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CHAPITRE PREMIER

LE RÉGIME DES COUPS d'ÉTAT. CATHERINE I"

l. Ln succession de Pierre le Grand. — Le néant. — Ni testament, ni dvnastie, ni loi <riiér<'dité. — Les partis en présence. — Gatlierine, bifn conseillée, ajjit adroit'm<nt. — La journée du 28 janvier 172"). — Une assemblée électorale impiovisée. — Iniervenlion de la {jarde. — Catherine V acclamée. — IL Les cou|>s d'Etat péiiodi(|nes. — Dictature militaire. — Ses conséquences politiques et socialis. — L'affranchissement des • lasses. — La gynécocratie. — Ses éléments historiques. — La ft-mnie dans l'antiquité slave. — Types féminins en Russie. — III. Physionomie morale de la nouvelle souveraine. — Son entourajje. sa cour. — La domesticité. — La famille. — La maison de lioi^tein.

— La Duchesse de Gouriande. — Confidents et amants. — Aventuriers allemands i-t tiansfiijjes polonais. — Lœweuwolile. — Sapiéha, — Mœiu'S intimes,

— Ocjjie pt^riictuelle. — Absence apparente de {joiiveruement. — La clef de l'énigme.

Le projet légendaire de décret révolutionnaire en deux articles : u Art. 1. Il n'y a plus rien. Art. 2. Personne n'est « chargé de 1 exécution du présent décret » , trou\ ait une application littérale en Russie, au lendemain de la mort de son

grand homme. Plus de souveram dans un pays où le souverain s'est arrange pour que tout pouvoir émanât de lui seul, et personne pour le remplacer. Pas d'héritier et pas davantage de loi dynastique. La loi, c'était pour le moment ces quelques mots que Pierre avait tracés d'une main défaillante dans les affres de l'agonie : " Rendez tout à... » Il n'avait pu achever, et de sa volonté qui était tout il ne restait ainsi rien.

L'ancien État de Moscou n'avait réglé cette question que par voie de coutume. Elle tendait à suivre la loi naturelle d'hérédité dans la ligne descendante, et, à la fin du xvi" siècle, le principe paraissait consacré. Mais en 1508, à la mort du dernier fils d'Ivan le Terrible, il ne put recevoir son application, la race des Rurikovitch se trouvant éteinte. Le premier des Romanov (1613) prit possession du trône au titre électif. Il fut l'élu de tout le pays — ou de ce qu'on appelait alors tout le pavs, — au sein d une assemblée de la noblesse territoriale. Le principe sembla réinstauré ensuite, avec Alexis succédant à son père, Michel Fiodorowitch, puis avec Fiodor Alexiéiévitch recueillant de même la succession paternelle. Mais, à la mort de Fiodor, nouvelle chute dans le néant et l'arbitraire. Pierre F' est élu, mais il partage le trône avec son frère aîné, Ivan. et tous deux sont dépossédés pendant quelque temps de la partie essentielle de l'héritage parleur sœur Sophie. En 1722, Pierre, à son tour, s avise d'introduire dans cette loi si terriblement éprouvée un principe nouveau : le droit pour le souverain de désigner son héritier. On veut qu il en ait usé, en effet, au moment de son départ pour la campagne de Perse, dans un testament qui désignait Catherine. Mais l'affaire Mons survint là-dessus (1), et le testament fut déchiré. Donc retour au néant.

C'est à la théorie évolutionniste de la création des organes par les fonctions que nous devrions recourir pour nous expli-

(1) Voy. WaliszkwSki, Pierre le Grand, p. 313. Comp. la dépêche de l'envoyé danois Westplial, Moscou, 24 avril (5 maH 1729 dans le Recueil de la Société Impériale d'Histoire russe (Sbornik), LXVI, 81. Même témoignage au sujet du testament danr. un mémoire de Campredon (1724), Aff. Étr. Russie, vol. XIX, fol. 479.

LUTTE DES PAlîTIS 3

quer comment on est arrivé à sortir de cette impasse. Au rapport de renvoyé de l'Empereur, Rabutin (1), il y avait en présence à Pétersbourg trois partis principaux. En dehors de ses filles, nées de Catherine (Anne et Elisabeth), Pierre laissait des cousines germaines, filles de son frère aîné, Ivan (la duchesse de Meckienl)ourg, la duchesse de Gourlandc et Prascovie Ivanovna), dont les droits pouvaient paraître supérieurs, et un petit-fils, le fils de l'infortuné Alexis, né lui-même de la première femme du réformateur, Eudoxie. L enfant n'avait (jue neuf ans et se trouvait hors d'état de gouverner. La lutte n'en parut pas moins circonscrite entre ses partisans et ceux de sa belle-mère, la seconde femme de Pierre. La noblesse était acquise dans son ensemble au petit Pierre Alexiéiévitch, qui représentait à ses yeux une revanche à prendre contre le réformateur et contre la réforme. Malheureusement, Pierre fivait éclairci autour du trône les rangs de cette aristocratie. Quelques Galitzine, et quelques Dolgorouki y voisinaient seuls avec deux vieux généraux, le prince liepnine et Boris Ghérémétiev. Et le plus vaillant des Galitzine, Michel, était en I kraine avec l'armée. Le surplus du haut personnel gouvernemental se composait d'un tas de parvenus, créatures du réformateur que sa disparition menaçait d'une chute dans les basfonds d'où il les avait tirés. Perpétuer le grand règne était leur seule chance de salut. Ainsi leurs vœux allaient naturellement à la compagne du Tsar, avec laquelle ils se sentaient en communauté d'ambitions et d intérêts. Elle était de leur bord, parvenue et créature comme eux. Menchikov avait des raisons particulières pour la juger sienne. Mais les Dévier et les lagoujinski en avaient aussi pour lui donner la préférence. A défaut de testament, ils invoquaient en sa faveur des paroles équivoques que Pierre aurait prononcées à la veille du couronnement de sa femme, en festoyant chez un marchand hollandais (2). On en était là!

(1) Buschintjs Maçjazin, XI, 437.

(2) IIkhrmann, Gcscltichle d. russ. Slaals, 1849, IV, 470, d'après le iccit de Bassewitz. Goinp. Bitschings Maçjazin, \I. 290 et suiv.

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Un troisième parti rêvait d'une limitation du pouvoir absolu, dans le {joût de la constitution suédoise, sauf à se prononcer pour celui des candidats qui s'y prêterait avec la plus grande complaisance.

Mais Pierre avait surpris son monde, mourant comme il avait vécu et agi, en coup de foudre. De part et d'autre il ne se trouvait rien de préparé. Aucune organisation. Catherine seule disposait de ressources réelles. Elle avait encore pour elle tous les étrangers, qui redoutaient un retour aux vieilles traditions moscovites, dont le fils d'Alexis semblait les menacer. Donc tous les Collèges aussi, peuplés d'étrangers. Elle avait le Svnode, issu de la réforme, et, parmi les collaborateurs de Pierre, les plus énergiques et les plus influents. Quel- (|ues représentants même de l'aristocratie : Tolstoï parce qu'il avait été le bourreau d'Alexis, et le grand amiral Apraxine, parce qu'il était étroitement lié avec Tolstoï et Menchikov (1). Elle avait le duc de Ilolstein, fiancé à l'une de ses filles, et, par lui, les sympathies des provinces conquises sur la Suède, Livonie, Esthonie, Garélie, qui attendaient vaguement de ce prince un retour possible à la mère patrie. Enfin elle avait les clefs de la caisse.

Bien conseillée, elle sut y puiser avec discernement. Pendant les vingt-quatre heures qui précédèrent la catastrophe, elle quitta fréquemment le chevet du moribond pour s'enfermer dans son cabinet et se livrer à des marchandages savants. Les majors et les capitaines de la garde y défilèrent tour à tour, emportant des promesses accompagnées d'acomptes : paiement immédiat des arriérés de solde qui montaient à 18 mois; trente roubles de gratification pour chaque soldat. Un des lieutenants-colonels était Menchikov. L'autre, Ivan Boutourline, appartenait par toutes ses liaisons de famille au parti opposé. Mais il avait une querelle personnelle avec le prince Repnine, président du Collège de la guerre, et Catherine eut sa visite.

{i) SoLOViov, Hist. de Russie, 1868, XVIII, 272 etsuiv. Goiup. Herrmank, loc. cit., IV, 472. Soloviov s'appuie principalement sur la correspondance de l'envoyé français, Campredon.

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Ainsi fut préparée la journée du 28 janvier (8 février) 172."). Pierre était mort à 5 heures. A 8 heures, le Sénat, le Synode et ce qu'on appelait la Généralité — corps de fonctionnaires appartenant aux quatic premières classes d'après le tableau des rangs établi par Pierre I" — se trouvèrent réunis au Palais. Qui les avait convoqués? Personne. Il était habituel qu'au moment des {grandes crises, les soutiens naturels du trône se portassent spontanément au siè(je du gouvernement. Le débat sur la succession s'engagea aussitôt et le dél)ut en fut orageux, le prince Dmitri Galitzine prenant le premier la parole pour proposer comme successeur le petit Pierre Alexiéiévitch, avec une régence partagée entre l'Impératrice et le Sénat. De son propre mouvement, cette assemblée improvisée s'érigeait en collège électoral. Tolstoï répliqua avec chaleur. La régence de Sophie avait laissé de mauvais souvenirs. Catherine se recommandait par ses talents, ses vertus — et la couronne que Pierre lui-même lui avait décernée. Pendant qu'il parlait, un murmure approbateur s'élevant d'un coin de la salle attira l'attention sur un grovipe de bas officiers qui se tenaient là, et dont rien ne justifiait la présence en si haute compagnie. Repnine bondit, les apostrophant violemment. Pour toute réponse, Boutourline s'approcha d'une fenêtre, fit im signe de la main et aussitôt un roulement sonore de tambours retentit. Les cours intérieures et les abords du Palais étaient occupés militairement. Les deux régiments de la garde s'y trouvaient au complet. » Qui a osé... sans mes ordres? » clama encore Repnine. « J'ai pris ceux de S. M. l'Impératrice » , expliqua Boutourline, sans s'émouvoir.

Ceci dit, on ne discuta plus que pour la forme. Pour la forme Apraxine interrogea le secrétaire de Cabinet, Makarov, sur l'existence d'un testanient. Comme il assurait qu'on n en connaissait aucun. » Allons présenter nos hommages à l'Impératrice régnante ! » opina l'amiral. Et tous v allèrent. Catherine régna.

A quel titre? Le manifeste publié le même jour Invoqua, lui aussi, le couronnement de 172 4 comme ayant désigné la nou-

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vellc souveraine. Mais tout le monde comprit qu'elle devait le pouvoir au choix de quelques-uns de ses sujets, appuyé par cette démonstration militaire qui avait coupé court aux discussions. Repnine, Dmitri Galitzine et les Dolgorouki demandèrent, paraît-il, que l'œuvre ainsi consommée reçût au moins la ratification d'un vote collectif, auquel toutes les classes prendraient part. Mais les officiers de la garde ne voulurent rien entendre. Ils parlaient de tailler en pièces quiconque se refuserait à acclamer leur impératrice (I). Il y eut quelques résistances individuelles. Deux Ras/iolni/dse refusèrent à prêter le serment : u Puisqu une femme est devenue tsar, c est aux femmes à lui baiser la croix. » Mais après deux séances dans le Zastiénok (chambre de torture) leur opiniâtreté fut vaincue (2). La masse se montra entièrement docile.

Ainsi un mode nouveau était créé pour la transmission du pouvoir souverain. Il devait se perpétuer, avec quelques variantes, jusqu'à l'avènement de Paul P' en 1796. Catherine P® laissera bien un testament appelant Pierre Alexiéiévitch à lui succéder ; mais, en violation nouvelle de la loi de 1722, elle prétendra y établir un ordre perpétuel de succession, avec retour au vieux principe d'hérédité en ligne descendante. Et, Pierre Alexiéiévitch venant à mourir après quatre années de règne, il ne sera même pas question d'exécuter ce testament. Anne P% Ivan III, Elisabeth et Catherine II devront successivement leur élévation à des coups d'État semblables à celui dont je viens d'indiquer la physionomie, la garde y figurant toujours dans le rôle du chœur antique. Derrière les auteurs de la révolution de 1762 il n'y aura même plus l'ombre d'un principe

(1) Bréckner, Messager de V Europe, 1894, I, 124, d'après les rapports du Résident de Vienne, Hohenholz.

(2) l^o^-iowkv.ow. Monographies et Recherches historiijues, XIV, 319.

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