termina-t-il en élevant la voix. Amaury, Bérenger... vous entendez, n’est-ce pas?... le comte Efflam doit être pour vous un autre moi-même. » Au-dessus de la couche d’agonie, les mains des deux jumeaux et celles de leur jeune tuteur se rencontrèrent dans une solennelle étreinte.
Le visage du comte Bayard rayonnait ; mais, depuis quelques instants déjà, ses forces commençaient à décliner visiblement.
«Merci, dit-il encore au comte Efflam. Tu leur diras là-bas que le danger est surtout ici. Les Normands !... les Normands!... Une dernière fois, merci... et adieu !... l\ ne me reste plus, je le sens, que quelques minutes... Je les dois à celle qui m’a rendu sept fois père, et que j’ai tant aimée ! »
Par un suprême effort, il se retourna vers sa famille, il ouvrit les bras.
Tout à coup, de ce groupe pantelant, un terrible cri s’éleva.
L’IIKIUTAGF. DF C 11 A lî LFM AG N F.
un cri qui fit froid au cœur de tous ceux qui rentendirent.
La veuve et les orphelins s’écartèrent avec elTroi, avec stupeur.
Kt l’on revit alors le comte Bayard, immobile et livide, les paupières closes, mais les lèvres encore entr’ouvertes et la main droite étendue vers la mystérieuse épée, sur la lame de laquelle posait un de ses doigts, à la place précisément où il y avait écrit : a France et Karle!... » Sainte devise, qui résumait sa vie tout entière, et que, môme au delà du trépas, il semblait murmurer encore !
Tout le monde s’était redressé, se penchait en avant, regardait avec l’anxieuse espérance de voir se ranimer le maître... de l’entendre une fois encore parler.
Le comte Bayard était mort!... Le vieux soldat de Chaiiemague était allé rejoindre le grand empereur.
Beux jours après Ffllani quitta le château, emmenant avec lui Amaury et Bérenger. Leur mère, avec une intraduisible émotion, dit seulement au comte, au moment du départ :
« Leur père vous les a confiés ; moi, je vous les donne. — Bs sont à vous... Partez !... »
Kt elle serra tendrement sur son cœur ses deux chers enfants.
Au ix*^ siècle, le Rhin s’appelait déjà le vieux Rhin; c’était déjà le grand fleuve historique de l’Occident.
N’avait-il pas tout d’abord donné passage aux Kimris et aux Gaëls, arrivant du fond des mondes inconnus ? N’avait-il pas vu venir du Midi les Romains de César?
Ap rès deux siècles de civilisation païenne, la croix s’était implantée sur ses deux rives, et le sang des martyrs de la légion thébaine avait pour ainsi dire sanctifié ses eaux.
Puis ce fut de nouveau le tour des barbares. Saxons, Germains, Visigoths, Rurgondes et Franks s’entrechoquèrent et se répandirent tumultueusement dans ses vallées et sur ses montagnes, prédestinées aux grandes luttes héroïques. Attila passa le dernier, avec toute une avalanche humaine à sa suite; mais, cette fois, on vit revenir les envahisseurs dispersés et fugitifs. La Gaule ne voulait plus de conquérants, elle allait se faire conqué-