‹ L'Héritage de Pierre Le GrandChapitre 52 sur 66 · I.K COMI'I.OT .'JVl · texte numérisé non relu

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cette liaUon, comme d'autre j)art les scrupules et les di-fiaucef. plus ou moins l('j;itimes de La Cliétardie lui-même s'opposèrent à ce qu'elle en tirât un parti plus avantageux. Autrement importante, efficace et décisive, dans la préparation du coup d'État, fut la part de Scliwartz etdeLeslocq. Dans l'exécution, un troisième étranger figura au premier plan. Juif, originaire de Dresde, ancien courtier en bijouterie et maintenant soldat aux gardes, il s appelait Griinstein.

Scliwartz était un capitaine allemand d'infanterie, (|ui, ayant pris du service en Russie, v passa j)our ingénieur et se trouva attaché, en cette qualité, aux chantiers de constructions maritimes (1). J'ai eu l'occasion déjà de mentionner Lesloc([. il appartenait depuis longtemps à la maison d'Elisabeth comme chirurgien. Son père, un Champenois, se disait noble : L'Estocq

I Helvéque. Ayant quitté la France à la révocation de ledit de Nantes, il s était fixé en Allemagne, à Zelle, ou il exerça la profession de barbier d'abord, puis celle de chirurgien à la cour de Georges-Guillaume, dernier duc de Bninsvick-Zelle. Né en 1692, le fils vint chercher fortune en Russie vers 1713.

II se fit apprécier par Pierre le Grand pour sa dextérité à manier le bistouri et son esprit éveillé, mais eut le malheur de déplaire à Mlle Krahmer, qui lui attribua des discours malveillants sur les relations du Tsar avec son diénchiclnl, Boutour- Hne. Son bonheur voulut qu il en fut quitte pour un exil à Kazan, d où Catherine V s'empressa de le tirer, en le plaçant, bien qu'elle le sut profondément immoial, auprès d'Elisabeth alors âgée de seize ans. La situation qu'il occupa, depuis, dans l'intimité de la Tsarevna n a été mise au jour qu'après Icn énement de décembre 1741, époque à laquelle Mardefeld eut soin d'envoyer à son maitre le résultat d une enquête personnelle à ce sujet, où il parait avoir mis beaucoup de zèle et aussi quelque plaisir. Ce plaisir, nous ne dcA rions pas être apj)elés à le partager, 1 auteur du mémoire s'étant précautionné contre une indiscrétion posthume, en demandant que le destinataire vou-

(1) Mémoire sur la révolution dfi 1741. Aff. l''.tr. Russie. Mém. et Doc. \c>l. IX. fol. 120.

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lut bien • sacrifier à Vu Icain » les détails qu'il croyait devoir lui envoyer sur « les sacrifices que d autres autels recevaient « par les soins du chirurgien franco-allemand. » Et, Frédéric II n'ayant pas fait droit à ce vœu, peut-être devrais-je en tenir compte moi-même, — par respectpour mes lecteurs. Mais peutêtre aussi ne me pardonneraient-ils pas de leur laisser ignorer cet échantillon d'une correspondance diplomatique, qui })asse, avec raison sans doute, pour avoir contenu l'essence de l'histoire contemporaine. Je me crois obligé néanmoins à y opérer quelques coupures, en renvoyant à qui de droit toute responsabilité pour le leste. Voici lete.xte :

« La personne de laquelle il est question (Elisabeth) réunit « en elle une grande beauté, une grâce enchanteresse et des 'i agréments infinis à beaucoup d'esprit et de dévotion, dont « elle pratique les devoirs extérieurs avec une exactitude sans « exemple. Mais, formée sous une constellation fatale, je veux « dire dans le moment même d'une tendre conjonction entre " Mars et Vénus, ... elle sacrifie tous les jours à diverses repri- « ses sur 1 autel de la mère de l'Amour et surpasse de beaucoup « en œuvres pieuses de ce genre les épouses de 1 Empereur « Claude et de Sigismond. Le premier sacrificateur distingué « qu'elle s associa fut un sujet de INeptune, simple matelot à « belle taille... Cette charge éminente demeura récemment « vacante pendant deux ans, des prêtres de peu de considéra- " tion en faisant la fonction alternativement. Enfin un disci- « pie d'Apollon à voix foudroyante, natif de l'Ukraine ... en « fut revêtu et lui rendit sa première splendeur. Affrontant « les fatigues et en faisant l'exercice avec trop de vivacité, il " devint sujet aux évanouissements, ce qui engagea un jour « sa protectrice à se rendre dans un profond déshabillé chez « l'Hypocrate initié dans les mystères cythéréens pour le por- « ter à assister promptement le malade. Le trouvant entre deux " draps, elle s'assit sur le lit et l'exhorta à se lever. Lui, au <• contraire,... l'invita à se divertir dans toutes les formes. « Impatiente de voir secourir l'ami du cœur, elle lui répliqua « avec colère : '< Tu sais bien que ce n'est pas pour toi que le

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« four chauffe! >' « Hé bien, répondit-il grossièrement, ne « vaudrait-il pas mieux que lu le fasses avec moi qu'avec tant « d'autres hommes du bas peuple? » L'affaire en resta pouri' tantlà. 11 obéit. J'ai appris cette particularité d'une personne « qui a été présente à la farce... ' Ij

Le nationalisme ou le patriotisme de tout ce monde est une drôlerie comme on en rencontre rarement même dans les carrefours obscurs où hantent les léjjendes.

Je passe àrorfjanisation ducomplot en tant qu'il en eut une, m en tenant, pour rétablir la vérité des faits, aux rapports du marquis de La Chétardie lui-même, contrôlés par ceux (jue le cabinet de Versailles recevait simvdtanément de Stockholm et qu'on a négligé de consulter. Ils suffisent amplement [)our rétablir la réalité des faits ; pour prouver, notamment, que la participation de la France à cette aventure n'a guère existé qu'à l'état de projet et que, contrairement à une version universellement accréditée, ce projet lui-même n'est pas sorti de l'initiative du jeune représentant de la diplomatie française à Saint-Pétersbourg.

Le marquis de La Chétardie était arrivé à son poste actuel en 1739, avec un rôle de pure représentation, qui seul paraissait lui convenir. Bornées d'abord à l'échange de simples politesses, ses relations avec Elisabeth ne contractèrent un caractère plus intime qu'en novembre 17 4(», après la chute de Buhren, qui enlevait à la Princesse quelques nouvelles illusions. Elle lui envoya alors Lestocq, en grand mystère, pour lui dire le regret quelle avait à se priver de ses visites. On se défiait d'elle et des personnes qu'elle recevait. La Chétardie répondit

(1) Maruefeld a» Koi, 28 décembre 1742. Secretiasime. Arcliircs xecirtes de Berlin,

évasivement. Il croyait, lui, avoir des raisons pour se défier de la Princesse, la supposant en bons termes avec Anne Léopoldovna, donc Autrichienne, elle aussi. Mais, à sa grande surprise, Lestocq lui parla avec regret de la chute de Biihren. La Tsarevna avait tout perdu en le perdant. Et aussitôt, il appuya sur les espérances que pouvait laisser le parti puissant dont la fille de Pierre le Grand et son neveu, le duc de Holstein, disposaient dans la nation. Le marquis ne fut ni convaincu, ni même pressé de connaître le sentiment de sa cour sur cette insinuation. H n'envoya pas de courrier. Encore moins eut-il le désir d'engager un entretien avec Elisabeth elle-même sur un sujet aussi scabreux (1). Il se contenta d'en écrire par Y ordinaire et attendit les événements, qui ne lui paraissaient nullement destinés à justifier les imaginations hasardeuses de Lestocq ou de sa maîtresse.

Le mois suivant, le ministre de Suède, Nolken, le déconcerta à son tour avec une ouverture encore plus embarrassante. Il avait reçu des ordres, disait-il, pour favoriser, à son choix, le parti du duc de Courlande, celui d'Anne Léopoldovna, ou celui d'Elisabeth, et disposait de cent mille écus. Son dessein était de les dépenser au profit de la Tsarevna, et il s'en remettait à son collègue français pour le meilleur emploi à faire de la somme dans cet ordre d'idées.

Du coup, La Chétardie fut effrayé. Il ne s'agissait plus d'espérances seulement, mais d'un complot pour la réussite duquel Nolken faisait état de pourparlers engagés par la Princesse avec quelques soldats de la garde et quelques obscurs fonctionnaires. Et on proposait au représentant du Roi Très Clirétien d'en devenir complice? C'était folie! Pourtant les cent mille écus lui donnaient à réfléchir. La Suède n'avait ni l'habitude ni les moyens de se mettre ainsi en frais. D'où venait 1 argent? Celui qu'on dépensait à Stockholm pour les objets de la politique extérieure sortait fréquemment du trésor français. Eu égard aux procédés usuels de la diplomatie contemporaine, la

(1) Coinp. Yandal, Louis XV et Elisabeth^ p. 138 et suiv

NOI.KKN ;{'♦.-)

supposition d'une intrijjue indirecteinent favoriséo par letal)inet de Versailles, à Finsu de son agent direct, n'avait rien d'invraisemblable. Tout compte fait, le marquis se décida à faire une réponse évasive, à écrire encore j)0ur demander des instructions, et à attendre toujours, en se tenant sur la réserve. Il fallut im mois de plus et une invitation pressante pour l'engager à se rendre chez Elisabeth, et, là encore, il évita soigneusement do « se mettre à découvert. '

La Princesse lui épargna irailleurs tout embarras à cet égard, se bornant à parler en termes amers de l'état présent des choses, que " Pierre le Grand aurait eu peine à voir » , et en termes émus de l'attachement que les gardes témoignaient « pour la mémoire du Tsar et pour son sang. > Le nom de Louis XV ne fut pas évoqué vue seule fois dans cet entretien, quoi qu'on en ait dit, et encore moins le souvenir, plulôt humiliant pour la Tsarevna, d'un piojet de mariage, où le refus n était pas venu de son côté. Du moins La Ghétardie n'en a rien dit dans ses dépêches, et, assurément, on ne lui eût pas pardonné à Versailles des allusions trop risquées à des sentiments dont la permanence, chez une autre qu'Elisabeth, eût pu flatterie Roi, mais qui, chez la maîtresse du beau Choubine, l'eussent mis en trop mauvaise compagnie. L'irrésolution du cardinal de Fleury et l'esprit d'aventure de son agent ont été également mis er> cause à ce propos contre toute vérité. La Ghétardie n'avait pas songé un instant à se faire l'avocat des projets dont Nolken l'entretenait et qu'il jugeait téméraires, et on n'hésita pas davantage à approuver sa réserve. Aux premières nouvelles, le secrétaire d'État, Amclot, s'en expli(jua ainsi avec l'ambassadeur : ^i L'on doit croire qu il ne sera point (|uestion de ses « intérêts (ceux d'Elisabeth) pour la couronne de Russie pen- (' dant la vie du Tsar. Ainsi toutes réflexions à ce sujet seraient « superflues pour le moment présent. "

C'était une fin de non recevoir catégori<pu' cl absolue.

Le Suédois seul s'obstina à aller de l'avant, et, dans le courant de janvier, La Ghétardie apprit, qu'avec son concours, le complot prenait corps. 11 était question maintenant de requé-

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rir rintervention armée de la Suède, dont les troupes donneraient la main à un soulèvement des gardes en faveur de la fille de Pierre le Grand.

Gela devenait grave. Toujours sur la défensive, La Chétardie esquiva une entrevue commune avec son collègue qu'Elisabeth lui proposait, mais dut le lendemain se rendre à un appel pressant de la Princesse, qui, cette fois, se montra plus explicite.. Elle parla de « choses portées à un point où une plus longue » attente devenait impossible » , du dévouement assuré des gardes, de l'ardeur des conjurés, et elle allait aborder le point le pkis délicat, en exprimant sa confiance dans « l'amitié de la France '^ , quand l'envoyé d Angleterre se fit annoncer. D'un geste, Elisabeth engagea La Chétardie à rester et à attendre le départ de l'importun. Finch comprit qu'il était de trop et abrégea sa visite. « Enfin nous en sommes débarrassés ! » soupira la Tsarevna. Mais aussitôt, coupant court aux confidences qu'elle se disposait à reprendre, La Chétardie invoqua l'impossibilité de prolonger le tète à tête, sans le faire remarmarquer. Elle n'eut que le temps de lui dire encore que « comme elle n'était plus dans le cas de se contraindre, il « serait maître de venir chez elle quand bon lui semblerait (1). ■»

Il se promit bien de ne pas en abuser. Mais à Versailles maintenant on estima qu'il faisait preuve d'une prudence excessive. De Stockholm des avis y étaient parvenus attribuant à l'entreprise un caractère plus sérieux que n'avaient permis de le supposer ceux qu on recevait de Pétersbourg, en même temps que le projet de coalition contre l'Autriche, mûrissant entre Versailles et Berlin, avait rendu plus désirable une combinaison destinée à priver la cour de Vienne du seul allié qui lui restât. Des ordres péremptoires en furent la conséquence, montrant comme absolument renversés, dans la réalité, les rôles respectifs attribués par la légende au cardinal de Fleury et à son agent. Loin d'être poussé par celui-ci, le ministre le poussa du commencement jusqu'à la fin, lui enjoignant, dès

(1) La Chétardie, 3 (14) janvier 1741. Aff. Étr.

POi r.p Aiti,i:iiS AVKc I. \ SI Khi: :;v7

à présent, de ne pas hésiter à favoriser le projet de coiij) d'État et de dire à Elisabeth que « si le Roi pouvait lui rendre service « et qu'elle voulût lui en fournir les moyens, elle pouvait " compter que S. M. se ferait un plaisir de concourir au suc- « ces de ce qu'elle pourrait désirer (1) » .

Ainsi, après la Suède, la France allait entrer en lice. Seulement, à ce même moment, l'entreprise rencontra, du fait de la première puissance, un écueil où elle risqua d'échouer. Sur le point de faire agir le ressort essentiel du complot, Noiken en démasqua brusquement le jeu secret. Il offrait de faire entrer immédiatementsurle territoire russe un puissant corps d'armée, mais exigeait, de la part de la Tsarevna, une réquisition écrite, où se devait trouver l'engagement de restituer à la Suède les conquêtes de Pierre le Grand. Il invoquait des promesses dont Elisabeth contesta plus lard la réalité et qui paraissent, en effet, avoir été assez vagues. Dans sa correspondance avec l'ambassadeur de France à Stockholm, Noiken affirmait que la princesse avait d'elle-même reconnu le droit pour la Suède de réclamer une partie de ses provinces perdues en récompense du service qu elle rendrait à la fille de Pierre le Grand et quelle avait />?t'5Y"e promis la réquisition (:2). Mais Amelot lui-même jugea que c était trop exiger (3), et Elisabeth montra une répugnance invincible à requérir ou promettre quoi que ce fut par écrit. Sa parole devait suffire. Le Suédois se montrant intraitable, elle se rejeta sur le Français.

Après un séjour de quelques jours à la campagne, dont elle avait profité pour donner à diner à des officiers d'un régiment de ligne cantonné dans le voisinage, elle manda LaChétardie, lui faisant part de l'embarras où elle se trou\;iit juuir rctcniil'ardeur de ses partisans alors que Noiken empêchait par ses prétentions inadmissibles la mise à exécution des desseins concertés avec eux. Ses. instructions lui prescrivant d agir de con-

(1) Amelot, à la Chétardie, 12et 16 février 1741. Aff. Étr. Russie; le mkmh à Snint-Sévorin, ainltassadeur à Stockolm, 16 février 1741. Aff. Etr. Suède.

(2) Saint-Séveiin à Amelot, 14 avril 1741. Aff. Étr. Suède.

(3) Amelot à Sainl-Sèverin, 4 juillet 1741. Aff. Etr. Suède.

ceit avec son collègue de Suède, le marquis plaida du bout des lèvres une cause qu'il jugeait, lui aussi, peu défendable, ajoutant a qu'il souhaitait personnellement que cette affaire prit Il une forme, puisque les liaisons qui subsistaient entre la « France et la Suède pourraient peut-être mettre le Roi à por- « tée de donner d'une façon ou de l'autre à la Princesse des a preuves de son amitié (1). »

Elle n'en put tirer davantage. Délibérément il restait lui aussi dans le vague, et il mettait tant de conviction à justifier cette attitude devant ses chefs, que leurs propres résolutions s'en trouvèrent ébranlées. Des soupçons entrèrent dans l'esprit d'Anielot. Pour montrer tant d'audace après avoir fait preuve si longtemps de tant de timidité, Elisabeth était-elle de bonne foi? Ne se faisait-elle pas l'instrument d'un piège que le gouvernement d'Anne Lépoldovna tendait à la Suède et à la France? « Je trouve si peu de vraisemblance « , écrivit-il h La Chétardie, " entre le projet ferme et audacieux de cette prince et tout ce que vous m'avez mandé de la légèreté et de la fai- « blesse de son caractère que je ne puis pas mempèclier d'en- « trer en quelque méfiance, n Mais cette impression ne dura pas, et Vordiuaire suivant fut pour mettre le marquis en demeure de sortir du nuage où il s'enfermait. Il devait dire à Elisabeth que les préparatifs belliqueux des Suédois se faisaient de concert avec le Roi et que Sa Majesté u les mettrait en état « d'aider la révolution au moment ou elle la ferait d'accord avec eux (2) n .

A la fin de mai, le secrétaire d'État se fit encore plus pressant. Valori et Relle-lsle l'instruisaient du prix que Frédéric mettait aux engagements qu'on sollicitait de lui. 11 fallait coûte que coûte faire marcher les Suédois! La Chétardie eut ordre d'intervenir pour qu Elisabeth donnât satisfaction à Nolken. Il lui proposa de remettre l'écrit entre ses mains. Pressée et acculée à une décision, elle refusa net. a Elle aurait toujours

(1) I-a Cln'tartlie à Amelot, 3 (14) février 1741. Aff. Etr. Russie.

(2) Amelot à La Chétardie, 22 février et 16 mars 1741. Aff. Étr. Russie.

à craindre les re{)roclies de sa nation, si elle la rendait par qnelques sacrifices victime des droits qu elle aurait réclamés pour monter sur le trône » . En même temps, revenant sur le parti qu'elle avait pris » de no plus se contraiiulre " , elle jugeait nécessaire de suspendre provisoirement ses relations avec l'envoyc français. Elle venait de commettre une grosse bévue, en imaginant (ju'elle pouvait recruter pour son parti le terrible Ouchakov, qui avait repoussé ses avances d une façon peu courtoise, fille le devinait prévenu; peut-être même armé de preuves. En même temps elle apprenait qu'un capitaine du régiment Siémionovski, son partisan avéré, se trouvant de garde au palais impchùal, avait été, de la part du duc de Brunswick, l'objet d'attentions Hatteuses, Antoine-l Iric lui faisant mille compliments et lui remettant trois cents ducats Ij. Anne Léopoldovna et son mari était donc, eux aussi, instruits du complot et disposés à emplover tous les moyens poui en empêcher l'exécution. La Tsarevna se vit déjà la tête rasée et son beau corps enfoui sous des vêtements de nonne. Or, she lias noi one bit of uiins flesh ahout lier, affirmait Finch, Peureusement, elle se renfonça dans ses anciennes habitudes de retraite. Nolken lui-même en fut réduit à demander des saignées à Lestocq pour avoir des nouvelles !

En mai, le chirurgien vint trouver La Ghétardie, mais «ne sut que montrer les inquiétudes dont il était dévoré. Au moinilie bruit (juil entendait, il se portait vivement à la fenêtre et se croyait déjà perdu (2) » . Et la Tsarevna elle-même, apercevant le marquis dans les jardins du palais d'été, évitait prudemment une rencontre et s'en faisait un mérite auprès de la Régente.

A la fin de juin, Nolken fut rappelé par sa cour, qui, sans qu'Elisabeth v fut pour quelque chose, marchait à la guerre, tout en voulant faire accroire à la Princesse que ses résolutions dépendaient de celles auquelles elle se porterait elle-même pour seconder son effort. En réalité, les Suédois ne lardaient

(l; SoLOViOv. Ilf^toire de /{ii:sl,\ XXI, 12:).

(2) I.a Clu'tarilio à Aiiielot, 30 mai ,10 juiir, 17V1. AIT. Hlr. iUissie.

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plus à prendre les armes que pour obtenir de la France de plus gros subsides et aussi parce qu'ils n'étaient pas prêts. Et les hésitations de la Tsarevna servaient leurs desseins, en ce moment, en leur donnant plus de temps pour leurs marchandages et leurs préparatifs (1). En prenant congé d'Elisabeth, leur envoyé n'en insista pas moins pour obtenir la réquisition écrite^ sans laquelle rien ne pouvait être fait. Elle fit mine de ne pas comprendre de quoi il s'agissait, indiqua par un geste que la présence d'un chambellan de son service l'empêchait de s'expliquer; puis, dans un chuchotement, glissa à Nolken ces paroles : « Je n'attends que 1 entrée en campagne des vôtres pour agir de mon côté. Demain Lestocq sera chez vous " . Le Suédois s'imagina avoir ville gagnée. Mais le chirurgien ne lui apporta qu'vme lettre de la Tsarevna pour le duc de Holstein, qui, affirma-t-il, contenait " un témoignage des obligations que sa maîtresse avait à la France et à la Suède " . Il promit de revenir, et ne reparut plus.

En juillet, La Ghétardie pensa lui-même suivre son collègue dans la retraite. Une difficulté de cérémonial avait surgi au sujet des lettres de créance que le Marquis entendait présenter à l'Empereur en personne. Conseillée par Ostermann, la Régente crut y trouver un prétexte pour se débarrasser d'un ministre que ses entrevues avec Elisabeth et avec Nolken lui rendaient suspect. Il se vit opposer un refus péremptoire, cessa de paraître à la cour, et son rappel fut décidé.

Elisabeth ne lui donnait plus signe de vie. En août seulement elle lui envoya un de ses chambellans, Vorontsov peut-être, qui, pénétrant de nuit dans le jardin de l'ambassadeur, lui fit un conte sur les tentatives que la Princesse avait multipliées pour le rencontrer. Le jardin du marquis touchant à la Neva, elley avait passé trois fois en gondole, faisant sonner du cor pour attirer son attention. Elle s'était même avisée d'acheter une maison dans le voisinage, mais le projet s'ébruitant, elle avait dû y renoncer. Elle proposait maintenant un rendez-vous sur la

(1) Sainl-Séverin à Amelot, 10 (21) avril 1741. Aff. Étr. Suède.

LA (MKHllK SDKlHiiSK ;55l

route de Pétershourg qu'elle prendrait le lendemain à huit heures du soir. Se munissant d'une plume, u où l'encre ne sèche jamais » et d'une copie de la « réquisition " sollicitée par Nolken, La Chétardie fut exact au lieu cl à l'heure indiijués, attendit jusqu'à onze heures, et eut lieu d'être convaincu (pic la Princesse se moquait de lui. (1)

Tristement, i\ faisait ses préparatifs de départ, quand un hillet d'Ostermann lui annonçant une communication imj)ortante bouleversa ses projets. La Suède avait pris le parti de ne plus attendre le bon plaisir d'Elisabeth.

— Cet événement ne vous surprendra pas, dit le vice-chancelier en apercevant le marquis. Vous pouviez y être préparé.

Il avait l'air grave, mais « ne roulait plus des yeux furibonds qui ne laissaient voir que le blanc » , comme dans les entievues précédentes. Il prenait au contraire son ton le plus comtois pour annoncer à l'ambassadeur que la question du cérémonial était tranchée dans le sens de ses prétentions, et (pie l'Empereur le recevrait prochainement " en audience particulière et secrète » . Il se souvenait sans doute de Constantinople et de Villeneuve, et cette déclaration de guerre pour laquelle le représentant de la France à Stockholm avait donné dix millions sans compter les largesses faites aux Pu y son s et aux l'r<'trcs (2) — les démocrates du lieu — elle valait à son représentant sur les bords de la Neva un retour inattendu de faveur!

A son tour Elisabeth se crut obligée à une démonstration de courtoisie. Par l'intermédiaire d'un secrétaire de la légation

(1 8 août 1741. Aff. Ktr. Coiiip. Vaxdal, /oc cit. p. 143. Les dépèclie,-i ilu 1" el 8 avril et 18 juillet citées par l'auteur à propos de cet épisode lui sont étrangères,

(2; Saint-Séverin à Ainelot, 28 juillet 1741. Aff. Etr. Suède. >L Vandal, {Ioc. cit. p. 144) fait intervenir à ce propos, comme ayant « dicté les termes de la « déclaration de {juerre >• M. de Mondainert, aand)assadeur du roi à Stockholm. » Ce n'est dans doute qu'une façon de parler : la Suède n'en était pas là! Mais M. de Mondauiert n'était pas non plus ambassadeur. La déclaration de (;uerre est du 28 juillet n. s., et M. de Saint-Séverin n'a quitté Stockholm que le I2.inni suivant, laissant la direction de l'ambassade à son secrétaire, M. de Mondamirl^ jusqu'à l'arrivée en octobre 1741 du marquis de Lanmary, désigné pour lui succéder.

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suédoise, cette fois, elle annonça à La Chétardie que la crainte <le se compromettre l'avait seule empêchée de signer la fameuse « réquisition » , mais qu'elle en gardait l'original et le signerait " du moment que les affaires, prenant un bon train, elle pourrait le faire avec sûreté » . Elle se déclarait disposée en même temps à rembourser à la Suède ses frais de guerre; à lui payer par la suite des subsides réguliers, voire même à lui prêter, en secret, tout l'argent dont elle aurait besoin et à n'avoir d'autres alliés qu'elle et la France. Elle appelait cela « aller au delà de ses anciennes promesses » , tout en ne soufflant mot des provinces à restituer.

Non découragé par ses récentes expériences, le marquis se hâta de lui demander un nouveau rendez-vous pour le lendemain. Allant dîner chez le comte Lynar, il passerait devant le palais de la princesse, qui n'aurait qu'à se tenir sur le perron vers midi et demi. Malheureusement, il plut le lendemain; l'entrevue manqua encore une fois, et l'homme qu'on a représenté comme dirigeant en ce moment une vaste combinaison d'entreprises diplomatiques, militaires et révolutionnaires, où, avec l'avenir de la Russie, les intérêts d'une formidable coalition européenne dirigée contre l'Autriche se trouvaient en jeu, le pauvre La Chétardie se laissait aller à confesser ainsi qu'il suit, en écrivant à son collègue de Stockholm, l'impuissance à laquelle il se voyait réduit :

Il J'en suis encore à comprendre ce que la cour veut que je fasse ici (1) » .

Les ressorts qui devaient mettre cette coalition en mouvement échappaient évidemment, au moins ici, à toute direction €omme à toute concordance, alors qu'une entente entre deux des principaux intéressés se montrait dépendante des variations du baromètre !

L'entente était impossible parce que la Tsarevna en restait toujours à ses coquetteries avec les soldats de la garde, accompagnées de distributions périodiques d'argent, sans lesquelles

(1) A Soiiit-Sévéï-in, 26 août 1741. AIT. Etr. Comp. Vandal p. 145: » Dès lors le complot se forme et la France en prend résolument la direction. »

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leur zèle pour u le san^j de Pierre le Grand » ineuacait toujours de se refroidir. Pour trouver une excuse à son inaction, elle se plai(jnait qu'en entrant en campaj^ne, les Suédois eussent omis de déclarer qu'ils faisaient la guerre pour elle et né{jligé aussi de placer le duc de llolstein à la tête de leurs troupes, comme Nolken l'avait promis. En septembre, par un émissaire, qui maintenant donnait à La Ghétardie des rendez-vous dans les bois, elle se dit à bout de ressources pécuniaires. Il lui fallait quinze mille ducats. Le marquis fit la grimace, et, pressé, consentit à en avancer deux mille, en les enipruntant à un ami qui venait de gagner la forte somme au jeu (i).

C'est ce que qu'on a appelé mettre à la disposition de la Tsarevna ^ les trésors et le crédit de la France! (2; »

Amelot approuva la dépense, mais exprima la crainte qu'elle ne dut être » fort mal employée " . Il revenait à ses anciens doutes sur la force et la consistance du parti dont disposait la princesse. Quant aux récriminations qu'elle faisait entendre au sujet du duc de Holstein, il les jugeait déplacées et contraires à ses propres intérêts. Que venait faire ce prince allemand dans un mouvement national? D'ailleurs le Roi et la Reine de Suède ne pouvaient le souffrir (;i).

En octobre, malgré les deux mille ducats et les promesses que La Ghétardie y avait jointes plus généreusement, Elisabeth s'estima très insuffisamment secondée par ses alliés étrangers et se montra moins décidée que jamais à agir, d'autant que la guerre tournait mal pour les Suédois. Le manifeste qu'ils avaient finalement consenti à publier selon le vœu de la Tsarevna, en se proclamant les champions de ses droits, n'empêchait pas Lacy de leur tenir tête victorieusement, et rien n'annonçait que la cour de Versailles se disposât h rétablir la balance en leur faviêur. A ce moment, il est vrai, un nouvel agent français parut à Pétersbourg, sans (jue La Ghétardie fui prévenu de son arrivée, ou instruit de sa mission. L'ambassa-

(1) La Chét.irdif à Amelot, 2 septembre 17V1. Alf. Illr. (2^ Vandal, loc. cit. p. J :>*.). Ci)mp. Soloviov, XX.I, 1.3". (3) Amelot à La Cliétardie, 8 o(-(o!)re ITVl.Coinp. Vandal, p. 146.

deur en conçut quelque dépit et Elisabeth des espérances qui ne tardèrent pas à être démenties. Le nouveau venu qui s'appelait Davesnes, était porteur d'une lettre de créance pour Mme Garavaque, femme d'un peintre français, qui faisait partie de l'intimité de la Tsarevna. Hélas! elle ne trouva en lui qu'un courtier de mariage, le prétendant étant le prince de Conti, sans que la cour de Versailles parût encore vouloir appuyer sa recherche (1). Elisabeth s'en montra peu flattée. Elle n'avait que faire d'un mari à cette heure ! Et elle se plaignit encore plus amèrement de l'abandon où elle se voyait laissée par la France, en même temps que celle-ci se croyait en droit de rejeter sur elle-même la responsabilité des déceptions communes. Amelot écrivait à LaChétardie : « Je n'aperçois rien jusqu'à présent, de la part de cette princesse, qui puisse faire juger que tous les efforts de sa Majesté produisent les effets qu'on en doit attendre. Je n'entrevois qu'incertitude, au lieu du plan qu'on aurait dû former (2). »

Il n'y avait pas de plan; il ne devait y en avoir jamais ! Et les efforts de sa Majesté paraissaient bornés, dans leur résultat présent, à faire battre les Suédois pour le roi de Prusse,

A la fin de novembre, il est vrai, Elisabeth, par un nouveau messager adressé à l'ambassadeur du Roi Très Chrétien, se déclara prête à faire éclater le complot de concert avec la Suède. Mais il lui fallait le complément des quinze mille ducats réclamés antérieurement, La Ghétardie s'excusa. Le crédit qu'il s'était empressé de demander pour cet objet n'avait pas eu le temps de lui parvenir. Il mentait, n'ayant rien demandé et étant bien décidé à ne rien donner. Les remises successives d'argent français qui, passant par ses mains, auraient alimenté le complot, font partie de la légende. Le scepticisme de l'ambassadeur à l'égard du parti de la Tsarevna et de ses chances de succès ne faisait que s'affermir. A quelques jours

(i) Lellres du prince de Conti au Cardinal de Fleurj, 15 et 27 janvier 1742; dépêche d' Amelot à La Gliétardie 23 novembre 1741. Aff. Etr. Frédéric II [Histoire de mon temps, 1789, tli. iv, p. 130) a été trompé sur le caractère de cette mission et M. Vandal, loc. cit. p. 146) a partagé son erreur.

(2) 7 décembre 1741. Aff. Etr.

PHO.IKT li'DN COUP D'ÉTAT ."iôS

de là 11 eut une alerte. Lestocq, qu'il n'avait pas vu depui> longtemps, vint le trouver et, par ses discours, lui su;||jcMa la pensée qu'Elisabeth serait peut-être obli{jée de « céder au torrent » , c'est-à-dire à l'impatience des soldats de la {jarde. Il en fut simplement effrayé. Lui aussi admettait la nécessite'' irim plan et n'en apercevait pas la trace. Il eût fallu s'entendre, concerter une action commune avec la France et avec la Suède.

— Fort bien, lui fit répondre Elisabeth. Je vous laisse juye du moment.

Il proposa lenvoi à Stockholm d un émissaire, qui arrêterait les mesures nécessaires et ferait donner à Lœwenhaupt des ordres en conséquence. Mais il ne se faisait aucune illusion sur les résultats de cet expédient, n'y voyant avec raison que la continuation d un jeu qui durait depuis près d'un an, sans rien produire. Dans une entrevue qu'un hasard lui procura avec Elisabeth, au moment où elle descendait de traîneau, elle lui parut si « remplie d'incertitude » qu'à tout hasard et pour qu'elle ne fût pas tentée d'abandonner la partie, ce qui eut été un désastre pour la Suède, il imagina de la secouer, en lui disant faussement qu'il savait qu'on se disposait à la mettre dans un couvent.

C'était un épouvantail dont Lestocq et Schwartz se servaient avec elle, comme on effraye les enfants en annonçant l'ogre, et il ne l'ignorait pas.

Très émue, elle déclara que si on la poussait à bout, elle ne démentirait pas « le sang de Pierre le Grand » . La conversation s'animant, on parla enfin du coup d'I'iat comme de quelque chose de réel et de tangible. On dressa une liste de proscriptions, La Chétardie indiquant comme devant être arrêtés immédiatement : Ostermann, Mûnnich, le fils du fcid-maréchal. le baron Mengden, le comte Golovkine et Lœwenwolde avec leurs adhérents connus. Il ne nomma pas Lynar, comme on la rapporté, parce que celui-ci ne se trouvait pas à Saint- Pétersbourg, ni Juliette Mengden parce que, tout en conspirant pour de bon à cette iieure, — ce lut la j)remière et la

dernière — l'ambassadeur restait gentilhomme. Il recommanda à la Princesse de revêtir une cotte de mailles au moment de 1 action. Mais quand agirait-on? On avait décidé d'envoyer à Stockholm. Il fallait attendre que cette résolution fort sage produisit l'effet qu'on pouvait s'en promettre. D'ailleurs à Saint-Pétersbourg même rien ne semblait prêt. Elisabeth ne fit aucune difficulté pour en convenir. Pas de plan, pas d'organisation. La réalité, c'était cela. Et, en en prenant conscience, les deux conspirateurs furent comme s'ils s'éveillaient d'un rêve, comprenant que leur imagination avait agité des fantômes, qu'il n'y avait rien de fait ni rien à faire, au moins pour le moment, et se quittant sans convenir de rien (1 j.

Cela se passait le 22 novembre (3 décembre) 1741, et le rôle du marquis de La Chétardie dans cette longue intrigue s'arrête à cette date. Quelques heures plus tard, comme une avalanche qui croule, les autres éléments du complot, méprisés et en grande partie ignorés par lui, se mettaient spontanément en mouvement, sous l'influence d'un concours de circonstances tout h fait inattendu; mais il n'y fut pour rien et en ignora encore tout, et ni la France ni la Suède n'eurent aucune part à l'événement.

Le lendemain était jour de réception à la cour, Kxirhuj, comme on dit encore aujourd'hui là-bas. Elisabeth y parut. Ses relations avec la Régente demeuraient courtoises et même cordiales. Partagée entre son amour pour Lynar, dont elle attendait impatiemment le retour, sa tendresse pour Juliette Mengden, dont elle préparait le trousseau, les soins qu'elle donnait à ses enfants, en bonne mère allemande, et ses goûts

(1) La Chétardie à Amelot 26 novembre (7 décembre) 1741. Aff. Étr.

ETJSABETII KT ANNK L KO PO F. DO V N V ;j57

de paresse insouciante qui allaient en se dévelo[)j>ant, Anne Léopoldovna accueillait avec indifférence ou dépit les avertissements qui lui arrivaient sur les menées de la Tsnrcvna. Et c'est ainsi seulement (jue peut s'expliquer Timpunité paradoxale de cette conspiration, qui dans les casernes, éclatait au ffrand jour etse trahissait ailleurs même, depuis de lonjjs mois, par des incidents quotidiens. A son amant (pii, sur le |)oiiit de partir, Tavait engagée à mettre Elisabeth dans un cloître, la Régente s'était contentée de répondre : « A quoi bon ? Il restera le petit diable " . Elle voulait dire le jeune duc de llolstein. Ostermann, que Finch mettait en éveil, dénonçant devant elle les allures suspects de Lestocq, elle l'interrompait en lui montrant avec fierté des rubans qu'elle venait de coudre aux vêtements du petit Empereur. Elle préparait d'ailleurs, en grand mystère, un coup de théâtre destiné, dans sa pensée, à couper court aux ambitions du n petit diable » ou de sa tante. Mardefeld avait bien deviné voy. ci-dessus, p. 317 : le 9 décembre, jour de sa fête, elle entendait se faire proclamer Impératrice, et avait chargé Bestoujev d'élaborer un troisième manifeste pour cet objet, en addition à ceux que préparait Temiriazev I).

Cependant elle s'était décidée à profiter du K/irtfuj pour avoir une explication avec laTsarevna. Elle venait de recevoir de Lynar une lettre très pressante à ce sujet, avec des indications assez précises sur les manœuvres de La Chétardie et de Lestocq. Interrompant une partie de cartes où Élisalieth se donnait l'air de j)rendre grand plaisir, elle l'entraîna ilans un salon écarté et lui répéta mot pour niot le contenu de la missive. Elisabeth fut atterrée. Par une Géorgienne de la domesticité de la Régente et par un valet de chambre d'Antoine- Llric, qui faisaient des rapports journaliers à Schwartz, elle était tenue généralement au courant de tout ce qui se passait au palais, les deux espions avant soin de prendre connaissance de la correspondance (ju'on y recevait et qui trainail sur les

(1) SoLOviov, Histoire de Bussie, XXI, 153.

tables(l). Celle de Lynar échappait apparemment à leur curiosité, caria Tsarevna n'avait pas été prévenue et n'avait pas eu ain«i le loisir de préparer sa défense. Elle protesta de son innocence. On n'avait qu'à faire dire à La Chétardie de ne plus aller la voir! Quant à Lestocq, on pouvait l'arrêter et le traiter comme il méritait si on le trouvait coupable. Elle livra son complice sans réserve, finit par se jeter aux pieds de la Régente en pleurant, la fit pleurer aussi, et, ayant ainsi confondu leurs émotions et leurs larmes, les deux femmes se séparèrent en assez bons termes (2).

Le jour d'après, 23 novembre (4 décembre) de grand matin, Lestocq accourut chez La Chétardie en proie à une agitation extrême. Tout était perdu si on n agissait de suite! L'ambassadeur écouta le récit de l'incident qui motivait cette alarme, et se refusa à la partager. En d'autres temps, quand faute de pouvoir présenter ses lettres de créance, il ne se sentait pas couvert par l'immunité diplomatique, on l'avait vu prompt à s'alarmer aussi et poussant le sentiment du danger que lui faisaitcourir sa participation au complot jusqu'à convertir son hôtel en forteresse. Doublement à l'abri maintenant derrière son caractère officiel et derrière les impressions que la guerre de Suède lui avait paru inspirer à Ostermann, il ne vit dans ce que lui racontait le chirurgien rien qui pût Viniéresser — le mot est dans une de ses dépêches (3) — ni l'émouvoir. Avait-on des nouvelles de Lœwenhaupt? Non. Eh bien on devait attendre. Il parlait de renvoyer l'action à un mois, trahissant assez ouvertement sa préoccupation essentielle, qui était de ménager les intérêts que la 8uède et accessoirement la France avaient dans cette entreprise, dont le succès lui paraissait toujours problématique et même peu vraisemblable, mais dont l'existence même constituait un avantage pour les deux puissances, en affaiblissant l'ennemi commun.

(1) Mardefeld, 9 décembre 1741. Archives secrètes de Berlin. Comp. Ar~ chives Vorontuov^ XXV, 104.

(2) La cour de Russie il y a cent ans, p. 85; Wk.ydemeyer, op. cit., III, 151 ; La Chétardie, 7 décembre 1741. Aff. Etr.

(i) 7 décembre 1741, Aff. Etr. Comp. Vandal, lac. cit., p. 154.

AUX CASKHNKS 359

Lestocq le quitta consterné. Il avait d'autres soucis. Il savait par ses espions que son arrestation était décidée depuis la veille, Osterinann ayant demandé seulement qu'on éloi^Miàt auparavant de Pétersbourg le régiment Préobrajenski, où il craignait de voir éclater une émeute à cette occasion. La marche en avant des Suédois qu'on annonçait servirait de prétexte. Se rendant dans un restaurant, celui d'Iberkampl" sans doute, à laMillionnaia, oùl'onvendaitdeshuîtresdeFlessingue, des perruques de Paris et des carrosses de Vienne, et où il avait coutume de rencontrer ses amis, le chirurgien apprit que l'ordre de départ venait d être donné à tous les régiments de la garde. C'était la ruine du complot et sa perte à lui. Il sentait déjà le knoute sur ses épaules. Il se précipita chez Elisabeth. Étant dessinateur à ses heures de loisir, il avait crayonné une image allégorique où la Tsarevna figurait sous deux aspects : assise sur un trône d'un côté, couronne en tête, et de l'autre vêtue en nonne et entourée d'instruments de supplice. Il lui montra le dessin, au bas duquel elle lut ce mot: «Choisissez! » Comme elle hésitait encore, quelques soldats de la garde se présentèrent. Eux aussi étaient d avis qu il fallait tenter le coup immédiatement, ou y renoncer. Portant la parole en leur nom, le sergent Griinstein se montra particulièrement éloquent. Et Lestocq appuva son discours par un argument typique : « Je sens que je dirai tout sous le knoute! n (l)

Elle se décida, et l'exécution fut convenue pour la nuit suivante. On ferait dans la soirée le tour des casernes, et, si les dispositions y paraissaient favorables, on jouerait la |)artie. Griinstein jugeant indispensable une dernière distril)ulion d'argent, Elisabeth fouilla ses tiroirs : elle n'avait plus que trois cents roubles. Lestocq galopa encore chez la Chétardie, et ne put rien obtenir. Menant grand train, dépensant sans compter, le marquis était lui-même toujours à court. Du moins invoqua-t-il une pénurie, qui put à bon droit paraître invraisemblable. Il promit deux mille roubles pour le lentlemain,

(1) Mardefeld, 19 <léoemI)re 1741. (^oiup. Messager russe, 1842, iivril (Kxtr.iiu du porteFeuilIe Malim>\;ski ;iuv Arrliivcsclu Minigtère des Aff. Elr. .t Momcou .

360 L'HEUITAGE DE PIERRE LE (IRANI)

en escomptant la bonne volonté du préteur complaisant qui gagnait au jeu. Et c'est ainsi que le prince de Conti se trouva autorisé à écrire plus tard : " La révolution est arrivée (en Russie) sans nous; » en ajoutant qu'on ne saurait pardonner à l'ambassadeur du Roi de n'avoir pas tiré meilleur parti de la situation et de se montrer si aventureux en d'autres circonstances, après avoir été si " engourdi 5) , alors que lesprit d'aventure eût été de saison (1).

Mardefeld, qui avait parlé dans ses rapports de six cent mille ducats et de « bijoux et nippes » pour trente six mille fournis à la Tsarevna par la France, eut aussi à reconnaître son erreur après l'événement. Lestocq revenant les mains vides, Elisabeth s'était vue obligée d'engager ses bijoux (2).

A onze heures du soir, Gninstein et ses compagnons reparurent chez la Princesse avec un rapport très encourageant : les f/v(ndiéi{sy ne demandaient qu'à marcher, surtout depuis qu'il était question de leur faire quitter la capitale, et de les employer h une campagnip d'hiver. Risque pour risque, ils aimaient mieux celui dune révolution. Lestocq envoya deux hommes chez Ostermann et chez Mimnich, pour s'assurer que l'éveil n'y avait pas été donné : ils ne virent rien de suspect. Lui-même se rendit au Palais d Hiver et n'aperçut pas de lumière aux fenêtres qu'il supposa être celles de la chambre à coucher de la Régente. On a vu qu elle en changeait. En rentrant, il trouva Elisabeth en prières devant une image de la Vierge.

On a cru savoir, depuis, qu'elle avait fait à ce moment le

(1) A Fleury, 25 et 30 janvier 1742. Aff. Etr.

(2) Au Roi, 6 février 1742. Archives secrètes fie Berlin.

Ali P A LUS hii IV II; 361

vreii de supprimer la peine de mort si le succès couronnait sa périlleuse tentative.

Dans une pièce voisine se tenaient tous ses intime? : Hazoumovski, les Chouvalov, Pierre, Alexandre et lv;iii, Michel Vorontsov, le prince de Hesse-Hondîourg avec su lemnie, et les parents de la Tsarcvna ; Vassili Soltvkov, un oncle d'Anne Ivanovna, les Skavronski, les Efimovski et les llendrikov. Ils durent s employer à la réconforter et Lestocq eut à redoubler d'éloquence et d'énergie, car, au dernier moment, elle parut encore dépourvue de résolution et de courage. H lui passa au cou Tordre de Ste-Catlierine, lui mit une croix d'argent dans la main, et la poussa dehors. Un traîneau attendait à la porte. Elle y prit place avec le chirurgien ; Vorontsov et les Chouvalov montèrent derrière, et on traversa au galop les rues désertes de la ville, en se dirigeant vers le quartier des Préobrajenisy, où se trouve maintenant l'église de la Transfiguration. Alexis Hazoumovski et Soltykov suivaient dans un second traîneau avec Gninstein et ses compagnons.

Il est peu probable que le petit cortège ait fait station à ce moment devant la maison de La Chétardie, et qu Elisabeth ait [)ris la peine de prévenir l'Ambassadeur ' qu'elle courait à la u gloire " . Le premier rapport du marquis sur l'événement, ,bien que très minutieux, ne fait aucune mention de cet épisode, qui, parfaitement inutile, eiit été singulièrement risqué. L'Ambassadeur n'était pas seul dans sa maison ; ne se doutant de rien, il n'avait pu prendre de précautions contre l'alerte qui, provoquée ainsi dans son entourage, se serait sans doute propagée. Le journal du secrétaire de l'ambassade, Marcmbert, et un mémoire histori(|ue encore plus étendu, rédigé en \i:>\ pour le gouvernement français (I restent également muets à ce sujet, La Chétardie n'ayant mentionné le trait que dans une lettre postérieure, et pour expliquer comment, surpris j)ar le dénouement précipité du complot, il s'était trouvé dans 1 impossibilité de fournir à temps le subside sollicité pour son exécution .

(i) Mémoires et DocumeiUu PiU.:,ie, vol.I, fui. lOU : y«\. IX, f,,!. l'.S ; \fl. Ktr.

362 L'HÉHITAGK DE PIERllE LE ORAND

Peut-être cependant la visite nocturne à l'ambassade, quelque imprudente qu'elle fût, a-t-elle fait partie d'une mise en scène, à laquelle Elisabeth attacha toujours, et avec raison, beaucoup de prix. Elle courait à la gloire, sous l'égide de la France — qui venait de lui refuser deux mille roubles pour cette conquête !

Les traineaux s'arrêtèrent devant le bureau [sîéjjaîa isba) du Régiment, ou aussitôt un factionnaire non prévenu, — tant le complot manquait de préparation — battit l'alarme. Lestocq creva son tambour d'un coup de poignard, en même temps que treize grenadiers mis dans la confidence se dispersaient pour avertir leurs camarades. Il n'y avait là que des soldats, vivant dans des maisons de bois isolées, qui formaient le casernement. Les officiers habitaient tous en ville, un seul d'entre eux restant de service au quartier à tour de rôle. Plusieurs centaines d'hommes furent réunis en quelques instants. La plupart ignoraient encore de quoi il s'agissait.

Elisabeth descendit de son traîneau.

— Me reconnaissez-vous! Savez-vous de qui je suis la fille?

— Oui, niolouchka !

— On veut me mettre dans un monastère. Voulez-vous me suivre pour l'empêcher?

— Nous sommes prêts, maiouchka; nous les tuerons tous!

— Si vous parlez de tuer, je vous laisse; je ne veux la mort de personne.

Les soldats demeurèrent interdits et décontenancés. Mais elle vit qu'elle les tenait dans la main. Elle leva la croix.

— Je jure de mourir pour vous. Jurez d'en faire autant pour moi, mais sans verser le sang inutilement.

— Nous le jurons !

Ils se pressèrent pour baiser la croix, pendant qu'on arrêtait l'officier de service, qui, réveillé, accourait l'épée nue, mais ne fit aucune résistance.

En racontant ainsi ce préambule du coup d'État, les contemporains ont pu céder sur quelques points aux entraînements de l'imagination; mais, à peu près invariable à travers

i:l I s a h 1 t II I M p K I! V r li i c i', un

tous les récits, la version est conforme, dans lensenihle. au caractère des figurants et aux mœurs de re|)oque. et je I;» tiens pour vraisemblable.

La cérémonie du serment accomplie, Elisabeth dit : « Allons! » Le pro^jrarame ultérieur était indiqué par les précédents, réglé en quelque sorte par un protocole révolutionnaire, dont Miinnich venait de fixer le détail. Trois cents hoinnies environ suivirent la matouclika le long delà perspective Nevski, la grande avenue qui aujourd'ui encore conduit au Palnid hiver.

A la place de l'Amirauté, elle voulut quitter son traîneau et marcher avec eux. Mais bientôt, ses petits pieds enfonçant dans la neige, les grenadiers murmurèrent.

— Nous n'allons pas assez vite, matoncliha '

Elle se laissa enlever par deux hommes qui la portèrent. Aux abords du palais, Lestocq détacha vingt-cinq hommes qui eurent mission d'arrêter Mimnich, Ostermann, Loewenvoldeet Golovkine. Huit autres grenadiers se portèrent en avant. Sachant le mot de passe, ils se donnèrent l'air de faire une ronde de nuit, et se jetèrent brusquement sur les quatre factionnaires qui gardaient la grande porte d'entrée. Engourdis par le froid et embarrassés dans leurs vastes manteaux, ceuxci se laissèrent désarmer facilement. On entra, poussant droit au corps de garde. Un officier vcria : na />araoiil.' aux armes !) On le terrassa, — Elisabeth détournant, a-t-on laconté. une baïonnette qui allait le frapper — et on monta à l'appartement de la Régente. Lvnar étant absent, elle dormait aux cotés de son mari, bien qu'en fort mauvais termes avec lui à ce moment, s'il faut en croire Mardefeld. Ils ne se parlaient j)as, mais se montraient exacts à remplir le devoir conjugal (l).

Au moment où ils se mettaient au lit, Loewenwolde avnit, parait-il, fait prévenir Anne Léopoldovna du danger qui la menaçait; mais elle l'avait traité de fou et son sommeil à cette heure était profond. Un grenadier, qui plus taril de\ait être

li) Au Roi, 19 (IccemlM-e, 1741. Archiver secrètex de Berfiii,

impliqué dans un complot contre Elisabeth elle-même — il s'appelait Ivinski — réveilla brutalement les malheureux. Elisabeth délendit qu'on inquiétât le petit Ivan III ; mais bientôt le bruit qui se faisait autour de lui arracha l'enfant h ses rêves. Sa nourrice l'apporta alors au corps de garde, où le prenant sur ses genoux, la fille de Pierre-le-Grand fit mine de s'attendrir. — Pauvre cher innocent! Tes parents seuls sontcoupables...

Elle l'emporta dans son traîneau, remontant la perspective Nevski, déjà garnie d'un flot de peuple qui criait lioura ! sur son passage. Et, à entendre cette clameur joyeuse, l'enfant «ut aussi de la joie, et, souriant à celle qui venait de lui enlever une couronne, il gambada dans ses bras (1).

J'arrête là mon récit, me réservant de le reprendre dans un autre volume. J'en suis arrivé, dans celui-ci, au cinquième ou sixième coup d'État — car 1 avènement de Pierre II n'a lui-même eu rien de très régulier — exécutés en 15 années au gré de quelques ambitions individuelles s'appuyant sur 1 intervention de quelques soldats. Avec la cause des ces crises périodiques, je crois avoir indiqué aussi ce qui a permis à ce pays d'en supporter l'épreuve : une lorce de résistance énorme dans un organisme en voie de formation, dont elles accompagnaient le développement, ainsi qu une maladie de croissance, sans pouvoir l'arrêter. Dans ses éléments constitutifs, appel à l'indiscipline, au concours de l'étranger, à la corruption sous

(1) La Clîétardie, 7 décembre 1741, Aff. Étr; Mardefekl, Correspondance de décembre 1741, Archives secrètes de Berlin. Comp. Soloviov, Histoire de Mussie, XXI, 145 et suiv. ; Archives Vorontsov, V, I et suiv. (Note autobiographique du Comte A. Vorontsov); Pauzié, Mémoires, Antiquité russe, 1870. I, 86 et suiv. — D'après certainshistoriens, notamment Chappe d'Auteroche, (Voyage en Sibérie, I, 187), Anne I.éopoklovna et Elisabeth se seraient vues à ce moment; et, dans l'ouvraji^e très rare intitulé Merkit'iirdirje Geschichtc... Elisabeth der Ersten, 1759, une gravure montre Elisabeth arrêtant de sa main la Régente, <]ui se cramponne à ses couvertures.

CONCT.ISIONS :i(i.-)

toutes les formes, la rcivolutioii Je déceiiibre 17 il lut eertainement la plus condamnable en principe, comme la j)lus menaçante aussi, en apparence, pour Tavenir national. Que pouvait-il se promettre de cette Impératrice se faisant un marchepied au trône de son lit ouvert à des {jrenadiers déhanchés; de cette fille de Pierre-le-Grand prétendant réjjler ses j)réparatifs de complot sur la marche d'une armée suédoise, officiellement mise en campagne pour en favoriser l'exécution?

On a pu voir cependant les ambitions d'Elisabeth, comme les défaillances d'Anne Léopoldovna arrêtées, les unes et les autres, à une limite au delà de laquelle 1 héritage du grand homme eut été réellement en péril. Si assoiffée qu'elle fut de pouvoir, la Tsarevna avait reculé devant un marché où cet héritage se fût trouvé irrémédiablement compromis. Mal commandée, plus mal approvisionnée encore, l'armée de Lacy avait repoussé l'envahisseur. Ainsi, à travers les pires hasards, le pays, avec la bande d'aventuriers et d'aventurières acharnés à s'en disputer le gouvernement, ne s'abandonnait pas, cotovant les abîmes sans y sombrer, absorbant les plus dangereux poisons, mais en éliminant les parties mortelles; corrompus et corrupteurs, mais retenus sur la pente des déchéances irréparables par cet instinct de conservation, dont l'énergie, chez les individus comme chez les nations, est la marque et la mesure la plus certaine de leur vitalité.

Ce ressort intime se retrouve chez tous les peuples aux heures matinales de leur histoire. Du xv'" au xvi*" siècle, la Pologne connut des crises d'anarchie plus terribles que celles qui, deux siècles plus tard, devaient la conduire au tombeau. Elle était jeune. Dans son évolution beaucoup plus longue, la Russie du xvm'' siècle en arrivait seulement à un printemps, qui aujourd'hui encore n'est pas près de finir. Sa jeunesse a fait son salut de 17:2r> à lTi2. Elle a enq>éch<= l'uiloxicatiou des organes essentiels dans ce corps robuste et a permis aux parties saines de conserver leur vigueur et de prévaloir «lans cette longue élaboration du génie et du patriotisme national, dont nous avons à suivre toujours les merveilleux progrès.

3(i<) L'HÉRITA(;E de pierre le GRAIND

En traitant avec Nolken, Elisabeth n'avait assurément pas — elle devait par la suite le montrer surabondamment — un souci plus délicat des intérêts de sa patrie que ceux des seigneurs polonais qui déjà arrivaient à Pétersbourg pour engager de semblables trafics. Elle avait des scrupules qu'ils ne connurent point, et elle disait où elle les prenait : dans la crainte des responsabilités à encourir devant l'opinion.

Lacy n'était qn un mercenaire, mais il commandait à des hommes qui l'eussent écharpé s'il n'avait fait son devoir en tenant tête à l'ennemi. Et c'est ainsi que, sans figurer directement dans le mouvement qui porta au Palais d'hiver la complice de Lestocq, de Schwartz et de Griinstein, le sentiment national, c'est-à-dire la conscience, obscure ici et irréfléchie mais puissante, des intérêts et des devoirs communs, y était intervenue, pour en réprimer certains écarts, et pouvait légitimement réclamer sa part de triomphe dans l'avènement du nouveau régime.

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