‹ L'Héritage de Pierre Le GrandChapitre 7 sur 66 · LE REGIME 1»ES COUPS D'ETAT · texte numérisé non relu

LE REGIME 1»ES COUPS D'ETAT

quelconque, et les Orlov prendront, pour arriver au but avec la femme de Pierre III. la voie la plus courie, celle dont tous le> soldats sont disposés à user quand ils sont les plus forts l ) .

Cette dictature militaire ne lut d abord qn un instrument aux mains de «juelques chefs. Plus tard le corps dont elle émanait eut de^ idées indépendantes, qui se ressentirent de sa constitution. La fleur de la noblesse v servait jusque parmi les simples soldats. Et des conséquences importantes en résultèrent ou point de vue politique et social. Le rôle ainsi attribué aune de ses fractions donna à la noblesse entière le sentiment d être la classe dirigeante dupavs. Des tentatives d olifTarcliie. puis de réforme constitutionnelle, auxquelles elle se porta présomptueusement, étaient condamnées à un prompt avortement. Mais en courant après cette ombre, elle eut la chance de ne pas rester les mains vides. Le trait essentiel de 1 époque allant de la mort de Pierre le Grand à l'avènement d Alexandre l'est l'affranchissement profjressit des classes, successivement libérées des corvées de toute espèce que 1 organisation delà vieille Moscovie et celle même de la Russie moderne leur avait imposées. Et la noblesse fut la première affranchie. Pierre avait subordonné, chez elle, sa qualité de détentrice du capital principal du pavs, la terre, a sa cpialité de servante de l Etat. La paix, sous ses successeurs, Fit passer au second plan cette dernière fonction, en même temps que l'importance actjuise par la classe dirigeante engageait le gouvernement lui-même a la soutenir dans ses intérêts économiques. Sans rien perdre de ses droits et même en en obtenant de nou\eaux. elle arriva ainsi peu à peu à se libérer du service militaire, qui. de ses charges correspondantes, constituait la plus lourde. Les autres classes eurent à en souffrir d abord, puis par le jeu naturel des solidarités sociales, elles arrivèrent a bénéficier, elle- aussi, des franchises ainsi gagnées. ]Sous aurons a suivre les progrès de cette évolution.

Avec le régime des coups d'État, la g\ nécocratie s implanta

(1) DiTiATiNE, Etudes su?- l'Histoire du Droit russe, 1895, p. 621-26.

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dans le pays pour une période de 70 années. Le phénomène n'était que naturel en terre slave. En Russie, comme en Bohème et même en Pologne, la femme a fréquemment dans l'antiquité des traits d'Amazone. Gosme de Prague parle de la fondation d'une ville féminine, Diévine, [diéva : fdle), sur un rocher voisin de la capitale. Une suivante légendaire delà fameuse Libussa, Vlasta, aurait rêvé de mettre en quenouille le gouvernement de la Bohême entière par des procédés d'un radicalisme farouche. Il s'agissait d'enlever à tous les enfants mâles l'œil droit et deux doigts de chaque main, l'index et le pouce. Mais l'opération rencontra de la résistance et Vlasta succomba dans la lutte. Dans la légende russe, un des héros du cycle Kiévien, Dobrynia, devient prisonnier d'une polénitsa (guerrière), qui, l'empoignant par ses cheveux roux, le soulève de terre. De ces défaites, qui sont fréquentes, les vaincus arrivent à prendre revanche parfois, — par l'amour. Mais gare aux infidélités ! L'infidèle entend alors ce discours : «J'ai deux " épées, deux poignards ; je me ferai un siège avec tes bras et « tes jambes ; je me ferai de la bière avec ton sang; je me ferai « de la chandelle avec la graisse de ton corps. » Et l'héroïne trompée tient parole. Elle invite à un banquet les parents du traître et leur propose cette énigme : « Je suis assise sur « l'aimé, j'en bois et je m'en éclaire. » llia de Mourom luimême, le plus invincible des guerriers, trouve un adversaire digne delui dans Palka, fille de Solovieï, le brigand. La femme de Donnai l'emporte sur tous les tireurs d'arc de Kiev.

Cette supériorité ne tient pas seulement h la force ou à l'adresse physique. L'antique monde slave apercevait volontiers dans la femme une magicienne, en relation avec le monde surnaturel et en possession de secrets puissants. L'amour qu'elle inspirait lui semblait dû lui-même à un sortilège. En fait, les premiers grands souverains, législateurs, juges, organisateurs des pays slaves, furent des femmes : Libussa en Bohème, Olga en Russie — le grand homme de son siècle, comme la femme de Pierre III sera Catherine le Grand. — La tradition nationale ne se rompit que sous l'influence de

LA FKMMK SLAVE 9

Bysance et de la conquête tatare. L'organisation patriarcale lui porta enfin un coup décisif, créant un nouvel ordre de choses, dont 1 esprit se traduisait éloqueinmcnt en ce dicton populaire : .' Qui doit porter l'eau ? — La femme. — Et qui doit « être battu? — La femme.— Ktpourquoi doit-elle être battue? i< Parce qu'elle est une femme. » Parmi les tribus altaiques, le mépris de la femme faisait la base de Texistence sociale, et dans le pavs d'Olga, le principe patriarcal trouva, en dépit des précédents, un terrain si favorable h son développement, que la société russe du xvi' et du xvif siècle semble voisine, à ce point de vue, du Japon, de la Chine, ou de la Piome patricienne. L'esprit d'individualisme ne s'y fait jour nulle part.

La tradition garda cependant des racines profondes. A Novgorod, malgré Bysance, les femmes paraissaient encore aux assemblées populaires. Marie Boretskaia dans cette République, les grandes duchesses Eudoxie et Sophie à Moscou, Eudoxie et Anasthasie à Tver, Anne h Riazan, Hélène à Souzdal participaient à la vie publique, donnaient des audiences aux envoyés, figuraient dans les banquets. Il en resta quelquechose au milieu des pires déchéances de l'époque moderne. Fuyant les disgrâces du foyer domestique, les femmes du xvn* siècle organisaient des bandes armées, hespolénitsas de la légende se perpétuent jusqu'à des temps très récents et entrent dans l'histoire. A la tète d'une des bandes qui suivent la fortune de Stenka Razine (167 Ij, Georges Dolgorouki trouve une femme, qu'il fait brûler peu galamment.

Jusque dans le terem, avant la réforme de Pierre le Grand, la femme russe n'a pas, d'autre part, une physionomie entièrement orientale. On l'y tient enfermée, il est vrai, et on évalue sa beauté au poids, 5 ponds SO kilos) passant pour un minimum acceptable. L aime-t-on? Physiquement et brutalement, sans plus. Et le trait se retrouve jusque dans la légende poétique, où un sensualisme grossier tient place du sentiment toujours absent. Tourgueniev l'a dit : «Ce qu'on appelle notre littéra- « ture épique, seule parmi toutes les autres de l'Europe et de « l'Asie, ne fournit pas un couple tvpifjue d'êtres <pii s'ai-

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ment î (1). Voyez la légende du Kniaz Piétr et de sa femme Févronia. Chassés de Moscou, ils descendent un fleuve en bateau. Un des compagnons du prince s'avise d'en conter à la princesse. Elle lui dit de puiser de l'eau à droite, puisa gauche, et d'en boire. — « L'eau est-elle plus douce d'un côté ou de " l'autre? — Elle est la même. — Eh bien, la femme est la « même aussi où que vous la preniez. » Mais, tyrannisée et avilie, la femme garde, dans la sphère de la vie domestique, une part de royauté. La loi et la coutume s'accordent pour lui attribuer ici, en un sens, une condition tout h fait privilégiée. Elle gouverne sa maison. Elle peut, sur un pied d'égalité parfaite avec l'Iiomme et d'indépendance absolue, posséder un domaine, des serfs, et en disposer à son gré. Le type delà harynia-khaziaïka (dame-maitresse de maison) reçoit de ces circontances un relief puissant. Et c'est lui aussi qui s'affirme dans ce régime de féminité exaltée quand même, appelée aux honneurs et aux charges du rang suprême , dont l'histoire remontant aux temps héroïques ne s'arrête qu'au seuil du xix" siècle. Anne et Elisabeth, après Catherine I", ne font pas d'autre figure sur le trône, avec la même simplicité patriarcale, dont la première dvorianka (femme noble) venue, à 1 époque d'Alexis Mikhadovitch, faisait preuve en administrant sa vottcliina. Avec la même rudesse aussi. La duchesse de Mecklenbourg, Catherine Ivanovna, assistant à une représentation de tragédie en compagnie d un diplomate étranger (Bergholz), et lui annonçant avec un sourire au milieu d'une réplique, que lacteur qui joue le rôle du Roi, étant un de ses serfs, a reçu deux cents coups de bâton avant d'entrer en scène, est poui' nous donner une idée exacte du personnage.

Avec la sœur de Pierre le Grand, Nathalie Alexiéiévna, un autre type de femme artiste, écrivain, fait son apparition, annonçant la doctoresse de l'avenir. Et dans le développement rapide que nous lui voyons prendre de nos jours, une part d'atavisme historique doit sans doute être reconnue. Mais, en

(1) Fumée.

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somme, l'histoire comme la tradition ont été plutôt contraires ici à l'épanouissement des dons purement intellectuels dans cette sphère. Sur cinq cents illustrations recueillies depuis le lé*jendaire Boiane, le dictionnaire de Bantych-Kamienski n'en a trouvé que douze féminines, d'un mérite très douleux(l). Aussi hien n'est-ce pas dans les qualités de cet ordre qu'il convient de chercher le secret de la prodi^yieuse fortune échue en partage à la captive de Marienboiirg .

« La Russie d'avant Pierre le Grand est allée à la Russie nou- « velle par une maison publique, >' a dit Herzen. Le trait est excessif; ce que j ai eu à dire déjà (2] des orij^ines et des allures de 1 étrange héritière appelée à continuer le règne du Réformateur, suffirait cependant à défendre 1 injurieux publiciste contre un démenti absolu. On a révoqué en doute la valeur de certains témoignages auxquels j ai fait appel à ce propos. En voici un qui échappe à toute controverse. Je le prends dans une publication officielle contenant, en extraits choisis, la correspondance des souverains russes. On imagine bien que le choix n'a pu avoir rien de délibérément malveillant. Le 18 juin 1717, écrivant à sa femme, de Spa ovi il faisait une cure, Pierre confie sa lettre à une maîtresse qu'il renvoie sur l'avis de ses médecins, lesquels lui ont interdit, pourle moment, tout >^ divertissement domestique • . Voici la réponse de Catherine : >' A^ous dites que ^ ous avez renvoyé votre petite maî- « tressepourcausede retenue, parceque, prenantles eaux, vous « ne pouvez vous réjouir avec elle. Je le crois ; mais je sup- « pose que vous l'avez renvovée plutôt à cause de sa maladie

(1) Comp. MiKHsiÉviTCH. Lu femme russe ait xviii' siècle, 1S95. p. 288 et suiv.

(2) Pierre le Grand, p. 288 et suiv.

12 LHÉKITAGE l»E PIERRE LE GRA>'D

a qu'elle a dai;^né aller soigner à la Haye et je ne voudrais pas

- que son galant arrivât ici avec la santé qu'elle nous a fait

- voir " . Le message contient une pointe de naalice, mais sans rancune, car il continue ainsi : a Tous me félicitez à 1 occasion

i de la fête du vieux 'c est Pierre lui-même et de celle de

- C/iichenka c'est le petit Pierre Petrovitch enlevé peu après a. à l'affection de ses parents' . Je suis convaincue que si le 4 vieux était ici. un autre Cfnchenka viendrait l'année proa chaine ^ l . Nous sommes loin évidemment de Louis XIV et de Marie-Thérèse, voire même de Mlle de La Vailière et des modèles les moins édifiants légués par la galanterie contemporaine en pavs d Occident. Et je demeure convaincu d'être allé ati plus près de la vérité accessible dans le portrait que j ai essavé de tracer de la plus invraisemblable des Impératrices et sur lequel je n ai plus à revenir. Des lacunes et des points d ombre v subsisteront toujours, je le crains bien. Herzen parle encore d une gravure suggestive qu il aurait aperçue dans une auberge. Elle représentait Pierre, assis devant une table couverte de mets et de flacons, Menchikov lui amenant une plantureuse beauté, en guise de dessert. Au-dessous cette légende : - Le

- bon sujet cède à son Tsar bien-aimé ce qu il a de plus précieux a . Cette image, si elle existe, résume tout ce qu on

peut découvrir de certitude dans le passé de Catherine Première jusqu'à son élévation au rang d'épouse et de souveraine. En 1702 elle s appelait Marthe, et, entre la maison du pasteur Gluck et le camp des conquérants de la Livonie. faisait métier de bonne fille allemande, dressée aux plus humbles fonctions domestiques et aux complaisances d ordre intime, que ses pareilles ont eu coutume dv joindre de tous les temps. Vers la findel année suivante. Pierre linstalla à Moscou, ounaquirent, hors mariage, ses deux filles. Anne et Elisabeth, et où elle se laissa convertir à la religion orthodose par le pope Vassili Antipier, devenu depuis l'archimandrite Varlaam :2\ Elle prit

\^\.) CorrespoudaHce des souverain.! russes. PaLIication de la comirtùsion pour l'impresàioo des documents d'État, 1861, I, 70. 166.

~ Biographie de r Archima.ndrite Yarloam daas l'Ârchiae rtuse. ISli, I.OÔS .

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alors seulement le nom de Catherine. Son mariage avec Pierre date de 17 12. J'ai à parler ici de ce qu'elle a été en devenant autocratrice de toutes les Russies.

Au dire de Campredon elle ne savait ni lire ni écrire, mais arriva, au bout de trois mois de pratique, à signer convenablement les documents d'Etat (1). Vous vous défiez des témoignages diplomatiques, et vous n'avez pas tort. Mais voici un autre témoin que vous ne serez pas tenté de récuser. C est le livre de dépenses de la souveraine de 1722 à 1725 (2). Tout un portrait moral s'en dégage ingénument. J'y relève avec plaisir jusqu'à des encouragements pécuniaires donnés à la science : cinq ducats à un soldat du régiment Préohrajenski, qui va étudier à Amsterdam et vingt ducats à l'auteur d une grammaire française. C'est tout, par exemple. Le gros des libéralités impériales est pour des éleveurs de chiens, des jardiniers producteurs de salades rares et de primeurs, des jongleurs. Un de ces derniers, qui marche la tète en bas, reçoit trente ducats, alors que la tsarevna ^Sathalie Alexiéiévna n'en obtient que huit dans une bourse neuve, à l'occasion de sa fête. En mars 172 4 la princesse Galitzine est presque aussi bien traitée que le jongleur : vingt-trois ducats pour quelle pleure la mort de sa sœur. Et, dit le livre de dépenses, elle a pleuré à cette date. De ci, de là, quelques traits d humanité et de compassion. La femme russe du xviif siècle est bienfaisante et secourable aux malheureux. Dans les 3/e7«rt^e5 de Catherine II, une scène d intérieur, la visite du neveu chez la tante à héiitage, est instructive à cet égard. Pour arriver à elle, il doit sauter à pieds joints par-dessus tout un monde de mendiants, d'aveugles, d'infirmes. Les antichambres de Catherine P% quand elle en posséda, présentèrent un spectacle analogue. Des soldats, des matelots, des ouvriers y venaient quotidiennement, qui pour solbciter un secours, qui pour demander à la Tsarine qu elle voulût bien servir de marraine à son enfant. Elle

1; Mémoire présenté en août 1720. Aff. Elr. Mémoires et Documents, Russie, vol. V.

2^ Archive russe, 187 V, I, 513 et siiiv.

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ne refusait jamais, donnait quelques ducats à chacun de ses filleuls. Elle dotait des orphelines, faisait des pensions aux vétérans de la guerre de Suède, distrihuait des aumônes aux prêtres, aux moines, aux chanteurs de noëls. Je trouve deux ducats pour un paysan qui s'est plaint de ne pas pouvoir payer la capitation; mais j en trouve dix pour un autre, qui, à quatrevingt-quatre ans, s'est montré capable de grimper à un arbre. Vous apprécierez la différence. Une seule grosse dépense de cent trente-deux ducats payés en 172i (Catherine ne disposant encore que d'un pécule fort modeste , pour un lot d'eau-de-vie de Danzig. L'indication reçoit un complément d'éloquence aux feuillets suivants : le 2Ô septembre 1725, Pierre étant déjà mort, dix ducats à la princesse Anastasie Galitzine (la princesse ahhesse des orgies du règne précédent) , pour avoir vidé à la table de Sa Majesté deux verres de bière anglaise ; le 1 2 octobre, vingt ducats à la même pour avoir vidé deux verres de vin rouge. Huit jours plus tard, la princesse Galitzine s'étant distinguée sans doute déjà par de copieuses libations, un verre supplémentaire lui est servi au souper avec quinze ducats déposés au fond. Elle vide le verre, et prend largent. On remet cinq ducats dans un autre verre, mais, cette fois, elle refuse le marché, et la somme échoit à l'échanson.

Où sommes-nous? Un relent de mauvais lieu monte de ces pages. Et les diplomates n'y sont pour rien, ni les conteurs d'anecdotes. Mais ils abondent dans le même sens. C'est le secrétaire de la légation saxonne, Irenssdprff, mettant en scène les visites matinales de Menchikow à son ancienne servante qu'il trouve encore au lit. La conversation commence invariablement par: «Qu'est-ce que nous allons boire? » Là-dessus, on vide plusieurs verres d eau-de-vie, et les tournées continuent jusqu'au soir, le vin alternant ai\ec\ii prosiaùi (eau-de-vie ordinaire) et les liqueurs de provenance étrangère (1). C'est Campredon intercalant dans son Mémoire de 1720, le récit pittoresque que voici : « Il y a quelque temps qu'après le souper, la con-

(i) Hekrmann, Ioc. cit., IV, V87.

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