POLITIQUE EXTERIEURE. ÉLÈVES ET HÉRITIERS DE PIERRE LE GRAND
I. Conflits en Perse et en Crimée — Menaces de {;iierre eurojjéenne. — L'alliance autrichienne. — Le parti russe et les Allemands. — La succession d'Autriche et la succession de Pologne. — Fau.sses négociations avec la France. — Projets d'entente avec la Prusse et l'Autriche. — Démarches de la cour de Saxe.. — Projet matrimonial d'Auguste IL — MlleOginska. — Accord définitif. — Le sort de la Pologne. — IL Double élection de Stanislas et d'Auguste III. — La guerre de la succession de Pologne. — Prise de Danzig. — Les prisonniers français en Russie. — Tentatives de la diplomatie française à Saint-Pétersbourg. — Bernardoni. — - La confédération polonaise et son agent à Paris. — Ozarowski. — « Les barbares » sur le Rhin, — La paix. — III. La guerre turque. — Ori- {;ines de la question d'Orient. — Ecoles historiques. — " Le système de Pierre le Grand. " — Les élèves du grand homme à Constantinople. — INiéplouiev et Vicchniakov. — Ils poussent à la guerre. — Résistance d'Ostcrmann. — Hostilités engagées en Crimée. — Campagnes désastreuses de Miinnich. — Rupture avec la Porte. — Inaction de l'Autriche. — Situation crititjue. — Succès coûteux à Otchakov. — La Russie et l'Autriche veulent traiter. — Congrès de Niémirov, — Rupture des négociations. — Nouveaux désastres. — ■ La médiation française. — Villeneuve. — Victoire de Miinnich à Stavoutchany. — Trop tard! Capitulation de l'Autriche. — Elle impose une paix défavorable à la Russie. — IV^. Rupture évitée avec la Suède. — Lespartisrusseetfrançaisà Stockholm.— Influences féminines. — Les « bonnets « et les «chapeaux. » — Projets d'alliance entre la Suède et la Turquie. — Bestoujev et Saint-Séverin. — Le meurtre de Saint-Clair. — Soulèvement de l'opinion en Suède. — Triomphe de la diplomatie russe. — V. Ses succès en Pologne. — Formation du parti russe. — Soumission des Confédérés. — Règlement favorable à la Russie de la question courlandaise. — Nouveaux projets de confédération favorisés par la Prusse. — Mort de Charles VI. — Danger de complications nouvelles. — La Chétardie à Pétersbourg. — VI. Aperçu général. — Politique de consolidation au dedans et au dehors. — Annexion de la Petite Russie. — Oeuvre de pacification sur la frontière de l'Oural. — Hclatious avec la Chine. — L'expansion nationale et la politique allemande.)
Anne trouva ses relations extérieures en bon état, sauf du côté de la Perse. La cour d'Autriche regretta Pierre II, mais
l'OLITlOni: EXTI'll'.IEllîK 233
déclara vouloir maintcnii ralliance récemment contractée. Le roi de Prusse manifesta une jurande joie à la nouvelle du rétablissement du samodiérjavie, vida un énorme verre de vin à la santé de l'inipératrice et dit : « Je ne ni'incjuiéterai plus de la Pologne dans Talfaire de Courlande <> . A Versailles même on exprima l'espoir que la nouvelle Souveraine tiendrait une conduite plus « impartiale ;> que son prédécesseur.
En Perse les choses tournaient mal. Talnnasih, le Scliali légal, l'emportait sur Eshref, l'usurpateur, avec lequel la Russie avait traité, puis se faisait batire par les Turcs à Érivan. Double désastre! L'essentiel pour la Piussie était d'interdire à la Turquie l'accès de la Caspienne. On fut réduit à traiter avec Tahmasib sur la base du retour à la Perse des territoires occupés par Pierre le Grand. Mais enI732, après s'être accommodé de son coté avec la Turquie, Tahmasib se laissa renverser par Kouli-Khan. Le Khan de Crimée, Kaplan-Gireï, reprit alors l'offensive, comme vassal de la Porte, et, s'emparant de la Cabardie, empiéta sur les possessions russes. La menace reparaissait ainsi d'un conflit, auquel on serait embarrassé de faire face, engagé comme on se trouvait dans la politique européenne. D'un moment à l'autre, l'Autriche pouvait réclamer contre d'autres ennemis que les Turcs le secours des trente mille Russes qui lui étaient promis, et il faudrait payer la rançon des nouvelles grandeurs, auxquelles les ressources du pays ne correspondaient encore pas.
En avril 1730, il veut déjà une première alerte. Refusant de faire droit aux exigences (pie l'Esjjagne et ses alliés soulevaient en exécution du traité de Séville, la cour de Vienne en appela à celle de Pétersbourg. « Certainement nous remplirons nos obligations » , dit lagoujinski au comte Wratislaw; mais à peine celui-ci fut-il sorti qu'il éclata de rire : «Nous j)rend-on pour des imbéciles? » C'était la politique du « parti russe » : Rester en paix chez soi et se moquer du monde entier. On n'avait pas abandonné à la Perse les conquêtes de Pierre le Grand pour aider l' Autriche à garder ou à conquérir des villes en Italie! Ce n'était pas la politique d'Ostermann, et
23V L'HÉIIITAGE DE PIERRE LE GRAÎSl)
bientôt tout le monde parla en Europe des trente mille nouveaux « barbares " , qui allaient apparaître sur le Rhin. Ce tut un épouvantail, dont on ne manqua pas de jouer à Vienne. En juin, Majjuan eut mission de faire entendre au vice-chancelier russe des représentations sérieuses. Si la nouvelle devait se vérifier, la France ne pourrait en » dissimuler son ressentiment " . Ostermann écouta en silence l'agent français; mais celui-ci s'aperçut qu'il « changeait de couleur, comme un homme grandement ému et tout tremblant soit d'une colère interne, soit d'une trop vive impression (1) » . C'était bien de la colère. Et la réponse qu'entendit Magnan après avoir achevé son discours le prouva bien : « Je ne puis m'empêcher de douter que de pareils ordres vous aient été donnés ou qu'avant de les exécuter vous y ayez assez réfléchi " . Bientôt après, le général Weibach, accrédité par la Russie auprès de la diète polonaise, rendait publiques les résolutions de son gouvernement, en demandant passage pour un corps de trente mille hommes, en même temps que Biihren recevait de Vienne le diplôme de comte du Saint-Empire, le portrait de l'Empereur entouré de diam.ants et deux cent mille écus avec lesquels il acheta le domaine de Wartemberg en Silésie.
On dénonça en France et en Espagne la vénalité du Favori. Je crois bien qu il s était fait payer, dans la circonstance, des services qu'il n'avait point rendus. Sans qu il eut besoin d intervenir, Ostermann — son attitude vis à vis de Magnan le prouve assez — devait se porter de lui-même à respecter des engagements dont la rupture eut en quelque sorte rejeté la Russie hors de 1 Europe et compromis irrémédiablement l'avenir de sa politique. Le système d intervention dans les affaires de l'ouest européen, inauguré par Pierre le Grand, n'était pas seul en cause. Les alarmes des alliés sévillanais se trouvèrent vaines pour cette fois; l'Empereur se relâcha de sa raideur, moyennant la reconnaissance par l'Espagne et par T Angleterre de sa Pragmatique^ et le corps russe n'eut pas à se mettre en
(1) Magnan, 15 juin 17:i0. Aff. Étr.
NOUVKAI l'RO.II.T T>' A 1, 1. 1 A NC H l' i; A N Ç A I SE 235
marche. Mais dcjà s'ajjitait a riioiizon le double problème de la succession d'Autriche et de la succession de Polofjne, dont une solidarité intime reliait les deux termes. Contre l'Autriche, où un prince de Lorraine allait monter sur le troue, la France devait souhaiter d'avoir en Polofjne un roi à sa discrétion, Leszczynski, si possible. Et ici ses intérêts se trouvaient en un antagonisme irréductible avec ceux de la Russie.
La lutte diplomatique se renouvela sur ce terrain en I 732, Ostermann y rencontrant un adversaire et la France un allié étTalement imprévus. En avril Magnan eut une entrevue avec Bidnen et ne lut j)as médiocrement surpris d entendre un discours où le Favori lui (il « une espèce de réprimande " sur la timidité qui l'empêchait de venir le voir plus souvent et lui témoigna son désir de « pouvoir être de quelque utilit(' à la France ■ . Après l'audience, entraînant l'agent Irançais dans un cabinet écarté, Miinnich à son tour l'étonna plus encore. Ses propos aboutissaient à des ouvertures formelles : Les engagements de la Russie avec lEmpereur ne regardaient, affirmait-il, que l'éventualité d une guerre turque, et ne s opposaient nullement à une entente avec la France (1).
Le duel de Biihren et d'Ostermann commençait à ce moment, Miinnich consentant momentanément à faire le jeu du Favori, et c'était cela qui valait à l'envoyé français de telles démonstrations. On eut peine en France à se laisser persuader qu'il y eut à en tirer quelque chose de sérieux. On engagea cependant Magnan à entretenir lintrigue. Les entrevues de Magnan avec Miumicli se multiplièrent. Ils se donnaient des rendez-vous entre cinq cl six heures du matin pour dépister la surveillance d'Ostermann. Kn juin, le général se dit assuré du succès : Biihren avait fait un ra[)port à l'Impératrice et avait trouvé auprès d'elle le meilleur accueil. Le mois suivant on envoya à Magnan, de Versailles, un projet de traité sur la base d'une entente au sujet de 1 élection d'un roi des Romains. La France offrait à ce prix hi reconnaissance du titie impérial au
(l) Maosax, 2() avril. i7:}2. A fl". Ëtr.
profit de la Tsarine régnante et « quelque chose pour le duc de Ilolstein » . Mûnnich trouva que c'était peu. Pour balancer les avantages de l'alliance autrichienne, il ne demandait rien moins que l'intervention de la France auprès de la Turquie pour qu'elle consentit à rendre Azov en échange de Derbent; la promesse d'une action commune en Pologne au moment de l'élection prochaine — et des subsides. En retour, les trente mille hommes promis à l'Autriche et même cinquante mille, si on voulait, seraient à la disposition du Roi, et, en plus, sinon une flotte, — " vous savez que la notre est pourrie >' , disait Mûnnich en souriant, — du moins une escadre de douze ou quinze vaisseaux avec une flottille de cent galères (1).
La question des subsides fit seule difficulté en France. Pierre I" n'en avait pas demandé. Magnan dut insinuer à Miinnich que les négociateurs du traité n'auraient pas à se plaindre personnellement de la générosité du Roi, et, en septembre, on en fut presque à l'échange des signatures. Les « galanteries » à offrir à la Tsarine et à son entourage étaient déjà en discussion. Mûnnicli faisait montre d'un désintéressement absolu, ne demandant rien pour lui-même. Cent mille écus pour Riihren et des tapisseries des Gobelins pour la Souveraine suffiraient. ^ Accordé ■■ , écrivit-on de Versailles. Fleury n'a donc été ni aussi parcimonieux ni aussi négligent qu'on l'a dit 2). Les diplomates français sont rarement prophètes en leur pavs.
Le véritable obstacle à l'alliance projetée, celui que le cardinal semble bien avoir prévu en ne touchant à cette négociation que du bout des doigts, se révéla en novembre, quand il fallut en venir à la conclusion. Subitement Mûnnich vint annoncer à Magnan que l'affeire allait être examinée en conseil de cabinet.
— Mais alors c'est avec Ostermann que j'aurai h traiter!
— Sans doute; je ne suis pas ministre des affaires étrangères.
(1) Magxan, 5juillet, 1732. Aff. Étr,
(2) V'andal, Louis XV et Eliau'jeth, p. 109.
LESZCZYNSKl 2:57
En môme temps, revenant sur une discussion dc-jà vidc'e, le •jenëral parlait à nouveau des subsides.
— Mais il est entendu que Biihren aura cent mille écus.
— Que voulez-vous dire ? Nous ne recevons pas d'arj^ent ici! (1).
— Fleury comprit qu on se moquait de son agent. Ostermann et TAutriche l'emportaient évidemment. En elfet, à ce moment même Biihren, se voyantvaincu, donnait à Mardefeld Tassurance qu' " il tenait ferme à l'ancien système " . On lui avait offert des sommes énormes pour l'en détacher; mais il n'avait aucun besoin d'argent, préférant un beau cheval à tous les trésors (:2). Magnan seul s'illusionna quelque temps encore, mal renseigné sur les négociations qui, simultanément, se poursuivaient à Pétersbourg avec 1 Autriche et la Prusse. En septembre 1730 déjà, cette dernière s'était engagée par un nouveau traité à n'admettre comme héritier de la couronne de Pologne ni Leszczynski ni un prince de la maison de Saxe (3) . L'Autriche en avait été peu satisfaite. Si la France appuyait sérieusement Leszczynski, une candidature saxonne aurait seule chance, pensait-on à Vienne, de lui être victorieusement opposée. Et, dès le mois de décembre de la même année, la Russie se laissa gagner à cette manière de voir. Mais à Berlin, Frédéric-Guillaume fut intraitable. On eut beau lui offrir Elbing. « Mon brave Ilgen m'a dit >' , répétait-il, ^ (ju alors même que la Pologne me céderait la Yarmie et la Poméranie, Danzig et Marienwerder, ce serait encore trop peu au prix de l'établissement d'une dynastie saxonne à Varsovie. Il faut que la Pologne reste républi(jue {A) " . En 173:2, on lui envova de Pétersbourg Charles Lœvvenwolde, qui se fit fort de -réunir les trois aigles noires ;> et y arriva en effet en décembre, moyennant un projet de traité transactionnel, qui, à l'exclusion de Leszczynski et du prince de Saxe, adoptait comme candidat dom
(1) Magnan, 4 novembre 1732. Aff. Kir.
(2) MAnOKFELD, 13 septembre 1732. Arcliivcs .■lecrèlc.'; de Berlin.
(3) MAniKNS, (["". de) Recueil des traitéa, V, 275.
('() Droyskx, Geschichle der preussiclicn Potitik, IV, il, 237.
Emmanuel de Portugal, Frédéric-Guillaume obtenant la promesse de la Gourlande pour son second fils et Biihren un pot de vin de deux cent mille écus (1). On crut l'affaire dans le sac à Berlin (2); mais à PétersboUrg et à Vienne on refusa la ratification des signatures échangées, et le roi de Prusse resta « le cul entre deux chaises v , suivant sa propre expression. Il se dépita, agita de vastes projets, comme d'entrer en Pologne et d'y reprendre le rôle de Charles XII, en s'adjugeant la Prusse polonaise, sauf à s'entendre avec la France, moyennant l'abandon des comtés de Juliers et de Berg (3). Mais il devait se borner, jusqu'à sa mort, à une neutralité inquiète et tracassière, toujours sur le qui-vive, toujours espérant obtenir quelque chose de quelqu'un, faisant des avances à La Chétardie, offrant à Stanislas, après Danzig, l'hospitalité de Kœnigsberg et n'arrivant qu'à s'aliéner toutes les sympathies.
La cour de Saxe ne restait pas non plus inactive. Auguste II était un homme fertile en combinaisons. En juin 1731 , Mardefeld crut en découvrir une des plus singulières, en annonçant l'arrivée à Moscou de Mlle Oginska, fille d'un palatin polonais. Anne l'avait connue à Mittau et s'était prise pour elle d'une telle affection qu'elle l'admettait, paraît-il, à partager son lit (4V A cette époque aussi, bavardant avec cette compagne elle lui aurait dit que si elle devait se remarier, elle voudrait que ce put être avec le roi de Pologne. Elle en tenait pour les Saxons! L'idée de se prévaloir de ce propos est-elle réellement venue à Auguste? Mardefeld en fut convaincu. Mademoiselle Oginska devait convaincre la Tsarine que ce prétendant inattendu avait l'air d un homme de quarante ans, bien qu'il en comptât soixante passés. Le roi n'attendait qu un signe pour accourir à Moscou ; lagoujinski favorisait le projet et la femme de l'agent saxon, Lefort, de concert avec une chanteuse italienne, Ludovica, admise dans l'intimité de la
(1) Martens, loc. cit. I, 65, 311 et sulv. (2j DnoYSEN, ibid, IV, ij, 174.
(3) Ibid, II, 218.
(4) Rondeau à Harringlon, Moscou, 16 août 1731, Sbohnik, LXVI, 353.
(lUEIll'.K DE LA SUCCESSION DE POLOGNE 239
Souveraine, s'entremettait pour le faire réussir (1). Frédéric- Guillaume prit peur et le lieutenant-général de Grumi)ko\\ . envoyé en toute hâte à Dresde pour sonder le roi, fit un lapport peu rassurant. Adroitement poussé sur le terrain des confidences pendant une séance prolongée à table, Au^juste n'avait répudié qu'à moitié les velléités matrimoniales qu'on lui attribuait : «Hé, Ik' ! si j'avais seulement dix ans de moins! » (2) Mais pour Anne Ivanovna l'heure dubergerétait déjà marquée à un cadran dont Hiihren surveillait les aiguilles. Il s'arrangea de façon à figurer toujours en tiers dans les entretiens de Mlle Oginska avec son amie (3), et l'intrigue échoua.
La diplomatie saxonne fut mieux inspirée à Vienne en y faisant abandonner au dernier moment la candidatmc portugaise, succès auquel le roi de Portugal contribua d ailleurs en prétendant substituer à dom Emmanuel, le frère cadet de celui-ci, dom Antoine. Le maintien de l'anarchie polonaise sous la dynastie saxonne servit alors de base à un nouvel arrangement, auquel la Russie s'empressa de donner les mains.
La Pologne seule, pendant qu on disposait ainsi d'elle, vécut dans l'insouciance apparente du lendemain. Les peuples, quand ils deviennent rois, sont portés, eux aussi, à s'amuser. Ainsi se préparèrent les événements de 1733 : la double élection de Stanislas et d'Auguste III (12 septembre et 5 octobre), la fuite du candidat français à Danzij; et cette guerre étrange où, en se battant pour Leszczynski, la France victorieuse assura la couronne à son rival. Ces événements sont trop connus pour que je ne doive pas me borner ici à préciser le sens général de la politique russe à travers les aventures périlleuses où ils l'ont engagée.
(1) Maiidefeld, 4 juin 1731. Archives secrètes de Berlin.
(2) Relation de Grumbkow ,1^ octobre 1731, Archives secrètes de Berlin.
(3) Rondeau à IlAnniNCTON-, 16 août 1731, Sbormk, LXVI, 353.
Dirigée par Ostermann, malgré et contre Bûhren, cette politique fut entièrement conforme à la tradition de Pierre 1". En juillet 1733, l'envoyé des partisans polonais de Leszczynski, Rudomina, se rencontra à Pétersbourg avec une députation hostile des « Polonais bien pensants « , dont on ne connut les noms aristocratiques qu'en voyant plus tard les armées russes épargner les domaines desBranicki, desLubomirski, des Radziwill, des Sanguszko et des Sapiéha (1). Rudomina, qui avait une lettre du marquis de Menti, ambassadeur de France à Varsovie, pour Magnan, ne trouva plus ce dernier à son poste. On s'était décidé à le rappeler. Le consul français, Villardeau, donna des rendez-vous au Polonais à l'église des Récollets, mais avoua qu'il n'avait pas d'instructions. La diplomatie française avait dit son dernier mot, et la poudre allait parler. En août 1733, Frédéric Lœwenwolde signa à Varsovie une double convention : avec les ministres saxons pour l'entrée des troupes russes et avec le palatin de Gracovie. Théodore Lubomirski, — qui avait lui-même des prétentions à la couronne — pour l'élection de Frédéric-Auguste. Le roitelet polonais eut en échange la promesse d'un bâton de grand-général et se contenta ultérieurement d'une pension de quinze mille roubles. Gomme il y avait beaucoup de ces royautés sur le marché, on en trouvait à bon compte. Les partisans polonais de Leszczynski, après l'avoir élu selon les rites, dans l'enclos fortifié de Wola, ne surent que démolir les fortifications et brûler le hangar en bois {szopa), qui y servait d'abri à la majesté du Sénat (2). Le corps d'occupation russC; douze mille hommes sous Lacy, en fut
(1) SoLOviov, Histoire de Âiiaàe, XX, 10-li.
(2) Journal inédit de Joseph de Gainpo Scipion, Archives des princes Lubecki à Czerlona 'Gouvernement de Grodno).
da:nzi(; 2Vi
quitte pour faire acclamer son candidat dans Icglisc voisine de Kamién. Au moment du Te Deum, les canons, raj)prochés par mesure de précaution, tonnèrent si fort, que le plancher de Téglise croula, précipitant les assistants dans les caveaux, en une chute tragiquement symbolique (1). Et, réfugié à Danzig, Leszczvnski écrivit à sa fille : >t Si le Roi (de France) « n'occupe pas la Saxe, je n aurai qu'à aller retrouver mon « ancienne arenda (ferme, halUage) » . Pour prendre Danzig et son hôte, Ostermann et Bidnen un instant réconciliés dépêchèrent Miinnich, trop heureux d'en être quittes à Pétersbourg. Il perdit inutilement quatre mille hommes à l'assaut du Hagelsberg, appelé depuis « le cimetière des Russes » , prit la ville grâce à l'arrivée de dix mille Saxons sous le princede Saxe- Welssenfels, laissa échapper le roi, et, tout à fait dans l'esprit de Pierre le Grand, qui eût excusé aussi ses hécatombes de vies humaines, après avoir promis à Lamotte et à ses compagnons français " des navires en quantité suffisante pour les transporter, « eux et leurs équipages, jusqu'à Copenhague » , viola la capitulation, en retenant prisonniers les survivants de la vaillante phalange (2). Conduits en juillet 1734 à St-Pétersbourg, les officiers furent traités avec des égards presque insultants. On les faisait figurer dans des bals! Mais les simples soldats, enfermés dans le camp de Koporié, endurèrent toutes les souffrances de la plus dure captivité. En août 17;îi un agent olficiel, Fonton de l'Estang, arriva de Paris à Pétersbourg pour négocier leur rapatriement, en même temps (ju un agent secret du gouvernement français, Rernardoni, dont la personnalité reste assez énigmatique (3), soumettait à Ostermann un projet de traité. Le premier article stipulait la reconnaissance par la Russie de Stanislas, moyennant la garantie accordée par la France à toutes les possessions russes et un secours de trente mille
(1) S/.i'JSKi, Histoire de Polorjue, IV , 380.
(2) Kapilulalion derer ain Farhwaioer liey DnnzKj jelegenea J'raiizdsisclien Truppen,...; BoYÉ, Stanislas- Leszczynski, p. 250. Coinp. Pierre le Grand, » p. 150.
(3)M. Ramiiaud, Becueil des insl'uctioiis. liussie, I, 277, le coiifi^nd à torl avec l'abbé Langlois. V. Boyk, /oc. ci(. p. 266; Comp. SiionMh. I.XXVI, 300 el suiv.
242 L'HERITAGE DE PIERRE LE GRAiND
hommes promis par la France et par la Pologne pour le cas d'une guerre avec la Turquie (l). Bernardoni se flatta un instant de réussir. Anne témoignait quelque humeur à raison d'un propos attribué à 1 ambassadeur de France en Suède : « Cette « femme monte le nez trop haut ; il faut le lui baisser. Il n'en « coûtera (|ue cent ducats au Roi mon maître pour la faire « empoisonner, car un Russe tue pour cent roubles son père.» Et L'Estang dut écrire à Bûhren pour démentir la chose. Mais le Favori, de concert avec Loewenwolde, se montrait très bien disposé. Et Ostermann lui-même n invoquait que l'embarras où il se trouverait pour « faire goûter au public un change- « ment aussi rapide (2) » . Je crois bien que Fleurv jugea à leur juste valeur ces apparences flatteuses en écrivant en décembre à L'Estang qu'on ^ amusait " simplement son collègue et lui-même n'avait eu sans doute en vue qu une diversion diplomatique. Mais on amusa aussi LEstang, et on s'amusa de lui, si bien qu en janvier 1735, croyant avoir obtenu du moins la liberté de M. de Monti, également capturé à Danzig, il écrivait à Chauvelin : «Je vous rends M. de Monti, « rendez-moi à vous... Sans la sagesse du Comte (Biihren), je « deviendrais le jouet des fous de cette cour. L'un d'eux émit prunta dimanche un habit pour me contrefaire en petit- « maître... Dans un autre temps, j'en rirais le premier, mais « à présent, non. On le dit au Comte de Biron, qui le menaça (c de coups de canne s'il paraissait devant lui. "
Monti resta à Pétersbourg jusqu'à la paix, et, entre temps, on y avait imaginé un moven ingénieux pour régler la situation des autres prisonniers. En juillet 1734, le capitaine de la flotte, Polianski, parlant le français, fut envoyé au camp de Koporié et eut pour mission d engager en secret le lieutenantcolonel Lapoukhine ayant la garde du camp à se relâcher de sa surveillance et à faciliter les évasions — sauf à reprendre en route ceux des prisonniers qui en profiteraient étales expé-
(1) Aff. Etr. Russie, vol, XXVIII, fol. 83. Le pouvoir clouné à Bernardoni est dejuillet 1734. /if»ù/. fol. 29.
(2) Berkardom. 9juillet et 18 se)itcuibre 1734. Aff. Éti. Russie,
« LES 15\lin\l'. ES » SUR LE H H IN 2V.i
dier à Saint-Pétersboiirjj, car on espérait trouver parmi eux bon nombre crouvriers habiles (1). A travers de tels épisodes, la paix elle-même fut impuissante à rétablir des relations diplomatiques régulières entre les deux pays. Elles ne devaient être réinstaurées qu'en I7:î8 par l'envoi du prince Kantémir à Paris et du marquis de la Cbétardie à Saint-Pétersbourg.
Les défenseurs français de Stanislas n'avaient brillé dans Danzig que par un héroïsme dépensé en pure perte ; à ses défenseurs polonais l'héroïsme même fit défaut. Les confédérés de Dzikow (novembre 17îi5) répondirent bien à l'appel du Roi fugitif qui reparaissait à Kœnigsberg, mais se battirent mal et négocièrent plus mal encore. Leur envoyé à Paris, Ozarowski, écrivait : « On ne me parle de rien et je m'en fais honneur (2)» . C'était déjà l'esprit des futurs émigrés polonais, et leur façon de se draper dans une orgueilleuse candeur. Chauvelin finit par apprendre à cet ambassadeur très extraordinaire que le soit de la confédération et de son roi se réglerait à Vienne.
La signature du traité de paix générale fut précédée, on le sait, et déterminée en partie, par l'entrée en scène, maintenant réalisée, des « barbares » dans le voisinage du Rhin. En septembre 1735 Lacy en amena dix mille sur ces champs de bataille historiques, après en avoir égrené quinze mille autres en route. Il y eut beaucoup de déserteurs(3). Ceux qui arrivèrent h destination n'eurent pas à tirer un coup de fusil ; mais l'effet fut grand et d'une portée considérable. Le vœu le plus cherde Pierre-Ie-Grand s'accomplissait en celte démonstration militaire, qui faisait flotter les couleurs russes au centre de l'Europe, en même temps qu'à Varsovie l'heureux rival de Stanislas s'installait à Tombre des baïonnettes russes.
Ce double événement a inspiré un curieux panégyrique à un poète tchèque, qui s'appelait Krauss et écrivait en mauvais vers allemands (i). Mais la carte restait à payer pour tant de triomphes. Ce fut la guerre de Turquie,
(1) SoLOViov, Histoire de Russie, XX, 41.
(S"* SzujSKl, Histoire de Pologne, IV, 'M').
(3) SoLOviov, Histoire de Hussie, XX, 60-01.
(4^ L. Maïkov en a publié une traduction russe, Archive russe, 1883, III, 234.
244 L'IIEUITAGE DE PIElîl'.E LE GRAND
Une école historique existe en Russie qui fait dater de Pierre le Grand seulement la politique agressive de ce pays vis-à-vis de la Porte ottomane. Plusanciennement les relations des deux puissances auraient été constamment amicales (I). Pour d'autres écrivains, la mission que s'est attribuée la Russie d'affranchir les peuples slaves du joug musulman serait ellemême une fiction tout à fait accidentelle et résultant de faits entièrement nouveaux f!2). Ce point de vue qui a soulevé de fortes objections semble en effet contredit par les faits. Soit qu'avec la majorité des historiens russes, dont Soloviov, on veuille apercevoir dans la Question d'Orient un épisode de la grande lutte entre l'Europe et l'Asie, ou qu'avec les écrivains slavophiles on n'y découvre que le conflit de l'élément romanogermanique avec l'élément gréco-slave, le rôle de la Turquie consistant, dans cette conception, à protéger les nationalités balkaniques contre la première de ces puissances rivales jusqu'à l'époque marquée pour l'intervention de la Russie (3), de façon ou d'autre, l'antagonisme entre l'aigle et le croissant remonte à un passé plusieurs fois séculaire. Le développement naturel de la Russie dans la vaste plaine circonscrite par la mer Rlanche, la mer Baltique, la mer Noire, la mer Caspienne, les montagnes de l'Oural, la chaîne du Caucase et les Carpathes, avec des fleuves courant aux mers dans les deux sens, a été indiqué, dès l'origine, par la fameuse route des Varègues : « de " Scandinavie en pays grecs i> . L'Asie mit d'abord les Tatares en travers. Secouant leur joug, à peine la Russie eût-elle repris
(1) NiÉKLiouDOv, Origines des relations entre la Jiussie et la Turquie. Recueil des Archives Etrangères à Moscou, 3" livraison, 1883, p. 1-6
'2) Karnovitcu, Le rôle de la Russie dan^ l'affranchissement des chrétiens soumis au joug turc, Annales de la Patrie, 1878, n. 1 et 2.
(3) DakiliÉski, La Russie et l'Europe. 1889 p. 343-6; Contra, LebiÉdiÉv, Bibliothèque historique, 1878, n. VI, p. 5-6.
LA IILSSIK I:T la TUUQl IK 215
sa route qu'elle rencontrait les Turcs fortement établis sur la prcsqu ile des Balkans. Et déjà la prise de Gonstantinople l'avait séparée de sa capitale morale, de sa métropole reli- {•ieuse, où, dès le X" siècle, ses pèlerins allaient en foule se délecter à la ma.|;niticence des temples, de la source première de sa civilisation. L'idée d'une Moscou héritière spirituelle de rancienne Bysance et iroisiàme Rome s'établit peu à peu sous l'influence de ces événements. On interpréta dans ce sens quelques paroles de Léon le Sa(j,e et des patriarches Méthodius etGennadius, ainsi qu une inscription sur la tombe de Constantin, et le mariage d'Ivan III avec Sophie Paléolojjue (1472) fortifia ces sentiments et les conceptions qui en dérivaient. Pierre I" n'a fait qu'en recueillir l'héritage I). Avant lui, la question de la Petite Russie avait, à elle seule, déterminé un conflit sanglant avec la Porte. Le rèfjne entier de Féodor Alexiéiévitch (lG7(>-l6S2j fut rempli par cette (juerre.qui assura à la Russie la possession de iL'kraine orientale. Après avoir marché, en débutant, sur les traces de Galitzine et recommencé les malheureuses expéditions de ce général en Crimée, Pierre se laissa détourner par la guerre du Nord, et, reprenant l'offensive, la Porte lui infligea le désastre du Pruth (juillet 1711). Cette guerre funeste eut j)Ourtant pour effet d'opérer un premier rapprochement enhc la Russie et les peuples opprimés par ses vainqueurs. Le grand homme mourut en rêvant une revanche et en convoitant l alliance autrichienne qu'il jugeait indispensable pour la tenter, et réalisée par ses héritiers, en 172(), perpétuée juscpi au règne de Pierre 111, cette alliance s'appela « le système de Pierre le « Grand. »
Le vaincu de 1711 avait essayé encore d'aborder le problème par un autre côté : la Géorgie, l'Arménie. " C'est aussi un ^' chemin », disait-il. Sous ses successeurs immédiats les dispositions pacifiques prévalurent. Ostermann ne jugeait pas la Russie en état de reprendre le |)rogramme traditionnel. Mais
(1) OusPiÉNSKi, Oriejiiics de la question d'Orient en Russie, 1887, p. 17; JlGAREv, La politique russe dans la question d'Orient, 1896. p. 56 et siiiv.
240 1/llÉlUTAGE DE PIEIUIE LE Gll AND
les événements de 1733-1735 devaient pousser la Turquie ellemême à une reprise d'hostilités. On ne pouvait à Constantinople voir d'un œil indifférent rétablissement du protectorat russe sur les bords de la Vistule. Et, en s'y employant à exciter des défiances et des ressentiments naturels, 1 ambassadeur français, marquis de Villeneuve, se trouva indirectement secondé par l'envoyé russe, Niéplouiev. Celui-ci était un élève de Pierre l", plus ardent que son maître et plus optimiste qu'Ostermann. Il voyait la Turquie affaiblie par ses défaites en Perse, dénonçait les plans de Villeneuve tendant à provoquer une révolution intérieure en Russie, et ne cessait de répéter : « La guerre est sur le seuil ; n'attendez pas l'attaque, u prévenez-la! (1) " Au commencement de 1735 il tomba malade ; mais il avait un adjoint, Viéchniakov, qui lui faisait écho. En vain Ostermann s'obstinait à répondre : " Trop tôt ; u n'insistez pas ! " Au cours de l'année, Villeneuve réussit à faire tomber le visir pacifique, Ali-Pacha, et, craignant devoir son successeur, Ismaïl, prendre les devants, comme Viéchniakov en donnait l'assurance, on décida à Pétersbourg de " prévenir lattaque >' .
Le désir d'éloigner Miinnich, qui revenait de Danzig a avec » des lauriers mêlés d'épines » et qui ne s'en montrait que plus insupportable, ne fut pas étranger à la résolution.
Ostermann ne se laissa pourtant pas engager encore à déclarer ouvertement la guerre. Une armée forte de quatre-vingt mille hommes ne fut mise ostensiblement en campagne que contre les Tatares seuls, usurpateurs de territoires russes en Cabardie et ailleurs. Viéchniakov s'en contentait. A la première défaite de ses tributaires en Crimée, la Porte, assurait-il, imploreraitlapaix(2). Mais le succès qu'il escomptait se fit attendre. L'armée russe fondit encore en route. Les lieutenants de Munnich n'amenèrent devant les lignes du Pérékop que quarante mille hommes environ, qui, comme les troupes de Galitzine, battirent en retraite pour les mêmes causes : manque
(1) KoTCHOUBiNSKi, La Comte Ostermann et le partage de la Turquie^ 1899.
(2) SoLoviov,XX, 83, 84.
LA Cl Eli i; K Tl l'.Qi; K 247
d approvisionnements, intempéries et querelles des {généraux entre eux. Lacy invoquait son titre de fcld-maréchal et le prince de Hesse-Hombourg son rang d'Altesse pour refuser obéissance au général en clief. Trente mille hommes furent mis hors de combat par la faim et la chaleur (1). Et, au lieu de demander à traiter, la Porte arma.
En mars 1786, Mûnnich fit une tentative sur Azov, mais réclama 53,263 ouvriers pour les travaux de siège. Le prince Chakhovskoi, gouverneur de la Petite-Russie, qui devait satisfaire à cette réquisition, en Ht comprendre l'absurdité à Pétersbourg. En mai 1736, le vainqueur de Danzig força enfin les lignes du Pérékop, où les Tatares n'offrirent qu'une résistance insignifiante, poussa jusqu'à Bakhtchissarai et brûla la ville avec le palais du Khan et la maison des Jésuites qui contenait une belle bibliothèque. Cet Allemand avait du sang de Vandale dans les veines. A Kiev, en 1732, en fortifiant l'ancienne ville, il avait fait sauter en partie la célèbre « porte " d'or " élevée par le grand-duc laroslav au commencement du XP siècle (2) ! Et après ce triomphe, l'armée dut se retirer encore, en dépit de la prise d'Azov et de Kinburn simultanément opérée par Lacy et Léontiév. Mùnnich accusa Lacy de ne lui avoir pas envoyé de provisions et de ne s'être pas pressé de le rejoindre avec ses vingt mille hommes, et Lacy prétendit que le général en chef s'était retiré trop tôt.
A Saint-Pétersbourg on fut atterré. Aux demandes de secours qu'on lui adressait, l'Autriche ne répondait que par des promesses et Anne pensait avec effroi à ce que ses troupes deviendraient quand, en plus des Tatares, elles auraient les Turcs devant elles. " Tirez moi de là, îi écrivait-elle à Ostermann, " et je vous comblerai de bienfaits, vous et votre famille (3). » Maudissant Miinnich, Viéchiiiakov et sa propre faiblesse qui l'avait engagé en cette aventure, le vice-chancelier espérait
(1 yiÛT^yiCH, Journal publie par Herrmann, 184)3, |). 170; Rii.sciiiNf:s Ma(;azin, m, 434. IJiisching fut un ami de Miinicli et un ]);in(''[|yri>;te iléterinini'. ('.omi>. Halem, Lehensbvschreihunq d. Gr. v. Minuiiili, 180-3, p. 81.
(2) Antiquité Russe, 1874, I, 07.
(3) HOLOviov, Histoire de lîussic, X\, J05.
248 L'HERITAGE DE PIEllllE LE GHAND
encore pouvoir éviter l'entrée en campagne des Ottomans. Il n'y avait pas jusque là rupture officielle; Yiéchniakov restait à Gonstantinople , et, en dépit des efforts de Villeneuve secondés par Bonneval, la Porte inclinait à la paix. L'envové russe lui faisait peur avec ses rodomontades. Il assurait, à ce moment même, qu'en se promenant à Péra, il voyait tout le monde s'écarter devant lui avec un respect auquel il n'était pas accoutumé. Et il répétait son cri de guerre : « Marchez' " Vous arriverez sans coup férir jusqu à Gonstantinople! « Il se fit si menaçant et si arrogant qu'en octobre 1736, comme les gens qui se jettent à l'eau pour éviter la pluie, les Turcs prirent le parti de le renvoyer.
C'était la guerre, pour le coup, et cependant de Perse arrivaient à Saint-Pétersbourg des nouvelles peu satisfaisantes : Kouli-Khan se déclarait prêta combattre la Turquie, mais non pas en se promenant en Crimée, disait-il. Et l'Autriche trouvait toujours de nouvelles raisons pour retarder l'envoi d un corps auxiliaire. Le ministre d'Anne à Vienne, Lanczynski, avait toutes les peines du monde à obtenir qu'on laissât revenir seulement les dix mille hommes qui n étaient plus d'aucune utilité sur le Rhin et tenaient quartier maintenant en Bohême. On lui répondait impudemnent (jue l'Autriche pouvait en avoir besoin contre les Turcs!
En cette situation critique, la campagne de 1737 vit enfin triompher l'audace, la ténacité et la fortune de Miinnich. Devant Otchakov, comme autrefois devant Hagelsberg, sans vivres, sans artillerie de siège, sans plan d'attaque, sans qu on sût même pourquoi il avait amené là toute son armée, soixante-dix mille hommes, qui risquaient de mourir de faim, il ordonna un assaut, fit massacrer ses têtes de colonnes, jeta son épée dans la mêlée et cria : » tout est perdu ! » ; mais à ce moment même un incendie allumé dansja ville et l'explosion de deux magasins de poudre engageaient les Tiucs à se rendre (2 juillet 1727) (1). La fortune du condotierre allemand et celle de la
(1) SoLOviov, îlnd, XX, 118; Halem, /oc. cit. p. 93; Archive Husse, 1878, I,
DESASTI'.KS 249
Russie voulaient, que, se décidant enfin à faire honneur à leurs enja,[|ements, les Autrichiens détournassent maintenant les meilleures forces de la Porte et ses plus habiles généraux. C'était le « système de Pierre le Grand » qui triomphait et sa formule impérieuse : ne compter pour rien les pertes d'hommes et d'argent en vue du résultai à obtenir; faire fonds sans limites sur les ressources du pavs, comme sur 1 obéissance et l'abnégation de ses enfants. Mûnnich n'avait même pas pris la peine (le reconnaître la forteresse et ignorait rexistence d'un fossé profond, où les cadavres de ses soldats s entassèrent par milliers. Ils servirent de pont aux autres.
La victoire venait trop tard. En mars, déjà, la Russie etlAutriche s'étaient, d'un commun accord, décidées à traiter et avaient envoyé des plénipotentiaires à iSiémirov. Et les négociateurs turcs surent fort bien se prévaloir des sacrifices que coûtait la conquête d'Otchakov. Mùnnich avait conquis une ville mais perdu une armée. En Bosnie, d'ailleurs, la campagne tournait au plus mal pour les Autrichiens. Ostermann envoya des ordres à ses agents pour accepter une paix séparée, ^ puis- « que l'allié était battu. » Mais, fort judicieusement, plus justement aussi, les Turcs n'entendaient pas disjoindre dans la paix ce qui avait été uni dans la guerre, et les négociations furent rompues en octobre 1737. Le mois d'après, à Vienne comme à Pétersbourg on en arrivait à entrevoir, comme dernière ressource, — la médiation de la France (l).
La campagne de 1738 fut désastreuse même pour les Russes. ^ 'ayant pas réussi à passer le Dniestr, Mùnnich consola Anne en affirmant qu'il aurait trouvé la peste au delà. Il dut avouer cependant qu en se retirant il avait dû abandonner sa grosse artillerie, et la peste servit encore de prétexte à l'évacuation de cette Otchakov qui avait coûté si cher. Le capitaine autrichien Paradis, attaché à la personne du général en chef pour suivre ses opérations, attribuait son insuccès à l'exagération
255, Mémoire d'un aide du camp de r/énéral Biihren . Maiisteiii, dans ses Mémoires, reproduit les mêmes critiques en les accentuant encore.
(^1) KoTCUOLBISSKI, loc . cit. p. 539.
250 1, 'HERITAGE ]tE PIERRE LE GRAND
des équipages, dont l'armée était encombrée. De simples sergents de la garde traînaient avec eux jusqu'à seize voitures. Le frère du Favori emmenait trois cents chevaux ou bœufs, sept ânes et trois chameaux! Les troupes n'arrivaient à se mettre en mouvement que deux, trois et parfois quatre heures après le lever du soleil, et l'arrière-garde ne rentrait au camp qu'à l'aube (1). Sollicitées et maintenues à coups de knoute russe et de Spitzruthe allemande, l'abnégation et l'obéissance du soldat n'empêchaient pas la désertion. L'héroïsme, chez l'homme russe, va de pair aujourd'hui encore avec un esprit pratique très développé. On mourait sans murmurer quand on ne pouvait faire autrement, mais on se sauvait dès qu'on pouvait. Vieux troupiers et jeunes recrues fuyaient à l'envi (2). Les Autrichiens, de leur côté, après un début brillant laissaient prendre Orsova par les Turcs et menacer Belgrade.
En mai 1738, Ostermann écrivit à Villeneuve que l'Impératrice, d'accord avec l'Empereur, lui donnait pleins pouvoirs pour conclure un traité préliminaire, — tout en se refusant à admettre la médiation des puissances maritimes acceptée par l'Autriche. En même temps, dans un échange de lettres avec Fleury, — aigres-douces, de la part du cardinal — le vicechancelier consentait à reconnaître à la France la qualité d'offensée, en envoyant, lui premier, un ambassadeur à Paris (3). Fleury lui conseilla de nommer Villeneuve plénipotentiaire unique, — sans ajouter que, dans les pourparlers déjà engagés pour sauver Belgrade, l'Empereur en avait fait autant, en mettant à l'écart l'Angleterre et la Hollande, qui protestaient contre cet affront. La France devenait maîtresse de la négociation, ^lais la Porte se montrait intraitable. En vain lui abandonnait-on Otchakov et Kinburn. Renouvelant une vieille théorie politique du « désert barrière « , elle réclamait encore la destruction d'Azov. Derrière le dos de Villeneuve, elle essayait de s'entendre avec la Russie par l'entremise du prince de
(1) SoLOviov, loc. cit. XX, 145-9
(2) KOTCHOTJBINSRI, loC. cit. p. 423.
(3) Ostermann à Fleury, 27 juin 1738. Aff. Étr.
vicTOiiii; I)j: stavol tciiaisy 25i
Moldavie. Ghika, mais aujjmentait encore ses exijjences. On résolut à Saint-Pétersl)our{j de frapper un yrand coup en 1739. L'Autriche, à son tour, réclamant à cor et à cri Tenvoi d un secours, on agita la question du passage de ce corps d'armée par la Pologne. I/idée naquit ainsi de faire prendre ce chemin, beaucoup plus avantageux, à Tarmée entière, et le nouvel ordre de choses se trouva inauguré, qui devait convertir le territoire de la République en place d'armes à la discrétion de ses voisins. En juillet 1739, Miinnich en profita pour franchir le Dniestr sans encombre, entrer en Moldavie etmenacer Khotin. Le séraskier Veli-Pacha lui barra la route à Stavoutchany avec trente mille hommes retranchés dans une position avantageuse et la situation de l'armée russe fut de nouveau désespérée. En restant sur place, elle allait être affamée à bref délai, et pour une attaque, sa formation en carré avec bagages magasins et parc d'artillerie au centre, semblait inutilisable (I). Mimnich attaqua quand même (17 (28) août 1739). Cétait la première rencontre des Russes et des Turcs en rase campagne et elle devait faire éclater un rapport de forces, dont Pierre le Grand n'avait pas eu la soupçon. Il fallait qu un Allemand le révélât à ses successeurs ! Trompés par une fausse manœuvre sur leur gauche, les Turcs livrèrent leur droite et furent mis en déroute au premier choc. Deux jours après Khotin capitulait. L armée victorieuse passa le Pruth et le 12 septembre, à lassy, où Sobieski l'avait précédée, elle célébra la soumission de la Moldavie à la Russie. Mais ce même jour Miinnich reçut la nouvelle de la signature de la paix entre la Porte et 1 Autriche. Le 10 (21) juillet, le général autrichien Wallis s'était laissé écraser sur le Danube, perdant vingt mille hommes (2), etXeyperg lui succédant au commandement avec des pleins pouvoirs pour traiter, eu avait profité précipitamment, abandonnant la Valachie impériale avec Orsova et la Serbie avec Belgrade. « Ce n'est pas moi, c'est Neyperg! » écrivit Charles VI à Anne,
(i) Archive russe 1878, Mémoire déjacité.
(2) De KÉkalio, Histoire de la guerre des Musses et des Imjiériaux. contre les Turcs, 1777, II, 162.
en lui demandant de conserver Tancienne alliance et en exprimant l'espoir qu'après Khotin, elle obtiendrait un traité qui ne ressemblerait pas au sien.
Neyperj] et Wallis furent mis en jugement et on accusa le premier, â Vienne, d'avoir outrepassé ses pouvoirs. Miinnich s'obstina à continuer la campagne; mais Ostermann jugea la partie perdue pour la Russie. L épuisement du pays était extrême. Le vice-chancelier lutta encore quelque temps pour conserver Azov. Tout en déclarant qu il n'avait plus d'espoir qu'en Villeneuve, il essaya à son tour d'une contre-négociation par l'entremise de l'aventurier italien Canioni, déjà employé par l'Autriche sous Belgrade, puis se résigna. Azov dut être détruit et Anne ne put même obtenir la reconnaissance de son titre impérial. La Russie avait dépensé en pure perte cent mille hommes et d'énormes sommes d argent. Miinnich appela Villeneuve un « traître » ; mais Viéchniakov plus avisé disait : « G est un homme aimable, sans esprit supérieur, mais « de bon sens et qu'un ministre français soit mieux disposé « pour nous et plus franc avec nous qu'avec les Turcs, nous ne « pouvons l'exiger; cela serait contre les intérêts de son
Celui des historiens russes qui est entré le plus avant dans l'étude de cette crise, M. Kotchoubinski (2), n'hésite pas à y mettre en cause et à rendre très lourde la responsabilité de Niéplouiev et de Viéchniakov, auteurs l'un et l'autre d'une guerre, dont Ostermann, /;///6 Russe (Vesprii (jii'eux, affirme-t-il, et certainement mieux inspiré, avait prévu les conséquences. Son rival allemand, Miinnich, avait du moins sauvé l'honneur des armes russes et affirmé, sur les champs de bataille, une supériorité dont Catherine II devait se prévaloir un jour prochain. Ainsi les deux héritiers étrangers de Pierre le Grand avait eu doublement raison contre ses deux élèves indigènes.
(1) Soi.oviov, Histoire de Bu.^se,XX, 167.
(2) Loc. cit., p,255.
LA Sl^EDH 25:
Anne et ses ministres pouvaient se féliciter encore d'avoir échappé à un autre dan^jer dont cette guerre néfaste les avait menacés. En août 1735, Bestoujev, leur représentant à Stocklioiin, avait réussi, mal{>ré les efforts de l'envoyé français, Castéja, à signer un traité d'alliance défensive avec la Suède. Castéja fut rappelé mais laissa un parti assez fort dans les rangs de la jeunesse surtout, « ivre de vin français », disait llorn, le chef du parti russe, ainsi que parmi les dames. La comtesse Lieven, la comtesse de La Gardie et la baronne de Buddenbrock se distinguaient par l'ardeur de leurs sympathies françaises, la comtesse Bonde h peu près seule attirant ses admirateurs dans le camp opposé. A table, partisans de la France et partisans de la Russie affirmaient leurs préférences par des toasts en forme d énigmes : Was wir lieben, voulait dire la guerre avec la Russie et Icli denke mirs la paix et des relations amicales avec cette puissance. Des querelles et des duels s'ensuivaient. Les jeunes gens offraient aux dames des écharpes pliées en forme de chapeaux, des tabatières et des pelotes à épingles façonnées de même et symbolisant le courage mâle, depuis que la comtesse de La Gardie avait dit à un champion de l'alliance russe : < Vous et vos amis, vous êtes des bonnets « de nuit! » A la fin de 173G, le parti des chapeaux s'agita à raison des propositions de la Turquie, qui offrait de larges subsides et l'assurance qu'elle ne cesserait la guerre qu'après que la Suède aurait recouvré toutes ses provinces. Grassement rétribué par Bestoujev, le comte Horn réussit à calmer l'orage. Mais en 1738, la diète s ouvrit sous de mauvais auspices pour la Russie. Le candidat de celte puissance à la présidence de la diète, Palmfeld, n'eut que cent quarante voix, et le candidat français Tessin, l'emporta à une énorme majorité. Dans la Commission secrète, sur cinquante membres, Bestoujev n'en
comptait que cinq ou six absolument sûrs. Le nouvel ambassadeur français, comte de Saint-Séverin, gagnait visiblement du terrain. En juin, le Visiret Bonneval ayant envoyé de nouvelles offres d'alliance, Bestoujev conseilla à Ostermann de faire enlever le major Saint-Clair chargé par la Commission dont il était membre de porter une réponse que le ministre russe soupçonnait devoir être favorable. 11 assurait que le roi de Suède et ses conseillers verraient avec plaisir ce coup de main. Saint-Clair ne porta en réalité que des duplicata de dépêches, qui, envoyées par Marseille, ne contenaient elles-même que des compliments, en recommandant toutefois aux agents suédois d'engager la Porte à prolonger la guerre.
En octobre Saint-Sévérin fit accepter un subside de trois cent mille écus par an, offert à la seule condition que pendant dix ans la Suède ne solliciterait aucune autre puissance sans l'aveu de la France. C'était presque une victoire pour la Russie, et le parti français, dont l'ardeur belliqueuse augmentait, éclata en murmures, pendant que le parti russe reprochait à l'Angleterre de n'avoir pas fait échec à la générosité du cabinet de Versailles. A Saint-Pétersbourg, on ne se contenta pas de ce demisuccès, et Kantémir fut chargé de demander que la France renonçât à favoriser les intrigues suédoises à Constantinople, en faisant une déclaration publique en ce sens. « Vous voulez « donc que Villeneuve soit enfermé aux Sept-Tours! " répondit Fleury : « nous ne nous mêlons pas de ce que la Suède fait « à Constantinople, mais vous devez vous contentera cet égard « de nous l'entendre dire. » Kantémir n'insista pas; mais on apprit à Pétersbourg que la France envoyait une escadre dans la Baltique et Bestoujev signala des armements inquiétants en Suède. Le sort du malheureux Saint-Clair, qui revenait à ce moment de Constantinople par la Pologne et la Saxe, fut décidé par ces circonstances.
Les causes de ce crime célèbre du XVIIF siècle demeurent toujours assez obscures. Prévenus par Bestoujev, les ministres suédois s'attendaient bien à ce que l'officier fut pris; ils ne prévoyaient pas qu'on dût l'assassiner. Arrivant à Stockholm
ASSASSINAT DE S A I N T-C I. A I lî 255
en juillet 1730 la nouvelle de l'attentat v souleva une ('motion {•norme et le chancelier (iyllenhoivj, bien (jue {jajjné momentanément au parti de la paix et de l'alliance russe, trouva qu'on s'y était pris maladroitement. Les assassins, le capitaine Kuttler et le major Le\itski, avaient eu une commission en règle de Mûnnicli, un passeport du résident de l'Empereur à "Varsovie, Kûnner, et un mandat d arrestation {Sieckbrief) délivré par VOberanii de la Haute et Basse-Silésie. Le ministre d'Auguste III à Dresde, Bridil, et le ministre russe à Yarso\ie, Keyserling, avaient correspondu à ce sujet, le second donnant au premier 1 assurance que 1 Impératrice lui saurait gré de ce qu'il ferait pour favoriser l'entreprise. Tout le monde, cela va sans dire, en déclina la responsabilité après l'événement. Ostermann feignit la plus vive surprise et la plus sincère indignation, déclarant l'action infâme et parlant de mettre ses auteurs h la roue. Hrid)! fit riiomine qui ne sait rien et se porta garant de l'entière innocence de Keyserling, lequel "abhorrait " si fort de pareils attentats qu'il en était malade de clia;;rin.)> A la vérité, ni la correspondance des deux compères ni les autres documents connexes, du moins ceux que nous possédons, ne portent aucune trace d'intentions homicides. Saint-Claii" devait être simplement arrêté et dépouillé de ses papiers, et, comme il ne semble avoir fait aucune résistance à ses agresseurs, sa mort ne s'explique pas. Il est pourtant inadmissible que Kutter et Levitski aient agi sans ordres, d'autant (ju'après être revenu à Pétersbourg, le second tout au moins, ^nous ne savons pas ce qu'est devenu l'autre) ne pensa nullement y être roué, mais y vécut tranquillement dune bonne pension (I), On s'accorda entre Pétersbourg et Dresde pour mettre la chose sur le dos de Miinnich ; nous devons toutefois nous souvenir cjue l'idée première était d origine russe, venant de Bestouje\ . Celui-ci faillit s'en repentira Stockholm. Les officiers île la
(i) Voy. les Extraits du journal de Steintierj^ei' dans la Zeitschrift des Vereiiis ■fiir Geschu-hte und Atlertlium Sc/ilesiem, 18.1.5, i, 178 ; Conip. Antiquité russe,, 1878, XXII, 511-520; Sbohnik, XX, 126, 129, 130; ScuEREn, Anerdotes intéressantes et secrètes de la Cour de Ihissie. 1797, IV^. 213.
parde le menacèrent de représailles sanglantes. Il brûla ses archives avec la comptabilité de ses corruptions, mit sa maison en défense, adressa au gouvernement suédois une déclaration officielle dans le sens des sentiments exprimés parOstermann, et n'en dut pas moins annoncer qu'à moins d'une victoire décisive de Miinnich la guerre était certaine. La journée de Stavoutchany et les traités de Belgrade et deConstantinopie le tirèrent de ses alarmes. Le parti de la guerre se dit trahi par la France, et la diplomatie russe fut en droit de célébrer une autre vie toire, ayant acheté à bon compte une neutralité inappréciable.
Elle n'employait pas moins avantageusement son argent en Pologne. Avec une médiocre dépense, Keyserling y organisait un parti puissant, dont Poniatowski et les Czartoryski devenaient les chefs, en même temps qu'une somme de cent mille ducats, prêtée à Auguste III, contribuait plus que les armes saxonnes à disperser la confédération de Dzikow. Le primat, Théodore Potocki, jeté en prison, résista jusqu'à la soumission de son cousin, Joseph Potocki, chef militaire [regimentarz] du parti de Leszczynski, puis suivit son exemple, vint à Varsovie faire hommage au roi et écrivit à Anne, en l'assurant de son «adoration» (1). En janvier 173G un des Oginski apporta à Auguste les propositions des seigneurs polonais et lithuaniens enfermés avec Stanislas à Koenigsberg: ils consentaient à revenir pour la «diète de pacification " , àconditionqu'onpayâtlesdettes qu'ils avaient contractées là-bas. Le nouveau roi s'en tira avec dix mille ducats (2), et du coup Stanislas se décida à abdiquer. En mars, il regagna la Lorraine. En juin la « diète de pacifi-
(1) SzuJSKi, Histoire de Pologne, IV', 311; SoLoviov, Histoire de Russie, XX,
(2) SoLoviov, Ibid. XX, 381.
PACIl'ICATION Dh: LA l'OLOCNE 257
cation " , présidée par un partisan de Leszc/vnski, Venceslas Rzewuski, aboutit heureusement, grâce à une distribution îles charges vacantes, qui donna le bâton de grand-général à Joseph Potocki et le palatinat de Lublin au chef des confédérés, Adam Tarlo. Et le roi paitant pour Dresde, une longue caravane de seigneurs polonais le suivit pour prendre part aux fêtes qui les y attendaient. Entre temps, la question de Courlande avait été réglée par une disposition de la diète autorisant Auguste à donner Finvestiture, après la mort de Ferdinand, à un candidat de son choix. Le projet d'annexion était donc abandonné, et un de ceux qui aidèrent le plus Keyserling à obtenir ce résultat fut Ozarowski retour de France! (1) Le duc Ferdinand mourut Tannée suivante, et Ton sait ce qui advint du duché ! La Pologne ne trouva plus rien à dire en cette occurrence. Le nouveau grand-général de la couronne aurait eu à dire quelque chose sur le séjour des troupes russes en Pologne, où Mûnnich se comportait comme s'il eut été chez lui ; mais, outre la charge qui venait de lui être conférée, ce grand seigneur avait d'autres et meilleures raisons pour se taire : une montre de sept cents ducats et une promesse de vingt mille écus. avec quelques menues largesses encore pour sa femme, une Mniszech, et pour sa belle-mère. Et il était riche à millions! Les Polonais du temps comptaient pour un honneur d'être pensionnés, comme Ozarowski s'en faisait un d'être tenu à la porte des antichambres ministérielles. La liberté transformée en licence comporte de ces déformations morales. Le primat Potocki eut aussi une pension de 3 , 1 66 ducats (2), et en fut engagé à s'opposer aux projets d'alliance avec la Turquie et de confédération nouvelle qu'un autre de ses parents, Antoine Potocki, palatin de Belz, prépara, en s'entendant avec le résident de Prusse à Varsovie, Ilofmann. En 1739, sur l'avis de ce dernier, Potocki allaà Berlin, où Frédéric-Guillaume lui fitgrand accueil et lui promit de donner aux confédérés cinquante millefusils (3) .
(1) SoLoviov, /fisloire (le Hussie, XX, 382; SzL'jski, ibiil. IV, 314.
(2) SoLOviov, i//i(l. XX, 387.
(3)/6iV/. XX, 39J.
C'était une conséquence de l'élection de Biihren à Mittau. Elle n'empêcha pas toutefois le Roi de recommander, en mourant, à son fils le maintien de Talliance russe. En réalité, la Prusse n'avait pas de choix. Des pourparlers pour un nouveau traité furent même engagés et paraissaient près d'aboutir, quand arriva la nouvelle de la mort de l'Empereur Charles VI ["20 octobre 17 40). A ce moment, s'apercevant que son effacement favorisait trop la suprématie de la France, l'Angleterre venait elle-même de faire des ouvertures h Pétersbourg. Finch y arrivait avec le titre de ministre, tandis que Kantémir, qui avait en vain travaillé à obtenir une alliance et la reconnaissance du titre impérial, était remplacé à Londres parle prince Chtcherbatov (1). L'horizon diplomatique, qui s'éclaircissait ainsi, parut brusquement assombri par les nuages qui s'amoncelaient sur Vienne, en même temps que la paix avec la Turquie, si chèrement achetée, laissait une situation pleine de tristesses et d'embarras.
Au milieu des illuminations, des bals et des mascarades, prodigués à cette occasion pour donner l'illusion d'une joie absente, les esprits chagrins demandaient si on entendait fêter la destruction des fortifications d'Azov ! Un transparent sur lequel s'inscrivaient en lettres flamboyantes ces mots : " La sécurité rendue " provoqua des quolibets. On croyait savoir que la Porte traitait avec la Suède pour une reprise d'hostilités, à la faveur des événements qui se préparaient au centre de l'Europe. A un bal de cour une figure nouvelle fit sensation et donna lieu à des commentaires alarmants. On vit, dansant un menuet avec Elisabeth, un personnage dont la présence paraissait étrange tant on en avait perdu l'habitude. C était le nouveau ministre de France, marquis de La Chétardie. On savait que, pendant la guerre, il s'était énergiquement employé à Berlin contre les intérêts russes. Oue venait-il faire à Pétersbourg? Quelques optimistes se flattaient de le voir maintenant appliqué à prévenir un conflit avec la Suède. Mais la défiance
(1) CniMKO, JSouveaux documents pour la biographie du prince Kantémir, 1891, p. 74; Alexandrenko, Les agents diplomatiques russes, 1897, I, 293.
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l'emportait, et n'était que trop justifiée. Un avenir prochain devait révéler le secret de ce nouveau venu, au milieu de crises, intérieures où il s'apprêtait à jouer un rôle, en même temps que, balayés par cette tempête, les hommes allaient disparaître, qui, à travers de dures épreuves, dont on ne saurait sans injustice les rendre responsables, et des défaillances, dont on a exagéré la portée, avaient réussi jusque-là à maintenir à peu près intact l'héritage dont un hasard leur confiait la garde.
Épreuves et défaillances procédaient d'un ensemble de causes qui échappaient entièrement à leur contrôle. L'énorme machine encore mal agencée qu'ils avaient charge de conduire n'était pas leur d'uvre, pas plus (ju'ils n'étaient maîtres de l'arrêter dans la course hasardeuse où ils la trouvaient engagée. Ils serraient les freins, graissaient les roues et tâchaient d'éviter les fondrières. (Jn ne pouvait leur demander davantage. Ils succombaient aussi, entre deux précipices, aux tentations corruptrices du pouvoir. Mais, pour courir en cet équipage des aventures aussi pleines de périls, ne fallait-il pas qu'ils fussent des aventuriers ? Et, dans ce rôle, Ostermann, puisque c'est lui en somme qui, au dehors comme au dedans, avait le dernier mot, ne valait-il pas Menchikov?
D'une manière générale, au dehors comme au dedans, ses efforts et ceux de ses collaborateurs furent appliqués à une œuvre de consolidation, dans la limite des résultats acquis et des frontières constituées pendant le grand règne. Ainsi, en Petite Russie, ou, après quelques tâtonnements, le système de l'annexion pure et simple adopté par Pierre V' triompha de> velléités autonomistes. En janvier 1734, on profita de la mort du Hetman Apostol. pour remettre l'administration du pays à une commission provisoire composée de trois Grands llussiens
et de trois Petits Russiens. Et il fut entendu que le provisoire durerait indéfiniment. Les indigènes se laissèrent endormir par des promesses et ne bronchèrent pas. On mit d'ailleurs beaucoup d'art à garder les apparences. On laissait aux habitants de Kiev la faculté de choisir leur maire, sauf à prendre les mesures nécessaires pour que le choix tombât sur un Russe à la dévotion du gouvernement. La réalité se trahissait parfois, comme en 1739 par la bouche de Mûnnich qui, en pleine séance du tribunal suprême siégeant à Gloukhov, menaçait les juges de la Sibérie, du knoute et de la potence, et, comme on lui objectait la loi, criait : « des coquins l'ont faite et des coquins l'appliquent! '^ . Il s'agissait d une de ses terres. Mais les collègues du feld-maréchal y mettaient communément plus de discrétion.
Plus ardue était la tâche à Test de l'énorme empire, sur la frontière de l'Oural. On se heurtait là à une résistance opiniâtre de populations sauvages, également rebelles à la force et à la persuasion. On cherchait à les maîtriser en armant Kirghizs contre Bachkirs, et cette politique réussit quelque temps à Kirillov envoyé pour construire une forteresse sur la Ora — le futur Orenbourg. En 1735, ce gouverneur énergique mais violent rêvait déjà de soumettre Tachkent avec le futur Turkestan russe et d'ouvrir à la Russie la route de l'Inde. Une révolte des Bachkirs coupa court à ces espérances ambitieuses. Dans une rencontre avec un régiment de dragons, ils tuèrent le colonel et s'emparèrent d'un convoi. Pour les apaiser, on envova A. I. Roumiantsov, qui, partisan des mesures de douceur, se querella avec Kirillov et l'insurrection un instant assoupie se réveilla à la faveur de ces discordes. A Pétersbourg on donna raison à Kirillov; mais une campagne de répression et de destruction, conduite en 1 736 avec une rigueur impitoyable, n'empêcha pas des retours offensifs de la part des vaincus. Après un autre essai de pacification entrepris en 1737 par Tatichtchev avec quelque succès, le prince Ouroussov, en 17 40, se retrouva aux prises avec de nouveaux soulèvements.
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Plus à l'est, encore le règne d'Anne vi( un mit rc triomjiiic tic la politique d'expansion : une première ambassade chinoise répondant à celle de Vladislavitcli (vov. ci-dessus p. iO). Elle lut envoyée à Pierre II, mais n'arriva à Moscou qu'en février 1731 après la mort du Tsar. Sa commission semble avoir été de simple courtoisie. Trédiakovski, dans une de ses odes, lui attribua, il est vrai, l'intention de demander à la Russie qu'elle voulut bien ne pas regarder l'Empire Céleste comme un pays tributaire. C'était aller im peu vite en besogne! Mais l'idée du poète est curieusement indicatrice de l'ampleur que les conceptions de cet ordre avaient déjà acquise dans la conscience nationale.
On ne saurait reprocher aux Allemands, qu ils s'appelassent Ostermann ou Miinnich, d'en avoir contrarié l'essor. L'émissaire qui, à cette époque, faisait la navette entre Pétersbourp et Pékin, surveillant la marche des caravanes sur la route actuelle du Transsibérien, n'était pas un Russe. Il s'appelait Lang. Le nom peut servir de mot de la fin à ce rapide aperçu.