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L'héritage du cousin Corentin

Ses bateaux de pêche étaient rentrés, à une heure, chargés à couler, et, pour que rien ne fût perdu de leur belle capture, il fallait se hâter, sinon le vent embrasé, qui soufflait du sud, jouant le rôle de la méchante fée du vieux conte, se chargerait de transformer en débris infects les trésors d'à présent!...

Dans l'immense salle dallée, à la porte de laquelle les camions, venus du port, déchargeaient incessamment des paniers ruisselants d'eau de mer, s'affairaient une soixantaine de femmes, assises devant de longues tables. Elles

étêtaient et vidaient les sardines du même coup d'ongle, sûr, régulier, presque automatique, et les mettaient à égoutter dans des grilles, la queue en l'air.

Sans souci de l'odeur forte qui se dégageait du poisson amoncelé et des écailles brillantes qui pailletaient le dallage, Mme Le Goëllo, sa robe de veuve relevée sous le coude gauche, parcourait les rangs des travailleuses.

A celle-ci, elle adressait une observation ; à celle-là, elle décernait un éloge; auprès de cette autre, elle s'informait d'un enfant malade; à toutes enfin elle portait intérêt, et toutes, après lui avoir respectueusement répondu, la suivait un instant d'un regard attendri.

A entendre pourtant sa parole brève, à la voir grande, sèche, le visage sévère sous des bandeaux noirs luisants, plaqués sur le front, les yeux dominateurs et perçants, verts comme la mer de Concarneau qu'ils avaient toujours contemplée, on eût été tenté de croire que Mme Le Goëllo n'était pas douce et pitoyable, mais ceux qu'elle employait savaient bien le contraire.

Elle avait pour eux des tendresses de mère; tombaient-ils en quelque faute, elle les réprimandait d'abord et leur tendait ensuite la main pour les relever; la maladie pénétrait-elle dans leur misérable intérieur, elle accourait, son panier au bras, et du panier sortaient, au moment voulu, le bouillon, le lait ou les médicaments nécessaires ; la mort les visitait-elle, elle était la première auprès des orphelins et de la veuve désolés, elle pleurait avec eux, et cette

douleur ainsi partagée créait entre elle et ses humbles subordonnés d'inoubliables souvenirs....

Mme Le Goëllo faisait tout cela simplement, spontanément, car elle aimait de toute son âme la brave population de pêcheurs au milieu de laquelle elle avait toujours vécu.

De temps immémorial, les Trégor avaient armé pour la pêche à la sardine; au commencement du siècle, ils étaient devenus grands usiniers de la côte, et lorsque M. Le Goëllo avait épousé Mlle Trégor, la dernière de sa race, il avait vaillamment et heureusement continué les traditions de sa nouvelle famille.

A présent, sa veuve était seule pour remplir la lourde tâche, seule à l'âge où elle aurait dû se reposer et passer à des mains plus jeunes les rênes du commandement.

Cette pensée traversa l'esprit de Mme Le Goëllo tandis qu'elle surveillait ses ouvrières et raya son front d'un pli douloureux qui disparut presque aussitôt : son attention venait d'être attirée vers la porte d'entrée.

— Bonjour, monsieur Hervé, disaient, dans la cour, les voix rudes des hommes de peine. Sauf votre respect, on ne vous voit plus souvent par ici!

Un mouvement instinctif avait jeté la veuve vers celui qui arrivait : à la réflexion, elle s'arrêta, et, calme d'apparence, elle l'attendit.

Du bout de sa cravache, il se fraya un chemin parmi les sardines, moirées d'azur et d'argent, blanches sous le sel

comme sous une tombée de neige, qui recouvraient le soL

C'était un grand et beau garçon de vingt-six à vingt-sept ans, irréprochablement vêtu d'un costume de cheval en covercoat beige.

Tout, depuis le canotier au ruban fantaisie jusqu'aux leggins de drap fauve qui emprisonnaient sa culotte bouffante, trahissait l'homme de goût qui sait que l'on ne doit pas adopter à la campagne la tenue classique de rigueur au Bois.

Involontairement Mme Le Goëllo enveloppait d'un regard orgueilleux ce fils qui avait hérité de sa taille élevée, de son teint mat, de ses cheveux noirs, et surtout de ses yeux verts, tantôt transparents comme l'eau qui clapote sur un lit de goémons parmi les rochers de la côte, tantôt profonds comme ces abîmes du large que l'œil du pêcheur n'a jamais sondés.

Elle lui tendit la main, trop maîtresse d'elle-même pour s'abandonner devant tous à une effusion maternelle; il y appuya ses lèvres.

— Enfin te voilà, dit-elle; sais-tu qu'il y a huit jours que tu n'es venu?

— Grondez-moi, maman, je le mérite!... mais si vous saviez!... Personne n'est plus occupé que moi!

— Occupé!... occupé!... fit Mme Le Goëllo en hochant la tête d'un air de doute.

— Oui, maman, occupé!... très occupé même!... Depuis que les Berchini sont à leur château de Valgoët, c'est, tous.

L'HERITAGE DU COUSIN CORENT1N il

les jours, partie nouvelle!... Visites de ruines, tennis, gardenparty.... Aujourd'hui même j'ai dû refuser un pick-nick pour venir dîner avec vous !

— Il faut que je t'en sache gré, vilain enfant!... Tu me trouves faisant ma tournée journalière.... Veux-tu m'accompagner? J'aurai bientôt fini.

— Avec plaisir, maman.

Hervé suivit sa mère; mais rien qu'au geste nonchalant de sa main tortillant sa fine moustache noire, on devinait qu'il accomplissait une corvée.

Son élégant costume jurait dans ce milieu de dure et répugnante besogne auprès des cotonnades déteintes, souillées de sang et d'écaillés des ouvrières.

Les plus vieilles femmes, celles qui l'avaient connu tout petit, trottinant, par l'usine, derrière son père, le saluaient au passage d'un sourire et d'un bonjour.... Il répondait poliment, mais froidement. On eût dit que son corps seul était là, mais que son esprit était ailleurs.

— En voilà un qui a eu de la chance ! chuchota une jeune fille à sa voisine lorsque la mère et le fils eurent disparu dans la salle où l'huile d'olive grésillait dans d'énormes bassines, attendant la friture qui ne doit y séjourner qu'une ou deux minutes. Pour sûr qu'il est né un dimanche. Héritier d'une pareille fortune à vingt-quatre ans!... Quel rêve!...

— Je me suis laissé dire que le château de Kerdual était magnifique!

— Mon frère Gildas, raconta la jeune fille, est le valet de chambre de M. Hervé.... Je suis allée le voir une fois. Un roi dans son palais ne serait pas mieux logé!... Il y a autant de fenêtres que de jours dans l'année!... Les chevaux, eux aussi, sont traités comme des princes!... On ne voit dans l'écurie que du marbre et des bois reluisants!.*. Le parquet même est ciré!... A l'office, ils sont quinze domestiques à table tous les soirs!...

La femme à qui sa voisine décrivait les merveilles de Kerdual resta un moment bouche bée; puis, avec un soupir, elle se remit au travail, si nerveusement qu'elle éclaboussa de sang son tablier bleu.

Pendant ce temps, Hervé assistait à un débat qui l'intéressait médiocrement : il s'agissait de l'huile d'olive employée ce jour-là. L'ouvrier chargé de précipiter les sardines dans la friture lui trouva une odeur de fruit trop accusée.

Mme Le Goëllo goûta, compara et finalement ordonna qu'on laissa reposer quelque temps la nouvelle provision, fraîchement arrivée de Provence.

Ce fut ensuite une visite à l'emboîtage, au soudage où les boîtes sont fermées hermétiquement et passent ensuite par l'épreuve de l'ébullition qui élimine toutes les boursoufflées; au vert, où les sardines, jetées dans de grands tonneaux de saumure, appelés malestraiis, retirées ensuite et égouttées, sont disposées, suivant un dessin rayonnant, dans de petits barils de sapin, destinés à se disperser un peu partout aux portes des épiciers.

Mme Le Goëllo termina sa tournée par le hangar aux expéditions, où des caisses étaient préparées à destination des cinq parties du monde.

Machinalement Hervé aspira une large bouffée d'air pur et tira de la poche de côté de son veston un coquet mouchoir de batiste, parfumé à l'héliotrope blanc, qu'il se passa à plusieurs reprises sous le nez : ces émanations de marée, de rogue, d'huile chaude et de saumure combinées avaient fâcheusement affecté son odorat de gentleman.

Sa mère surprit son geste avec un douloureux serrement de cœur :

— Que dirais-tu, fit-elle vivement, si tu visitais une usine dont les pêcheurs appâtent avec de la guelde, qui n'est autre chose que du frai de poisson et des têtes de chevrettes putréfiées?... Moi, j'exige, comme mon père et le tien, qu'on ne se serve que de rogue (1)!... C'est beaucoup plus cher, soixante francs les cent kilos, cette année, mais cela corrompt moins le poisson. On se doit à sa maison!

Hervé, un peu confus, assura qu'il n'était nullement incommodé par les odeurs ambiantes ; sa mère feignit de le croire, et, après avoir donné les ordres essentiels, elle gagna la cour.

Au passage, le jeune châtelain de Kerdual s'arrêta pour voir son cheval, un admirable pur sang, à la robe alezan doré, qui répondait au nom ronflant de Galaor.

Ainsi que son maître tout à l'heure, dans la grande salle

(i) Œufs de morue séchés, délayés dans de l'eau de mer.

dallée, où un peu de la mer semblait avoir passé, il était dépaysé dans l'écurie rustique, auprès des lourds chevaux de camion, ses voisins, et il manifestait son étonnement d'être là par de hautains mouvements de tête et des piaffements d'impatience. Hervé le flatta :

— N'est-ce pas qu'il est joli, monGalaor, maman? dit-il; j'en ai fait l'acquisition tout dernièrement.

— Combien t'a-t-il coûté?

— Deux cents louis!... C'est pour rien! J'ai profité d'une bonne affaire : un krach qui forçait un grand sportsman à vendre son écurie!

Mme Le Goëllo ne se permit aucune observation; mais pour elle, élevée dans la stricte économie de la petite aisance péniblement acquise, cette somme de quatre mille francs lui semblait le comble de la prodigalité.

Elle avait gagné la maison, un corps de logis bas et long, qui faisait vis-à-vis à l'usine. Au fond du corridor, elle ouvrit une porte latérale.

— Je te reçois au salon! dit-elle, c'est fête pour moi quand tu viens!

Mme Le Goëllo ne se tenait que le dimanche dans ce salon qui avait été celui de sa mère. Sur semaine, lorsqu'elle n'était pas à l'usine, à l'église ou chez ses pauvres, on était toujours sûr de la trouver dans le cabinet du devant, une petite pièce triste donnant sur la cour et très simplement meublée d'un bureau, d'un fauteuil de cuir vert, de chaises de paille, d'un casier à registres et d'un coffre-fort.

C'était là qu'elle recevait les ouvriers, qu'elle les payait le samedi, qu'elle mettait à jour ses livres de compte.

Le salon ouvrait sur le jardin, à l'ancienne mode, avec des poiriers en quenouille et des plates-bandes encadrées de buis, fleuries pour le moment d'héliotropes, de géraniums, d'oeillets d'Inde, de verveines, de scabieuses et de fuchsias, fleurs dédaignées aujourd'hui, mais que la veuve aimait parce que sa mère les avait aimées.

L'hiver, grâce au doux climat de Concarneau, dû au caressant passage d'un bras du Gulf-Stream, le petit jardin s'enorgueillissait d'un merveilleux parterre de camélias, et ses mimosas grêles, au feuillage de plume, se couvraient de mille pompons d'or.

La vue du jardin était le seul charme du petit salon.

Lui aussi était resté tel que l'avait compris jadis MmeTrégor lorsque, toute jeune mariée, elle était venue s'installer à l'usine.

Le goût déplorable du règne de Louis-Philippe s'y révélait partout : dans les fauteuils d'acajou recouverts de damas grenat, dans le tapis criard représentant un coq et des poules picorant parmi une verdure violente et jusque dans la garniture de la cheminée; une pendule de cuivre sur laquelle méditait la Muse de l'histoire et que flanquaient deux globes longs et étroits, abritant des fleurs de coquillages, dues à un naïf artiste de la côte.

Et de ci, de là des coussins, des tabourets au crochet tunisien, sur lesquels couraient des fleurs de laine.

Jamais encore Hervé n'avait été aussi vivement frappé de l'aspect démodé du petit salon : il est vrai de dire qu'autrefois il manquait de points de comparaison, tandis qu'aujourd'hui....

Sa mère lui indiqua un fauteuil et s'assit en face de lui ; puis, par une habitude invétérée de femme active qui ne peut jamais rester inoccupée, elle tira de sa poche un tricot et se mit à en agiter les aiguilles à la façon des Bretonnes qui semblent ne pas avancer, tant elles sont sobres de mouvements.

— A présent, fit-elle, raconte-moi un peu ta vie! Tout à l'heure, à l'usine, je ne pouvais te questionner, mais à présent, je suis toute à toi !

— Je vous l'ai dit, maman, les Berchini ont mis beaucoup de gaieté dans les environs.1... Ce sont de voisins charmants, mais ils ne vous laissent pas une minute de repos !

— Quelles sont ces gens-là?... On me les a montrés, l'autre jour, sur le port, où ils étaient venus en curieux assister à l'arrivée des barques....

— M. Berchini est un agent de change de Paris; il a deux filles!... De vraies Parisiennes!... Une élégance!... un esprit!...

Un petit frisson secoua Mme Le Goëllo. Là, entre les mailles de son tricot, venait, pour la première fois, de lui apparaître la désagréable vision d'une belle fille, taillée sur le patron des demoiselles Berchini, une belle-fille aux che-

veux teints , aux sourcils trop arqués , aux lèvres trop rouges, aux joues trop roses, aux toilettes trop hardies, qui dédaignerait l'usine et, par la même occasion, la vieille mère dont le souvenir y serait attaché et qui lui enlèverait peu à peu son Hervé, déjà si loin d'elle!

Elle qui avait toujours rêvé pour son fils une femme simple, modeste, profondément chrétienne!...

Mais elle ne voulut pas laisser deviner sa pensée, et vite elle reprit :

— Du temps du cousin Corentin, Kerdual ne connaissait guère le mouvement et la gaîté !

— C'était un vrai tombeau!... Pauvre cousin Corentin! je me souviens que lorsque j'allais le voir, pendant les vacances, à l'époque où j'étais encore au collège, et, plus tard, quand j'étais élève de l'Ecole Centrale, il passait entre nous de longs silences que je n'osais rompre....

— Jamais je n'ai vu de front plus triste que le sien !... Notre cousin Corentin Le Goëllo a été la preuve vivante que la fortune ne saurait donner le bonheur!

— Elle y contribue cependant, maman !

— L'honnête aisance... peut-être; mais la fortune... une fortune comme la tienne, qui se chiffre par millions... je ne sais pas!

— Maman, vous n'y avez pas goûté!

— Et je n'y goûterai jamais, malgré tout ce que tu pourras me dire.

— Moi qui rêve de vous installer à Kerdual, de faire de

vous la maîtresse de tout ce qui s'y trouve et de n'être là-bas que votre premier serviteur....

Mme Le Goëllo enveloppa son fils d'un regard ému ; elle le reconnaissait bien là, si plein de cœur, si simple, mais on le lui gâterait, on le lui avait déjà gâté!... Ce jeune homme élégant, aux habitudes mondaines, n'était déjà plus son Hervé !

— Je n'irai pas à Kerdual, reprit- elle d'une voix plus adoucie. Je suis née ici, j'y ai vécu, heureuse enfant, heureuse femme, heureuse mère.... Les moindres recoins me rappellent de doux souvenirs.... A mon âge, on n'abandonne pas tout cela pour se faire à une nouvelle existence!... Non, non, là où je suis née, là, je mourrai!

— Mais, maman, vous vous fatiguez.... Est-il bien indispensable de continuer la dure et austère vie d'autrefois? Nous sommes si riches....

— Permets... tu es riche, ce qui est fort différent pour moi! S'il est au monde une chose que j'honore, c'est l'indépendance laborieuse! L'usine Trégor et Le Goëllo a été ma dot... et je ne veux rien devoir qu'à elle. Certes, autrefois je pensais me reposer lorsque sonnerait la cinquantaine. Te voir à la tête de la maison avait été mon rêve. Dieu n'a pas voulu qu'il s'accomplisse, et je poursuis donc ma tâche seule, triste à l'idée qu'après ma mort notre raison sociale si considérée, si merveilleusement réputée, disparaîtra, faute d'un Le Goëllo pour la relever!

— Cependant, maman, avec mes vingt millions de

fortune, je ne puis m'astreindre à être l'un des vingt-deux fabricants de sardines de Concarneau!

— Je le sais, mais je le regrette. Vois-tu, Hervé, il n'y a que le travail pour tremper les cœurs ! L'oisiveté les ronge comme la rouille ronge l'acier. Je suis sûre que si nous faisions ensemble ton examen de conscience, tu avouerais toi-même que tes journées sont bien vides! D'abord à quelle heure te lèves-tu?

Hervé tortilla sa moustache, visiblement embarrassé; mais avec sa franchise ordinaire, il répondit :

— A neuf heures, maman.

— A neuf heures! un campagnard! perdre ainsi les heures les plus délicieuses du jour! Et que fais-tu une fois levé?

— Je monte à cheval jusqu'à l'heure du déjeuner.

— Très bien!... Après?

— Je déjeune, je dépouille mon courrier, je reçois le régisseur, je vérifie rapidement les comptes qu'il me présente... puis je m'habille, il est deux heures. On m'attend pour le tennis ou une partie de campagne.

— A quelle heure rentres-tu?

— A sept heures. Je passe mon smoking et je vais dîner dans un château voisin ! Après le dîner, on saute, on joue la comédie, il est une heure quand on se sépare. Je regagne mes pénates et je me couche!

— Et le lendemain tu recommences?

— Il le faut bien, maman, je suis pris dans l'engrenage!

— Passe pour l'été encore; mais cet hiver, ce printemps, que feras-tu?

— Mon année est déjà organisée, sauf le mois d'août dont je n'ai pas l'emploi. J'irai à Biarritz en septembre et octobre; en novembre, en Espagne; en décembre, je chasserai le grouse en Ecosse chez lord Heartgreen, dont j'ai fait la connaissance à Cannes; je toucherai barre ici, je repartirai pour Nice où je resterai jusqu'à Pâques. De Pâques au Grand-Prix, je m'installerai à Paris, en mon hôtel des Champs-Elysées où, par parenthèse, vous devriez bien venir me rejoindre, maman.

— C'est cela! Au mois de mai, lorsque la pêche commence à donner et qu'il est si important pour moi d'être ici.

— Oh ! cette pêche! cette pêche! je la prendrai en grippe. Je finirai par ne plus manger de sardines pour les bouder, les punir de m' enlever ma mère.

— Oh ! l'ingrat qui oublie les jours d'autrefois. Qui t'a nourri, qui t'a élevé, si ce n'est la pêche? Quoi que tu fasses, vois-tu? tu seras toujours un fils de la mer. C'est à elle que tu dois tout!

Hervé avait rougi, honteux de sa boutade. L'annonce du dîner vint le tirer d'embarras. Il offrit le bras à sa mère et tous deux passèrent dans la simple salle à manger.

Pendant le repas, le sujet brûlant entre la mère et le fils ne fut plus abordé ; ils s'efforcèrent, sans trop de succès, de parler d'autre chose, se sentant vaguement, vis-à-vis l'un de

l'autre, dans la situation d'étrangers qui ne parlent pas la même langue.

Dès que huit heures sonnèrent à l'horloge de l'usine, Hervé réclama son cheval.

— Déjà! fit Mme Le Goëllo désappointée.

— Oui, maman, j'ai promis aux Berchini de venir, ce soir, répéter une pantomime que nous devons jouer après demain devant une noble assistance, et il faut que je rentre à Kerdual pour m'habiller.

Le maître-camionneur amena le joli pur-sang, heureux sans doute d'échapper aux contacts plébéiens qui lui avaient été infligés.

Hervé embrassa sa mère, lui glissa dans la main un billet bleu pour ses pauvres et sauta en selle.

Galaor se cabra, bondit, secoua coquettement sa crinière ; finalement il consentit à franchir le portail que le concierge tenait ouvert.

— Bonsoir, monsieur Hervé, dit-il. Ne vous faites plus si rare! Le temps est long pour Madame sans vous voir!

Et les lourds vantaux retombèrent avec un bruit de ferrailles derrière le jeune cavalier.

Mme Le Goëllo avait regagné la maison ; mais au lieu de retourner dans le petit salon, elle entra dans le bureau où l'attendait une lampe coiffée d'un abat-jour de carton vert.

La mèche filait, elle l'abaissa, et comme si elle s'adressait à elle, elle se surprit à dire, en regardant le billet que son fils lui avait donné :

— Quel malheur! Un enfant si affectueux, si intelligent, si généreux, gaspiller ainsi sa vie! Oh! cet héritage du cousin Corentin!

Et avec un regard en haut qui trahissait son angoisse de mère, en appelant au divin Protecteur, elle s'assit dans le fauteuil de cuir, attira à elle un lourd registre, l'ouvrit à la page marquée par une feuille de papier buvard et se mit à écrire d'une écriture large, nette et un peu inclinée, qui révélait la femme d'intelligence, d'ordre et de cœur qu'elle était!

Le cousin Corentin.

Galaor, après une série de bonds et d'écarts qui amenèrent sur le seuil des maisons de vagues ombres coiffées de toile blanche, se décida, une fois hors de la ville, à prendre une allure raisonnable.

A la première côte, Hervé, qui était excellent cavalier, réussit à le mettre au pas, et pacifiquement tous deux montèrent la colline.

Cette façon d'aller cadrait mieux avec la disposition d'esprit du jeune homme que les capricieuses fantaisies de tout à l'heure.

La visite qu'il venait de faire à la maison paternelle lui avait donné beaucoup à réfléchir. Evidemment sa mère était mécontente de lui, elle blâmait sa vie actuelle, elle lui infligeait en son âme l'épithète injurieuse d'oisif, d'inutile.

— Suis-je donc autre chose, en somme ! pensa Hervé....

Oisif, certes, il ne l'avait pas été toujours! Son enfance et sa jeunesse avaient été laborieuses.

Au collège, il avait eu la réputation d'un bûcheur; cette réputation l'avait suivi à l'Ecole Centrale, où il était entré soixante-quinzième et dont il était sorti second.

Alors, pour tout avenir, il n'entrevoyait que l'usine, dont il allait devenir le directeur; il rêvait de la transformer, d'adjoindre aux conserves de sardines toutes les conserves de poissons qui se rencontrent sur la côte, de créer des réservoirs pour la vente du poisson frais, d'acheter des parcs aux huîtres dans la baie de Forest, de fabriquer même sur place les boîtes de fer blanc et aussi cette rogue qui vient de Danemark ou de Norwège et qui coûte si cher, enfin d'utiliser pour engrais les résidus gras de la fabrication.

En attendant, il avait endossé l'uniforme de sous-lieutenant d'artillerie pour payer sa dette à la France; il le portait encore lorsqu'un soir il avait reçu une dépêche de sa mère lui annonçant la mort subite du cousin Corentin Le Goëllo. Il était parti aussitôt pour assister aux obsèques, et grand avait été son étonnement lorsque, au retour de la cérémonie funèbre, M. Cyprien Malvisot, parent du défunt par sa mère et grand fabricant de poupées à Choisy-le-Roy, lui

avait dit avec sa rondeur de brave homme, en lui frappant sur l'épaule :

— Eh bien, jeune homme, héritons-nous?

Hériter! Et de qui? Mais du cousin Corentin donc! Il était célibataire! Il n'avait pas de neveux!... Quoi de plus naturel?...

Chose étrange ! Jamais jusqu'à cette heure Hervé n'avait songé à une pareille éventualité, et si parfois cette idée avait traversé l'esprit de Mme Le Goëllo, elle s'était bien gardée de la communiquer à son fils.

Les jeunes qui comptent sur une fortune sont en général si peu enclins au travail!...

Du reste, rien dans l'attitude du cousin Gorentin ne laissait soupçonner ses intentions.

Hervé allait le voir à chacun de ses voyages en Bretagne; son vieux parent l'invitait deux ou trois fois à déjeuner, et c'était tout.... Jamais il ne venait à l'usine.

C'était un homme bizarre, M. Corentin Le Goëllo; les enfants du pays en avaient presque peur. Très grand, très maigre, un regard gris d'acier, un nez en bec d'aigle, droit comme un peuplier malgré ses soixante-dix ans sonnés, et toujours vêtu d'une redingote bleue étroitement boutonnée.

Il n'habitait que depuis sept ans en Bretagne lorsqu'il mourut. Natif de Concarneau, exempté du service militaire par un frère aîné tué depuis à Sébastopol, orphelin de père et de mère, il était parti très jeune à bord d'un navire

marchand en qualité de pilotin. Au bout de trois voyages il n'était plus revenu !

Un grand industriel de New-York l'avait, racontait-on, pris à son service en qualité de secrétaire.

Pendant quarante-cinq ans il avait fait le mort, et les vieux du pays seuls se souvenaient de lui, lorsque le bruit se répandit un beau matin que le château de Kerdual, vendu au tribunal de Quimper, avait été acheté par un richissime Américain.

Cet Américain n'était autre que M. Corentin Le Goëllo : il fit une visite de politesse à la veuve de son cousin, engagea le jeune Hervé à venir le voir, et ne remit plus les pieds à Concarneau.

Très peu communicatif sur tout ce qui le concernait, les curieux ne parvinrent pas à savoir très exactement sur quelles bases s'était édifiée son immense fortune.

A la vérité, le hasard avait joué un grand rôle dans l'affaire. Les premières économies du jeune Breton avaient été employées à l'achat de terrains dans le Far-West.

Or ces terrains recelaient des mines de mercure. Corentin les eût vite flairées, mises en exploitation. Pendant longtemps on l'avait appelé là-bas The Quick-Silver-King, le roi du Vif argent.

Comme l'avait dit Mme Le Goëllo, le millionnaire ne paraissait pas avoir trouvé le bonheur dans la richesse. Il était toujours sombre, replié sur lui-même comme s'il poursuivait une idée intérieure, et Hervé se demandait

souvent pourquoi son vieux parent l'invitait à déjeuner, puisqu'il ne lui disait rien et se contentait de le regarder fixement avec une expression douloureuse qui, à la longue, devenait gênante.

Quelquefois il disparaissait pendant des semaines.... Où allait-il? personne ne le savait, car il n'emmenait pas de domestique.

Une seule fois il s'était fait accompagner de son valet de chambre, Baptiste; lorsqu'on avait questionné ce dernier au retour, il avait répondu qu'ils étaient allés dans un pays de sauvages, qui est comme ça au centre de la France et où il y a beaucoup de rochers et de grands trous noirs qu'on assure être des bouches de l'enfer!

Les noms qu'il avait cités n'avaient rien appris à ses camarades, Bretons pour la plupart; mais la description d'un pays, si riche en lieux maudits, leur avait laissé une impression fâcheuse qui rejaillit un peu sur M. Corentin Le Goëllo.

A partir de ce moment-là, ils ne furent pas éloignés de le croire en relations directes avec le prince des ténèbres, celui qu'on ne nomme pas en terre d'Armor, de peur d'attirer son attention et d'être entraîné par lui en son royaume infernal.

Une légende se forma autour du vieillard : on prétendit que s'il ne voyait aucun châtelain du voisinage, s'il vivait de rien dans sa demeure somptueuse, c'était par suite d'un vœu ou en punition de quelque faute commise autrefois.

Les pauvres et les déshérités seuls ne se préoccupèrent pas des on dit; ils continuèrent d'affluer à la grille de Kerdual toujours ouverte devant eux, et jamais, de l'aveu de tous, il. Corentin LeGoëllo ne les renvoya les mains vicies : les petits enfants étaient surtout l'objet de sa sollicitude; plus d'un orphelin fut préservé par sa charité de la vie de misère qui le guettait.

Sa mort inattendue avait bouleversé le pays !... La question se posait. Qui allait hériter ?

Ou le sut vite.... Le soir même de l'enterrement, le notaire, profitant de la présence des deux héritiers naturels, ouvrit, dans le grand salon de Kerdual, le testament que M. Corentin Le Goëllo, six ans auparavant, avait déposé entre ses mains.

Le millionnaire léguait toute sa fortune à Hervé Le Goëllo, seul représentant de son nom, disait-il, à la charge seulement pour celui-ci d'acquitter quelques legs particuliers: dons à des œuvres de bienfaisance, rentes au valet de chambre, Baptiste, et à d'anciens serviteurs, gardiens d'immeubles en Gévaudan et en Rouergue, pays d'origine de la mère et de la grand'mère du défunt.

A M. Cyprien Malvisot, il ne laissait même pas un souvenir.

— Je n'ai pas de chance ! fit le gros petit homme lorsqu'il se fût bien assuré que le testament, irréprochable de forme, ne pouvait être attaqué. Mais, vrai, j'espérais mieux d'après ce que noire cousin lui-même m'avait dit!... Impossible d'étendre mes affaires comme je le rêvais !

Et comme Hervé, spontanément, dans sa première joie d'être riche, lui offrait une avance de fonds, le vieux garçon lui prit la main entre les siennes :

— Merci, jeune homme, dit-il, merci!... Vous avez le cœur sur la main, et je vous en félicite, mais je n'accepterai pas votre offre aimable!... Quand on emprunte, on n'est jamais sûr de pouvoir rendre, et c'est ce qui m'empêchera de vous emprunter. Si j'avais eu le magot, c'aurait été une autre affaire!... Je ne l'ai pas, tant pis; je n'irai pas pour cela me jeter dans la Seine!... D'abord, si je désirais être riche, ce n'était pas pour moi, c'était pour Mirette, ma petitenièce, une orpheline qui est ma seule raison d'être sur la terre, et aussi pour l'honneur de la France, pour battre cette terrible concurrence étrangère qui ruine le commerce des jouets!... Enfin, ce qui est fait est fait; on gémirait jusqu'à demain que cela ne modifierait pas les choses d'un iota!

Et toujours parlant, gesticulant, mais bon enfant toujours, Cyprien Malvisot, gros Jean comme devant, était reparti pour Choisy-le-Roy.

Au premier moment, Hervé ne s'était pas rendu très bien compte de la situation nouvelle que lui créait son immense fortune : il avait tranquillement achevé son service, puis il était retourné à Concarneau, où pendant six mois il était resté, ne voyant personne, n'allant nulle part, portant sévèrement son deuil d'héritier; mais le jour où il enleva le crêpe de son chapeau, — c'était au printemps, — la fantaisie lui

prit de voyager, et il partit pour assister aux fêtes du carnaval de Nice.

Là, dans un de ces vastes hôtels de style moderne, peuplé de voyageurs cosmopolites, où les grands seigneurs coudoient les aventuriers, sa personnalité avait été vite percée à jour par les Américains présents.

Il était Tunique héritier du richissime Le Goëllo, le roi du Vif argent, et comme tel, il avait droit à tous les intérêts, à toutes les avances.

On F avait invité, fêté, choyé!... Il était revenu grisé parce mois de plaisirs ; au retour, l'usine lui avait paru vulgaire, les intérêts qui s'y agitaient étaient si mesquins!... Il l'avait bientôt quittée pour aller habiter son château de Kerdual.

L'ameublement était vieux, sans aucune valeur intrinsèque, il l'avait renouvelé!... Les écuries étaient vides, il les avait remplies de chevaux de prix!... En sa qualité d'ingénieur, il avait installé partout l'eau et l'électricité; puis il avait fait des visites, et vite il était devenu le favori du voisinage.

A présent, le jeune millionnaire savait ce qu'il valait!...

Hervé en était là de sa rêvasserie quand un écart de Galaor le rappela à la réalité : parvenu au sommet de la côte, le cheval avait eu peur du train de Quimper dont le sifflet venait de déchirer la nuit.

Quelle heure était-il donc?... Neuf heures et quart. Et la pantomine?... Et les Berchini?... Un temps de galop était nécessaire pour rattraper les minutes perdues !

Bientôt Kerdual apparut sur la hauteur, où sa masse noire, éclairée à l'intérieur, se détachait très nette sur le ciel, un peu semblable à une gigantesque veilleuse.

C'était un admirable spécimen de l'architecture du xvie siècle : ses tours rondes, coiffées de poivrières, s'élançaient très sveltes aux angles ; le long de la façade principale courait un perron à balustres qui communiquait avec le parterre par un escalier, déployé en éventail.

Une longue avenue d'ormeaux, fermée d'une grille, donnait accès au château.

Un groom attendait Galaor; le valet de chambre se tenait debout sur les marches, et une forme masculine, qui lui parlait, s'éloigna rapidement en voyant apparaître le maître du logis.

— Qui donc causait avec toi, Gildas? demanda Hervé en pénétrant dans le vestibule, un hall immense, tendu de Gobelins où des armures étincelantes renvoyaient la lumière vive des poires électriques.

— Martial Houlbiquet, Monsieur!

Ce nom évoqua devant les yeux d'Hervé la silhouette d'un grand garçon de son âge, fils d'un pêcheur de l'usine, solidement équarri, les yeux enfoncés sous de profondes arcades sourcilières, le front bas, la figure courte, l'air en dessous, avec lequel, dans son enfance, il avait souvent joué au soldat.

— N'est-il pas domestique chez le notaire de Kerdual? demanda-t-il.

— Il Tétait, Monsieur, il ne Test plus. Le notaire l'a renvoyé !

— Pour quel motif?

— Il l'accuse d'avoir volé dix francs qui étaient restés sur une table de l'étude. Lui jure ses grands dieux qu'il n'a pas touché à l'argent ; mais on ne veut pas le croire, à

C'était un enfant de douze à treize ans qui dormait, (P. 37.)

cause du métier qu'il a fait après avoir fini son service à l'État!

— Quel est donc ce métier?

— Saltimbanque ! Monsieur comprendra que cela n'inspire guère confiance au monde.... Le pharmacien de Quimper, chez qui il a été quelque temps garçon de laboratoire, n'a

pas voulu le garder pour le même motif.... Et pourtant, je puis affirmer à Monsieur que ce n'est pas un méchant garçon ce Martial! Mais il avait un père impossible qui le battait comme plâtre, le mettait dehors, et n'a plus voulu le revoir au retour du service.... On deviendrait mauvais à moins !

— Que compte-t-il faire à présent ?

— Chercher une place à Lorient.

— Tu lui donneras vingt francs!... Par ailleurs, qu'y a-t-il de nouveau?

— Rien, Monsieur.

— Mon courrier?

— Je l'ai porté dans la chambre de Monsieur.

— C'est bien.... Je monte m'habiller.

Hervé revêtit rapidement son costume du soir, fixa une orchidée, fleurie dans les serres de Kerdual, au revers de son smoking et donna l'ordre d'atteler.

En attendant que la voiture fût avancée, il prit, dans le plateau d'argent déposé sur une table, son courrier de la journée : invitations à des bals du voisinage, billets de loterie, demandes d'argent, lettres d'affaires, suppliques de tous genres.

On le savait généreux et Ton venait souvent heurter à sa porte.

Il rejeta les lettres après les avoir parcourues, mit les journaux de côté sans les ouvrir. L'un d'eux cependant attira son attention par son format plus petit que les autres :

il en regarda le titre : Le Globe- Trotter, journal de renseignements à V usage des voyageurs.

— Un spécimen qu'on m'adresse, pensa-t-il.... Il faudra que j'examine cela; c'est peut-être intéressant.

Et, sans déchirer la bande, il lança le journal sur la table.

Cinq minutes plus tard, confortablement installé dans son coupé qui filait à une grande allure dans la direction du château de Valgoët, Hervé ne pensait plus à autre chose qu'à boutonner des gants neufs un peu étroits.

Petite épave.

La répétition avait admirablement marché, et, de nouveau dans son coupé qui, cette fois, rentrait à Kerdual au trot régulier de ses deux carrossiers, Hervé rêvait à la charmante soirée qu'il venait de passer.

Ces Berchini étaient gens si aimables!... M1Ie Jeanne avait été exquise dans son rôle de Colombine!...

Pour la première fois, Hervé se demandait si le bonheur de sa vie n'était pas là. Et il essayait d'imaginer l'effet qu'il produirait à l'heure du Bois, assis dans un landau, aux côtés de MUe Berchini, devenue Mme Le Goëllo.

Vraiment ils seraient fort décoratifs l'un et l'autre. Elle semblait née pour porter des dentelles, des diamants, tous les coûteux caprices du luxe. Soudain une idée pénétra dans l'esprit d'Hervé et s'y implanta avec une obsession gênante.

Quelle figure ferait la jeune Mme Hervé Le Goëllo dans le cadre de l'usine; par exemple, dans la grande salle dallée, étincelante d'écaillés argentées, ou dans le petit salon meublé de damas fané. N'y serait-elle pas dépaysée? Ne ressemblerait-elle pas à un joyau de prix égaré dans un écrin de velours râpé? S'y plairait-elle ? Et si elle s'ennuyait, ne le laisserait-elle pas deviner?

Alors que dirait Mme Le Goëllo? Ne souffrirait- elle pas des dédains de sa belle-fille?

Et, à la seule idée d'infliger à sa mère une peine nouvelle, Hervé s'arrêtait indécis au seuil de cet avenir qu'il avait cru facile d'arranger à sa guise, quelques heures auparavant, lorsqu'il mimait le rôle d'Arlequin.

Oui, sans doute, Mme Le Goëllo réprouverait les toilettes excentriques de la belle Jeanne, les cheveux d'or qui la casquaient si joliment. Elle ne comprenait pas les Parisiennes. Tout en elles choquait ses habitudes de province....

Elle traiterait la jeune fille d'objet de luxe, de bibelot inutile... inutile comme son cher fils.

Et Hervé allait reprendre avec lui-même le colloque interrompu par l'écart de Galaor, lorsqu'une secousse

formidable l'arracha à lui-même. La voiture s'était arrêtée et les chevaux reculaient en se cabrant. Hervé abaissa la glace.

— Que se passe-t-il ? demanda-t-il.

Le valet de pied avait déjà sauté à terre.

— Quelqu'un est couché auprès de la borne gauche du portail, dit-il, un ivrogne sans doute.... Sans les chevaux, nous l'écrasions !

Hervé avait ouvert la portière, et, avant son domestique, il fut auprès du corps gisant, si bien rencogné dans l'angle de la pierre qu'on eût pu le prendre pour un informe paquet de loques.

— Apportez une des lanternes! commanda-t-il. On dirait que c'est un enfant.

Il ne s'était pas trompé.

C'était un enfant de douze à treize ans qui dormait, les épaules et la tête appuyées au dur oreiller de granit. A ses grossiers vêtements de laine bleue, rapiécés, ouverts à la poitrine sur un tricot rayé, au béret crasseux qui lui couvrait les cheveux, on devinait le mousse, mais le mousse des petits navires marchands, misérable, la figure barbouillée de poussière charbonneuse.

Il semblait épuisé de fatigue.

Hervé lui toucha l'épaule.

— Eh bien, petit! cria-t-il. Que fais-tu ici? Ce n'est pas un lit douillet pour dormir!

L'enfant souleva péniblement les paupières ; d'un regard

éteint il contempla le jeune homme et le domestique penchés sur lui; puis, très bas et d'une voix saccadée comme si le souffle lui manquait, il murmura :

— I am hungry I

— Que marmotte-t-il ? demanda le valet de pied.

— De l'anglais. Tu as faim? continua Hervé dans la langue de l'enfant qu'il parlait assez couramment. Viens alors avec moi, je te donnerai à manger.

Le petit essaya de se lever; mais sa faiblesse était si grande qu'il retomba évanoui.

— Pauvre gamin! dit Hervé ému; il ne se tient pas debout!

Et, sans recourir au domestique, il enleva l'enfant dans ses bras robustes ; la blouse, souillée de charbon, de taches et de poussière, entra en contact avec l'élégant smoking, fleuri d'une rare orchidée; mais le jeune homme ne se préoccupait pas d'un si mince détail; avec des gestes doux de mère, il étendit l'enfant sans connaissance dans le coupé, s'assit auprès de lui et donna l'ordre de repartir.

La voiture enfila la longue avenue d'ormeaux et s'arrêta devant le perron. Le valet de pied ouvrit la portière, et Gildas s'avança pour prendre des mains de son maître les objets dont celui-ci pouvait désirer se débarrasser.

— J'amène un hôte, Gildas, dit Hervé. Tu vas le porter dans la chambre verte. Le pauvre petit diable n'a pas plus de force qu'un moineau qui sort de l'œuf !

Le valet de chambre, beaucoup plus dégoûté que ne

l'avait été son maître, se chargea de l'enfant comme d'un paquet répugnant.

— Mais c'est un mousse, fit-il une fois dans le vestibule, sous la grande lumière des lampes électriques.

— Je le sais bien. Ce doit être même un mousse anglais.... Il était couché en travers du portail, et je vote aux chevaux un picotin d'honneur pour ne l'avoir pas écrasé !

Gildas n'eût pas été Breton s'il n'avait porté au cœur la haine séculaire de nos voisins d'Outre-Manche.

— Un Anglais! grommela-t-il. Àh bien! il ne manquait plus que cela!

Chargé de son fardeau, il monta tout de même le grand escalier de chêne et pénétra dans la chambre verte, toujours prête à recevoir les hôtes imprévus.

Hervé l'aida à déshabiller le petit garçon, qu'on enveloppa d'une des chemises de nuit du maître de la maison.

La position horizontale le ranima, et il ouvrit les yeux.

A la vue de ces visages inconnus, de la grande chambre où il était couché, du lustre à trois tulipes roses qui pendait du plafond, un effarement le prit, et il fit le geste de se jeter à bas du lit pour fuir, tel qu'il était dans sa longue chemise brodée de soie.

— N'ayez pas peur, vous êtes chez des amis! lui dit Hervé en anglais.

— Où suis-je? demanda le petit. Je ne suis pas en prison, au moins!

Cette fois il avait parlé français, avec seulement un peu d'accent qui trahissait son habitude de la langue anglaise.

— Non certes! répondit Hervé, heureux de reprendre la conversation dans sa langue maternelle. Tu es dans une maison où l'on te donnera tout ce dont tu auras besoin.

— J'ai faim!... Il y a si longtemps que je n'ai mangé... depuis hier au soir....

— Gildas, va lui chercher un bol de lait? commanda Hervé.

Pendant l'absence du jeune domestique, il essaya d'interroger l'enfant; mais le lit douillet, trouvé après tant de fatigues, l'engourdissait, et il se laissait glisser dans le délicieux bien-être sans résistance. On eût dit qu'il ne comprenait pas les questions qu'on lui posait, à la manière incohérente dont il y répondait.

Il avala le lait machinalement, puis sa tête retomba sur l'oreiller, et, cinq minutes plus tard, sa respiration paisible indiquait qu'il dormait profondément,

— Laissons-le, dit Hervé. Demain, il se réveillera et nous l'interrogerons.

— Si c'était un voleur! fit Gildas en indiquant les bibelots de prix dispersés dans la pièce.

— Un voleur, cet enfant ! Le sommeil te trouble les idées. Va te coucher! je n'ai plus besoin de toi.

Et, après un dernier regard sur l'enfant endormi, le jeune châtelain de Kerdual gagna ses appartements. A l'inverse de son valet de chambre, il n'avait nulle

envie de dormir : la pantomime, la soirée qui avait suivi la répétition, l'aventure rencontrée au retour, tout conspirait pour déterminer chez lui une excitation peu favorable au sommeil.

Il échangea son smoking, dont l'orchidée froissée recroquevillait tristement ses pétales, contre un veston d'intérieur et se jeta dans un fauteuil.

D'abord il reprit les journaux et les parcourut, mais la politique ne l'intéressait pas ce soir-là; il les rejeta et chercha une lecture plus captivante. Ses yeux tombèrent sur le Globe-Trottcr encore sous bande.

— Voyons ce que raconte cette petite feuille, pensa-t-il.

Elle contenait beaucoup de conseils aux bicyclistes, des indications à leur usage sur les côtes raides et par suite dangereuses, sur l'hygiène à observer au cours des excursions, et aussi des projets de voyages en Terre-Sainte, en

Suède, en Ecosse, aux Indes, partout où la fantaisie humaine peut avoir envie de porter ses pas, le Pôle-Sud excepté... et pour cause!

Un de ces projets frappa plus vivement Hervé; il portait comme titre : Excursion aux Gorges du Tarn.

Suivait le détail des étapes : le Garabit, Mende, Ispagnac, Sainte-Enimie, la descente du Tarn en barque, le hameau et la Baume de Pougnadoires, le pas de l'Escalette, la perte du Tarn, la grotte de Dargilar, Montpellier-le-Vieil, Millau, Béziers, Carcassonne, Toulouse, Paris.

Justement, le soir même, les Berchini avaient parlé de

faire en août cette excursion devenue classique. Mlla Jeanne aimait les impressions vives : elle se réjouissait à la pensée de franchir les rapides, de visiter les grottes... elle eût voulu même descendre dans les gouffres, comme M. Martel, le Christophe Colomb des abîmes. « J'ai des dispositions pour être spéologne (1), » assurait-elle, se servant audacieusement d'un mot nouveau, forgé pour des besoins nouveaux.

Et, remontant plus haut dans sa mémoire, Hervé se souvenait des paroles du cousin Corentin, un jour qu'il était plus loquace que de coutume.

Le collégien venait de lire un récit de voyage dans l'Amérique du Sud qui l'avait enthousiasmé, et il ne rêvait plus que Cordillères, rios impétueux et carions.

— Pour voir des canons, lui dit M. Le Goëllo, point n'est besoin de traverser les mers. Le Tara t'en donnerait une idée très suffisante.

— Comment! le Tarn qui coule en France?

— Mais oui, le Tarn qui coule en France et qui se jette dans la Garonne. C'est une merveille presque ignorée de notre pays... heureusement, car le jour où les hommes l'auront découvert, ils la gâteront, comme ils gâtent tout ce qu'ils touchent.

Et sur cette boutade misanthropique, le cousin Corentin s'était tu : il avait fermé le petit guichet qu'il ouvrait si rarement sur son âme, et Hervé n'avait pas osé ranimer la conversation.

(!) La spéologie est l'étude des abîmes.

L'HÉRITAGE DU COUSIN CORExNTIN 43

A présent, ce souvenir oublié lui revenait très précis.

M. Le Goëllo devait en effet connaître fort bien les gorges du Tarn, puisque sa mère était originaire de Mende.

N'avait-il pas laissé même à son héritier l'obligation de servir des rentes à de vieux serviteurs, gardiens d'immeubles en ces contrées lointaines du Gévaudan et du Rouergue.

— Où perchent-elles exactement mes propriétés du centre? se dit Hervé. Je n'en sais trop rien, ma foi!

Il se leva et prit dans un secrétaire, de style empire comme le reste de l'ameublement, un carnet où il avait inscrit, d'après les actes notariés, le relevé des immeubles, dont, par héritage, il était devenu le propriétaire.

— Voyons... le château de Kerdual... ce n'est pas cela

Un hôtel, avenue des Champs-Elysées... trois maisons de rapport, boulevard des Capucines... ce n'est pas encore cela... Un hôtel à New-York.... Ah! m'y voici!... Une maison à Mende, rue de Saint-Flour, habitée par les époux Mascombras (drôle de nom!) Le château la Roche, gardien Sulpicien Mongelous.... Peste I un château... probablement quelque nid de hiboux... dans le Causse-de-Sauveterre... et la métairie de Chélygnac dans le Causse-Noir, habitée par l'ancien métayer Guilhaumou et sa famille.... Si j'allais faire un tour de propriétaire dans ces régions perdues?... Par la même occasion, j'admirerai les Gorges du Tarn, et peut-être y rencontrerai-je les Berchini !

Sur cette perspective charmante, Hervé passa dans son cabinet de toilette.

Jack Nobody.

Hervé se réveilla le lendemain matin vers dix heures, et aussitôt il sonna son valet de chambre.

— Eh bien, Gildas, lui demanda-t-il, as-tu déjà vu notre petit mousse?

— Non, Monsieur, je l'ai laissé dormir. Il ne grouille pas plus qu'un morceau de bois.

— Tant mieux! ce bon sommeil le remettra d'aplomb. J'irai lui rendre visite lorsque je serai prêt.

Une demi-heure plus tard, le jeune homme ouvrait, avec des précautions infinies, la porte de la chambre verte.

Le grincement des gonds fit sursauter l'enfant, et l'obscurité qui régnait dans la pièce l'empêchant de reconnaître les objets, il s'écria, effrayé :

— Pray, dont beat met I was sleepy (1)! On le battait donc, le pauvre petit! .

Hervé alla vers la fenêtre et écarta les volets intérieurs. Un flot de soleil pénétra en vainqueur dans la chambre, fit chatoyer le brocart vert d'eau des tentures, étinceler les

(1) Je vous en prie, ne me battez pas!... J'avais envie de dormir.

glaces biseautées, le cristal du lustre, et mit des rehauts de lumière sur les statuettes de bronze et d'étain.

L'enfant, dressé sur son séant, se frottait les yeux pour bien se convaincre qu'il ne rêvait plus....

Dans quel palais merveilleux se trouvait-il ? Et quel était ce beau jeune homme qui s'approchait de lui, la main tendue le sourire aux lèvres ?...

Un prince Charmant sans doute, pareil à ceux que Ton rencontre dans les contes de fées!...

Mais, à la première question d'Hervé, cette illusion se dissipa : un prince Charmant n'eût pas dit si simplement :

— Comment ça va-t-il, mon garçon?

— Très bien, Monsieur; où suis-je donc ici?

— Chez moi !... Je te l'ai dit, hier au soir, mais tu étais trop endormi pour l'entendre As-tu encore faim?

— Oh ! oui, ça me tire par là.

Et l'enfant indiquait son estomac.

Hervé appuya le doigt sur le bouton de la sonnerie électrique : Gildas parut.

— Apporte-nous ici à déjeuner ! lui commanda son maître. Il ne voulait pas interroger l'enfant avant qu'il n'eût pris

un peu de nourriture, le jugeant, pour l'instant, trop faible pour parler longuement.

Gildas avait couru à l'office.

— Monsieur s'est entiché de ce petit Anglais, venu on ne sait d'où, confia-t-il au maître d'hôtel. Ne veut-il pas à présent déjeuner en sa compagnie!

Les yeux du mousse brillèrent lorsque le valet de chambre déposa, sur ses genoux, le plateau qui portait une tasse de chocolat et deux larges rôties.

Tout en mangeant lui-même, Hervé examinait son hôte sans en avoir l'air : il semblait vigoureux et bien portant ; une couche de haie, exagérée encore par la poussière de charbon, ombrait ses joues, mais les traits étaient fins : de grands yeux bleus frangés de cils noirs, un nez bien attaché et intelligent — le nez révèle tant de choses ! — une petite bouche meublée de belles dents blanches....

Les cheveux étaient ras, nuancés par endroits de teintes plus claires, comme les cheveux trop longtemps exposés au soleil : seule une petite mèche du devant était plus longue que les autres; elle s'obstinait à descendre sur le front, juste à l'endroit où se dessinait une ligne blanche oblique, cicatrice ancienne, suivant toutes probabilités, et cette petite singularité communiquait à la physionomie de l'enfant une grâce de plus.

Le plateau enlevé et Gildas parti, Hervé attira un fauteuil auprès du lit.

— Causons à présent, dit-il. D'où viens -tu, mon bonhomme ?

Une expression de terreur crispa le visage du petit garçon :

— Oh ! Monsieur, fit-il en joignant les mains, ne me renvoyez pas à lui, il me tuerait!

— Qui appelles-tu lui?

— Le second du bateau où j'étais mousse : la Sivallow (1).... C'est pour le fuir que je me suis sauvé !...

— Le capitaine était pourtant là pour te protéger contre lui ?

— Il y était, Monsieur, il n'y est plus! Il est mort l'autre jour, à l'hôpital de LorientL. J'ai bien pleuré, allez! Il était si bon pour moi!... Le soir de l'enterrement, le second m'a battu si fort que je croyais qu'il voulait me tuer!... Voyez plutôt....

Il retroussa les manches de sa chemise et découvrit ses bras, déjà forts et musclés pour son âge ; ils étaient marbrés d'ecchymoses !

— Pauvre gamin! murmura Hervé.

— Tout mon corps est comme ça, Monsieur; alors quand j'ai pensé à ce que serait ma vie, à présent que le patron n'était plus là, j'ai résolu de me sauver. Le lendemain, il m'a envoyé en commission et je ne suis pas rentré à bord !

— Avais-tu donc de l'argent sur toi ?

— Je n'avais pas un cent, Monsieur!

— Et comment as-tu vécu?

Le premier jour, une vieille femme a eu pitié de moi ; elle m'a donné un morceau de pain et du cidre. Le lendemain, j'ai rencontré des petites filles qui revenaient de l'école ; elles mordaient dans des tranches de galette. Je leur ai dit que j'avais faim et elles ont partagé leur goûter avec moi.

(i) L'Hirondelle.

Et hier?

— Oh ! hier je n'ai rien mangé , j'étais bien fatigué ! Malgré le soleil, il me semblait que j'avais froid partout.... J'ai marché, cependant, jusqu'au moment où je suis tombé, je ne sais où, contre une pierre, et je me suis endormi.... Il faisait nuit.... Après, je ne me rappelle plus.

— Tu as eu le bon esprit de t'arrêter devant ma porte, et je te certifie, mon garçon, que tu ne t'en repentiras pas. Nous arrangerons tes affaires pour le mieux. A présent, je te laisse, habille-toi!... Quand tu seras prêt, tu viendras me rejoindre en bas, la première porte à droite, au bas de l'escalier.

La première porte à droite au bas de l'escalier ouvrait sur un atelier-fumoir où Hervé se tenait volontiers lorsqu'il était chez lui. La pièce, très grande, était éclairée par une large baie. Le plafond était à caissons : dans un angle, un chevalet et un escabeau attendaient le bon plaisir du maître de logis, qui peignait à ses moments perdus; un piano à queue auprès duquel se dressait une bibliothèque de partitions, faisait face à la lumière, et, plus loin, se cachait un coquet attirail de fumeur. Des panoplies d'armes précieuses égayaient les murs, sévèrement tendus de cuir de Cordoue. Une haute cheminée de bois sculpté occupait le fond de la pièce qui, par un habile agencement des stores, pouvait à l'occasion se transformer en atelier de photographie. Des fauteuils, des divans, des sièges bas et moelleux étaient disséminés un peu partout sur l'épais tapis de Smyrne.

"U£ pff.SC

Un soir, en rentrant, je trouvai Sally étendue sur le carreau. (P. 55.)

Hervé prit un livre, mais les mots qu'il lisait n'avaient aucun sens pour lui ; son esprit était tendu ailleurs, vers cet enfant, inopinément entré dans sa vie, mais qui l'avait pris par la douceur de ses yeux bleus, cette douceur particulière aux forts, qui ne ressemble en rien à la faiblesse désarmée des êtres maladifs. De quel pays était-il? Avait-il des parents? Serait-il obligé de le rapatrier? Le second de la Swallow accepterait-il un dédit? Autant de questions insolubles avant que l'enfant eût conté son histoire.

Il ne se fit pas attendre : à bord on ne lui avait pas donné l'habitude de perdre trop de temps à sa toilette, et bientôt deux petits coups timides, frappés contre le bois de la porte, annoncèrent sa présence.

— Entrez! cria Hervé.

L'enfant s'arrêta sur le seuil, ébloui.

— Oh! que c'est grand ici! murmura-t-il.

A petits pas, comme s'il n'osait fouler le beau tapis où ses gros souliers enfonçaient, il gagna la large baie et colla Son front aux vitres.

De là on découvrait le parterre qui s'étendait devant le château : une pelouse de velours vert, taché joliment de corbeilles fleuries, roses, rouges, bleues; de grandes allées sablées la contournait, avec, de distance en distance, un arbre de superbe venue, ormeau, cèdre ou acacia ; d'autres pelouses s'arrondissaient au delà, jusqu'au parc dont la masse s'estompait dans le lointain. Ces lignes fuyantes, mais de nobles contours, ce vert clair de l'herbe, opposé

au vert plus sombre des arbres, les traînées violentes de soleil auprès de l'ombre tremblante du feuillage, sous ce ciel d'un bleu très pâle, éveillaient en l'esprit une impression de bonheur calme et de grandeur simple.

L'enfant regardait toujours, et Hervé observait ses impressions sur sa petite physionomie très mobile. Enfin il se retourna avec un soupir.

— Habitez-vous tout seul, ici, dans cette grande maison, Monsieur? demanda-t-il curieusement.

— Oui, mon enfant.

— Alors, vous n'avez pas de femme?

— Non.

— Pas de sœur?

— Non.

— Et pas de mère non plus ?

— Si, mon petit, j'ai une mère, une bonne et tendre mère que j'aime beaucoup !

— Alors pourquoi n'habitez-vous pas avec elle? Hervé rougit sous cette question directe.

— Elle a sa maison comme j'ai la mienne! répondit-il évasivement.

Le mousse était revenu auprès du jeune homme ; d'une main il s'appuyait à un grand fauteuil Louis XIII, tandis que de l'autre il se grattait la tête, perplexe.

— C'est drôle ! fit-il pensif. Moi, si le bon Dieu m'avait donné une mère, j'aurais été si heureux que je n'aurais jamais voulu m'en séparer !

Cette réflexion ramena Hervé à l'interrogatoire qu'il se proposait de poursuivre.

Vraiment il était bien bon de se laisser questionner par ce gamin!... Les rôles étaient intervertis.

— Assieds-toi là ! lui dit-il en indiquant le grand fauteuil Le petit considéra un instant le siège où un jeune seigneur pinçait de la guitare devant un château à tourelles, comme s'il n'osait s'asseoir dessus; mais une seconde invitation d'Hervé plus impatiente, plus brève, lui fit oublier ses scrupules, et il s'écroula sur le bord du fauteuil, juste à l'endroit où un lévrier était couché aux pieds du jeune seigneur.

— Et d'abord comment t'appelles-tu?

— Jack Nobody!

— Drôle de nom ! Nobody ne veut-il pas dire personne en anglais ?

— Si, Monsieur, c'est exprès?

— Comment cela?

— Parce que je suis... comment appelez-vous cela en français?... Un foundling?

— Un enfant trouvé !

— Juste!... Alors, comme on ne connaissait pas mon vrai nom, on m'a appelé Nobody, le fils de personne, vous comprenez?...

— Qui t'a élevé?

— Une vieille femme qui s'appelait Sally Crooks.

— Où habitait-elle?

— Londres!... Si loin que je me rappelle, c'est là que je me retrouve...- Nous demeurions dans une grande maison sale, où il y avait beaucoup de pauvres gens comme nous....

— Que faisait Sally Crooks?

— Je ne sais pas, Monsieur.... Moi, elle m'envoyait mendier dans les quartiers riches.... Je regardais les magasins.... Certains jours, il y avait tant de brouillard qu'ils étaient éclairés à deux heures de l'après-midi.

— Ramassais-tu beaucoup d'argent ?

— Des fois, Monsieur.... Lorsque je ne rapportais rien, Sally me battait et ne me donnait qu'un vieux croûton de pain à manger, sous prétexte qu'elle n'avait ce qu'il lui fallait pour acheter son gin!

— Pauvre petit! murmura Hervé.

— Oh! fit Jack très philosophe. Je n'étais pas le seul battu dans la maison!... A tous les étages, c'étaient chaque jour de nouvelles scènes.... Pan! pan!... des cris, des chaises renversées, des portes fermées avec violence.... On n'entendait que ça!

— Alors la Sicalloio est un bateau anglais ?

— Non, Monsieur, c'est un bateau américain!.. Plus tard, quand j'ai été plus grand, Sally m'a amené en Amérique, à New-York. C'était là qu'elle était née, paraît-il. Elle voulait toujours me faire mendier; mais moi, ça ne m'allait plus!... Alors je la trompais. L'argent que je lui rapportais, le soir, on ne me l'avait pas donné, je l'avais gagné!

— Gagné, à ton âge! Comment faisais-tu?

— Le matin, j'offrais aux cuisinières de balayer leur trottoir ; dans la journée , je faisais des commissions , je portais les paquets des dames qui étaient trop encombrées, je tenais les chevaux que leur maître était forcé d'abandonner un instant, et, le soir, à la sortie des théâtres, je courais chercher des voitures!...

— Combien rapportais-tu à ta mégère?

— Oh! pas tant que si j'avais tendu la main, bien sûr. Suivant les jours, dix cents, vingt cents, quelquefois cinquante cents, une fois même un dollar pour avoir ouvert la portière à un monsieur qui venait de gagner beaucoup d'argent et qui était de bonne humeur....

— Alors Sally te battait!

— Ah! je crois bien, mais ça m'était égal; j'avais mis dans ma tête que je ne mendierais plus et ce n'est pas elle qui m'aurait fait changer d'avis.

— Ce que je ne m'explique pas, c'est qu'avec la vie que tu as menée, tu parles si bien le français !

— Ah! voilà, Monsieur, nous y arrivons. Un soir, en rentrant, — il paraît que j'avais dix ans alors, — je trouvai Sally étendue sur le carreau et ne bougeant pas plus que si elle était morte. D'abord je crus qu'elle avait bu trop de gin, mais elle était si froide que j'eus peur et je courus chercher les voisins. On la porta à l'hôpital.... Elle avait eu une... comment dites-vous... une parahjtic stroke?

— Une attaque de paralysie?

— C'est cela.

— Et que devins-tu, toi, mon pauvre gamin ?

— Le lendemain, je n'avais rien trouvé à faire et je mourais de faim; alors je n'y tins pas... j'avisai dans Broadway un monsieur qui avait l'air très bon et je lui demandai de m'acheter du pain..,. Il s'arrêta, il m'interrogea, et lorsqu'il sut que j'étais seul, il m'emmena avec lui.... C'était un prêtre français qui dirigeait une maison qu'on appelait l'Orphelinat de Bethléem. Je suis resté deux ans chez lui.... Oh! que j'y ai été heureux.... C'était le paradis après l'enfer.... C'est là que j'ai fait ma première communion et que j'ai appris le français.

— Très vite, en somme?

— Il paraît que j'y avais des dispositions particulières... les phrases me venaient toutes seules.

— Comment as-tu quitté un endroit où tu te trouvais si bien ?

— Sally Crooks est venue me reprendre à sa sortie de l'hôpital. Elle a montré des papiers, des certificats qui prouvaient qu'elle m'avait élevé et que je n'étais qu'un enfant trouvé!... Mais elle ne m'a pas gardé longtemps. Quand elle a vu que je ne voulais plus mendier et que je ne voulais plus être battu, — je me sauvais lorsqu'elle levait sa canne sur moi, et comme elle traînait la jambe, elle ne pouvait pas me rattraper, — elle m'a embarqué comme mousse. Je suis allé d'abord au Cap; à mon retour, Sally avait quitté New- York et on ne savait pas où elle était allée.... Alors nous sommes partis pour Lorient. Le patron toussait tout le

temps de la traversée; en arrivant il a dû entrer à l'hôpital.... Monsieur, vous savez le reste.... Je ne veux pas revenir avec le second... il est encore plus méchant que Sally et il tape plus dur !...

— Ne crains rien, dit Hervé, tout s'arrangera; je connais un moyen infaillible pour décider le second à se priver de ta personne!...

— Ah! fit Jack avec élan en baisant la main du jeune homme, je savais bien que vous étiez un peu fée !

Affaire réglée.

Vingt-quatre heures plus tard, personne n'aurait reconnu, dans le jeune garçon bien débarbouillé, frais et rose, vêtu de neuf de la tête aux pieds, le pauvre petit diable, pâle et grelottant sous ses hardes rapiécées et poussiéreuses, que les chevaux s'étaient refusés à écraser.

Hervé Le Goëllo avait continué son rôle de bonne fée : il avait lui-même emmené son pensionnaire en la bonne ville de Quimper, et, là, l'avait habillé de pied en cap ; il avait eu le bon esprit de choisir pour lui un costume marin, bleu avec un grand col de toile. Cela ne changeait pas l'enfant :

il était à Taise dans la veste quartier-maître et, par suite, conservait toute sa grâce naturelle.

En chemin, les deux nouveaux amis avaient causé. Jack était fort intelligent ; il devinait ce qu'il ne savait pas ; sa pensée avait la rapidité de l'éclair.

Hervé ne s'étonnait plus qu'il eût si bien profité de ses deux années d'études; un esprit ainsi ouvert, c'est comme la ruche d'abeilles quand tombe la nuit, les idées y entrent en foule.

De temps en temps, l'enfant était repris par des terreurs folles à la pensée du cruel second de la Swallow.

— Ne t'inquiète donc pas , lui disait Hervé , puisque je dois arranger tout!

Mais, au fond, il était un peu inquiet lui-même de la façon dont tourneraient les événements; si l'homme allait lui refuser le mousse, s'il l'obligeait à le rendre !

Justement les journaux du soir parlaient de la disparition du petit garçon et donnaient son signalement.

— Plus tôt j'irai à Lorient, mieux cela vaudra, pensa le ieune homme.

Il résolut de partir le lendemain après le déjeuner, et, ne voulant pas infliger à Jack une entrevue avec sa bête noire, il le conduisit en voiture à l'usine pour le confier, en son absence, à sa mère.

Mme Le Goëllo était sortie pour visiter une de ses ouvrières malades, raconta le portier. M. Hervé la trouverait sans doute sur les quais ou dans les environs.

— Je vais la rejoindre , dit Hervé. Viens avec moi , petit, nous verrons l'Océan par la même occasion.

Les narines de l'enfant se dilatèrent.

— Je le sens d'ici! murmura-t-il.

Une grande animation régnait sur le port ; c'était l'heure du retour des bateaux de pêche.

Aussi loin qu'on pouvait voir, la mer transparente, sur son fond de granit, était couverte de barques, gréées toutes d'une misaine et d'un taïvan ; ces barques suivaient la même route ; elles étaient de la même taille, cinq hommes et un mousse les montaient; de longues rames, pareilles à des antennes, s'agitaient en cadence; on eût dit, devant soi. d'un papillotement de libellules étranges et gigantesques, une de ces nuées d'insectes qui fondent sur un pays; mais à l'inverse des sauterelles dévorantes, c'était sa richesse que les barques apportaient à Concarneau !

Bientôt les premières furent à quai, et ce fut un va-etvient, un effarement, une bousculade!... On déchargeait les paniers... on salait les sardines... on les vendait.... on les achetait... on criait.... Les bérets bleus et les coiffes blanches ne savaient où donner de la tête. A peine prenaient-ils le temps de saluer le châtelain de Kerdual dont le prestige était grand pourtant dans le pays !

Jack s'amusait de ce spectacle, et il serait resté longtemps à le contempler, si une exclamation d'Hervé ne l'avait forcé de se retourner.

— Ah! mère, vous voici, nous vous cherchions.

Mme Le Goëllo, toujours aussi austèrement vêtue, avait seulement ajouté à sa toilette un grand chapeau de paille noire orné d'un nœud de crêpe, et elle portait à la main un petit panier fermé de lanières de cuir.

Son regard s'arrêta étonné sur Jack qui s'était découvert.

— Alors c'est vrai? fit-elle.

— Quoi donc, maman?

— Ce que m'a dit la sœur de ton domestique, Gildas. Kerdual compte depuis deux jours un hôte de plus !

— Oui, maman, je vous le présente, Jack Nobody, un bon enfant qui ne demande qu'à vous aimer.... Tenez, il m'a fait un reproche : il ne pouvait comprendre que je n'habitasse pas avec vous !

Mme Le Goëllo avait mis la main sur le front du petit garçon, et doucement, de ses yeux verts pénétrants, elle l'examinait.

— Permettez -moi de vous le confier quelques heures, mère, continua Hervé. 11 vous racontera son histoire.... Vous lui montrerez l'usine, cela l'intéressera. Moi, il faut que j'aille à Lorient pour régler définitivement sa situation. Ma voiture m'attend. J'ai juste le temps de prendre le train à Rosporden.

Et laissant sa mère et l'enfant sur le port, où déjà les voiles s'amenaient, les filets se hissaient au haut des mâts, des spirales de fumée montaient des bateaux révélant les préparatifs de la cotrillade, la traditionnelle. soupe au poisson des pêcheurs, Hervé regagna l'usine où l'attendait sa voiture.

Il était près de quatre heures quand il arriva à Lorient; mais il n'eut pas de peine à découvrir celui qu'il cherchait : avec quelques piécettes d'argent au bout des doigts, un homme est vite renseigné.

Le second était dans un café du port ou plutôt dans un méchant cabaret qui avait l'aplomb de s'intituler café. Tout y était si sale, et les odeurs combinées de bière fermentée, de boissons alcooliques et de mauvais tabac, si fortes, qu'Hervé recula presque au moment d'entrer.

Mais déjà l'unique garçon s'avançait au-devant de lui, la bouche en cœur, l'œil joyeux, flairant, en ce nouveauvenu, si correctement habillé, un client extraordinaire.

— Le second de la Swallow est-il ici? lui demanda Hervé.

— Oui, Monsieur... au fond de la salle... à la table de gauche.

L'homme se leva, stupéfait devant ce beau gentleman qui s'enquérait de lui, et, involontairement, il porta la main à sa casquette.

— N'auriez-vous pas un cabinet séparé de la salle commune? demanda Hervé qui avait répondu au salut par le geste négligent de deux doigts au chapeau.

— Si Monsieur.... Monsieur voudrait-il passer par ici? Le châtelain de Kerdual fit un signe au loup de mer qui,

de plus en plus étonné et presque inquiet de l'aventure, le suivit machinalement.

Le cabinet était une triste pièce, tapissée d'un horrible papier où des Chinois roses se promenaient dans un pay-

sage de pagodes vert et jaune ; Tunique fenêtre ouvrait sur une ruelle boueuse.

— Deux bocks à présent, et laissez-nous! commanda Hervé. Il regarda alors son compagnon, mieux qu'il ne l'avait

fait encore. Il était court et trapu ; la figure était basse et brutale, un front étroit, des yeux louches bordés de rouge, une mâchoire carrée, encadrée d'un collier de barbe rousse; les mains étaient énormes, velues et si noires qu'elles devaient ignorer le contact du savon.

C'était bien ainsi qu'Hervé se figurait le tourmenteur du pauvre petit Jack !

— Parlez-vous français? lui demanda-t-il en anglais.

— Oui, Monsieur, ma mère était Canadienne.

— A merveille alors. Nous causerons dans cette langue. Vous avez mis dans les journaux le signalement d'un mousse qui a quitté votre bord?

— Oui, Monsieur.

— Il est chez moi.

— Ah!

— Mais je n'ai pas l'intention de vous le rendre. L'homme flaira une aubaine et son esprit tortueux lui

suggéra de se regimber.

— Pourquoi cela? fit-il.

— Parce que l'enfant m'intéresse! Je sais qu'il est sans famille.... Ce n'est donc qu'une question à traiter entre moi et l'armateur.

— - Il ne consentira pas.

— C'est ce que nous verrons I Ecoutez-moi bien. J'offre un dédit à votre armateur, un dédit de mille dollars.

Les yeux louches brillèrent.

— Mais, fit tout de même l'homme.

— Écoutez-moi donc. Vous serez chargé de proposer le dédit, et, si vous réussissez à le faire accepter, je vous donnerai autant pour votre peiné.

— Vous me donnerez mille dollars?

— Parfaitement, un chèque payable sur Dickson et C°, les grands banquiers de Broadway. Cela vous va-t-il? Si vous refusez de me servir, non seulement vous n'aurez rien, mais encore je déposerai une plainte contre vous pour voies de faits sur un enfant.

— Monsieur, j'accepte, mais qui me garantira ce que vous me promettez?

— Ma seule signature!... Avez-vous entendu parler de M. Corentin Le Goëllo?

— Le roi du Vif argent, je crois bien, Monsieur.

— Je suis son unique héritier!... Ainsi vous pouvez être tranquille.

L'homme enleva sa casquette, et sa tignasse rousse, qui n'était plus maintenue, s'ébourriffa en broussailles.

— Allez me chercher du papier, de l'encre et une plume, commanda Hervé, écœuré de tant de platitude.

Il écrivit d'abord à l'armateur; puis, sur un papier à part, il traça ces mots dictés par le marin :

« Je m'engage à payer mille dollars à M. John Smith,

second à bord de la Swallow, à la condition qu'il mènera à bien la négociation dont je l'ai chargé au sujet du petit Jack Nobody, mousse de la Svalbw, dont je désire m'occuper seul désormais. »

Après quoi il signa et donna le précieux chiffon à John Smith, qui le fit disparaître dans un portefeuille crasseux.

— N'avez-vous pas ici les papiers de l'enfant? lui demanda-t-il.

— Non, Monsieur, ils sont chez l'armateur; du reste, il n'y a qu'un certificat fait à Londres, établissant que Sally Crooks était indigente et chargée d'un enfant sans famille qu'elle avait recueilli; à cette pièce est jointe une attestation du directeur de l'orphelinat de Bethléem, où l'enfant a été deux ans, prouvant que c'était un bon élève et un excellent sujet.

— C'est bien, je vous remercie.

Le garçon était entré subrepticement, intrigué de l'étrange conciliabule. Hervé lui jeta une pièce de cinq francs et sortit sans attendre la monnaie.

L'air infesté du cabaret, le voisinage de cet homme lâche et brutal l'avaient écœuré, étouffé ; il lui tardait de respirer le grand air.

Il se rendit au télégraphe et envoya la dépêche suivante, coût : 1 fr. 25 par mot :

« Dickson et C°, New-York. — Prière prendre renseignements à l'orphelinat de Bethléem sur Jack Nobody, ancien élève. Pressé. »

Après quoi Hervé s'en fut dîner, et le soir à dix heures, il était de retour à l'usine.

Mme Le Goëllo jouait aux dames avec Jack dans le petit salon.

— Eh bien, s'écria Hervé, on ne s'est pas ennuyé?

L'homme se leva, stupéfait devant ce beau gentleman qui s'enquérait de lui. (P. 61.)

— Oh! pas du tout, lui répondit sa mère. J'avais là un aimable petit compagnon; il a voulu tout voir dans l'usine.

— J'ai même travaillé, Monsieur, s'écria Jack avec fierté; j'ai coupé la tête à douze sardines et j'en ai jeté d'autres dans la bassine. J'ai eu beau me laver, mes mains en conservent encore l'odeur. Sentez plutôt....

— Pouah ! fit Hervé.

— Vous trouvez que ça sent mauvais.... Moi pas.... Ça sent la mer.

— Ah ! c'est un vrai fils de la mer, celui-là, dit Mme Le Goëllo avec un sourire un peu triste. Il voulait absolument partir demain matin comme mousse à bord d'un de nos bateaux de pêche.

— Pour le moment, dit Hervé, il va venir avec moi, car il est tard.

— Alors, c'est arrangé?

— Cela s'arrangera du moins... je n'en doutais pas.

— Et que vas-tu faire de ton petit compagnon?

— Pour le moment nous sommes en vacances; nous voyagerons ensemble.

— Je croyais que tu n'avais pas de projets pour ce mois-ci?

— Si, j'en ai un depuis hier soir. Les gorges du Tarn!.., elles sont fort à la mode, et je ferai en même temps une tournée de propriétaire; il est bon de se montrer quelquefois.

Mme Le Goëllo ne souffla mot; elle n'avait plus à intervenir dans les plans de son fils; elle se contenta de l'accompagner jusqu'à sa voiture et de veiller à ce qu'il fût bien couvert, ainsi que l'enfant.

— Alors, Monsieur, dit Jack quand on fut sur la route, je vais voyager avec vous?

— Est-ce que cela t'ennuie ?

— Non, bien sûr ! Je suis si content ! Quand partirons-

nous ?

— Dans une huitaine, lorsque j'aurai reçu la dépêche que j'attends.

Cette dépêche arriva cinq jours après; elle était ainsi conçue :

« Excellents renseignements sur Jack Nobody : cœur » d'or, piété profonde, intelligence remarquable, mérite le » plus grand intérêt. Salutations.

» Dickson et C°. »

A l'heure même où Hervé lisait ce télégramme à la lueur des lampes électriques de son atelier fumoir, dans le cabaret borgne où il avait dû s'aventurer quelques jours auparavant pour parler au second de la Swallow, deux hommes étaient attablés, un verre d'eau-de-vie devant eux.

L'un d'eux, nous connaissons déjà sa physionomie bestiale et louche : c'était John Smith; l'autre, plus jeune de vingt-cinq ans, était un robuste gaillard au visage imberbe; son béret jetait une ombre sur ses yeux enfoncés à l'expression sournoise; mais la lumière éclairait la bouche : elle était franchement bonne.

— Alors, disait John Smith dont les petits yeux rouges luisaient étrangement, comme ça, vous êtes dans la dèchc, mon pauvre ami? Vous voyez que je connais mon français!

— Je m'en aperçois. Oui, je suis bien à plaindre!... Le patron m'a mis dehors pour des bêtises que je n'ai pas

fl8 L'HERITAGE DU COUSIN CORENTIN

faites, et je suis venu à Lorient pour essayer de trouver du travail.

— Il n'est pas commode, le notaire de Kerdual?

— Pas méchant, un peu raide seulement. Je n'étais que son domestique, mais comme j'avais une belle main pour écrire, lorsque le travail pressait, je passais second clerc.

— Peste! Vous devez alors être un peu au courant des affaires de M. Le Goëllo, le plus grand propriétaire de Bretagne, à ce que je me suis laissé conter par des gens d'ici.

— Parfaitement! Nous avons joué au soldat ensemble autrefois, même qu'il voulait toujours être général. J'ai vu son valet de chambre cet après-midi. Lui aussi faisait partie de notre petite armée. Il était venu à Lorient en commission, et il m'a dit qu'il partait en voyage avec son maître et un petit Anglais que celui-ci a recueilli et dont il est coiffé, paraît-il.

— De quel côté vont-ils?

— Dans le Centre, où M. Le Goëllo a des propriétés. Je connais bien ce pays-là, car, dans le temps où j'étais premier rôle de la troupe Mariano, nous y avons séjourné longtemps.

— Tiens! tiens! tiens!... Savez-vous exactement où sont situées les propriétés de votre richissime compatriote?

— Oui, Monsieur, à Mende, département de la Lozère, à La Roche, dans la Lozère encore, et à Chélygnac, dans

FAveyron. J'ai eu tous les actes notariés entre les mains, et j'ai de la mémoire quand je veux.

— Cela vous servira, mon garçon.... J'ai une affaire d'or à vous proposer. Seul, je ne savais trop que décider; avec vous, les difficultés s'aplaniront. Voyons, en êtes-vous?

— Ça dépend de l'affaire. Je ne voudrais pas voler dans la poche des autres, ni jouer du couteau et du revolver, moi.

Un petit rire étouffé secoua le marin ; pour lui, qui dans son existence déjà longue avait fait plus d'un métier louche, depuis celui de négrier, marchand de chair humaine, jusqu'à celui d'assassin à gages pendant la guerre de sécession, les scrupules de son compagnon lui paraissaient fort divertissants.

— Rassurez-vous, vertueux jeune homme, dit-il, nous n'assommerons personne.

— Alors contez-moi votre affaire.

— Ce n'est pas ici l'endroit. Venez chez moi. Je suis seul à l'étage en ce moment. Personne ne nous entendra. Comment vous appelez-vous?

— Martial Houlbiquet.

— Eh bien, Martial Houlbiquet, croyez-moi, nous avons une fortune dans la main si nous savons ne pas la laisser échapper.

— Comment cela?

— John Smith frappa sa vareuse crasseuse à l'endroit du cœur.

— Là, dit-il, j'ai un chiffon de papier qui vaut son pesant d'or.

Et après une dernière rasade, les deux hommes quittèrent le cabaret et se perdirent dans les ruelles noires.

L'aventure de Cypris.

— A quelle heure, votre dîner?

— Six heures et demie, Monsieur.

— Hervé regarda sa montre.

— Il n'est que quatre heures, dit-il, j'ai le temps de faire un tour.

— Certainement, Monsieur! Nous avons beaucoup de choses curieuses à Aurillac : le musée, la maison Consulaire, le chapelle d'Aureinques, le château Saint-Etienne, l'église des Cordeliers où l'on vénère la Vierge-Noire, la statue du pape Gerbert qui fut Sylvestre II, et celle du général Delzon.

L'hôtelier s'arrêta essoufflé.

— En voilà assez pour m'occuper jusqu'au dîner, dit Hervé en souriant. Merci, Monsieur, de vos aimables renseignements. Nous allons en profiter.... Gildas, tu monteras les valises dans nos chambres. Inutile de rien atteindre en dehors des affaires de nuit ! Nous repartons demain matin.

Veille aussi à ma caisse de plaques photographiques. Qu'on ne la malmène pas !

Et, sur cette dernière recommandation, Hervé quitta l'hôtel en compagnie de Jack; il n'avait nulle envie de suivre le programme tracé par le propriétaire de l'hôtel sur les conseils du Guide Joanne.

Après le long voyage en chemin de fer qu'il venait de fournir d'une seule traite de Concarneau à Aurillac , il aspirait surtout à se dégourdir les jambes et à flâner, son kodak en bandoulière, par les curieuses rues d'Aurillac, étroites, tortueuses, bordées de maisons noires et d'échoppes enfumées au fond desquelles reluisent, comme des yeux de loup, les fameux chaudrons de cuivre que martèlent de vigoureux Auvergnats.

Jack, suspendu au bras d'Hervé que, sur l'ordre de celui-ci, il appelait à présent : grand ami, regardait curieusement autour de lui.

Cette petite ville d'autrefois, où l'herbe poussait entre les pavés inégaux, où l'on ne rencontrait que quelques rares passants, aux joues rouges, aux solides mâchoires, les hommes en chapeau rond, les femmes affreusement casquées d'un mouchoir d'indienne, lui paraissait si différente des grandes cités bourdonnantes qu'il connaissait!

Il semblait que des siècles et des siècles la séparaient de la vie moderne.

Hervé n'était pas archéologue d'instinct; mais depuis qu'il était riche, il l'était devenu par genre ! Il achetait très cher

n L'HERITAGE DU COUSIN CORENTIN

des meubles anciens, parlait savamment des styles et discutait la supériorité de la faïence de Delft sur le Rouen ou le Nevers.

Il s'intéressait donc aux curieux détails des vieilles demeures, essayant de déchiffrer les armoiries à demi effacées qui en surmontaient quelques-unes, et, de temps à autre, il s'arrêtait, prenait un cliché et allait plus loin.

Du reste, il était parti avec l'idée de s'amuser de tout, de faire un peu l'école buissonnière avec son petit ami, et surtout de n'être plus là-bas le Monsieur aux vingt millions, devant qui tous les fronts s'inclinent.

Déjà il avait assez de son rôle d'homme trop riche; il était secrètement vexé de devoir à sa seule fortune ce qu'il n'aurait voulu devoir qu'à son mérite.

Gildas avait, dans ce sens, reçu des instructions très sévères ; il ne devait pas bavarder sur son maître et respecter le plus possible l'incognito de celui-ci. Le jeune domestique avait promis d'être discret; il n'aurait même pas demandé mieux que de ne pas venir, se méfiant un peu d'un pays où s'ouvraient tant de bouches de l'enfer ; mais sur ce chapitre, il n'avait pas été consulté!

Un soupir de Jack, qui trouvait que grand ami s'attardait un peu trop devant les singes grimaçants de la maison Consulaire dont il venait de prendre la curieuse photographie, rappela à Hervé qu'il n'était pas seul, et que son petit compagnon, tout intelligent qu'il fût, avait à peine treize ans.

— Allons plus loin? dit-il.

Ils débouchèrent sur un quai triste, où se tenaient compagnie deux statues de bronze, moroses sans doute d'être si peu flattées.

Jack jeta à peine un regard sur la gloire de l'Auvergne, l'illustre pape Sylvestre II, qui fut l'homme le plus savant du xe siècle.

— Grand ami, dit-il, j'entends un bruit d'eau! Allons voir de ce côté.

Hervé le suivit et n'eut pas lieu de s'en repentir. La Jordane, arrêtée par un barrage, se déversait en cascatelles.

Au-dessus de ce Niagara en miniature, de vieilles maisons trébuchantes, aux fenêtres irrégulières, aux balcons de bois garnis de loques pittoresques, s'accotaient les unes contre les autres, pareilles à des mères-grands qui se fussent données le bras. Par dessus les toits pointus, tombants ou plats, mais bossues, déjetés, recouverts de tuiles lépreuses, se dessinaient les dentelures embrumées du massif du Cantal, depuis le Puy-Violent jusqu'au Chavaroche.

— C'est plus joli ici qu'en ville! déclara Jack. D'autres étaient de son avis, car, un peu plus loin, sur

le quai, quelques promeneurs s'étaient arrêtés : des voyageurs sans doute qui tuaient aussi le temps en attendant l'heure du dîner.

Chacun de ces groupes était composé de trois personnes, mais là s'arrêtait leur ressemblance : il n'y avait rien de commun entre le grand monsieur imberbe, aux longs

74 I/HERITAGïï DU COUSIN COREXTIN

cheveux blancs bouclés, une rosette rouge à la boutonnière, la vieille dame distinguée et la ravissante jeune fille du premier groupe, et le gros petit monsieur un peu vulgaire, la vieille femme en bonnet et la mignonne fillette du second groupe.

Hervé, occupé à prendre un cliché de ce coin pittoresque, les avait à peine regardés ; mais à la voix du grand monsieur qui, du bout de sa canne, indiquait à la jeune fille la ligne fuyante des montagnes, il se retourna et s'écria :

— Monsieur Renaud, quel plaisir de vous revoir.... Peutêtre ne me reconnaissez-vous pas? Je suis votre ancien élève, Hervé Le Goëllo !

Le professeur de géologie à l'Ecole Centrale des Arts et Manufactures s'était retourné, montrant son visage intelligent, un peu large, mais frais et rose, au milieu duquel étincelaient les verres de ses lunettes. Auprès de lui, sa femme souriait. Jack pensa que cette vieille dame devait être très bonne comme M1116 Le Goëllo, mais avec une expression moins sévère.

Quant à la jeune fille, elle se tenait un peu à l'écart; la brise légère qui soufflait, agitait ses cheveux blonds, légèrement cendrés, comme si on eût jeté sur eux un nuage de poudre. Tout en elle était, à l'exemple de ses cheveux, fondu, atténué ; son teint délicatement rosé, ses yeux qu'on eût dit noirs et qui étaient d'un joli brun réchauffé d'or, sa personne elle-même, svelte sans maigreur, et jusqu'à son costume bleu-foncé, sans ornement criard, qu'un œil exercé

eût déclaré sans cachet, sorti avec des milliers de ses pareils d'un grand magasin de Paris, mais qui, porté par elle, acquerrait je ne sais quelle grâce modeste qu'il n'eût pas connu sur d'autres.

— Si je me souviens de vous? s'écria M. Renaud. Un de mes meilleurs élèves!... Ma femme se rappellera que vous êtes venu plusieurs fois dîner à la maison avec votre ex-correspondant, cet ami de votre pauvre père qui était aussi le mien.

— Je me rappelle parfaitement M. Le Goëllo, déclara Mme Renaud avec un sourire très doux.

— Qu'êtes-vous devenu depuis votre sortie de l'école, mon cher ami?

— J'habite la Bretagne, où j'ai de grandes propriétés....

— Dont vous vous occupez?... Je vous en félicite!... On néglige trop l'agriculture à l'époque actuelle. .

Hervé rougit, honteux d'être loué mal à propos. : M. Renaud continua en désignant Jack, que la vue de l'eau semblait fasciner :

— Ce jeune garçon est-il votre frère?

— Non, Monsieur, c'est un petit ami, d'origine américaine. Il est orphelin, et je me suis chargé de son éducation. Nous nous disposons à faire ensemble l'excursion des gorges du Tarn!

— Nous avons la même intention, et je suis ravi de penser que je vous aurai pour compagnon de voyage! Nous ferons de la géologie.

— Ce sera pour moi une bonne fortune qui doublera l'intérêt de l'excursion.

Tout en parlant, Hervé fouillait ses souvenirs : il croyait bien se rappeler que M. et Mme Renaud n'avaient pas d'enfants. Quelle était donc cette jeune fille? Il eut vite l'explication qu'il réclamait.

— Nous nous rendons, ma femme et moi, dans notre petite propriété des environs de Millau, lui dit M. Renaud, mais nous avons pris le chemin des écoliers et nous l'avons fait prendre à Mlle Colombe du Maubert, qui sort du couvent et que nous ramenons à son tuteur qui habite le Causse Noir.

— Ajoutez, Monsieur, dit la jeune fille en rougissant légèrement, que Mlle Colombe du Maubert est charmée de faire, en votre compagnie, l'école buissonnière.

La voix était musicale, sans éclats; elle convenait à cette nature nullement effacée, mais toute de réserve. Son nom avait soudain jeté la lumière dans les souvenirs d'Hervé : il se rappelait à présent la fillette, mince dans ses vêtements étriqués de pensionnaire, que M. et Mme Renaud faisaient sortir les premiers jeudis du mois et avec laquelle il avait souvent dîné; on l'oubliait à table, et d'elle il n'avait retenu que ce rare prénom de Colombe qui convenait si bien à cette petite personne douce et paisible.

Jack n'écoutait cette conversation que d'une oreille; depuis un moment il était occupé du groupe arrêté un peu plus loin.

Le gros monsieur gesticulait, décrivait de grands ronds

avec sa canne; il avait un cache-poussière, un chapeau mou et une lorgnette en bandoulière. A la main, il tenait un guide relié de rouge qui devait lui expliquer ce qu'il convenait de voir. Ses yeux étaient petits ; son nez, large, dilaté, se retroussait en pied de marmite; sa bouche, très grande, laissait voir de vilaines dents; sa barbe grise en collier semblait dure et piquante, et cependant Jack pensa que le gros monsieur devait être bon, à la façon confiante dont sa petite compagne s'accrochait à son pardessus de toile grise.

La mignonne pouvait avoir neuf ans : elle était un peu pâlotte, avec de grands yeux noirs, presque trop grands pour son visage, et de jolis cheveux châtains ondes retenus par un ruban. Elle pressait sur son cœur un superbe bébé, habillé d'un élégant costume rouge.

Jack ne se connaissait pas en poupées, mais il lui sembla que celle-là était fort belle; elle avait une expression si vivante dans le sourire qui montrait quatre jolies dents blanches.

La vieille dame, en bonnet à rubans mauves, portait un sac, et Jack, toujours avec la pénétration qui lui était naturelle, jugea qu'elle devait être la gouvernante de la petite

fille; elle avait l'air assez revêche et sa lèvre supérieure

« s'ombrait d'une moustache.

Le paysage ne paraissait pas l'intéresser; droite comme

un piquet, elle tournait le dos à la cascatelle et braquait un

œil sévère sur un jeune chien qui folâtrait un peu plus loin

en compagnie de deux amis. On eût dit qu'elle n'approuvait pas cette façon de s'amuser des chiens d'Aurillac !

Le gros monsieur avait tiré ses jumelles de leur étui ; à présent il examinait les montagnes.

Jack aurait bien voulu faire comme lui, et il comprit parfaitement que la petite fille manifestât le désir de contempler le massif du Cantal à travers la lorgnette. Mais la lorgnette était lourde, impossible de la tenir d'une seule main; la fillette regarda autour d'elle.... Où pouvait-elle déposer son bébé?... Finalement elle le planta debout entre ses jambes et s'empara de l'objet de sa convoitise.

Elle était déjà en position, les yeux braqués sur la chaîne dentelée qui se dessinait par- dessus les toits, lorsqu'une bousculade imprévue faillit la renverser.

Le jeune chien de tout à l'heure, celui-là même que la vieille gouvernante regardait d'un œil sévère, laissant là ses camarades, avait fondu sur la belle poupée rouge, et il l'avait emportée au bord de l'eau.

— CyprisL. Cypris!... mon bébé!... ma fille! s'écria la petite mère désespérée.

Si le gros monsieur n'avait eu la présence d'esprit d'allonger la main, du coup la lorgnette aurait roulé sur le sol.

— Je vais chercher ton bébé, Mirette, ne pleure pas, fit-il essayant de la consoler.

Mais un autre l'avait précédé.

Leste comme un singe, Jack était déjà sur la berge : il

avait attrapé le chien par son collier, et, de l'autre main, il avait adroitement retiré la poupée d'entre ses crocs.

Elle était intacte, et, sauf un peu de poussière sur sa belle robe, un pli fâcheux à la grande capote coulissée, personne n'aurait pu penser, en la voyant sourire, qu'elle venait de courir un danger si effroyable !

— Elle n'a rien, Mademoiselle, dit Jack en la rendant à la fillette; un coup de brosse et il n'y paraîtra plus!

Mirette, plus pâle encore que de coutume, prit son cher bébé entre ses mains tremblantes et le serra contre elle, le couvrant de baisers, lui prodiguant les noms les plus tendres.

— Remercie donc son sauveur, dit le monsieur au cachepoussière avec un gros rire.

La petite tendit la main à Jack, qui la lui secoua vigoureusement à l'américaine.

Jusqu'ici, Hervé ne s'était aperçu de rien, tout au plaisir de retrouver son ancien professeur et de causer avec lui du passé. Soudain il s'aperçut que Jack n'était plus auprès de lui, et. des yeux, il le chercha.

— Ah ! par exemple ! s'écria-t-il aussitôt. Et, faisant quelques pas en avant, il ajouta :

— Monsieur Cyprien MalvisotîJe ne me trompe pas, n'est-ce pas?

Le gros homme avait relevé la tête.

— Monsieur Hervé Le Goëllo! Ah! l'aimable surprise.... Et que faites-vous dans ce pays perdu?

— Ce que vous y faites vous-même sans doute. Je voyage.

— Comme cela, tout simplement, en modeste bourgeois? Hervé mit un doigt sur ses lèvres.

— Ne parlez pas de mes millions, je vous en prie, monsieur Malvisot, chuchota- t-il dans l'oreille du fabricant de poupées; je désire être pendant quelques semaines un homme comme tout le monde, et non le veau d'or qui fait courber les fronts.

— Chacun son idée... si c'est la vôtre. Je ne vous contrarierai pas. Moi, j'ai la mienne, je vous la confierai. Alors, comme ça, vous désirez passer pour un pauvre diable?

— Pas tout à fait; un propriétaire aisé, voilà tout.

— A merveille! On ne mangera pas la consigne.... Mais dites-moi donc, ce petit bonhomme si débrouillard est-il de votre société?

— Oui, c'est un petit ami que j'ai emmené en qualité de compagnon de voyage.

— Mes compliments! il sait se tirer d'affaire le mâtin : en un tour de main il a délivré Cypris.

— Cypris ? fit Hervé étonné.

— Oui, Cypris, la poupée de Mirette.. . . Nous l'avons appelée ainsi parce que je suis son parrain. Cyprienne est lourd, Cypris est gracieux.... Cela vous fait songer au vin de Chypre!... Regardez-la et dites-moi si ce n'est pas un beau spécimen du joujou français. Examinez ce fini, cette grâce

dans le détail.... Jamais l'Allemagne ne vous livrera un article pareil pour le même prix.... Sur ce terrain, nous ne craignons pas la concurrence....

— Et elle parle? ajouta Mirette un peu remise de son alerte.

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Deux hommes étaient attablés un verre d'eau-de-vie devant eux. (P. 67.)

— Je te crois qu'elle parle : « Bonjour, petite mère; embrasse-moi, je le mérite, parce que je suis bien sage!... » Et elle chante aussi : Au clair de la lune... tout cela avec la voix de Mirette, car, pour les belles poupées qui sortent de ma fabrique, c'est Mirette qui parle dans les appareils enregistreurs, et dans toutes les parties du monde, c'est la voix de Mirette qui dit aux petites mères les jolies

choses qui les ravissent!... N'est-ce pas, Mirette, tu aides ton vieil oncle?

La petite fille appuya câlinement la tête sur le bras du vieux garçon; on sentait qu'elle avait pour lui la plus vive affection.

— Oui, dit-elle un peu intimidée. Cela m'amuse !

— Tu as raison. Le travail doit amuser. Il n'y a que cela de vrai en ce monde! J'ai travaillé toute ma vie, et il est probable que je mourrai sur la brèche.... Ah! ça, mais je vous dérange?... Vous êtes avec de la compagnie?...

— Je vais vous présenter. C'est un membre de l'Institut....

— Peste ! l'honneur est grand ! Je n'en avais jamais vu !

— Surtout, motus t

— N'ayez crainte.

Les présentations faites, le vieux garçon s'écria :

— Vous êtes géologue, Monsieur.... Quelle aubaine pour moi!... Vous m'expliquerez les Causses. Moi, je fais une salade de tout cela : les avens, les dolomies, les ratchsl... J'avais bien acheté un livre, mais je n'ai pas eu le temps de le finir. Je n'ai jamais le temps de rien faire en dehors de ma fabrique, moi ! Tenez, c'est comme quand Mirette est née : sa pauvre mère s'était fourré dans la tête l'idée saugrenue de l'appeler Elmire. Moi, je trouvais ce nom horrible et prétentieux. Il me rappelait une vieille édentée que j'ai connue autrefois, une langue de vipère; mais le temps de chercher autre chose, de se creuser la tête... je ne l'avais pas. Alors j'ai dû en passer par Elmire! Par exemple, comme Elmire

no passait pas, je l'ai changé en Mirette. C'est bien plus gentil, et cela va à la petite!... Il faut que les noms aillent aux personnes. Ainsi, Mademoiselle qui est là s'appelle Colombe, si j'ai bien entendu tout à l'heure. Eh bien, ce nom la chausse; elle a l'air douce comme la colombe, blanche comme la colombe ; tandis que, tenez, ma femme de charge, la gouvernante de Mirette qui est là-bas, plantée comme un soldat au port d'armes, elle s'appelle Mme Séraphine.... Séraphine, ça vous fait songer aux séraphins, aux anges, à quelque chose de céleste... pour tout dire, ça ne lui va pas du tout. Enfin, on n'est pas responsable de son nom. Moi, je m'appelle Cyprien.... On fait ce qu'on peut.

M. et Mme Renaud et MIle du Maubert riaient franchement de l'exubérance méridionale du vieux garçon, mais il n'était pas homme à s'en fâcher.

— Vous riez... à la bonne heure! s'écria-i-iî. J'aime les gens qui rient! Ça prouve qu'ils n'ont rien de pesant sur le cœur. Aujourd'hui, on ne sait plus rire, et, pour rapprendre aux enfants cet art oublié, je commande à mes ouvrières de faire rire leurs poupées! Voyez Cypris, ne vous donne-t-elle pas envie de vous réjouir avec elle?...

Puis, sans transition, presque sans reprendre haleine, M. Malvisot ajouta :

— Ah ! ça, quelle heure est-il ? J'ai faim, moi ! Le Cantal creuse ! (Excusez le calembour !) Six heures!... Si nous regagnions l'hôtel? Vous êtes à la Boule d'Or? Moi aussi..,. Après le dîner, je vous conterai ma petite affaire.

m L'HERITAGE DU COUSIN COREJVTIN

— Allons dîner! dit gaiement M. Renaud, qui s'amusait fort de ce nouveau compagnon de voyage d'une rondeur irrésistible.

L'hôtelier ouvrit de grands yeux en voyant revenir en bande tous ses pensionnaires.

— Une table pour huit! commanda le professeur. Et Cyprien ajouta :

— Nous avons l'air d'une tournée Cook!

L'idée de Cyprien.

Si M. Cyprien Malvisot aimait à parler lorsqu'il était à table, il n'en perdait pas pour cela un coup de dent; c'était une solide fourchette.

Il goûta aux douze plats du menu, sans s'effrayer de leur nombre et de leurs proportions.

— Excellent pays ! déclara-t-il vers le dessert. Dire que c'est le mien et que depuis mon enfance je n'y étais pas revenu!... Car je suis Auvergnat et je m'en fais gloire; les Auvergnats sont des gens débrouillards qui se tirent toujours d'affaire. Tel que vous me voyez, je suis arrivé à Paris avec cent sous dans ma poche et la bénédiction de ma famille ; à l'heure actuelle, je suis un des plus grands fabri-

cants de poupées de France. Bébé Malvisot, on lit cela à toutes les devantures de magasins de jouets, à l'époque du premier de l'an.... Ah! il m'a fallu trimer dur. Je n'ai pas toujours mangé à ma faim comme aujourd'hui.... Ce bœuf est excellent!... Garçon, d'où sort-il?

— De chez nous, Monsieur; la race de Salers est la plus belle du monde, à ce qu'on dit. Les Anglais viennent jusqu'ici nous acheter nos plus beaux types!

— Pour tout, il n'y a que la France d'abord et l'Auvergne ensuite, déclara Cyprien.

Mirette et Jack étaient assis l'un près de l'autre, et ils causaient, mais sans élever la voix, ainsi que des enfants bien élevés qui savent que l'on ne doit pas troubler la conversation des grandes personnes.

-f- Avez-vous une maman? avait demandé la petite fille..

Jack avait secoué la tête d'un air triste.

— Ni papa, ni maman, avait-il répondu. Sans grand ami, je serais tout seul sur la terre!

— C'est comme moi alors, si je n'avais pas tonton Cyprien ; mais il est très bon, il me gâte, il me donne tout ce que je désire, et quand j'ai été bien sage, il m'emmène avec lui à l'usine. Vous n'avez peut-être jamais vu de fabriques de poupées ?

— Non.

— C'est très amusant ! D'abord il n'y a rien que du kaolin dans des cuves. On pétrit la pâte, on la passe au rouleau comme pour faire des galettes, puis on la met dans un

moule ; on la retire ensuite et on fait sécher dans une salle. Alors des ouvrières découpent l'ouverture des yeux, et on fait cuire les têtes au four pendant vingt-sept heures!...

Elle disait tout cela d'un petit air entendu fort amusant ; mais Jack était trop intéressé pour avoir l'idée d'en sourire.

— Et après? demanda-t-il.

— Après, la tête n'est pas finie, vous comprenez, il faut la peindre! Tonton emploie pour cela trois cent cinquante ouvrières. Chaque ouvrière a des couleurs et des pinceaux : les unes peignent les sourcils, les autres les joues et les lèvres.... Après, il faut encore recuire pendant sept heures. Et puis, ce n'est pas fini.... Il y a les yeux qui se font avec les baguettes de verre fondues au chalumeau; il y a le corps et les membres qui se font en carton moulé ; il y a l'ajustage, la peinture du corps, la pose de la tête, la fabrication et la pose des perruques, et aussi l'habillage, sans parler des poupées mécaniques qui parlent et qui marchent. Ah! ça donne de la peine, allez, les poupées!

— C'est vrai, dit Jack, jamais je n'aurais cru qu'il fallut tant de mains différentes pour faire une poupée....

A l'autre bout de la table, Hervé causait avec Mlle Colombe du Maubert. Elle aussi n'avait plus de parents. Son père avait été tué au Tonkin, lorsqu'elle était toute petite, et, se trouvant sans frères ni sœurs, ni cousins proches, il l'avait en quelque sorte léguée avant de mourir à son ami d'enfance et frère d'armes, le capitaine Osmin Rascalou, un vieux grognard qui avait un cœur d'or.

— Il habite le Maubert, notre vieille maison de famille, disait Colombe. C'est là que je vais le retrouver aux vacances. A présent, je ne le quitterai plus, puisque mes années de pension sont finies!...

— Le Causse Noir doit être un assez triste séjour! remarqua Hervé.

— Croyez-vous? Je trouve qu'il a son charme. Et puis je travaillerai.... Lorsqu'on travaille, on ne s'ennuie jamais!

C'était là l'un des axiomes favoris de Mme Le Goëllo. Involontairement le jeune châtelain de Kerdual pensa qu'une belle fille qui aurait les idées de Mlle du Maubert serait mieux agréée d'elle que l'élégante Jeanne Berchini, mais il ne s'attarda pas à cette pensée. Mms Renaud, qui présidait le dîner, venait de donner le signal de quitter la table.

— L'air est très doux ce soir; si nous prenions le café dehors, proposa-t-elle avec le sourire charmant qui lui était habituel.

— Excellente idée! Madame, s'écria M. Malvisot. Permettez-moi de vous offrir le bras jusqu'au jardin.

La table était déjà disposée devant la maison, sur une terrasse qui dominait l'horizon de montagnes.

Les enfants, sous la conduite de Mme Séraphine qui ne se départissait pas de son expression sévère, descendirent plus bas, dans le parterre à l'ancienne mode qu'ornaient prétentieusement deux boules argentées où l'on se voyait effroyable, la figure large, déformée, une lune stupide à qui l'on tirait la langue tout de suite !

Les grandes personnes restèrent seules, autour du café qu'on venait de servir et dont Mlle Colombe faisait les honneurs avec une gracieuse simplicité.

Cyprien se renversa dans son fauteuil rustique avec la mine béate d'un homme qui a bien dîné.

— Si j'avais la permission de présenter Véronique à la compagnie, rien ne manquerait à mon bonheur, déclara-Ml ; mais devant Mme Renaud je n'oserai jamais !

— Qui appelez-vous Véronique, Monsieur? demanda la vieille dame que M. Malvisot égayait fort.

— Ma pipe, Madame, ma fidèle pipe!... elle dort là, sur mon cœur, n'attendant qu'un mot de vous pour paraître, car je sais trop ce qu'un galant homme doit aux dames.

— Si ce n'est que moi qui vous arrête, Monsieur, tirez Véronique de sa cachette, je ne crains pas l'odeur du tabac. M. Renaud est un fumeur, il vous tiendra compagnie avec un cigare.

— Vrai?... Et Mademoiselle?

— Mon tuteur fume toute la journée!

— Alors, Véronique, parais, ma fille!... Je te mène dans le monde. Tiens toi bien!...

11 bourra la pipe avec amour, l'alluma et lança vers le ciel quelques larges bouffées.

— Ah! ça, monsieur Hervé, dit-il alors, vous ne m'avez pas encore demandé l'idée qui dirigeait mon voyage?

— Je ne suis pas indiscret! J'attendais vos confidences.

— Eh bien, voilà; vous savez que je ne suis pas un

monsieur à jouer au plus fin, je ne sais que jouer cartes sur table, et si je ne vous avais pas rencontré, mon intention était de vous écrire. J'irai donc droit au but. Vous rappelez-vous le valet de chambre du cousin Corentin ?

Hervé fit des yeux un signe expressif que le vieux garçon comprit; mais, sans se troubler, il continua en s'adressant à M. Renaud, cette fois :

— Il faut vous dire que ce cousin Corentin nous était commun à M. Le Goëllo et à moi. Lorsqu'il mourut, il laissa toute sa fortune à ce jeune homme que voici, une fortune qui... que....

Hervé l'avait regardé encore.

— Enfin une fortune très rondelette! conclut Cyprien. Moi, je n'ai rien eu!... Ce n'était ni de ma faute, ni de la sienne, et, comme vous le voyez, je ne lui en veux nullement. Cependant, je regrettais mon héritage! Si je l'avais, me disais-je tous les jours, je monterais une fabrique monstre et je battrais toutes les concurrences étrangères. Je ne serais plus un grand fabricant de poupées, je serais le plus grand fabricant de poupées du monde entier. Mais je n'avais pas la fortune et je me consolais en philosophe que je suis lorsqu'il y a deux mois je reçus une visite, celle du valet de chambre du cousin Corentin.... Tout à l'heure, je vous ai demandé si vous vous en souveniez, monsieur Hervé ?

— Vaguement; mais je sais que mon notaire lui sert une rente en mon nom !

— Baptiste est un brave garçon, un peu parent de

Mme Séraphine. Il n'a pas inventé la poudre... il ne mettrait pas le feu à la Tamise, comme disent les Anglais, mais c'est une bonne nature, honnête et droite.... Baptiste venait clone me voir pour solliciter la place de concierge de l'usine qui était vacante. Il s'ennuyait de vivre en rentier, de ne voir personne. Je n'avais pas de raison pour lui refuser ce qu'il me demandait; je l'installe donc dans la loge, et tous les jours, en passant, je lui disais un petit bonjour, quelquefois même nous faisions un brin de causette, car je suis un peu bavard... peut-être vous en êtes-vous déjà aperçus. Une foisy voilà que Baptiste me dit : « Ah! monsieur Malvisot, je ne comprends pas que vous ayez été déshérité, car moi, j'ai vu de mes yeux un testament qui vous donnait la moitié de la fortune. » Naturellement je le presse de questions. Il ne se rappelait plus très bien où il avait vu ce testament, mais c'était au cours d'un voyage dans le Gévaudan et le Rouergue qu'il avait fait avec son maître. Quelqu'un était venu demander M. Corentin Le Goëllo ; il avait quitté un instant la pièce où il écrivait. Baptiste y était entré pour chercher un objet sur la table, et, sans le vouloir, il avait lu les premières lignes de ce qui était écrit. « Je, etc.. lègue à mon cousin Cyprien Malvisot la moitié de ma fortune représentée par, etc., et à mon petit cousin Hervé Le Goëllo l'autre moitié représentée par, etc. » Cela ennuie peut-être Mme Renaud que je raconte ainsi nos petites affaires?

— Nullement, si du moins nous ne sommes pas indiscrets, mon mari et moi, en les écoutant.

L'HEHITAGE DU COUSIN CORE.NTIN 91

— Pas le moins du monde ! Il me semble que je vous ai toujours connus. Vous êtes ce que j'appelle des gens sympathiques!... Où en étais -je?

— Au testament, dit Hervé qui, tout au charme de cette exquise soirée d'été, se souciait de sa fortune comme d'une guigne pour le quart d'heure.

— Ah! oui, j'en demande la date à Baptiste. Elle était postérieure au testament que le notaire de Kerdual nous a lu d'une voix sépulcrale, du haut de sa cravate blanche. Cela me rend rêveur! « Alors, dis-je à Baptiste, si ce testament existe, où croyez-vous qu'il soit? — Là-bas, pour sûr, Monteur, dans ce pays de sauvages où il n'y a pas d'arbres, par endroits, rien que des rochers et de grands trous qui communiquent avec l'enfer, à ce qu'on raconte. » Que faire? Justement le médecin me conseillait de faire voyager Mirette, gui était un peu pâlotte. C'était une occasion. J'irai en Gévaudan et en Rouergue, pensai-je, j'interrogerai les braves gardiens des immeubles de Corentin, et, s'ils me parlent de papiers dans les secrétaires ou les armoires, eh bien, je ferai signe à Hervé. C'est un bon garçon, il viendra tout de suite !

— Pour se voir enlever la moitié de l'héritage, dit gaiement M. Renaud qui savourait son cigare en silence, il faut être bon garçon, en effet !

— Vous avez eu raison, M. Malvisot, de compter sur moi, dit Hervé avec gravité ; je suis tout prêt à visiter en votre compagnie les tiroirs de mes vieilles maisons. Mais vous

savez que cela a été fait déjà sans amener la découverte d'un second testament.

— Je le sais; mais cela a peut-être été mal fait. Nous ferons cela à fond, nous!

— J'y consens très volontiers, car je serais désolé de détenir injustement une partie de ma fortune. J'espère que M. et Mme Renaud voudront bien nous attendre le temps nécessaire; je me réjouis tant de ce voyage en leur compagnie.

— Moi aussi, dit Cyprien; M. Renaud m'en apprendra plus que mon livre... et puis cela nous coûtera meilleur marché d'être ensemble. Moi, je suis un homaie eÉttapme. Si nous nous en allions chacun de notre côté, il nous faudrait trois barques pour descendre le Tarn, pas vrai? tandis que nous sommes neuf, il ne nous en faudra que deux. Ainsi, c'est convenu, vous nous attendrez, M. Renaud.

— Très volontiers!... Quelle est votre première station?

— Mende.

— Cela tombe à merveille. Mende est une ville curieuse ! Nous la visiterons pendant que vous examinerez vos vieux papiers.

— Regardez-le, dit Cyprien en tapant sur l'épaule d'Hervé, il n'a même pas sourcillé.... Ce garçon est un héros !

Hervé se mit à rire; il ne croyait pas trop au second testament du cousin Corentin, mais s'il existait, mieux valait s'en assurer immédiatement que garder plus longtemps ce

qui ne lui appartenait pas. Élevé par une mère rigide, il n'admettait aucun compromis sur les questions d'honneur. L'argent n'avait atteint en lui que l'extérieur. Dieu merci ! l'homme intérieur restait encore intact. La couche de rouille était toute superficielle.

L'air fraîchissait. Mme Renaud, qui prenait toujours grand soin de la santé de son mari, conseilla de regagner la maison, et Colombe fut dépêchée vers les enfants pour les ramener.

Ils revinrent la main dans la main et les meilleurs amis d"

e^he %«is bien amusée, déclara Mirette. Jack m'a raciïïité des histoires de bateaux, c'est très amusant!

Hervé s'attarda le dernier dans le vestibule de l'hôtel où Gildas l'attendait, les yeux clignotants de sommeil, un bougeoir d'une main, la clef des appartements de son maître de l'autre.

— Avez-vous beaucoup de voyageurs en ce moment? demanda-t-il au garçon.

— Oui, Monsieur.... En allant aux Gorges du Tarn, on passe par ici pour voir le Lioran.

— Vous n'avez pas eu encore la famille Berchini ?

— Non, Monsieur.

Chose bizarre! Hervé fut presque content de cette réponse. Mlle Jeanne, avec ses cheveux d'or, son parler haut, ses toilettes du grand faiseur, visant trop à l'effet, avait perdu au recul....

Dans ce cadre de vie simple, de vraie nature, elle lui apparaissait factice, trop lancée, trop hardie, pas assez femme enfin !

Le Lioran.

— La parole est à notre savant cicèron^. s^eria M. Cyprien Malvisot lorsqu'il eut casé ses memtëifcolis dans le filet du compartiment de secondes que la ^tite société, à l'exception de Gildas, monté dans un wagon voisin, remplissait presque entièrement.

Il coiffa son crâne chauve d'une toque écossaise, s'installa confortablement et promena un regard satisfait autour de lui. Mirette berçait Cypris; Jack était tout oreilles pour la leçon annoncée ; Mlle Colombe admirait en silence le sauvage panorama qui fuyait devant la portière, des montagnes lançant audacieusement leurs pics vers le ciel, et, à leur pied, dans un abîme, la Gère bouillonnante. Hervé examinait à la dérobée Mlle Colombe. Mme Séraphine se tenait droite comme un I, sans rien regarder du paysage, et Mme Renaud souriait doucement à son mari, qui se redressait, rajustait ses lunettes et prenait son air de professeur.

L'HÉRITAGE DU COUSIN CORENTIN 9;ï

— Voyons, dit Cyprien. Le Lioran d'abord. Qu'est-ce au juste, le Lioran?

— Le Lioran, dit M. Renaud, est le nœud, le cône médian de cet immense massif du Cantal, qui fut probablement le volcan le plus considérable de l'Europe. Le géant dort aujourd'hui, mais parfois il ébranle encore la terre auvergnate. Pendant des siècles, son cratère a vomi des torrents de lave. Ces coulées, épaisses de plus de cent mètres, couvrent le sol à vingt lieues à la ronde. Le géologue y trouve ample matière à ses recherches. À Thiézac principalement, on peut étudier toute la série des laves : le trachyte blanc ou rose, le basalte porphyroïde, roche sombre incrustée de cristaux pyroxènes, l'andésite aux teintes claires, le phonolite prismatique.

— Que c'est beau la science! murmura Cyprien accablé sous cette averse de noms techniques.

— Tonton, fit Mirette entre haut et bas, quelle langue parle-t-il le Monsieur, je ne comprends plus ses mots.

— Moi non plus, ajouta Jack qui écarquillait les yeux. C'est peut-être parce que je ne sais pas bien le français.

— Non, mes petits amis, fit M. Renaud un peu confus. Ce n'est pas de votre faute, c'est de la mienne. Je me suis cru dans ma chaire de l'École Centrale; mais la leçon est bonne, je m'observerai à présent. Autour du cratère qui nous occupe se dressent des évents, sortes de cheminées géantes qui, jadis, vomissaient de la flamme et des pierres, mais qui, comblées aujourd'hui par le temps, sont levenues

les cimes du massif : le Plomb du Cantal, Puy-Gros, Chava-

roche, Puy-Mary, Puy-de-Cabre, Puy-Violent forment une

grande ronde autour du Puy-Grion et de son voisin le Mas-

subiau ou mont Lioran. Ah! cette fois, c'est assez clair?

— Oui, dit Tirette, les rondes, je sais ce que c'est.

Et, de la même

petite voix flûtée, mais très juste, donnée aux belles poupées de la maison Malvisot, elle se mit à chanter :

Nous n'irons plus au bois.

Les lauriers sont coupés!

— Chut! fit M. Cyprien. Tais-toi, Mirette; M. Renaud raconte des choses si intéressantes!

— Au point de vue géographique, continua le professeur, le sommet du Lioran a 1,420 mètres d'altitude, soit 438 mètres de moins que le Plomb du Cantal. De ses pentes

régulières, noires de sapins, descendent, à l'ouest, la Cère, qui va à la Gironde par la Dordogne, et à l'est, l'Alagnon, tributaire de l'Allier, affluent de la Loire. Le Lioran se trouve donc sur la limite extrême des bassins de la Garonne et de la Loire.

M. Renaud, de sa canne, indiquait à la jeune fille.... (P 7/j.)

— Je comprends aussi ça, dit Jack; j'ai appris à New- York les bassins de la France.

Après ]a leçon théorique, la leçon pratique. Déjà Ton apercevait très nettement les premières croupes du Plomb du Cantal, le manteau de bruyères roses jeté sur le Chavaroche, et la dent aiguë, noire ainsi qu'une dent de sorcière, du Puy-Grion.

— On dirait que la locomotive est fatiguée de monter, remarqua Jack; elle souffle comme si elle était hors d'haleine!...

— On le serait à moins, dit Hervé. Nous n'étions qu'à 622 mètres d'altitude en gare d'Aurillac, et quand nous serons dans le tunnel, nous serons à 1,159 mètres.

Le jeune ingénieur était heureux de la façon intelligente dont son pupille savait écouter, comprendre, tenir sa place dans cette société si différente de celle où il avait vécu. Cette petite nature d'enfant avait été comprimée par la misère, les mauvais traitements, mais elle n'avait pas été déformée, et, avec une admirable élasticité, elle revenait à ses instincts de spontanéité, de franchise.

Rien d'embarrassé dans ses manières : une simplicité charmante avec d'irrésistibles élans de cœur.

Dans ces moments-là, il saisissait la main d'Hervé et la baisait à la dérobée sans rien lui dire.

Le matin même, en s'habilîant, il s'était écrié tout à coup :

— Grand ami, je vous aime tant qu'il me semble que

mon cœur est trop petit pour vous contenir!... Vous débordez de partout!...

Il avait des attentions charmantes pour Mme Renaud ou M118 du Maubert. Il se précipitait pour relever un objet tombé, offrait de porter les sacs trop lourds ou encombrants.

Il avait enfin cette politesse naturelle des êtres bons qui, Dieu merci! ne sont pas forcément bêtes, ainsi qu'on se plaît à le prétendre.

De son passé, il parlait peu, ou pas du tout, pour mieux dire. Depuis qu'il en avait livré les tristes pages à son jeune protecteur, il n'avait pas essayé d'y revenir, et, dans le petit groupe réuni par le hasard pour un même voyage, personne ne se doutait encore de la douloureuse histoire du petit garçon : il était d'origine américaine, orphelin et compagnon de route de M. Le Goëllo, on n'en demandait pas davantage.

Hervé regardait aussi intéressé que Jack cette voie ferrée, triomphe des ingénieurs, où se succèdent sans interruption les ouvrages d'art : tunnels, remblais gigantesques, viaducs ou tranchées dans le roc.

Son goût naturel pour les sciences mécaniques, un peu émoussé par la vie molle et oisive qu'il menait depuis deux ans, se réveillait soudain : le millionnaire cédait le pas à l'ingénieur.

La locomotive siffla.

— Nous arrivons au tunnel, dit M. Renaud.

— J'ai peur! s'écria Mirette.

— Venez sur mes genoux, mignonne, lui dit MUe du Maubert, vous cacherez votre tête sur mon épaule et vous ne verrez plus le noir.

La fillette se précipita dans les bras qui s'ouvraient vers elle et se blottit avec un mouvement d'oiseau frileux contre Colombe.

Elles formaient ainsi toutes les deux un charmant tableau, d'autant plus charmant qu'il n'était ni cherché ni voulu.

— Sommes-nous déjà dans le noir ? demandait la petite.

— Nous y voici! s'écria Jack, qui, au contraire de sa petite amie, était ravi de s'engouffrer dans ce tunnel long de deux kilomètres.

— Que dira Mlle Mirette quand nous le retraverserons en voiture? demanda M. Renaud.

— L'habitude est une seconde nature, fit Cyprien. Elle se familiarisera avec le Lioran!

— Alors nous allons descendre à la prochaine station, dit Mme Renaud qui se laissait toujours conduire aveuglément par son mari.

— Oui, nous ne reprendrons le train pour Saint-Flour que cet après-midi. Je tiens beaucoup à visiter ce coin plus posément qu'en chemin de fer.

La ville de Lioran se compose principalement de la gare et d'un hôtel où descendent les touristes; le déjeuner fut commandé, et, en l'attendant, la petite société s'empila dans une voiture rustique, conduite par un homme en blouse

Ottsvi

iOO L'HÉRITAGE DU COUSIN CORENTIN

auprès de qui M. Malvisot s'installa « pour causer du pays ».

— On se croirait en Suisse! s'écria M. Renaud dès les premiers tours de roues.

Un rideau de sapins encadrait en effet cette porte percée dans la montagne, et, tout auprès, l'Alagnon bondissait pardessus un chaos de pierres, ruisselait en cascades, tout blanc d'écume, dans ce cadre sombre.

La voiture pénétra sous le tunnel que des cloisons vitrées ferment à chaque extrémité; une obscurité presque complète y régnait : seul l'orifice opposé apparaissait très lumineux et pas plus large qu'une pièce de cinq francs.

— Nous sommes dans un télescope géant ! dit Hervé en riant.

— On n'éclaire donc jamais ici? demanda Cyprien qui trouvait cet œil rond devant lui presque gênant.

— Des fois, Monsieur, lorsqu'il passe des gens conséquents!...

— C'est ça! Pour nous ce n'est pas la peine; vous êtes bien honnête!

— Monsieur ne me comprend pas. Je veux parler des sociétés qui visitent le pays ensemble. Ils arrivent cent à la fois!...

— Àh ! très bien, des agences Cook !

La voix du fabricant de poupées se répercutait sous la voûte d'une hauteur de huit mètres ; elle enflait démesurément, et, lorsqu'elle s'éteignait, il y avait des queues à sa

dernière phrase, échos malicieux qui semblaient se moquer de lui, voix lointaines qui avaient de surnaturelles sonorités.

— Il y a d'autres personnes que nous dans le noir, remarqua Mirette qui avait repris sa place auprès de M1Je du Maubert.

— Non, ma chérie; ce que vous entendez, c'est l'écho qui renvoie nos dernières paroles!

— Arrêtez, dit M. Renaud, nous allons donner une représentation d'écho à MIle Mirette. Voyons, Le Goëllo, dites quelque chose au tunnel : il a des airs de pythonisse. Il faut l'interroger.

— Ferons-nous un bon voyage, monsieur le Lioran? demanda le jeune ingénieur.

— Ran, ran! fit l'écho docile.

— Monsieur Malvisot, s'écria Hervé en riant, réjouissezvous du présage.... Les murs mêmes me crient : « Rends ! rends!... »

— Attendez, je vais les interroger à mon tour : A qui doit-il rendre, à moi? dites un nom!

— Nom, nom! répéta l'écho.

Cyprien bondit sur son siège.

— Quand je vous dis que je n'ai pas de chance! Il est catégorique, le gaillard ! Non, non! ah! il n'y a pas d'erreur!...

— Qui donc aura l'argent? demanda M. Renaud que cette petite scène divertissait fort.

— Gent, gent!

— Jean! quel Jean?

— Jean! Jean! répéta de nouveau l'écho.

— Il est idiot, s'écria Cyprien ; nous ne connaissons pas de Jean en posture d'héritier.... Repartons-nous?

— Très volontiers.

Le cheval solide mais peu brillant attelé au break eut vite franchi le sombre passage : l'objectif du télescope grandit à vue d'œil ; bientôt nos voyageurs émergèrent des ténèbres et les yeux éblouis, clignotants saluèrent le soleil.

A gauche du tunnel, la Cère coulait, mince filet d'eau à peine échappé de la source; elle murmurait sur un lit de cailloux et de partout des ruisselets lui arrivaient et venaient se perdre en elle. Elle grossissait à vue d'œil, grondait alors comme l'Alagnon et s'enfonçait dans une faille de la montagne, connue sous le nom de Pas de la Cère.

Au-dessus d'elle et se mirant dans ses eaux claires, des sapins s'étageaient, suspendus au flanc de la montagne.

Hervé prit plusieurs vues de ce site pittoresque; finalement il groupa ses compagnons sur un rocher, les enfants devant, les grandes personnes derrière, et fixa par un instantané le souvenir de l'excursion. Midi approchait : les estomacs réclamaient leurs droits; on songea au retour.

Cette fois, Mirette n'avait plus peur et elle voulut interroger avec Jack M. l'Echo.

Les deux enfants lui demandèrent si le déjeuner serait bon.

— Bon, bon! fit l'Echo.

Il ne les avait pas trompés : le déjeuner était fort passable, et assaisonné de l'air de montagne, il parut succulent.

A deux heures et demie, les voyageurs quittaient le Lioran par le train d'Aurillac à Arvant qu'ils devaient laisser à Neussargues pour prendre la grande ligne de Paris à Cerbère; à six heures et demie, ils mettaient pied à terre en gare de Saint-Flour.

Les bagages furent empilés sur l'omnibus de l'hôtel, une vieille patache jaune, aux ressorts gémissants; Jack et Mirette y montèrent avec Mme Séraphine, mais Mme Renaud et Mlle Colombe refusèrent de s'enfermer dans l'intérieur étroit et assez sale.

— Nous irons à pied! déclarèrent-elles.

— Aurez-vous ce courage? demanda M. Renaud. Saint- Flour est construit sur une table basaltique, à cent huit mètres au-dessus de la vallée de la Lander où nous sommes.

— Tu me fais injure, car je suppose que tu ne parles pas de Colombe qui est une marcheuse intrépide.

— Soit ! dit le professeur en levant ses lunettes vers la petite ville, enserrée de murailles, qui les dominait. Escaladons la forteresse.

La caravane se mit en marche et admira en passant les orgues de basalte qui soutiennent Saint-Flour avec la majesté des colonnes qui supportaient la voûte des temples antiques.

— Je crois, dit Hervé à M. Renaud, que nous sommes ici dans la capitale de la Chaudronnerie ?

— Oui, les anciens l'avaient surnommée la ville noire, à cause de ses rues étroites et de ses maisons construites en lave.

m L'HERITAGE DU COUSIN CORENTIN

— II y règne une grande animation, dit Mme Renaud; voyez donc, la route est encombrée de bonnes gens en blouses, d'ânes chargés de paniers et de petites carrioles.

— Nous devons tomber sur le jour de marché....

— Y a-t-il des bêtes à cornes à ce marché, monsieur Malvisot.

— Je le crains, Madame.

— Voilà qui ne fait pas mon affaire. Je vais regretter de n'avoir pas pris l'omnibus de l'hôtel.

— Donne-moi le bras, lui dit son mari; je t'aiderai à gravir la côte, et, en même temps, ma canne te protégera contre les ruminants encornés!

Colombe n'avait rien dit, parce qu'elle n'était pas femme à manifester d'une façon bruyante ses sentiments; mais au fond elle n'était guère plus rassurée que M"13 Renaud.

On entra en ville par le champ de foire. C'était un papiltottement de gens et de cornes, blouses bleues, bœufs rouges de Salers, bœufs blonds du Gévaudan ou de la Margeride,... un bourdonnement d'êtres à vous tourner la tête!...

A grand'peine M. Renaud se fraya un passage dans cette foule, d'autant plus difficile à traverser que déjà elle se désagrégeait et qu'il se formait des courants contraires.

Les bêtes poussaient de longs meuglements, dépaysées avec de nouveaux maîtres; elles semblaient envoyer un dernier adieu aux pâturages familiers, à retable aimée qu'elles ne reverraient plus. Le fouet à l'épaule, engoncés dans des blouses neuves aux plis raides, le chapeau de

feutre mou enfoncé sur leurs yeux madrés, les paysans les chassaient devant eux avec des claquements de langues, des mots magiques connus des initiés.

Soudain un remous violent se produisit dans la foule : un veau, aux cornes naissantes, avait rompu sa longe et était parti, le front en avant, cabriolant d'une façon inquiétante.

On se rangeait sur son passage. Colombe seule ne put se garer assez tôt; une petite charrette, arrêtée derrière elle, l'en empêcha, et elle eût été infailliblement foulée aux pieds si Hervé ne s'était aperçu du danger que courait la jeune fille; il se jeta sur le passage du veau, le saisit hardiment par les cornes et le maintint, malgré ses gambades et ses ruades, jusqu'à l'arrivée du propriétaire.

— Ma chère petite! s'écria Mme Renaud qui avait vu de loin toute la scène et était pâle de saisissement. N'avezvous pas de mal?

— Non, Madame, grâce à M. Le Goëllo qui m'a sauvée d'un fort mauvais pas.

— Un vrai toréador! s'écria Cyprien avec admiration.

— Oh! fit Hervé en riant, mon taureau n'était qu'un modeste veau.

— N'importe, il aurait pu fort bien vous piétiner. Ne vous a-t-il pas fait mal ?

— Pas le moins du monde.

— Alors voici le seul blessé, dit M. Renaud en désignant piteusement la manche droite de son pardessus gris beige.

On y voyait un accroc large comme la main.

— Quand je me suis aperçu que Colombe était en danger, expliqua-t-il, j'ai voulu courir; ma femme m'a retenu, mon pardessus s'est accroché à un clou de charrette, et voici le résultat.... Il est joli!

— Nous trouverons peut-être ici un tailleur pour le raccommoder, dit Mme Renaud qui ne pouvait plus, à cause de ses yeux, se permettre les reprises.

— Nous n'avons pas besoin de tailleur ! déclara Colombe dont les jolies couleurs commençaient à revenir, je me charge de la chose. C'est moi qui suis cause de l'accident, il est bien juste que je le répare.

Dès qu'on fût à l'hôtel, elle monta dans sa chambre et en redescendit presque aussitôt pour s'installer au jardin où l'on jouissait encore des dernières clartés du jour.

Elle tira de sa poche un petit nécessaire.

— C'est que je n'ai pas de laine fine de la couleur du pardessus, dit Mme Renaud; comment allez- vous faire, ma chère petite?

Colombe leva la main, et Hervé, qui était là aussi, aperçut entre ses doigts menus deux beaux fils de soie d'un blond argenté et d'une finesse invraisemblable.

— De vos cheveux! s'écria Mme Renaud!... Par exemple... vous venez de vous les arracher.

— Vous verrez qu'il feront merveille.

Elle se mit à l'œuvre, et, avec une adresse qui décelait une longue habitude, elle fit dans le drap léger une reprise perdue.

Lorsque ce fut fini, il était presque impossible de reconnaître la place de l'accroc. Pour sa part, M. Renaud se déclara incapable de le retrouver.

Quant à Hervé, il n'avait pas perdu son temps. Sans rien dire, il avait pris un instantané de la jeune fille penchée sur son ouvrage.

— Ce sera pour maman, pensa-t-il. Elle sera bien aise de connaître mes compagnons de voyage.

L'air fraîchissait. M. Renaud endossa son pardessus.

— Un précieux vêtement, déclara-t-il galamment, puisqu'il entre à présent dans sa texture des cheveux de fée!

Et l'on s'en fut dîner pour se remettre d'une journée si bien employée.

L'homme du Garahit.

Le lendemain matin, une bonne voiture attelée de deux forts chevaux attendait les excursionnistes devant la porte de l'hôtel, pour les conduire au ^Garabit, que M. Renaud et Hervé désiraient visiter en détail.

— Moi, je ne me connais pas en constructions de fer, avait déclaré Cyprien, mais avec des savants on apprend toujours quelque chose. N'est-ce pas, Mirette? Lorsqu'il

s'agit de poupées, c'est notre affaire; lorsqu'il s'agit de viaducs, c'est la leur!... Chacun son métier, comme dit l'autre, et les vaches seront bien gardées.

Gildas était parti en chemin de fer avec les bagages : il devait prévenir les époux Mascombras, gardiens de la maison du cousin Corentin à Mende, de l'arrivée du maître et faire préparer ce qui était nécessaire au coucher.

M. et Mm3 Renaud avaient refusé de descendre chez Hervé, mais Cyprien avait accepté sans façons.

— Ce sera plus commode pour nos recherches, avait-il dit. La voiture, un char à bancs, avait gagné la vallée de la

Lander par un chemin en lacets taillés dans le roc et dominés par ces curieuses colonnes de basalte, sur lesquelles s'asseoit pittoresquement Saint-Flour ; à présent, c'était une route accidentée, de côtes très dures, de descentes très rapides, dans un pays absolument sauvage. Dix kilomètres de cette gymnastique...; enfin, après une dernière montée, la sombre gorge de la Truyère apparut avec le hardi viaduc qui l'enjambe.

— Regarde bien ce pont, Jack, fit Hervé; il a quatre cent quarante-huit mètres de long, et son arche unique a cent soixante-cinq mètres d'ouverture et cent vingt-deux mètres cinquante de hauteur.

— Il est construit comme la tour Eiffel ! remarqua Mirette, qui avait mis Cypris debout sur ses genoux afin qu'elle pût jouir du coup d'œil.

— Rien n'est plus vrai, Mademoiselle, car c'est le Garabit

qui a donné à M. Eiffel l'idée de sa tour de fer. Il faut cependant remarquer que les arches de la tour Eiffel n'ont, sous la clef, que la hauteur des tours de Notre-Dame, tandis que si Ton plaçait la cathédrale de Paris, les pieds dans la Truyère, cette petite rivière qu'on voit briller d'ici au soleil, il faudrait pour atteindre la voûte du Garabit leur adjoindre la colonne Vendôme, et encore il manquerait un morceau.

La route descendait au flanc de la vallée, elle traversa le pont de la Truyère; de là, le Garabit apparaissait dans sa réalité d'œuvre gigantesque. Ses mille croisillons de fer, peints en blanc, ressemblaient au tissu d'une dentelle fantastique.

— Pourquoi a-t-on peint ce pont en blanc? demanda Jack.

— Pour mieux le surveiller.... Le blanc révélera les moindres attaques de la rouille. Si l'on ne prenait pas ces précautions, un beau jour le fer rongé céderait, et alors, pense donc à ce que serait une chute de train dans la Truyère !

Le petit garçon était devenu tout pâle.

— Qu'as-tu? lui demanda Hervé.

— Je ne sais pas.... Lorsqu'on me parle d'accidents comme celui-là, de wagons renversés, réduits en miettes, il me passe toujours un grand frisson; j'ai la sensation que je tombe, que je suis broyé, mis en miettes!...

— Nous voici rendus, dit Cyprien.

La voiture s'était arrêtée devant la petite gare, au buffet

iiO L'HERITAGE DU COUSIN CORENTIN

de laquelle les voyageurs devaient déjeuner avant de reprendre le train de Mende.

— Allons voir le Garabit ! proposa M. Renaud en rajustant ses lunettes.

— Moi, je reste ici avec Mirette et Mme Séraphine, déclara Mme Renaud; la seule idée de me promener sur ce ruban de fer me donne le vertige, et cela m'ennuie de t'y voir aller, Anatole.

Son mari la taquina un peu de sa poltronnerie ; mais lorsqu'il fut sur le tablier, sorte de poutre creuse, en charpentes de fer croisées, et qu'il dut se promener sur les poutrelles qui soutiennent les rails et qui sont espacées de trente-cinq à quarante centimètres, un malaise le prit et prudemment il battit en retraite.

— Je vous suis, Monsieur, s'écria Jack; moi aussi ça me fait quelque chose d'être là-dessus. Je pense tout le temps à ce que m'a dit grand ami à propos de la rouille!...

Le savant et l'enfant revinrent donc vers Mme Renaud et Mirette, tandis que Mlle Colombe, guidée par Hervé et précédée de M. Cyprien, continuait hardiment la visite du viaduc.

Les enfants — surtout les garçons — ne restent pas longtemps tranquilles. Jack eut vite assez d'être assis sur l'herbe, auprès de Mirette, qui endormait Cypris en lui chantant une petite chanson.

Il se leva et s'éloigna de ses compagnons.

— Où vas-tu, pelit? cria M. Renaud.

L'HERITAGE DU COUSIN CORENTIN lli

— Sous le Garabit, Monsieur, là où nous avons passé en voiture....

— Cet endroit n'offre-t-il aucun danger? demanda le géologue au voiturier, qui déjeunait sur le pouce avant de repartir pour Saint-Flour.

— Non, Monsieur, si Ton regarde à ses pieds.

— Je vais aussi de ce côté.... Voulez-vous venir avec moi, mon enfant, dit une voix derrière Jack.

Il se retourna et vit un monsieur, vêtu d'habits assez crasseux, qui portait en bandoulière une boîte d'herborisation. Sa stature était élevée, son visage imberbe; ses yeux se cachaient derrière des lunettes noires, mais le sourire de la bouche était aimable.

Cet inconnu, sorti on ne sait d'où, ne disait pas grand'chcse au petit garçon; pourtant le désir de descendre sous le viaduc l'emporta sur la répulsion instinctive qu'il lui inspirait.

Quant à M. Renaud, la grande boîte de fer- blanc lui donnait toute confiance : un botaniste doit être un homme très doux et d'humeur paisible.

— Va avec Monsieur, dit-il, mais ne t' attarde pas. Nous nous mettrons à table dès que les autres seront de retour.

Jack et son compagnon dégringolèrent au plus court, par un sentier tracé au travers d'une sapinière.

— A quoi vous sert cette grande boîte? demanda le petit garçon qui était très questionneur de son naturel.

— A mettre les simples que je recueille....

— Les quoi?

— Les simples. C'est le nom qu'on donne aux plantes employées en médecine.... Je suis herboriste!

— Ah ! mais quel chemin prenez-vous, Monsieur ; il me semble que nous nous éloignons bien du viaduc.

— Je veux vous montrer un joli point de vue qui est un peu plus loin.

— C'est que si je m'éloigne, j'arriverai en retard pour déjeuner.

— Non, non, venez toujours.

Il l'entraînait de plus en plus. L'enfant eut peur.

— Non, dit-il, je ne veux pas aller de ce côté. Grand ami se fâcherait!

— Que non ! Il est en ce moment au milieu du viaduc. Avant qu'il ne soit de retour, je vous aurai montré le point de vue en question.

Jack était très hésitant; pour lui donner confiance, Finconnu aux lunettes noires courbait de temps à autre sa haute taille et arrachait quelque modeste fleurette.

— Voyez celle-ci, lui disait-il, c'est la mélisse, melissa offitinalis, surnommée le piment des abeilles, et celle-là, c'est l'euphrasie, euphrasia offlcinalis.

Et l'herbe disparaissait dans la grande boîte de fer- blanc, mais on s'éloignait toujours du Garabit.

Jack se retourna. Le pont de fer avait perdu toute sa matérialité; il n'était plus fait que de toiles d'araignées, mais n'était-ce pas signe qu'on en était déjà loin?

— Retournons sur nos pas! proposa-t-il.

Sa petite compagne s'accrochait à son pardessus de toile grise. (P. 77.)

L'HERITAGE DU COUSIN GORENTIN Ho

— Tout à Fheure! j'aperçois là-bas une saponaria officinalis...~.

— Vous la cueillerez un autre jour, Monsieur.

— Je n'en aurai peut-être pas le temps. Voyons, mon petit ami, un peu de courage, seulement un quart d'heure de marche, et vous serez récompensé de vos peines....

C'était trop. Jack prit une résolution subite : sans prévenir son singulier compagnon, il tourna les talons et se mit à courir à toutes jambes dans la direction du Garabit.

L'herboriste se lança à sa poursuite; il se débarrassa même de sa boîte pour n'être pas gêné dans ses mouvements ; le petit garçon entendit très nettement la chute du fer-blanc sur le sol rocheux, mais il n'essaya pas de se retourner....

Une terreur folle s'était emparé de lui.... Il ne courait pas, il volait sur la route de voitures qu'il avait gagnée en escaladant un talus.

Malgré tout, les lunettes noires le serraient de près..., elles allaient l'atteindre quand le petit eut une inspiration du désespoir ; il se jeta dans la sapinière qui s'accroche au flanc du coteau, et, sans souci des branches qui l'égratignaient, des pierres qui roulaient sous ses pieds, il grimpa, grimpa, retrouvant son agilité de mousse dans cette acrobatie que seul un enfant, élevé comme il l'avait été, pouvait se permettre.

Quand il fut en haut, rouge, les vêtements en désordre, hors d'haleine, il s'arrêta pour écouter : le silence régnait partout.

Evidemment l'herboriste avait renoncé à sa poursuite. Jack ne renonça pas pour cela à son allure de lièvre

116 L'HERITAGE DU COUSIN CORExNTIN

traqué par les chasseurs, et il était à bout de souffle et de force lorsqu'il atteignit le petit coin ombragé et herbu où il avait laissé les Renaud et Mirette.

Hervé venait de rejoindre ceux-ci, et déjà il s'inquiétait de son pupille lorsqu'il le vit reparaître dans l'état que vous savez.

— Ah! ça, d'où viens-tu? s'écria-t-il.

L'enfant se jeta sur l'herbe, haletant.

— J'ai eu si peur! balbutia-t-il.

— Peur?... De quoi?

— I De l'homme!

— Quel homme?

— L'homme aux lunettes noires !

— Que me chantes-tu là ?

— Oui, il avait une grande boîte, il m'a emmené très loin, au bord de la rivière, dans les bois, et il ne voulait plus que je revienne.

— C'était un monsieur qui herborisait, expliqua M. Renaud. Le petit voulait voir le Garabit du fond de la vallée, il lui a proposé de l'accompagner très obligeamment.

— Mais le connaissait- on, ce monsieur?

— Moi, je ne l'ai jamais vu, déclara le voiturier qui s'était rapproché. Il faut demander au chef de station s'il le connaît.

Le chef de station avait bien remarqué l'individu en question; il était arrivé par le train du matin venant de Saint- Flour, et il avait déjeuné, sur un banc de la gare, d'un morceau de saucisson; il n'en savait pas davantage.

— Cette histoire me paraît bien extraordinaire, dit Hervé. J'ai envie, pour l'éclaircir, d'aller à la recherche de ce bizarre personnage.

— Bah! fit M. Renaud, il n'avait rien d'effrayant, ce bonhomme; l'enfant a pris peur, et voilà tout. Croyez-moi, Le Goëllo, au lieu de nous mettre martel en tête, allons déjeuner, autrement nous n'aurons pas fini quand passera le train de Mende.

— Moi, dit Cyprien, je suis comme Hervé, je regrette de ne pas aller au fond de l'histoire. Si j'en crois mes souvenirs historiques, sous le règne du roi Charles VI, il y a eu l'homme mystérieux de la forêt du Mans : dans notre histoire, il y aura l'homme du Garabit.

Et, là-dessus, l'on s'en fut déjeuner autour de la table dressée dans un angle du buffet.

Jack, de rouge, était devenu très pâle, et pâle il resta toute la journée; le voyage en chemin de fer ne réussit même pas à secouer la pénible impression qu'il avait ressentie : il croyait toujours entendre derrière lui le pas de l'inconnu aux lunettes noires.

— C'était peut-être un loup déguisé en homme, suggéra Mirette que le souvenir de l'infortuné petit Chaperon-Rouge hantait douloureusement.

— Ma foi ! peut-être bien, répondit Jack, car il avait de grandes dents aiguës comme les loups.

La fillette eut un frisson, et, d'un geste instinctif, elle serra sa chère Cypris contre elle.

il& L'HÉRITAGE DU COUSIN CORENTIN

— Heureusement qu'elle n'était pas avec toi, dit-elle ; il l'aurait peut-être mangée, la pauvre petite!

Pendant ce temps, les grandes personnes examinaient le pays.

Partout de hauts plateaux couverts de pâturages, bordés à gauche par les croupes granitiques de la Margeride et à droite par les coulées basaltiques de l'Aubrac.

— Nous sommes là en plein Gévaudan, disait M. Renaud.

— Comme c'est triste par ici, remarqua sa femme.

— Ah! dame oui, le Gévaudan est monotone, froid, battu par les vents. C'est le pays des forêts de chênes, de hêtres, de sapins.

— Il doit aussi y avoir des loups, remarqua Colombe.

— Je crois bien! J'ai lu que l'hiver, quand la neige couvre le sol, les loups pénètrent jusque dans les villages.

— La fameuse bête du Gévaudan n'était-elle pas une louve affamée? demanda la jeune fille.

— On l'a prétendu, mais qui le saura jamais? Toute une armée fut envoyée contre le monstre.... Certains soutiennent que la bête du Gévaudan n'est point morte et l'on en effraye encore les petits enfants.

Mirette avait écouté avec beaucoup d'attention.

— C'est peut-être la bête du Gévaudan qui a couru après Jack, dit-elle gravement en hochant la tête.

— Tiens! fit Cyprien, c'est une idée. L'homme du Garabit n'est autre que l'illustre bête du Gévaudan!...

— Qui que soit l'herboriste aux lunettes noires, reprit

Hervé, il résulte de l'aventure que les enfants ne doivent pas s'éloigner sans permission des grandes personnes.

— Je le lui avais permis, s'écria M. Renaud un peu confus; mais qui aurait pu croire qu'un botaniste eût de si singulières façons? S'il faut se méfier des hommes de science, à présent! Ils sont gens si paisibles d'ordinaire!

Un tunnel interrompit le professeur, et, lorsqu'on l'eut franchi, la question de l'homme du Garabit fut, d'un commun accord, laissée de côté.

— Voici des roches stratifiées, remarqua Hervé; nous approchons des Causses.

— Au fait, dit M. Malvisot, ce serait peut-être le moment de nous expliquer les Causses, monsieur Renaud. J'ai beau être natif du Cantal, j'étais si petit quand mes parents l'ont quitté pour chercher fortune à Toulouse, que je ne me souviens plus de grand'chose.... D'abord, quelle est l'origine de ce nom de Causse?

— Calx, chaux. On appelle ainsi un massif de plateaux rocheux presque déserts, compris entre les Cévennes, la Lozère et l'Aubrac. Ces plateaux sont divisés en quatre par d'étroites vallées ou canons.

— Il n'est pas français, ce mot-là?

— Non, il est tiré de l'espagnol. Une partie du pays, il ne faut pas l'oublier, a appartenu, jusqu'à saint Louis, à la maison d'Aragon. Je vous disais donc que dans les Causses quatre rivières creusent de profondes fissures aux parois perpendiculaires; ce sont : le Lot, le Tarn, la Jonte et la

Dourbie. Les quatre morceaux du plateau s'appellent le Causse Sauveterre, le Causse Méjean, le Causse Noir, patrie de Mlle Colombe, et le Causse Larsac.

— Si j'en crois mes souvenirs, dit Cyprien, le Causse n'est pas beau.

— Vous trouvez, Monsieur? s'écria Colombe; moi, je lui découvre tant de charmes.

— Vous êtes Caussenarde, Mademoiselle? Le Caussenard seul peut aimer le Causse ; mais avouez qu'il n'a rien de séduisant : de la pierfe partout, sur laquelle pousse avec peine une herbe rare, des arbres chétifs tordus par le vent et de maigres champs d'orge. Trop de soleil l'été, trop de neige l'hiver... et toujours Tair de désolation d'un pays maudit!... Vrai, je préfère Fontainebleau.

— Mais, Monsieur, reprit M11(i du Maubert que la défense de son pays natal faisait sortir de sa réserve habituelle, vous ne nous parlez que des plateaux du Causse et vous oubliez ses vallées, les merveilleux canons dont nous entretenait tout à l'heure M. Renaud. Si, là-haut, sur le désert pierreux, vous laissez le froid, le vent, la pauvreté, la solitude,... en bas vous trouverez la chaleur, la paix, la vie, l'abondance, des vergers iertiles, de gais villages, des sources murmurantes qui jaillissent de partout!... Les roches elles-mêmes, au lieu d'être sombres, presque noires, comme celles que nous venons d'admirer, ont des teintes charmantes, rouges, vertes ou jaunes, et parfois le reflet de l'eau les drape d'une gaze d'azur.... Monsieur Malvisot, il ne faut pas juger les gens

sur leur mine.... Le Causse porte en son cœur d'admirables trésors! C'est une belle terre du bon Dieu!...

— Bravo ! s'écria Mme Renaud, voilà une chaude défense qui nous ferait aimer ce pays si nous ne l'aimions déjà!

— Et qui attacherait à lui ceux qui ne le connaissent pas encore ! murmura Hervé.

— Ma foi, dit Cyprien, je m'avoue battu, et je n'en ai pas honte, car j'avais à faire à plus fort que moi!

— Après un si éloquent et si poétique plaidoyer, fit en riant M. Renaud, j'aurais mauvaise grâce à continuer mon rôle de pédagogue.

— Oh ! je vous en prie, Monsieur, s'écria Jack, c'est si intéressant ce que vous racontez !

Mirette esquissa une petite moue.

— Je ne trouve pas, moi, chuchota-t-elle à l'oreille de Cypris.

Mais, en petite fille polie, elle se garda bien de répéter tout haut ce qu'elle pensait tout bas.

— Je suis de l'avis du gamin, s'écria son grand-oncle. Je désirerais savoir à présent ce qu'on entend par aven. Le jour où j'ai commencé le chapitre qui en parlait, j'ai reçu du richissime Américain, Van der Gild, une commande de six poupées pour le prochain Christmas de ses six petites-filles. Une affaire de cent louis par poupée, s'il vous plaît ! Cela m'a complètement fait perdre de vue ce que je lisais.

— Nous y suppléerons, Monsieur, fit le professeur qui mettait très simplement sa grande science à la portée de ses

compagnons. Les avens sont des sortes de regards, de puits d'air des rivières souterraines qui coulent invisibles sous le Causse. Si la voûte qui les abrite s'effondrait, vous verriez apparaître des gorges semblables à celles du Tarn, et d'une majesté d'autant plus terrifiante qu'aucun brin d'herbe n'égayerait la rigidité des roches. Les avens s'ouvrent en pleins champs comme de grands trous béants, ronds ou ovales, larges ou étroits ; rien ne signale leur abord, et les paysans en ont peur.

— Oui, dit Colombe, auprès du Maubert nous avons un puits de ce genre qu'on appelle la Bouche du Diable, et nos domestiques prétendent que c'est une entrée de l'enfer.

— J'avais entendu conter la même chose par mon concierge, Baptiste, l'ancien valet de chambre du cousin Corentin; lorsqu'il avait accompagné son maître dans ce pays, il était revenu fort impressionné de tout ce qu'il avait vu ou entendu dire.

— Je me souviens même, continua Hervé, que ses récits avaient persuadé aux bonnes gens de chez nous que le cousin Corentin avait quelque accointance avec l'enfer.

— Pauvre homme ! lui qui était si bon, si pieux! « Cyprien, me disait-il toujours, vous avez le génie de l'industrie, je serais très heureux de contribuer au développement de votre fabrique! » Aussi cela m'a bien étonné de ne rien voir pour moi dans son testament....

— Au fait, dit Hervé. Nos recherches vont commencer demain !

— Oui, puisque vous y consentez, nous ferons cela en amis, pendant que M. et Mme Renaud visiteront la ville'avec MIle Colombe et les enfants.

— Alors, dit M. Renaud, si vous rentrez en possession de votre part d'héritage, monsieur Malvisot, vous savez ce que vous en ferez!

— Je crois bien, et Mirette aussi le sait!... Voyons, petite, dis à Monsieur l'idée que Tonton mettra à exécution le jour où il sera riche I

— Il donnera tous les ans, à Noël, une jolie poupée à toutes les petites filles pauvres de Paris !

— Quelque chose d'utile leur vaudrait peut-être mieux.

— D'utile... d'utile, s'écria Cyprien en s'animant, quoi de plus utile que la poupée!... elle apprend aux fillettes leur futur rôle de mère. Vous m'objecterez probablement que la fillette des faubourgs a l'inévitable petit frère, trop lourd pour elle, qu'elle traîne par les rues ; mais le petit frère est un être réel : il crie, il gigote, il a faim, il faut le moucher! La poupée ne crie pas, ne gigote pas, ne mange pas, ne s'enrhume pas! L'enfant peut lui parler bas, la parer de toutes les grâces, de toutes les vertus.... La poupée met de l'idéal dans la vie de la petite fille, et la petite fille, comme l'homme cerné par les dures réalités de l'existence, est affamée d'idéal, il lui en faut à tout prix ! c'est pourquoi j'en donnerai un brin à toutes les petites filles de Paris!...

Mme Renaud tendit la main au vieux garçon.

— Vous disiez tout à l'heure que le cousin Corentin était

bon, fit-elle, je m'aperçois que c'est une vertu de famille!

Une exclamation de Jack qui signalait la gare de Mende, dispensa M. Cyprien de répondre.

On réunit les menus colis et l'on se disposa à descendre, tout en admirant les falaises rouges du Causse, rendues plus rouges encore par le soleil couchant.

Gildas attendait les voyageurs sur le quai, et, tandis qu'un omnibus emmenait le professeur, sa femme et Mlle du Maubert, une antique calèche, aux ressorts disloqués, emportait Hervé vers la vieille demeure qui était sa propriété. Naturellement M. Cyprien, Mrae Séraphine, Jack et Mirette étaient avec lui.

Tout le monde devait se retrouver à l'hôtel pour l'heure du dîner.

fiob.

Les époux Mascombras attendaient les voyageurs sur le seuil de la maison du cousin Corentin, une vieille maison enfumée, dans une rue tortueuse, étroite et mal pavée.

Lui, petit, maigrelet, des yeux madrés de vieux paysan dans un visage ratatiné; elle, grande, grosse, épanouie, le teint haut en couleur, une pivoine dans un bonnet de dentelle.

Tout de suite ils se précipitèrent à la portière de la calèche pour l'ouvrir.

— Monsieur va bien?... Monsieur a fait bon voyage?... Monsieur nous amène sa petite famille ?

Monsieur riait franchement de l'empressement des braves gens et, de très bonne grâce, il leur tendit la main.

— Il n'est pas fier! pensa la mère Mascombras.

Puis Hervé remit les choses au point : il était encore célibataire, et ceux qui l'accompagnaient n'étaient que ses amis.

— Nous avons préparé les chambres, annonça Mme Mascombras. M. Gildas nous a donné toutes les explications nécessaires; j'espère que Monsieur sera content.... Si Monsieur veut me suivre....

Le corridor était bas et voûté, et l'on y respirait un air humide de cave; l'escalier de bois était si sombre que Mirette faillit se casser le nez en le gravissant.

Au bruit de sa chute, le père Mascombras accourut, un antique chandelier à la main, et, précédant ses hôtes, il les guida dans le dédale du premier étage, où des marches perfides qui montaient, qui descendaient, guettaient les gens distraits.

— J'ai préparé pour Monsieur la chambre de M. Corentin, dit-il.

C'était une grande chambre où tout était vieux, le lit, le grand crucifix, le secrétaire, l'armoire, la bibliothèque, mais vieux, sans beauté et sans grâce, comme les meubles du petit salon de Concarneau.

12G L'HERITAGE DU GOUSLN CORENTIX

— M. Corentin se tenait toujours dans cette pièce, continua le père Mascombras en élevant le chandelier le plus haut possible.

— Nos recherches devront commencer par ici ! chuchota Cyprien.

— Avez-vous les clés des meubles ? demanda Hervé.

— Oui, Monsieur. Monsieur les veut-il tout de suite ?

— C'est inutile. Vous me les apporterez demain matin. Pour l'instant, nous allons dîner.

Ils quittèrent la vieille maison, et, avant d'arriver à l'hôtel, se perdirent plusieurs fois dans les petites rues biscornues, faites pour la défense ; car Mende, il ne faut pas l'oublier, fut sept fois prise ou reprise pendant les guerres de religion.

— On se croirait en Aragon ! remarqua Cyprien : voyez cette place irrégulière avec une fontaine de pierre où des femmes puisent de l'eau dans de grandes cruches de grès ; j'ai vu presque la pareille à Saragosse, une fois que j'y étais allé pour visiter un de mes correspondants.

Ils débouchaient à ce moment devant la cathédrale.

— Oh! fit Mirette, il y a une des tours qui n'a pas autant grandi que l'autre!

Hervé se mit à rire.

— En effet, dit-il, j'ai lu quelque part que l'une avait environ vingt mètres de plus que l'autre.

— Regardez, dit Jack, on voit les cloches dans les clochers.

— Toujours comme en Espagne!... Qui se serait clouté d'une pareille ressemblance.... Ah! on apprend en voyageant!

Il prit le bras d'Hervé et lui dit :

— Je suis ému, et vous?

— Moi, pas.

— Je vous admire!... Je suis là comme un voleur, ne désirant qu'une chose, vous chiper la moitié de votre fortune, et vous restez calme, le front serein, le sourire aux lèvres, comme si je vous demandais une cigarette !

— Je vous l'ai dit : avant tout je désire ne rien détenir injustement!

— Mais il vous faudra réduire votre train de maison, si ce que m'a conté Baptiste est exact?...

— Je le réduirai !

— Vous en souffrirez!... Vous deviez savoir si bien jouir de votre fortune avec les dons naturels que vous possédez!

Hervé marcha quelques instants sans répondre. Il s'interrogeait....

Souffrirait-il de sa situation diminuée? Quinze jours auparavant il aurait répondu oui sans hésiter. Aujourd'hui il était fort en peine de résoudre la question; il n'envisageait plus les choses sous le même aspect.

— C'est sans doute cet enfant que j'ai introduit dans ma vie qui est cause de ce changement, pensa-t-il.

Le souvenir lointain de M"3 Jeanne Berchini, avec ses cheveux trop blonds et ses lèvres trop rouges, fiotai un instant devant ses yeux....

Celle-là, il lui faudrait de l'argent, beaucoup d'argent ! Ses petites dents étaient de force à grignoter n'importe quelle

fortune, et elle trouverait sans doute que dix millions n'en valaient pas vingt.... Mais, Dieu merci! elle n'était pas seule au monde, il y en avait d'autres, plus simplement élevées qui... que... enfin qui ne lui ressemblaient d'aucune façon!...

Hervé en était là de ses réflexions quand Cyprien le secoua.

— Où êtes-vous, mon cher? Vous ne dites plus rien? Le jeune homme avait légèrement tressailli.

— Je réfléchissais à vos paroles, répondit-il.

— Eh bien?

— Eh bien, je crois que je souffrirai beaucoup moins de l'aventure que vous ne paraissez le croire!

Tout en causant, ils étaient entrés dans le jardin de l'hôtel, où les attendaient M. et M,ne Renaud.

— Arrivez donc! s'écria le professeur. Il fait grand'faim! Que racontiez-vous donc de si intéressant? Je vous voyais venir à petits pas.

— Nous brodions des variations sur un air connu, répondit Hervé. La fortune est impuissante à procurer le bonheur; la paix de la conscience et les joies du cœur peuvent seules, sur la terre, en donner l'illusion.

— Tiens, tiens! s'écria Cyprien, vous ne m'avez pas dit cela du tout.

— Je l'ai pensé, cela revient au même....

Le lendemain matin, dès qu'Hervé fut levé, il ouvrit sa fenêtre et s'accouda à l'appui de fer forgé. Devant lui, une

maison basse laissait libre le champ de l'horizon : une mer de toits rouges, au-dessus desquels pointaient les flèches inégales de la cathédrale et la tour de l'ancienne citadelle. Au delà, le Lot, presque un ruisseau encore, brillait au soleil au pied des falaises rougeâtres des Causses, qui barraient

Jack avait adroitement retiré la poupée d'entre ses crocs. (P. 79.)

l'horizon et mettaient une note sévère, presque tragique, dans ce tableau paisible d'une petite ville encore enveloppée des brumes du matin.

Hervé s'oubliait dans sa contemplation : cette vieille maison où la mère du cousin Corentin était née, où celui-ci avait vécu enfant, éveillait chez lui un sympathique intérêt

pour le vieillard. Cet homme avait dû souffrir... de quoi?... pourquoi?...

Jamais il ne se l'était autant demandé qu'à cette heure....

Deux petits coups frappés à sa porte le tirèrent de sa rêverie.

— Entrez! cria-t-il.

C'était le père Mascombras, un trousseau de clefs à la main.

— Monsieur a-t-il bien dormi? demanda-t-il.

— A merveille.

— Monsieur ne déjeunerait-il pas volontiers?... Ma femme a fait chauffer du lait pour tout le monde.

— C'est une excellente idée.... J'en prendrai volontiers une tasse.

Le père Mascombras déposa les clefs sur la table et disparut avec empressement.

Machinalement Hervé prit le trousseau abandonné : de vieilles clefs faites pour s'adapter à d'anciennes serrures et que, par endroit, la rouille avait atteintes.

Quels secrets lui livreraient-elles?...

Un pas pesant dans l'escalier annonça l'approche de Mme Mascombras; elle entra, un peu essoufflée, un plateau à la main. Son mari la suivait ; il tenait une lettre.

— Le courrier de Monsieur, dit-il.

Hervé regarda la suscription : il reconnut l'écriture de sa mère, et vite il décacheta l'enveloppe. La lettre était assez courte, mais toute imprégnée de tendresse.

« Croirais-tu, disait Mme Le Goëllo, que je me tourmente de te voir si jeune avoir charge d'âme ; car, en recueillant cet enfant, tu as pris charge d'âme devant Dieu, ne l'oublie pas. Tu dois non seulement l'instruire, mais encore et surtout former son cœur.... C'est une belle nature où le bon grain germera facilement, mais, pour cela, il faudra que tu ne te dégoûtes jamais de ta tâche.... Tu as arraché ce pauvre petit à sa vie de misère, tu l'as associé à ta richesse, ce n'est pas pour le jeter un jour de côté comme le jouet dont un enfant ne veut plus.... Je sais bien que toi, tu ne serais pas capable d'une pareille légèreté; mais tu ne seras pas toujours seul en cause, d'autres interviendront dans ta vie avec des droits nouveaux.... Ne chercheront-ils pas à te distraire de l'œuvre entreprise?... »

Hervé sourit involontairement.

— Maman pense à Mlle Jeanne Berchini, se dit-il.

De l'usine, Mlne Le Goëllo parlait peu, comme si elle craignait d'ennuyer son fils en l'entretenant d'un sujet qui n'avait plus d'intérêt pour lui, et vite sa lettre finissait sur de tendres recommandations : éviter les refroidissements, ne pas être imprudent à plaisir, tout ce qu'un cœur de mère peut trouver enfin lorsqu'il s'adresse à un fils tendrement aimé.

Hervé remit la lettre sous enveloppe. Le père et la mère Mascombras n'avaient pas quitté la chambre : ils s'étaient seulement par discrétion éloignés de quelques pas; sur un signe de leur jeune maître ils se rapprochèrent aussitôt.

— Le lait refroidit, Monsieur, fit la mère Mascombras qui avait repris haleine.

— Je Tavale immédiatement.... Voilà qui est fait

— Dois- je tout emporter, Monsieur?

— Non, restez un peu; je voudrais causer avec vous.... Vous avez, je crois, beaucoup connu mon cousin, M. Corentin LeGoëllo.

— Oui, Monsieur; la famille de sa mère habitait cette maison, voisine de la nôtre, et, souvent pendant les vacances, nous avons joué ensemble, M. Corentin et moi.... Il me parlait de la Bretagne, de la ville où il était né et où ça empestait la sardine....

— Concarneau?

— Justement!... Sa pauvre mère mourut la première, puis son père; ses grands-parents avaient disparu depuis longtemps, son frère aîné était soldat... il se trouvait donc seul au monde, et, un beau matin, nous apprîmes qu'il s'était embarqué.... Je me souviens même que M. le Curé nous prêta un livre où il y avait des images de grands bateaux, afin qne nous puissions un peu nous figurer ce que c'était, car vous pensez bien qu'à Mende on ne connaît pas ça!...

— Et vous ne l'avez plus revu depuis?

— Oh! si, Monsieur; d'abord il y a trente-sept ans de cela. Un soir, j'étais chez moi occupée à tricoter des chaussettes pour mon homme, lorsque j'entendis la sonnette du magasin.... Nous tenions, à ce moment-là, une petite épicerie, qui n'allait guère, par parenthèse.

— Sans compter que mon frère nous avait fait des dettes pendant le temps de son service militaire, remarqua le père Mascombras.

— Le pauvre ! fit Mrae Mascombras. N'en disons pas de mal, puisqu'il a rendu ses comptes là-haut.... Nous étions donc un peu gênés.... Je vais au magasin, et je trouve un monsieur et une dame très bien mis....

— Une dame ? fit Hervé étonné.

— Oui, Monsieur, une dame blonde, pâle, maigre, triste, qui était bien jolie, mais qui n'avait pas pour deux sous de vie!... Je leur demande comme ça : « Que faut-il pour votre service, Monsieur et Madame? » Alors lui me répond : « Vous ne me reconnaissez pas, madame Mascombras. » Je le regarde, et à je ne sais quel air de ressemblance avec sa pauvre mère, je le reconnais. « M. Corentin! que je m'écrie. — Lui-même, qu'il me répond; je suis pour quelques jours à Mende et je viens chercher les clefs qui sont chez vous. » Et comme je regardais la dame, il ajouta : « Mme Corentin Le Goëllo. »

— Comment! s'écria Hervé, mon cousin avait été marié? Je l'ai toujours cru célibataire.

— Il m'expliqua qu'il avait épousé en Amérique une jeune fille de là-bas. Elle était bien gentille, bien douce et toujours habillée comme une princesse, mais elle ne parlait pas le français, et pendant les huit jours qu'ils restèrent, nous ne pûmes nous entendre que par signes!...

— Avait-elle des enfants?

— Je ne crois pas, Monsieur, car elle caressait mon petit Pierre comme si elle eût désiré avoir un fils comme le mien.

— Vous auriez pu poser la question à M. Le Goëllo !

— Je n'osais pas, Monsieur. Vous qui le connaissiez, vous devez savoir que ce n'était pas un homme d'abord facile. Il parlait si peu ! juste le nécessaire. Je me rappelle même que lorsqu'il avait besoin de pain à table, au lieu de dire comme tout le monde : « Donnez-moi du pain, s'il vous plaît, » il prenait la bouchée qui lui restait et l'élevait en l'air pour vous la montrer-.... Ah! non, il n'était pas bavard, M. Le Goëllo.... Mais si bon.... Pendant ces huit jours qu'il passa à Mende, il s'aperçut que nous ne roulions pas sur l'or, et, très gentiment, comme s'il nous demandait un service, il nous pria de venir garder sa maison, moyennant douze cents francs par an. Une fortune pour nous, Monsieur!... C'est ce qui nous a permis de faire élever notre fils; sans lui il ne serait pas ce qu'il est à cette heure, chef de bureau à la mairie, un vrai monsieur que le préfet salue !

— M. Le Goëllo revint-il plus tard?

— Une seule fois, Monsieur, dix ans après... il était tout seul, très triste, et je n'osai pas lui demander des nouvelles de Madame en lui voyant un grand crêpe au chapeau!... Comme l'autre fois, il était sans domestique.... Il resta huit jours, pendant lesquels il reçut plusieurs lettres avec des timbres étrangers, puis il partit et nous ne l'avons plus revu depuis!... La rente nous était régulièrement payée par

le notaire : nous ne pouvions en demander davantage.... Il y a deux ans, nous apprîmes que M. Corentin. était mort, laissant notre petite pension à la charge de son héritier; mais ce qui étonnait le notaire, c'est qu'il ne se fût pas trouvé d'autres héritiers pour faire poser les scellés ici....

— Au fait, s'écria, derrière Mm3 Mascombras, une voix sonore, c'eût été mon droit!... Je n'y ai pas songé!... Vieille bête que je suis!

Hervé s'était retourné ; il tendit la main à M. Malvisot.

— Vous venez travailler? dit-il avec un sourire. Voilà qui est bien. Avez-vous déjeuné?

— Comme un roi!... Je suis descendu à la cuisine, j'ai trouvé du lait, et, ma foi, je me suis servi.

— Vous avez bien fait.... Mine Mascombras, je vous remercie de vos renseignements; ils m'ont vivement intéressé....

Le petit homme madré et sa corpulente compagne se confondirent en protestations de dévouement et gagnèrent la porte.

Les deux héritiers du cousin Corentin restèrent seuls en présence dans la grande chambre, où l'air frais du matin pénétrait librement, chassant les odeurs de moisissures du vieux logis.

— Voici le trousseau de clefs, dit Hervé. M. Mascombras me l'a apporté tout à l'heure. Je tenais à bien vous prouver que je n'avais pas employé ma" nuit à fouiller dans les vieux papiers de cette pièce.

— Voulez-vous bien vous taire, mauvais sujet!... Est-ce

qu'on ne sait pas ce que vous êtes, franc comme Tort... Voyons, par où commençons-nous?... Il y a trois meubles dans cette pièce, une armoire, un secrétaire et une bibliothèque.

— Commençons par l'armoire. Cette grosse clef doit l'ouvrir.

L'armoire, en noyer massif, était remplie de linge; des draps, des serviettes, des torchons, d'une blancheur éclatante, parfumés de lavande et de roses fanées.

— Nous ne trouverons rien ici, dit Hervé. Cette armoire doit être souvent visitée par la mère Mascombras.

— Passons au secrétaire alors.

Le meuble se fit prier pour s'ouvrir, car sa petite clef était légèrement rouillée. Après quelques efforts infructueux, la tablette s'abattit brusquement.

Des papiers jaunis remplissaient les tiroirs. Cyprien s'en empara avidement, mais ils étaient sans intérêt pour lui; c'étaient des notes anciennes, des correspondances d'affaires, quelques lettres de Corentin enfant à ses grandsparents, des non-valeurs conservées on ne sait pourquoi, une colombe en sucre qui avait dû orner le sommet d'un croque-en-bouche, un petit bateau de verre filé, une bague de cornaline, naïfs souvenirs d'un repas de fête ou d'une partie de foire en compagnie de chers êtres disparus.

— Rien! dit Cyprien. Passons à la bibliothèque. Les livres recèlent parfois des papiers cachés entre leurs pages.

Il venait juste d'ouvrir le battant vitré lorsqu'on frappa à la porte.

— C'est nous! crièrent deux petites voix aisément reconnaissables.

— Faut-il les laisser entrer, demanda Hervé.

— Pourquoi pas? ils ne nous dérangeront pas, les pauvres gosses.... Allons, arrivez, les enfants, qu'on vous allonge les oreilles!

Mais rien qu'à la façon dont Mirette se jeta au cou de son grand-oncle, on sentait qu'elle ne redoutait nullement une aussi terrible éventualité.

Jack était plus craintif... comme les chiens qui ont été beaucoup battus dans leur jeunesse, il tremblait au seul nom du bâton.

Le visage riant de M. Malvisot le rassura.

— Nous nous ennuyions, expliqua Mirette. Alors nous sommes venus vous trouver.

— Où était donc Mme Séraphine?

— A la cuisine, avec la grosse dame en bonnet; elles causent.

— De quoi?

— De poulets, d'œufs, de viande et de ce que ça coûte à Paris et à Mende.... C'est très ennuyeux!... Moi, je préférerais aller retrouver MIle Colombe qui, hier, après le dîner, m'a commencé la jolie histoire de la pauvre Blancheneige, que sa vilaine belle-mère voulait faire mourir et qui fut recueillie par les sept petits nains de la forêt; mais Mme Séraphine a

prétendu qu elle ne savait pas le chemin de l'hôtel pour nous y conduire. Alors Jack m'a dit : « Montons chercher grand ami; il nous accompagnera, et peut-être sera-t-il très content, lui aussi, d'écouter l'histoire de Blancheneige! »

— Je n'ai pas le temps pour le moment, répondit Hervé en souriant, mais un peu plus tard je vous emmènerai à l'hôtel. En attendant, vous allez vous installer devant cette table, auprès de la fenêtre, et je vous donnerai des images à regarder. •

Les enfants se juchèrent avec empressement sur deux chaises, et Hervé déposa devant eux un volume dépareillé du Magasin Pittoresque, année 1845, qu'il avait remarqué à travers les vitres de la bibliothèque.

— Il y a beaucoup de poussière dessus ! remarqua Mirette qui était une petite personne fort ordonnée.

— Tu as raison, ma fille; mais M. Le Goëllo va vous donner un torchon de l'armoire pour nettoyer ce vieux bouquin !

La toilette du livre faite, les enfants s'absorbèrent dans l'examen des images, tandis que les deux héritiers du cousin Corentin prenaient chaque volume un à un, et le feuilletaient soigneusement après l'avoir épousseté.

Successivement défilèrent devant leurs yeux Paul et Virginie, Les Martyrs, Le Voyage de Dumont d'Urville, des volumes dépareillés du Journal pour tous, du Musée des Familles et de la Semaine des Enfants; absorbés par leur besogne, ils ne s'occupaient plus des petits.

Ceux-ci avaient d'abord regardé les images en silence; mais vers la cinquantième page, leurs langues se délièrent au sujet d'une feuille volante qu'ils venaient de découvrir.

— Tiens! fit Mirette, c'est quelqu'un qui a marqué l'endroit où il s'était arrêté.

— Il y a de l'écriture dessus ! dit Jack.

— Sais-tu bien lire l'écriture? demanda la petite fille en redressant la tête d'un air d'importance. Moi, je la lis aussi bien que l'imprimé.

— Moi aussi, surtout lorsqu'elle est grosse comme celle-là.

— Lis pour voir; je serai la maîtresse, tu seras l'élève, et si je suis contente de toi, je te donnerai une pastille de chocolat, tu sais, de la boîte qui est dans la poche de Tonton.

Jack prit le papier entre les mains, et, avec quelque hésitation, il commença de lire :

« Mon cher papa.... /^

— C'est un petit enfant, remarqua Mirette.

» Je trouve le temps bien long sans vous voir,* J'espère que vous reviendrez bientôt. Je suis bien sage ; miss Molly me fait faire mes devoirs tous les matins. La poule noire a pondu un bel œuf blanc. Lightning et Thunder ont cassé les brancards de la calèche. Tom est un méchant, il a tué le chat gris 1 Je lui ai défendu de me servir à table. Hier, il a voulu venir quand même, je l'ai chassé à coups de serviette. Alors il a dit à Betty, la cuisinière, que j'étais têtu comme une mule, mais ça m'est égal. Mon cher papa,

je n'ai plus rien à vous dire et je vous embrasse. Your little Bob. »

Hervé s'était retourné.

— Que lisez-vous là? demanda-t-il.

— Une jolie lettre d'un petit garçon, expliqua Mirette, un petit garçon bien gentil qui a puni le méchant Tom d'avoir tué son chat gris!

— Qu'est-ce qu'elle raconte? fit Cyprien.

Il laissa le volume qu'il feuilletait, et qui était le dernier de la rangée du bas, pour se rapprocher de la table. Hervé avait déjà la lettre en main.

— Voilà qui est assez curieux, dit-il : ce billet, écrit par un enfant, est daté d'Amérique. Ce petit Bob serait- il le propre fils du cousin Corentin!

— Le fils du cousin Corentin! Mais notre vieux parent n'avait jamais été marié.

— Il paraît que si!... Je viens de l'apprendre par Mme Mascombras.

En quelques mots, Hervé résuma sa conversation avec la majestueuse gardienne du vieux logis. Cyprien n'en revenait pas. C'étaient des « oh! » des « ah! » des « pas possible! » une vraie grêle d'interjections étonnées....

— Alors, dit-il, notre cousin a dû recevoir cette lettre pendant le dernier séjour qu'il fit ici. Un soir, pour s'endormir, il aura pris ce volume ; puis, le sommeil venant, il aura marqué la page commencée avec ce qu'il avait sous la main : la lettre du petit Bob.

— Je me demande ce qu'est devenu cet enfant?

— Il est mort! ça ne fait pas l'ombre d'un doute. Et cela explique la profonde tristesse de ce pauvre Corentin au milieu de ses immenses richesses. Ce petit, tout entêté qu'il fût, promettait d'être intelligent et pitoyable.

Hervé ouvrit son portefeuille.

— Je garde cette lettre comme document, dit-il. Je crois que nous ne trouverons rien de plus curieux dans cette maison.

Rapidement ils parcoururent les autres pièces, mais elles n'offraient aucun intérêt; les placards étaient vides, les armoires contenaient de vieux habits ou des objets insignifiants.

— Course nulle! fit Cyprien avec un soupir.

Ils regagnèrent la chambre du devant. Au moment où ils entraient, Jack se précipita vers Hervé, pâle, tremblant.

— Grand ami, murmura-t-il, je crois que je l'ai vu !

— Qui, mon petit?

— Lui, John Smith !... Tout à l'heure, j'ai voulu regarder dans la rue, il était là au coin, contre une borne ; il avait un grand chapeau rabattu sur ses yeux, mais j'ai très bien reconnu sa barbe rousse.

Hervé se pencha à la fenêtre ; la rue était déserte.

— Tu t'es trompé, mon garçon, dit-il; il y a d'autres barbes rousses par le monde que celle de John Smith. Et puis, Mende n'est pas un port de mer. Que viendrait faire ici le second de la Swallow?

Jack se laissa convaincre, et, une heure plus tard, il ne songeait plus à sa vaine frayeur. M1Ie Colombe contait aux deux enfants la touchante histoire de l'infortunée Blancheneige, et, tout en l'écoutant, il croquait les pastilles de chocolat que Mirette lui avait généreusement octroyées pour avoir lu sans trébucher la lettre du petit Bob.

Sainte - Énimie.

Une courte visite de Mende, de ses rues moyen-âgeusesr de ses fontaines romantiques et de ses vieilles églises aux campaniles ajourées, quelques clichés de souvenir, un excellent déjeuner et les adieux aux braves époux Mascombras occupèrent largement la matinée; il était onze heures quand le grand break découvert à huit places d'intérieur, retenu par M. Renaud la veille au soir, vint se ranger dans la cour de l'hôtel.

Cette fois, Gildas occupait le siège auprès du cocher, au grand désappointement de M. Malvisot, qui ambitionnait toujours ce poste d'observation. M. Mascombras ferma la portière; sa femme et lui se confondirent en saluts et révérences.

— Le séjour de Monsieur a été bien court, disait Madame ; il faut espérer que la prochaine fois il sera plus long.

La voiture allait s'ébranler quand Cyprien, pris d'une idée subite, rappela la mère Mascombras.

— Madame, lui dit-il, avez-vous une petite fille?

— Oui, Monsieur; elle s'appelle Éléonore, sauf votre respect, et elle a dix ans.

— Eh bien, dites-lui que, dans quelque temps, ma petite nièce lui enverra une poupée, une poupée comme elle n'en a jamais vu ici !

Et lorsque la voiture fut sortie de la cour, le vieux garçon ajouta :

— J'ai jeté un coup d'œil sur le bazar. Croiriez-vous que je n'y ai pas aperçu un seul bébé Malvisot. Il y a là une lacune à combler.

Bientôt on fut sur la route qui traverse le Causse de Sauveterre, ancienne estrade (1) d'origine gauloise qui, jadis, faisait communiquer la Haute- Auvergne avec le Bas -Languedoc par Saint-Flour et Nîmes.

Le Lot la borde ; il coule, pur comme du cristal, au fond d'une gorge étroite, entre deux murailles rouges, ces roches sanglantes que l'on retrouve partout dans les gorges du Tarn.

— Monsieur Renaud, demanda Cyprien, comment appelezvous ces pierres qui ont toujours l'air d'être éclairées par le soleil couchant?

(!) Koufo.

— Des dolomies, une variété de carbonate de chaux.

— Les dolomies!... j'avais lu cela dans mon bouquin. « Le Tarn coule entre de gigantesques dolomies, » mais cela ne me disait rien. Si, au lieu de cela, on avait mis : « Le Tarn coule entre deux murailles de craie rouge, » j'aurais compris tout de suite!

On avait atteint Balsièges, juché au confluent du Lot et du Bramont, et la voiture gravissait 'lentement les nombreux lacets qui contournent le formidable escarpement du Causse de Sauveterre.

Un maigre bois, semé de fleurettes, égayait seul cette triste biocaille.

— Si nous nous dégourdissions les jambes? proposa Cyprien. Voyons, qui veut me suivre?

— Moi, jeta Mirette.

— Moi, cria Jack.

— Moi, fit doucement Mlle Colombe.

— Moi, dit gaiement Hervé.

— Allons, je vois avec plaisir qu'il y a des amateurs pour la promenade pédestre ! Nous rapporterons un bouquet à Mme Renaud!...

Les amateurs de marche mirent pied à terre, et tandis que la voiture, considérablement allégée, poursuivait sa route, ils se jetèrent dans le raccourci.

Le sentier grimpait dur, et il fallait parfois se cramponner aux broussailles pour franchir un mauvais pas.

Cyprien soufflait, suait, peinait, mais il gardait la tête, et

Mirette s'accrochait à son cache-poussière. Colombe n'avait besoin du secours de personne; elle avait une agilité de chèvre. Comme Hervé lui en faisait la remarque, elle répondit en souriant :

— Je suis une enfant du pays. Toute petite, j'ai suivi mon pauvre père par les chemins les plus périlleux... j'ai gravi

Hervé se jeta sur le passage du reau et le saisit par les cornes. (P. io5.)

les escarpements du Causse-Noir... je suis descendue dans des ravins presque à pic. Cela m'a donné le pied "montagnard!...

— Votre lieu de naissance, Mademoiselle, est, en effet, l'un des plus curieux endroits de la région.... N'êtes-vous pas proche voisine de Montpellier-le-Vieil, cette cité fantastique due à la seule nature ?

— Si, Monsieur, et je l'ai visitée souvent, à une époque même où nos paysans ne s'y aventuraient qu'en tremblant pour y chercher une brebis égarée, car pour eux Montpellier-le- Vieil, c'est la cité du diable.... La dernière fois que j'y suis allée, j'étais toute petite fille, pas beaucoup plus grande que Mirette, et je me rappelle que M. Corentin Le Goëllo nous accompagnait!

— Mon vieux cousin?

— Oui, il était venu avec son domestique passer quelques jours dans sa ferme de Chélygnac. Nous montâmes dans un endroit presque inaccessible appelé le château du Corbeau. M. Le Goëllo était incroyable pour un homme de son âge; il passait partout; mais il n'était pas bavard et il avait l'air profondément triste.

— Je ne croyais pas que vous l'eussiez connu, Mademoiselle.

— Oh! si peu....

— Resta- 1- il longtemps à Chélygnac?

— Près d'un mois; puis, un beau jour, il repartit sans crier gare, sans dire adieu à personne; du reste, il ne racontait pas facilement ses affaires.... Sans le domestique qui l'avait confié au nôtre, nous n'aurions même pas su qu'il habitait la Bretagne.

— Pauvre cousin ! dit Hervé en écartant une broussaille du bout de sa canne. La fin de sa vie aura été bien mélancolique.

— Oh! oui, il paraissait souffrir. Perdre ceux qu'on aime

est si triste, même lorsqu'on espère l'éternelle réunion.... Je sais pour ma part que si je n'avais pas la bonne amitié de mon cher tuteur, je ne retournerais pas volontiers au Maubert.... C'est si bon de se sentir aimé et d'entourer ceux qu'on aime de soins et de gaieté.

Hervé pensa soudain à sa mère qu'il laissait seule d'un bout de l'année à l'autre, lui accordant de rares moments arrachés à ses plaisirs, et, involontairement, il rougit.

Le raccourci, comme beaucoup de raccourcis, se trouva être plus long que le chemin en lacets, parce qu'il était plus raide; lorsque les piétons atteignirent le sommet du plateau, ils trouvèrent la voiture qui les attendait. M. Renaud avait le cou enveloppé d'un cache-nez; le vent soufflait frais sur le Causse, et Mme Renaud avait peur que son mari ne s'enrhumât.

Chacun reprit sa place dans le break.

— Nous ne sommes pas seuls à aller à Saint-Enimie, observa M. Malvisot, il y a une voiture qui nous suit; d'ici, elle ressemble à une mouche sur un mur.

Ses compagnons regardèrent dans la direction indiquée : Hervé même eut l'idée très vague des Rerchini; mais le véhicule, une vulgaire carriole, ne contenait que deux personnes, deux hommes autant qu'on en pouvait juger. Le cocher était reconnaissable à sa blouse bleue.

— On dirait, fit Mirette, que l'un des Messieurs est un Arabe, comme ceux que Tonton m'a mené voir au Jardin d'Acclimatation !

M. Malvisot tira ses jumelles de leur étui pour vérifier le fait.

— Ce n'est pas un Arabe, petiote, dit-il alors, c'est tout simplement un touriste qui a un casque de liège avec un cache-nuque.

— Ils ne nous passeront pas devant, tout chargés que nous sommes, déclara le cocher, un Caussenard résolu, engoncé dans sa blouse bleue, dont le nez ressemblait pour la forme et la couleur à une aubergine. Mes chevaux sont bons, c'est pas pour dire!

Et, enveloppant ses bêtes d'un magistral coup de fouet, il les lança au trot.

A perte de vue, le plateau déployait sa stérilité de désert : des pierres,: toujours des pierres.... Aucune habitation ne s'apercevait; quelques petits bergers et leurs moutons animaient seuls le tableau.

' — Que mangent-ils ces moutons, dit Mirette, il n'y a rien !

— Ils mangent des cailloux, probablement, comme les sauvages de la foire.

— C'est vilain par ici!... Il ne faut plus regarder.... Mlie Colombe va nous raconter l'histoire de Blancheneige.

— Encore, fit la jeune fille; si nous en choisissions une autre.

— Oui, c'est cela, appuya Jack qui n'était plus à l'heureux âge où Ton entend sans se lasser l'histoire de la Belle au Bois dormant, même lorsqu'elle vous est contée tous les jours. Une autre, Mademoiselle.,..

La jeune fille hésitait, ne sachant quel récit choisir, Mme Renaud la tira d'embarras.

— Ma chère enfant, lui dit-elle, ce matin, comme je parlais de ce nom d'Énimie fort peu répandu, vous m'avez dit que vous connaissiez la touchante légende de la sainte de ce nom. Voudriez-vous nous la conter? Ce sera de situation.

Colombe rougit; elle était trop simple pour se faire prier, mais il lui en coûtait toujours de se mettre en avant.

— Sainte Enimie, commença-t-elle, était la fille de....

— Il faut dire : « il y avait une fois, » interrompit Mirette, autrement ça n'est pas amusant.

— Donc il y avait une fois, à la cour de France, une jeune princesse d'une grande beauté....

— C'est bien comme cela! approuva Mirette.

— C'était la fille du roi Clotaire le Jeune.... Elle était aussi parfaite que belle et jamais ses parents n'avaient eu rien à lui reprocher. Naturellement beaucoup de princes sollicitèrent sa main ; mais Énimie les refusa tous, car elle avait fait vœu de se consacrer au Seigneur.... Le roi, son père, fort mécontent, voulut la contraindre à accepter l'époux qu'il lui avait choisi. La princesse se mit en prière et demanda à Dieu de la rendre aussi laide qu'elle était belle, afin que le prince qu'on lui destinait se retirât de lui-même. Elle fut exaucée : une horrible lèpre lui rongea tout le visage!... Une nuit qu'elle priait, un ange lui apparut qui l'engagea à diriger ses pas vers le Gévaudan : « Là, lui dit-il, se trouve une fontaine où tu devras te baigner ! » Enimie partit, accom-

pagnée d'un cortège cligne de son haut rang.... Sans doute, elle suivit la route que nous avons suivie aujourd'hui.

— Les chemins devaient être encore moins bons au temps des Mérovingiens, observa M. Renaud.

— Après beaucoup de peines et de fatigues, continua Colombe, la princesse arriva enfin au bord de la fontaine de Burle, et dès qu'elle se fut trempée dans ses eaux limpides, la lèpre disparut.... Elle voulut alors revenir à Paris, mais dès qu'elle eut atteint le Causse où nous sommes, elle fut de nouveau la proie de la lèpre. Les eaux limpides de la fontaine la guérirent encore et elle essaya de repartir... inutilement!... La lèpre la prenait dès qu'elle s'éloignait; alors elle comprit clairement que Dieu voulait qu'elle se vouât en cet endroit à son service.... Son père Clotaire et son frère Dagobert lui envoyèrent de grosses sommes d'argent, et elle fonda auprès de la fontaine un monastère dont elle fut abbesse et qui par suite de cette fondation royale jouissait de prérogatives spéciales....

— Bravo! voilà qui est très bien conté et qui nous explique pourquoi le Causse où nous sommes s'appelle le Causse de Sauveterre, remarqua M. Renaud. Sans doute, au temps jadis, il fut terre d'asile pour ceux qui y cherchaient un refuge....

— Je crois que nous abandonnons le Causse, dit Mîne Renaud, nous descendons. Le cocher enraye sa voiture.

La route en effet descendait par des lacets vers Ispagnac, et, à chaque tournant, le paysage se modifiait : ici se profi-

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laient, sévères, les hautes murailles du Causse- Mejean et du Causse-Sauveterre ; plus loin, dans une vallée fertile, apparaissait le village d'Ispagnac, blotti au pied d'un rocher rouge, crénelé comme une forteresse, car ce n'est pas une des moindres curiosités du pays que ces roches qui jouent le château féodal, et ces vieux manoirs, tellement incrustés dans la pierre qu'ils semblent en faire partie.

Sans s'arrêter dans la petite ville déchue qui eut jadis, par suite de sa position commandant l'unique voie de communication du nord au sud, une grande importance stratégique, les voyageurs gagnèreut le Canon du Tarn, passèrent sous l'antique château de Rocheblave, traversèrent des villages disséminés parmi les figuiers et les amandiers.

Arrivés en face de Castelbouc, l'un des sites les plus bizarres du Canon, on fit halte un instant pour admirer le curieux château, perché sur un escarpement rouge, zébré de noir et de jaune, et dont les ruines sont aujourd'hui inaccessibles.

Puis nos voyageurs .reprirent leur marche ; à midi sonnant, le cocher se retourna, et du manche de son fouet il indiqua un abîme entouré de parois à pic, au fond duquel on distinguait une oasis de verdure, une rivière étincelante, des toits d'ardoise étages, un ermitage blanc, accroché haut à la falaise :

— Sainte-Enimie ! dit le bonhomme. C'est pas pour dire, mais à présent nous y serons dans dix minutes.

— Tiens ! la ville est dans un puits ! s'écria M. Malvisot

rééditant sans s'en douter le mot de Sidoine Appollinaire, lorsqu'il traversa le Gévaudan : « J'ai vu une ville dans un puits! »

— Monsieur ne croit pas si bien dire, reprit le Çaussenard. Mon grand-père m'a raconté qu'au temps de la grande Révolution, on avait débaptisé Sainte-Enimie pour l'appeler Puits-Roc ; une drôle d'idée, c'est pas pour dire.

— Que de lavande ! remarqua Mme Renaud. Les pentes du ravin en sont couvertes.... Il y aurait là de quoi parfumer toutes les armoires à linge des bonnes ménagères de France !

— C'est que ça rapporte, Madame. On distille ces petites fleurs bleues pour en faire de l'odeur.... Les gens d'ici, vous savez, ils ont su se tirer d'affaire, c'est pas pour dire; ils n'avaient que du rocher, ils ont apporté de la terre à dos d'homme, ils ont planté des amandiers, des pêchers, de la vigne, des figuiers... tout ça a poussé à plaisir. Ce petit coin est abrité des mauvais vents et chauffé par le soleil.... Au printemps, quand tous les arbres sont en fleurs, on croirait voir une de ces corbeilles qu'on met chez les gens riches de Mende, les soirs de grands dîners.... Ah ! c'est pas pour dire, mais les foires de Sainte-Enimie sont les plus belles du pays, on y vient de partout!...

— C'est joli ici, déclara Mirette. Ça n'est pas laid comme dans le pays où les moutons mangent des cailloux.

— Ah! ma petite demoiselle, le Causse est le Causse, c'est pas pour dire. Bien fin celui qui y fera venir du blé !

— Il fait plus chaud ici que là-haut, par exemple, remar-

qua M. Renaud en enlevant son cache-nez; on grille sur cette route en tire-bouchon.

Le cocher retenait ses chevaux dans les ruelles étroites, bordées de vieilles maisons et de jardins suspendus.

— Tiens ! fit Jack, la voiture qui nous suivait nous a presque rattrapés. Monsieur Malvisot, voudriez-vous me prêter votre lorgnette, je désirerais voir la figure du monsieur qui est dedans.

Mais il la rendit presque aussitôt.

— Il s'obstine à me tourner le dos, dit-il. C'est sans doute à cause du soleil.

La raison était acceptable, car, à cette heure, le soleil régnait en maître ; il mettait mille éclairs dans les eaux du Tarn, il incendiait les falaises rouges au voisinage desquelles la verdure des arbres s'exaspérait. C'était partout un flamboiement, un débordement de lumière presque aveuglant.

La petite société ne fut pas fâchée d'échapper à ce soleil insolent et de se réfugier dans l'ombre fraîche du salon d'honneur de l'hôtel de Sainte-Enimie.

Avec un appétit de Caussenards, ils firent disparaître le déjeuner, dont une omelette aux morilles, des truites pêchées dans le Tarn et un gigot de mouton composaient les parties essentielles.

— Si vous le voulez bien, dit M. Renaud en allumant son cigare auprès de la fenêtre qui dominait la pittoresque petite ville, nous resterons ici jusqu'à demain, une heure, pour jouir de cette oasis perdue dans ce puits de roc.

— Très volontiers, dit Hervé, et en retour, j'espère, Monsieur, que vous voudrez bien nous accorder un jour au château la Roche où M. Malvisot et moi devons nous arrêter, pour les raisons d'affaires que vous savez.

— Gela ne fait pas l'ombre d'un pli, si, du moins, Mme Renaud n'y voit aucun inconvénient.

Mme Renaud était toujours de l'avis de son mari ; la question était donc réglée en théorie, il ne s'agissait plus que de traiter le côté pratique.

— Appelons notre hôte , proposa Hervé, il nous sera de bon conseil.

M. Saint-Pierre, l'aubergiste de Sainte-Enimie , était un gros homme de soixante ans environ, le visage fleuri, le rire épanoui sous un large béret.

— Qu'y a-t-il pour votre service Messieurs, demanda-t-il en entrant.

— A vous la parole, dit à Hervé M. Renaud, je vous laisse le soin d'arranger toutes choses !

— Eh bien, dit le jeune ingénieur, nous voudrions descendre les gorges du Tarn!...

— Naturellement, on y vient en foule à présent. Tenez, hier, vous seriez arrivé, il m'aurait été impossible de vous loger, j'avais le Club Alpin. Ah ! ce n'est plus comme autrefois, il y a seulement vingt ans, on ne voyait jamais personne par ici. Quelques Anglais ou des gens du pays, et c'était tout.... On ne parlait pas de nous dans les journaux!... Si ces Messieurs veuillent me croire, ils ne partiront pas

demain matin à l'aube, parce que le cagnon sans soleil, ça n'est plus le cagnon; ils partiront à une heure et demie et ils iront coucher à la Malène.

— Non, dit Hervé, nous nous arrêterons plutôt au château La Roche, où nous coucherons.

— Mais, Monsieur, on ne visite pas le château La Roche et on y couche encore moins!...

— Les autres peut-être, mais pas moi; j'en suis le propriétaire !

L'aubergiste enleva vivement le béret qu'il avait remis après avoir salué.

— Alors, Monsieur, vous êtes l'héritier de M. Corentin Le Goëllo?

— Oui, le connaissez-vous?

— Àh ! je crois bien, Monsieur. A une époque, il venait souvent par ici.

— Seul?

— Pas toujours. Une fois, il y vint avec une femme, ils passèrent trois jours. Je pourrais vous montrer leurs noms sur mon livre des voyageurs. Une autre fois, il revint tout seul en deuil; une troisième fois, c'était, je crois bien, il y a quinze ans, l'année de la naissance de ma seconde fille, il arriva, un beau matin, avec un grand jeune homme; tenez, Monsieur, qui vous ressemblait un peu... Ils déjeunèrent ici, dans cette pièce, et je me souviens que M. Le Goëllo réclama l'omelette aux morilles que ma femme réussit toujours parfaitement, ainsi que ces Messieurs ont pu s'en assurer.

— Oh ! c'est vrai ! déclara Mme Renaud , je l'ai trouvée excellente.

— Ce jeune homme était-il le fils de M. Le Goëllo? demanda Hervé.

— Je ne saurais vous dire, Monsieur; ils parlaient anglais ensemble, et, le café pris, ils partirent en bateau pour La Roche.

— Avez-vous revu depuis M. Le Goëllo?

— Oui, une fois, il y a cinq ans, c'était l'année de la naissance de mon troisième garçon, il était seul avec un domestique. Depuis il n'avait plus reparu, et c'est tout à fait par hasard qu'un jour à Mende, j'ai appris par Mme Mascombras qu'il était mort, ne laissant pour héritier qu'un parent éloigné.

— Moi!... Alors vous ne connaissez pas Sulpicîen Mongelous, le gardien du château La Roche?

— Si, Monsieur, mais je ne le fréquente pas.... C'est un sauvage, et l'on dit comme cela qu'il a la cervelle un peu fêlée.... Peut-être ne savez-vous pas qu'il était le frère de lait de M. Le Goëllo. Celui-ci l'aimait beaucoup, paraît-il, et l'on prétend qu'il lui a laissé une grosse rente.

Hervé ne releva pas la question insidieuse cachée sous cette remarque. Son attention venait d'être attirée vers Jack.

Le petit garçon avait, on le sait, conservé, de sa vie antérieure, le goût du mouvement, et, trouvant la conversation un peu longue, il s'était glissé en tapinois du côté de la porte, avec l'idée de gagner le jardin où le gros chien de la maison se chauffait au soleil.

Il tourna le bouton tout doucement, la porte s'ouvrit ; mais au lieu de s'échapper, il resta muet de surprise. Le touriste, au casque de liège, aperçu à la montée du Causse et à la

descente de Sainte-Enimie, était là, l'oreille presque collée à la serrure.

A la vue de l'enfant, l'homme, un fort gaillard à barbe noire et lorgnon bleu, se redressa, balbutia une vague explication d'épingle perdue qu'il cherchait par terre ; puis, rapidement, il traversa la salle commune, le jardin, et quitta l'hôtel.

— Je parie qu'il écoutait! s'écria Jack scandalisé.

— Notre conversation n'avait rien d'intéressant ni de bien mystérieux, répondit Hervé ; mais toi-même où allais-tu comme cela?

— Me promener, grand ami.

— Sans permission! Tu sais bien que je te l'ai défendu.... Jack rougit et referma la porte.

— Nous irons tous nous promener tout à l'heure, lui dit M. Renaud. Un peu de patience, mon garçon. Le soleil est encore bien haut sur l'horizon, et puis M. Cyprien n'a pas fini de causer avec Véronique.... ,

On acheva d'arrêter le plan du lendemain. M. Saint-Pierre se chargea de louer les bateliers, et les voyageurs, libres

alors de leur temps, en profitèrent pour visiter Sainte-Enimie, les ruines de son antique abbaye, où l'on voit encore la salle capitulaire, appelée dans le pays Rèfectou, parce qu'elle dut servir de réfectoire, et la fontaine miraculeuse de Burle aux

eaux d'aigue-marine, qui, sans bruit, coule d'une fissure du roc.

— Cette eau sort du Causse, observa M. Renaud. Engouffrée par un aven, elle vient sourdre ici et grossir le Tarn.

Hervé prit quelques vues photographiques de la petite ville et de son pont ogival.

A six heures, on regagna l'auberge. En traversant la salle commune, Jack jeta un regard furtif sur ceux qui y étaient attablés.

— Tiens ! fit-il, l'homme au casque blanc n'est plus là, ce soir?

— Non, répondit l'aubergiste qui se trouvait près de lui ; il est parti en bateau, à deux heures, se rendant à la Malène.

Une lettre d'Hervé.

c Château La Roche, ce 3 Août 189*.

Chère Maman,

C'est de mon vieux castel que je date cette lettre. Jusqu'ici, je n'ai pu vous griffonner que des billets en style de dépêche; ce soir, j'ai devant moi quelques heures de

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solitude paisible, je veux en profiter pour causer un peu longuement avec vous.

Depuis douze heures, les aventures ne nous ont pas manqué, et dans ce cadre étrange où nous sommes, je suis tenté de me demander si je vis ou si je rêve, tant la réalité me paraît voisine de l'invraisemblance.

Mais n'anticipons pas sur les événements, comme disaient les conteurs du temps passé.

Vous savez déjà, chère mère, par le grimoire que je vous ai expédié de Saint-Flour, que nous avons, Jack et moi, le très grand plaisir de faire notre voyage en aimable compagnie.

M. Renaud est une encyclopédie vivante, toujours disposée à être feuilletée.

Mme Renaud est notre providence à tous, à commencer par son mari.... Que de rhumes elle nous épargnera.... Même en face des plus beaux spectacles, elle rappelle le cache-nez dédaigné, le pardessus indispensable ou le soleil perfide qui nécessite l'ombrelle.

Vous connaissez M. Malvisot; c'est la crème des hommes. Il s'est fourré dans la tête que notre cousin Corentin avait laissé un testament postérieur à celui qui m'a fait héritier, testament qui lui donnerait la moitié de ma fortune.

Je ne crois pas beaucoup à ce second testament; mais pour contenter l'excellent homme, je fouille avec ardeur dans les papiers jaunis de mes vieux logis.

A Mende, nous avons trouvé peu de chose; ici, nous

n'avons encore fait aucune recherche, mais au moins j'ai acquis la certitude d'un fait resté jusqu'à présent à l'état de supposition. J'y reviendrai tout à l'heure.

Mirette, la petite nièce de M. Malvisot, est la grande amie de mon Jack : ils tiennent entre eux d'amusants colloques, quelquefois même fort touchants. ,

Ainsi l'autre jour, mon bonhomme disait à la fillette, ne se croyant pas entendu de moi :

— Est-ce que tu as connu ta maman, Mirette? La petite a secoué la tête :

— Non, a-t-elle dit ; mais tous les soirs, après avoir fait ma prière, je l'embrasse sur sa photographie.

— Ah ! tu es bien heureuse.... Moi, je ne sais pas seulement comment était sa figure! je ne sais même pas son nom!...

La petite l'a regardé étonnée, vaguement triste ; mais à cet âge les impressions ne sont pas de longue durée, elle a eu vite oublié la réflexion de son ami.

Lui — je l'ai vu — y a songé longtemps. Cet enfant a une nature très aimante; il s'est attaché à moi avec passion.

Je le fais coucher dans ma chambre, et souvent, le soir ou le matin, nous causons ensemble.

C'est dans ces moments-là qu'il me raconte des bribes de son passé.... A Londres, il avait un petit chat noir qu'il aimait tendrement : un lourd camion le lui écrasa et il pleura beaucoup.

A New- York, c'était un petit chien blanc et jaune qu'il

avait recueilli au coin d'une borne; il le faisait coucher auprès de lui sur sa paillasse et il lui réservait toujours la moitié de son pain. Un soir, il trouva la pauvre bête toute froide et couchée sur le flanc... Sally l'avait empoisonnée, parce que, disait-elle, c'était une bouche de plus à nourrir.

Après, il a aimé un petit voisin infirme ; il se privait de tout pour lui acheter le modeste jouet convoité par lui.

De ses maîtres de Bethléem — les prêtres catholiques qui ont mis dans sa petite âme l'amour du bon Dieu et le respect de notre chère France, — il garde un souvenir attendri, ainsi que du patron de la Swallow qui fut bon pour lui.

A présent, c'est moi qui ai tout son cœur!... Comme tu le dis, ma chère mère, cet enfant a une généreuse nature, le bon grain ne demande qu'à y germer.

Sauf peut-être le goût des aventures, quelques imprudences, je n'ai rien à lui reprocher. Il devine ce qu'il ne sait pas, il se modèle sur ceux qui l'entourent. Ainsi, pour sa tenue à table, il a regardé ce que je faisais, et il a fait comme moi. Jamais on ne se douterait de ce qu'a été son douloureux passé!

M. Cyprien va même parfois jusqu'à le donner en exemple à sa petite nièce qui, imparfaitement éduquée par sa gouvernante, la bonne Mme Séraphine, un peu fruste pour une pareille mission , couperait volontiers son pain avec son couteau ou tiendrait sa fourchette de la main gauche ; mais la mignonne a encore un meilleur modèle sous les yeux : M1Ie Colombe du Maubert.

Je vous ai souvent entendu dire, chère maman : « Les jeunes filles d'aujourd'hui ne ressemblent guère aux jeunes filles d'autrefois!... Elles parlent à tort et à travers, elles affectent des manières de garçon, elles vont même, sous prétexte de sport, jusqu'à adopter le costume masculin. De mon temps nous étions plus réservées, plus modestes, plus féminines enfin ! » Eh bien , Mlle du Maubert est une jeune fille d'autrefois égarée dans cette fin de siècle.

Je lui ai parlé de vous, de votre austère vie de travail et de charité.

— Pourquoi n'aidez-vous pas Mine Le Goëllo, m'a-t-elle demandé ; vous êtes ingénieur, vous devez donc vous entendre à la direction d'une usine.

Je n'ai trop su que répondre, et j'ai vaguement balbutié une excuse où il était question de propriétés importantes : elle a bien voulu accepter l'explication ; mais par politesse seulement, j'ai senti son blâme muet.

Dois-je vous l'avouer, maman, dans ce milieu nouveau où je suis, je me sens repris par le goût de l'étude, du travail, de la simplicité, et je suis très résolu à retourner à mes livres. Il le faudra bien, du reste, pour surveiller l'éducation de mon pupille dont je veux m'occuper sérieusement!... Ne craignez pas, chère maman, que je me dégoûte de cette tâche : j'en comprends trop bien la grandeur... et je suis libre!

Personne autre que vous n'a encore de droits sur moi, mère chérie....

Mais je m'attarde à vous parler de moi; il est grand temps que j'en revienne à notre voyage.

Nous avons passé la matinée de dimanche à Sainte-

Enimie où nous avons entendu la messe dans la petite église, au milieu d'une grande affluence de fidèles, les Caussenards qui se donnent, ce jour-là, rendez-vous dans cette petite capitale du Causse.

Nous avons quitté le village vers une heure et demie sur le conseil de M. Saint-Pierre, notre aimable aubergiste,

Le soleil est en effet nécessaire pour pailleter d'or les eaux vertes du Tarn, pour distribuer ses jeux d'ombre et de lumière sur les roches gigantesques aux couleurs chaudes, pour donner à la verdure des saules et des peupliers tout son éclat, pour illuminer enfin la majestueuse sévérité du cagnon d'un reflet du ciel!...

Gildas est parti en carriole, avec les bagages, par la route de voitures. Je le retrouverai à Chélygnac. Nous n'avons gardé que l'essentiel, une valise par famille et le précieux kodak, chargé de fixer à jamais le souvenir de notre voyage.

Nous avions deux barques : elles nous attendaient en se balançant au pied du pont ogival, qui complète si pittoresquement Sainte-Énimie.

Les barques du Tarn se composent d'un fond plat avec un arrière carré et relevé très haut.

L'avant, moins large, est protégé par une armature de fer. Les bords n'ont pas plus de trente centimètres de haut; des planches posées en travers servent de sièges.

Pas de gouvernail, pas d'aviron, seulement deux bateliers armés de longues gaffes.

Les embarcations, qui allaient nous emporter sur les eaux tourmentées du Tarn, paraissaient si frêles, si primitives qu'elles n'inspiraient à Mme Renaud qu'une confiance très limitée.

Son mari la rassura en lui indiquant les quatre solides gaillards chargés de nous conduire, bateliers exercés qui ont à Sainte-Enimie une grande réputation d'audace et de prudence ; jamais aucun accident n'est arrivé avec eux.

Notre providence se laissa convaincre. Restait à répartir les voyageurs dans les deux barques.

Ici surgit un petit conflit : M. Malvisot, à cause des explications, nous dit-il, ne voulait pas se séparer de notre savant compagnon; il ne voulait pas non plus se séparer de Mirette; Mirette tenait à la compagnie de son ami Jack, et Mme Séraphine devait suivre Mirette.

Bref, après beaucoup de pourparlers et de recommandations de Mme Renaud à son mari sur le moment opportun pour mettre le fameux cache-nez, ils sont montés, tous les cinq, dans la première barque, tandis que je montais dans la seconde avec les deux d;unes, les bagages et mon appareil photographique.

Un coup de gaffe, et le Tarn nous emporte, tandis que M. Saint-Pierre nous salue d'un large coup de béret.

L'eau est d'une limpidité admirable; on distingue les moindres cailloux et les truites, qui fuient pareilles à de

fines flèches d'argent; quelquefois le lit se creuse, et l'œil, n'apercevant plus le fond, croit plonger dans une vaste émeraude; d'autres fois, au contraire, il se relève, et la barque touche presque le sol empierré,

— On dit que l'eau du Tarn est la plus pure du monde, a remarqué MIle Colombe, qui, après avoir laissé pendre sa main sur le bord, venait de la relever scintillante de gouttelettes diamantées.

Je le croirais volontiers. Notre chère baie de Concarneau, un jour de beau temps, peut seule vous donner, chère maman, l'idée d'une pareille transparence.

A la contempler, nous oubliions d'admirer le cagnon grandiose où nous venions d'entrer; de formidables bastions de pierre nous enserraient, et leur rigueur farouche était à peine atténuée par l'ourlet de verdure que mettaient à leur pied des saules au feuillage argenté, inclinés au-dessus de la rivière, et des peupliers effilés qui frissonnaient sous une brise douce.

Dans l'autre bateau, on était moins silencieux que dans le nôtre; des bribes de la conversation arrivaient jusqu'à nous.

— Nous sommes ici en plein terrain jurassique, expliquait mon vénéré professeur : calcaires compacts, calcaires oolithiques, calcaires coralliens et dolomies, nous ne trouverons pas autre chose dans les gorges du Tarn. Ce sont eux qui, agglomérés ou désagrégés par masses pittoresques, vont charmer et étonner nos yeux tout le long du voyage.

— Ce que je ne comprends pas, disait M. Malvisot, c'est comment le Tarn peut grossir; il entre tout petit dans le cagnon et il en sort large et majestueux. Il ne reçoit pas d'affluents cependant.

— Pas d'affluents visibles, non, mais il est avivé par des sources de fond invisibles. Sans que vous vous en doutiez, monsieur Malvisot, le Causse de Sauveterre et le Causse- Méjean sont transpercés de mystérieuses cavernes, et dans ces cavernes mugissent des fontaines inconnues aux eaux de cristal. Ce sont elles qui gonflent le Tarn.

Jack et Mirette n'écoutaient que d'une oreille distraite la leçon de géologie. Mirette avait mis sa poupée, Cypris, sur ses genoux et lui penchait le nez par-dessus le bord du bateau pour lui faire voir les petits poissons.

Quand elle a eu assez de cette occupation, elle a déclaré que l'endroit où l'on était ressemblait à un pays dont elle avait lu la description dans un conte de fées : des montagnes hautes, hautes, se resserrant toujours sur un jeune héros, au cœur fier, qui, en dépit de ces lugubres pronostics, allait hardiment de l'avant pour conquérir l'anneau d'or, — caché dans une caverne sombre, gardée par un dragon, — qui devait le rendre plus puissant que les rois et lui permettre ainsi d'épouser une princesse belle comme le jour.

Un conte de fées, l'idée est juste; plusieurs fois, au cours de cette descente du Tarn, j'ai eu l'impression de vivre un rêve, et, ne voulant pas l'exprimer par les banalités cou-

rantes : « C'est beau ! c'est superbe ! c'est admirable ! » je me taisais.

Nous nous taisions tous. J'aurais donné beaucoup pour que vous fussiez là, chère maman, vous qui savez si bien admirer les œuvres de Dieu et qui les préférez à tous les vains spectacles du monde.

Je ne vous parlerai pas de notre premier rapide, il est insignifiant; ni de Saint-Chély, étage dans une fissure du Causse-Méjean, et au pied duquel jaillissent en cascades des fontaines ; ni de Pougnadoires où les indigènes logent dans le roc et où un barrage nous a forcés de changer de bateaux, sinon de bateliers. J'ai hâte d'arriver à ce qui sera le plus intéressant de cette lettre.

Nous venions de contourner un rocher, sorte d'éperon avancé dans la rivière comme un de nos promontoires bretons, lorsque brusquement apparut à nos yeux un petit château féodal qui semblait échappé d'un en-tête de romance. Il blottissait ses quatre tourelles crénelées au pied de la muraille vertigineuse du Causse, qui semblait l'écraser.

Ses fenêtres à meneaux se haussaient par-dessus un fouillis de verdure, pour se mirer dans les eaux tranquilles du Tarn, qui forme ici ce qu'on appelle un planiol, « une plaine d'eau. »

— Quel site romantique! m'écriai-je.

Le batelier de l'avant se retourna.

— C'est La Roche! expliqua-t-il ; c'est là que nous allons.

i70 L'HERITAGE DU COUSIN CORENTIN

— Comment ! c'est à moi ce délicieux château, moi qui croyais ne trouver qu'une ruine!

Et, élevant la voix, j'appelai :

— Monsieur Malvisot!

— Quoi?... qu'y a-t-il?

— Regardez au-dessus de votre tête !

— La muraille de pierre.... C'est du tuf calcaire. L'excellent fabricant de poupées m'éblouissait de sa

science toute neuve.

— Non, plus bas, ce petit château, qu'en pensez-vous?

— Il ressemble à un décor d'opéra comique.

— Eh bien, c'est La Roche!

Le vieux garçon sursauta.

— Mon château! s'écria-t-il.

Le château de tonton Cyprien!... Mirette voulut le voir aussi, mais elle était trop petite; les arbres le lui cachaient.

Etourdiment elle se leva, grimpa sur le banc avant qu'on ait pu l'en empêcher, et ce qui devait arriver, arriva : une oscillation du bateau lui fit perdre l'équilibre, et pouf! elle tomba dans l'eau!...

J'enlevais déjà mon veston pour me jeter dans le Tarn, mais mon mousse avait été plus leste que moi : tel qu'il était, il avait plongé à la suite de sa petite amie!...

Nous le vîmes aussitôt reparaître, la soutenant par un bras : les bateliers lui tendirent une gaffe. Cyprien, pâle comme un navet, se saisit de Mirette, tandis que M. Renaud tendait la main à Jack pour lui faire escalader le bord !

— Pauvres enfants! s'écria Mme Renaud qui était plus morte que vive. Ils vont attraper la mort!...

— Nous abordons, dit le batelier; dans une minute, nous serons au château. On pourra changer la petite demoiselle et le petit monsieur... vrai, il a été crâne, celui-là, il n'a pas peur de l'eau !

J'étais fier de mon pupille, mais il me tardait de le voir au sec.

M. Malvisot s'était dépouillé de son pardessus pour en envelopper Mirette ; je jetai le mien à Jack et, dès que les barques eurent accosté le petit escalier taillé dans le roc, je pris les devants pour faire ouvrir la maison.

Je n'avais pas voulu prévenir Sulpicien Mongelous de mon arrivée et je le regrettais à présent. S'il n'y était pas, nous serions obligés de nous rembarquer pour la Malène et les enfants auraient le temps d'attraper un bon rhume !

Une porte, décorée de clous à large tête, donnait accès dans le château; une patte de loup, suspendue à un fil de fer, servait de sonnette ; je la tirai fortement, en maître !

Personne ne répondit.... Mon inquiétude augmentait. Un second coup de sonnette, fut si impérieux, si violent cette fois que la patte de loup me resta dans la main !

Une fenêtre grinça au-dessus de moi et ses lourds vitraux tremblèrent dans leur gaîne de plomb. Je levai la tête et j'aperçus la frimousse éveillée d'un petit bonhomme de douze à treize ans.

— Qui demandez-vous, Monsieur? me cria-t-il.

— M. Sulpicien Mongelous.

— Il ne reçoit personne, Monsieur!

— C'est possible, mais il sera bien obligé de me recevoir, moi!.... Allez lui dire que M. Le Goëllo, propriétaire du château, attend à la porte son bon plaisir.... Qu'il se dépêche d'ouvrir!

L'enfant disparut.... Mes compagnons m'avaient rejoint, les deux petits grotesquement affublés de nos manteaux trop grands, et tous l'air effarés, émus, de gens qui viennent d'échapper à une dangereuse aventure.

— On va nous ouvrir, leur annonçai-je.

P>Taïf que j'étais! il faut plus de préliminaires que cela pour pénétrer dans le château La Roche. De nouveau une tête parut entre les meneaux sculptés, une tête maigre, imberbe, longue, ascétique, sévère, coiffée de longs cheveux blancs, celle de Sulpicien Mongelous, à n'en pouvoir douter.

— Qui êtes-vous, Monsieur? me demanda-t-il d'un air soupçonneux.

— Je vous l'ai fait dire. Je suis M. Le Goëllo, héritier de M. Corentin Le Goëllo et propriétaire de ce château ; ouvrezmoi... j'ai là avec moi deux enfants qui sont tombés dans le Tarn et que je voudrais voir au sec le plus vite possible !

Sulpicien n'avait pas bronché.

— M. Le Goëllo n'a pas d'enfants, me répondit- il. Il est célibataire!... Je ne vous connais pas et je ne reçois personne !

Ma foi, je perdis patience.

— Écoutez-moi, Sulpicien Mongelous, prononçai-je d'une voix brève, si vous ne voulez pas m'ouvrir, j'entrerai de force.

— Et comment cela, je vous prie?

— Tout simplement en enfonçant la porte.... Si nous nous y mettons, les bateliers et moi, ce ne sera pas long, je vous le garantis.

— Et les gendarmes, qu'en faites-vous?

— Je m'en moque bien de vos gendarmes ! Je suis chez moi, ils n'ont rien à me dire.

Le vieux hésitait toujours.

— Allez chercher vos gaffes, commandai-je aux bateliers.

— Hervé, un peu de patience, s'écria M. Renaud. Et, d'un ton conciliant, il ajouta :

— Monsieur Mongelous, ayez confiance, je vous certifie que monsieur est bien le propriétaire du château !

Le pardessus de mon vénéré professeur s'était entr'ouvert : le farouche gardien de La Roche aperçut-il la rosette rouge qui ornait le revers gauche de son veston, je le croirais volontiers, car, prestige merveilleux de la décoration, elle réussit à le convaincre mieux que la bonne mine de votre fils, ma chère maman.

Nous entendîmes son pas lourd dans l'escalier, le bruit du trousseau de clefs qu'il agitait comme un geôlier, et enfin le cric crac de la serrure.... La porte roula en grinçant sur ses gonds rouilles.

— Ah ! ce n'est pas malheureux ! m'écriai-je. Monsieur Mon-

gelous, je vous salue, nous nous ferons des compliments plus tard. Pour l'instant, il nous faut du feu !

Sulpicien se tourna vers le petit bonhomme que j'avais déjà entrevu et lui commanda d'allumer une flambée dans la salle basse.

Dans l'ombre du grand vestibule voûté, où pendait un lambeau de tapisserie ancienne, je voyais mieux le singulier frère de lait du cousin Corentin. Il était très grand ; son œil bleu était perçant, et sa bouche, fermée de lèvres mincesr avait, on le sentait, l'habitude du silence.

Il nous guida par un corridor obscur, où nos pas résonnaient étrangement, vers la cuisine, une cuisine pavée qui était un monde; des buffets bas, longs, des coffres antiques la garnissaient. Une table de chêne, autour de laquelle trente domestiques eussent soupe à l'aise, en occupait le milieu. Des paquets d'oignons pendaient aux solives du plafond.

Mais là où couraient les yeux tout de suite, c'était vers la cheminée, haute, large, profonde, sous le manteau de laquelle des saloirs servaient de sièges. Un grand feu brûlait entre les landiers de fer forgé à l'intention évidente d'une marmite ventrue qui mijotait doucement.

Nous déposâmes nos menus bagages sur la table, et vite j'ouvris ma valise. Hélas ! sauf un peu de linge, je n'y avais laissé aucun costume de rechange pour mon gamin, ne prévoyant pas sa baignade dans le Tarn !

De son côte, Mme Séraphine constatait le môme fait

navrant. Depuis l'accident, la gouvernante de Mirette n'était pas à prendre avec des pincettes : elle accusait M. Malvisot d'être la cause de tout le mal. Pourquoi avait-il eu l'idée saugrenue de venir dans cet affreux pays?... Il avait bien de la chance de le trouver beau, rien que des rochers partout qui vous empêchaient de voir le paysage!... C'était bien la peine!... Ça ne valait pas MeudonL. Et si la petite attrapait la mort à présent... on serait bien avancé!

Le vieux garçon subissait l'averse, résigné, mais horriblement malheureux.

Je l'étais presque autant que lui !

Ce fut Mlle du Maubert qui nous tira d'embarras.

— Pour M. Jack, dit-elle, il y a ici un jeune garçon de son âge qui pourra sans doute lui prêter des vêtements. Quant à Mirette, je m'en charge.

Le jeune compagnon de Sulpicien, — son neveu, comme je l'appris bientôt, — qui était venu de Mende passer les vacances auprès de lui, revint, annonçant qu'il y avait une bonne flambée dans la salle basse.

Les dames y entrèrent aussitôt ; je me mis alors en devoir de déshabiller mon gamin et de le frictionner énergiquement.

Pendant ce temps, Dauphin — tel est le nom du neveu de M. Mongelous — courait dans sa chambre; il me rapporta ses effets du dimanche, dépouillés, le matin, au retour de la messe; ils allaient à merveille à Jack.

Un verre d'eau sucrée bien chaud, avec dedans quelques

gouttes de rhum, fournies par M. Renaud, qui, en voyage, portait toujours une gourde sur lui, achevèrent de réchauffer complètement le sauveteur de Mirette.

Il n'est pas douillet, ni susceptible, du reste : sa rude enfance Ta fortement trempé et je veux en faire un homme !...

M. Cyprien Ta embrassé à quatre ou cinq reprises, pleurant et riant tout à la fois!... Il ne regrettait qu'une chose : ne pouvoir lui offrir la plus belle poupée de sa maison, une poupée comme celles de Mlles Van der Gilt.

Mirette a reparu bientôt dans le costume confectionné par Mlle du Maubert : une blouse de flanelle que celle-ci avait trouvée dans sa propre valise et qu'elle avait, à coups d'épingles, adaptée à la taille de la petite fille, et comme jupe le tartan vert et bleu de Mme Séraphine, plié à la hauteur voulue et attaché par derrière.

L'ensemble était coquet et gentil, et, au moins, la mignonne ne courait pas le risque de se refroidir pendant que ses effets séchaient.

— Colombe est une vraie providence, a déclaré Mme Renaud. Elle n'est jamais embarrassée de rien et si adroite que, sous ses doigts de fée, tout prend tournure.

Et comme la jeune fille rougissait et protestait, M. Renaud a déclaré joyeusement :

— Ma chère enfant, pour mettre votre modestie à l'aise, nous ne vous décernerons que le titre de providence n° 2, le titre de providence n° 1 étant acquis de droit à Mrae Renaud qui veille sur nos précieuses santés.

Un bon grog à la fillette, et nous étions tranquilles sur nos enfants. Sulpicien Mongelous, debout dans un coin, nous regardait comme si nous eussions été une bande de Vandales, intallés chez lui pour tout saccager !

Son petit neveu, plus sociable et sans doute ravi d'une aventure qui rompait la monotonie ordinaire des journées, causait déjà avec Jack.

— Pourquoi vous appelez-vous Dauphin? lui demandait

Une antique calèche emportait Hervé vers la vieille demeure. (P. 12^.)

mon pupille, qui est très questionneur. Je croyais que Dauphin ce n'était pas un nom, mais le titre réservé autrefois au fils aîné des rois de France?

— Oui, mais dans ce pays-ci, il y a beaucoup de gens qui s'appellent Dauphin, parce qu'autrefois, il y a bien longtemps, plus de cinq siècles, m'a dit mon professeur d'histoire, les seigneurs d'Auvergne s'appelaient tous Dauphin.

Cette explication a satisfait mon bonhomme et aussitôt a

germé en lui l'idée que j'avais moi-même.

— Est-ce que vous aurez assez de chambres pour nous loger tous?

— Oh ! je crois bien ! fit le petit. Personne ne couche au premier, et il y a des tas de portes qui ouvrent sur un long corridor.

— Au fait! m'écriai-je, si nous procédions à une visite domiciliaire?... Monsieur Mongelous, nous vous serions obligés de nous montrer le chemin.

Raide comme un automate, le vieillard s'engagea dans l'escalier de chêne, à la rampe sculptée.

— Je vous laisse monter, dit Mme Renaud. Mes vieilles jambes sont encore mal remises de l'émotion de tout à l'heure....

Nous avons successivement pénétré dans deux chambres immenses, contenant chacune deux lits monumentaux encourtinés de perse à personnages....

La poussière recouvrait les bahuts anciens, les armoires massives, les fauteuils à haut dossier et les portraits aux cadres dédorés.

— Il y aura bien des fouilles à faire ici, a murmuré Cyprien. Que de meubles! que de meubles!... On se croirait à Cluny!

En revanche, les autres pièces étaient vides ou à peu près ; on n'y voyait que des chaises éclopées et des tables boiteuses.

En ma qualité de fourrier, j'étais un peu inquiet. La chambre d'honneur revenait évidemment à M. et Mme Re-

naud, la seconde à Mlle du Maubert, Mme Séraphine et Mirette; mais où nous caserions-nous, M. Cyprien, mon mousse et moi?...

Les enfants résolurent la question : après avoir fureté un peu partout, ils revinrent, nous portant la nouvelle qu'ils avaient découvert une autre chambre, mais que M. Mongelous ne voulait pas l'ouvrir.

— Il ne veut pas! il ne veut pas! m'écriai-je impatienté des façons du vieillard. C'est ce que nous verrons!

Et je marchai droit à l'ennemi, resté dans le corridor. Jack m'indiqua la porte en question : une toute petite porte devant laquelle j'avais passé sans la remarquer.

— Où va-t-on par là? demandai-je au singulier gardien de La Roche.

Ses lèvres minces se serrèrent.

— Personne ne couchera ici, répondit-il, c'est sa chambre.... Je compris aussitôt ce qu'il voulait dire : nous étions

devant la chambre du cousin Corentin.

— Personne n'y couchera, j'y consens, répondis-je* ne voulant pas tourmenter le vieillard inutilement, mais il faut que j'y entre....

— Je n'ai pas la clef; elle est en bas.

— Voulez-vous m'indiquer ou elle se trouve, j'irai la chercher.

À mon air résolu, il comprit qu'il était inutile de me résister, et, comme à regret, il répondit :

— Je préfère y aller moi-même.

Il s'éloigna d'un pas traînant et nous restâmes groupés devant la porte close.

— Quel est donc ce mystère ? fredonna Cyprien.

— Tout le château est bâti en tuf calcaire, remarqua M. Renaud. Cela explique son bel état de conservation....

— Que de poussière ! remarqua Mlle Colombe. On dirait qu'on ne l'essuie jamais.

— Savez-vous ce qu'il y a là dedans, Dauphin? demanda Jack.

— Non, je n'y suis jamais entré.

— Peut-être allons-nous trouver une belle princesse endormie comme dans la Belle au bois dormant, suggéra Mirette.

— Quelle sottise! grommela Mme Séraphine. Ce que vous allez trouver, c'est encore plus de saleté et de poussière, et voilà tout.

Mme Séraphine préjugeait; la chambre où Sulpicien nous introduit ne ressemblait, en aucune façon, aux chambres que nous venions de visiter

On sentait qu'une main vigilante devait, tous les jours, en prendre soin, car lorsque j'eus ouvert l'unique fenêtre qui donnait sur un mystérieux bocage de verdure, si près des branches qu'on peut les toucher avec la main, la grande lumière ne nous révéla pas un atome de poussière sur la haute cheminée Renaissance où des figures d'enfants joufflus soutiennent des armoiries à demi effacées et sur les meubles sculptés qui garnissent les murs. Un lit, drapé de damas

vert, s'avançait au milieu de la pièce, majestueux comme un lit de parade.

Les yeux de Mirette y coururent aussitôt; mais aucune princesse endormie n'y reposait,

Moi, j'avais tout de suite été attiré par une photographie encadrée, posée sur une table : elle représentait un jeune homme de vingt-trois à vingt-quatre ans, brun, la lèvre supérieure coiffée d'une moustache noire.

— Tiens I fit Jack, ce Monsieur ressemble un peu à grand ami.

On ne pouvait pas dire que la ressemblance fût frappante, mais il était évident qu'il y avait un lointain air de famille entre l'inconnu et moi, et vite un soupçon me vint en voyant les traits contractés de Sulpicien Mongelous.

Je fis celui qui est renseigné.

— N'est-ce pas le fils de M. Corentin Le Goëllo ? demandai-je au vieillard.

— Vous saviez donc qu'il avait un fils? Il croyait que vous l'ignoriez.

— Je le sais à présent. Qu'est-il devenu ?

— Il est mort... il y a dix ans.

Il y eut un silence; puis, comme si cette chambre eût été une chambre funèbre, je repris plus bas :

— Gomment est-il mort ?

— D'un accident....

Je sentis qu'il n'en dirait pas plus long devant les autres, et je changeai aussitôt de sujet de conversation.

— Monsieur Sulpicien, dis-je, je comprends très bien les sentiments qui vous font respecter cette pièce et ne pas vouloir l'offrir à personne ; je pourrai user de mon droit de propriétaire, je ne le ferai pas. M. Malvisot et moi ne sommes pas difficiles, nous nous contenterons des matelas du lit dans l'une des chambres vides.

Ce fut bientôt un branle-bas général. Mlle du Maubert se multipliait; aidée de Mme Séraphine, elle fit les lits, tandis que j'installais, en compagnie de Jack, notre petit campement sommaire.

Pour le dîner, notre providence numéro 2 se distingua encore ; une grande serviette devant elle en guise de tablier, sa robe retroussée, elle nous confectionna une omelette au lard, dorée et légèrement baveuse, qui, soit dit en passant, était délicieuse. Dauphin et Jack se sont improvisés marmitons pour surveiller la cuisson de deux poulets à la broche.

Moi, j'ai eu à battre des blancs d'œufs en neige avec deux fourchettes. C'est très fatigant; je ne l'aurais pas cru.

Mlle Colombe a utilisé mon travail pour une mousse au café qu'elle a dressée sur une coupe de verre dénichée au fond d'un buffet.

Nous avons dîné sur la grande table de la cuisine. Jamais repas ne fut plus gai, bien que celui-ci ne fût arrosé que par î'eau cristalline de la source qui jaillit, à deux pas de la maison, des rochers de l'Escalette.

— Excusez-moi, ai-je dit à mes convives; les caves

de mon château ne sont pas encore très bien montées.

— Ce n'est pas comme à Kerd..., a commencé Jack.

Je l'ai regardé et il s'est arrêté net, devinant, avec son tact habituel, que je désirais ne pas le voir aller plus loin.

Un incident a marqué la fin de ce dîner. Mirette s'était levée au dessert pour voir si Cypris, sa poupée, qui avait pris un bain dans le Tarn en sa compagnie, séchait dans de bonnes conditions; au lieu de revenir aussitôt à table, elle s'attarda auprès de la fenêtre à petits carreaux qui éclaire la cuisine.

Tout à coup elle poussa un cri et vint se jeter dans les bras de son oncle.

— Qu'as-tu, ma poulotte? lui demanda celui-ci déjà inquiet.

— J'ai vu un homme dehors qui regardait dans la cuisine.

— Un homme! fit Sulpicien qui était assis au bout de la table... ça m'étonne!

— Peut-être est-ce un de nos bateliers? suggéra Mme Renaud.

— Non, dis-je, ils sont allés coucher à La Malène. Je leur ai donné rendez-vous pour demain une heure.

— Comment était-il cet homme, Mirette? demanda Jack.

— Je ne sais pas bien ; il avait la figure aplatie sur les vitres. Quand il m'a vue, il s'est sauvé.... J'ai peur!

Pour rassurer la petite, j'ai fait le tour du château en compagnie de Jack, qui bravement m'a suivi. Nous n'avons

rien aperçu de suspect. Une grande paix régnait au contraire partout, et, sauf quelques menues voix d'insectes, le frissonnement des feuilles et le clapotis léger du Tarn au-dessous de nous, rien ne troublait ce silence de désert.

Mirette est restée pourtant persuadée qu'elle avait vu un homme, et quand il a fallu aller se coucher, elle n'a consenti à s'aventurer dans l'escalier qu'en compagnie de Mme Séraphine, de Mlle Colombe, de M. et Mme Renaud et de Jack.

M. Malvisot et moi, nous nous sommes attardés dans la cuisine avec Sulpicien; il s'était assis sous le manteau de la cheminée : j'ai pris place en face de lui. M. Cyprien s'est installé devant le feu.

— Je désirais vous parler, ai-je dit au vieillard, au sujet de mon cousin, M. Corentin Le Goëllo.

Il a pris l'attitude défensive d'un homme qui ne veut pas se laisser tirer les vers du nez et, sans mot dire, il a attendu mes questions.

— M. Le Goëllo venait-il souvent ici?

— Tous les ans, depuis qu'il habitait la France.

— Seul?

— Toujours!

— Avez-vous connu sa femme et son fils ?

— Oui.

— Pourquoi n'en parlait-il jamais?

— Il avait ses raisons probablement.

— Vous m'avez dit que son fils était mort, il y a dix ans.

Or il y en a neuf qu'il vint s'installer à Kerdual et jamais pourtant il n'a fait devant moi aucune allusion à ce fils..., pourquoi?

— Cela le regardait. Cela ne nous regarde pas !

— Mais si, ça le regarde, s'écria Cyprien; si ce fils avait vécu, il aurait pu dire : Adieu la fortune !

— Ce fils est mort... M. Le Goëllo a la fortune!... ne me demandez pas autre chose.

— Je vous demanderai cependant les clés des meubles.

— Je vous les donnerai volontiers, ils sont vides. Mon maître n'a jamais laissé de papiers ici.

— Bien sûr?

— Aussi sûr que je m'appelle Sulpicien Mongelous et que le même lait nous a nourris, Corentin et moi!

Il se leva pour me montrer sans doute qu'il en avait assez dit ; je l'arrêtai.

— Un mot encore. Quel était le prénom de mon jeune cousin?

— Robert!

— Le petit Bob! s'écria Cyprien. Quel nez!... Mon ami, nous ne nous sommes pas trompés à Mende!

Sulpicien nous toisa d'un regard dédaigneux.

— Puisque vous le saviez, dit-il, pourquoi me le demandiez-vous?

Et allumant un vieux flambeau de cuivre tout bossue, il disparut dans les profondeurs du rez-de-chaussée.

— Nous n'en tirerons rien! soupira M. Malvisot.

— Que voulez -vous? Il faut le prendre comme il est; c'est une tête de Caussenard, dur comme les rochers du Causse.... Il a été le confident de son maître pendant sa vie, et il lui semble que livrer après sa mort ses confidences serait une trahison. Ce sentiment est au fond des plus respectables.

— Et puis, ajouta M. Malvisot en s'étirant, peut-être ne sait-il pas grand'chose.... Il n'y a pas à faire plus les importants que les tonneaux creux. On n'entend qu'eux dans une cave!... Là-dessus je vais rejoindre mon matelas, bonsoir. Pas de papiers dans les meubles, ça ne fait pas mon compte.

Je suis resté le dernier dans la grande cuisine où continuaient de sécher, sur le dos de deux chaises, les effets des enfants; sur un troisième siège, Cypris me montre ses quatre petites dents blanches dans son éternel sourire de poupée.... Demain, il ne restera plus aucun souvenir de sa baignade forcée. La robe rouge était bon teint !

Et je m'attarde à plaisir dans cette paix absolue, tout seul, si loin de ce qui a été ma vie depuis dix-huit mois, et cependant si près de vous, chère maman, que je crois vous voir courbée devant le bureau, chargé de papiers et écrivant à la lueur de la lampe coiffée d'un abat-jour de carton vert.

Il me semble que cette fortune de nabab, cette existence de luxe qui est la mienne, tout cela est un rêve, et que je vais me réveiller dans la petite chambre étroite, qui est tout au fond du corridor, auprès de la vôtre. La cloche sonne, les ouvriers de l'usine vont arriver, je me lève pour vous secon-

der... vous vous reposez enfin; et après le déjeuner, avant le grand coup de feu de l'après-midi, nous nous promenons tous les deux par les allées du jardin, parfumées d'héliotrope et de jasmin.... Nous parlons du passé, du présent et aussi de l'avenir, du temps où il y aura comme autrefois de jolis piétinements d'enfants par la maison... et nous sommes heureux!...

Mais c'est un rêve.... Minuit a sonné au coucou de la cuisine. Il est temps que je monte rejoindre mes compagnons de chambrée. Je crois que je vais bien dormir. J'ai tout juste la place de vous embrasser, chère maman, en travers de mes longues pages noircies et de vous dire au revoir.... Ne vous fatiguez pas trop, je vous en supplie.

Votre fils, Hervé.

P. -S. — Les Berchini restent invisibles. Savez-vous que j'ai envie, moi aussi, de leur faire faux bond àTrouville. L'été est si délicieux à Concarneau! »

La disparition de Dauphin.

L'homme propose et Dieu dispose. Hervé se proposait de dormir sur ses deux oreilles ; le ciel lui réservait une nuit blanche !

Il avait à peine fermé les yeux et se laissait juste glisser dans cette douce torpeur, qui n'est ni la veille, ni le sommeil, mais qui tient à la fois des deux, lorsqu'un bruit des plus bizarres le fit sursauter et se redresser sur son matelas.

Tout d'abord il eut l'idée de rats se poursuivant dans le grenier; il y en avait beaucoup là -bas dans la chère maison de Concarneau ; mais les bruits qu'il entendait n'avaient rien de commun avec les galopades bien connues de lui. C'étaient des bonds effrénés, des bruits de chaîne, un tintamarre d'objets de cuivre se choquant ensemble, la lutte désespérée d'êtres vivants enchaînés voulant échapper à leurs liens.

Hervé n'était pas superstitieux; cependant il me faut avouer que sa première pensée alla aux revenants. Ce château était si vieux, si mystérieux d'aspect!... Mais il chassa vite cette idée folle d'homme mal réveillé.

Non, ce n'étaient pas des revenants qui prenaient leurs ébats là-haut; mais, à coup sûr, il s'y passait quelque chose de fort insolite.

Un léger mouvement, du côté du matelas de M. Malvisot, indiqua à Hervé que le fabriquant de poupées s'agitait, lui aussi.

— Quoi! qu'est-ce que c'est? demanda-t-il. La foire de Neuilly ?

Et, se reprenant aussitôt :

— Je rêvais, fit-il en bâillant; à présent je me souviens, nous sommes à La Roche. Ah ! par exemple, si j'aurais cru

qu'on ne pouvait y dormir tranquille. Fiez-vous donc aux apparences !

— Je suis fort intrigué de ces bruits, dit Hervé qui avait allumé le bougeoir et déjà enfilait ses vêtements. Il faut que j'aille voir ce que c'est....

Le tapage redoublait au-dessus de leurs têtes ; à présent, on entendait des cris étouffés, des gémissements, presque des râles!... A son tour, Jack ouvrit les yeux; lui rêvait qu'il était à bord de la Swallow, qu'il y avait une violente tempête et que John Smith voulait le jeter à la mer!...

— Grand ami, fit-il, je vais avec vous!...

Il s'habilla vaille que vaille. Hervé avait ouvert sa valise; il y prit un revolver.

— A présent, dit-il, suivez-moi si le cœur vous en dit, ou attendez-moi ici.

— Oh ! je préfère vous suivre, mon cher, s'écria Cyprien qui se précipita à sa suite dans le corridor, encore coiffé de son bonnet de coton.

— Moi aussi, s'écria Jack.

Ils n'étaient pas les seuls à avoir entendu les bruits mystérieux. En même temps que leur porte, s'ouvraient celles de leurs voisins ; M. Renaud montrait sa large figure encadrée d'un foulard rouge, dont les bouts noués par-devant dessinaient sur le mur une grande ombre connue, et Mme Séraphine criait éperdue :

— On assassine quelqu'un dans le grenier!... Cette maison m'avait bien fait l'effet d'un coupe-gorge.

i90 L'HERITAGE DU COUSIN CORENTIN

— Qui voulez-vous qu'on assassine, il n'y a personne en haut, dit la voix brève et terne de Sulpicien Mongelous qui, réveillé à son tour, montait, son trousseau de clefs d'une main et une lanterne de l'autre.

— Je ne sais pas.... Mais c'est si épouvantable!

— J'ai peur! hurlait Mirette de son lit, imparfaitement rassurée par la présence de Mlle du Maubert, qui s'était levée et lui tenait la main.

— Anatole, criait Mme Renaud, je t'en prie, ne sois pas imprudent!... Songe que tu n'as plus vingt^cinq ans.

— Monsieur Renaud et monsieur Malvisot, restez ici pour protéger ces dames; nous allons reconnaître l'ennemi, M. Sulpicien et moi.

— Et moi, grand ami, ajouta Jack qui avait déniché dans la cheminée une vieille paire de pincettes qu'il brandissait résolument.

Le jeune ingénieur ne s'opposa pas à ce que son pupille les suivît; il aimait au contraire à voir qu'il n'avait pas peur de grand'chose.

— Jack! cria à travers le mur la petite voix perçante de Mirette, prends bien garde que les méchants hommes ne te tuent !...

— N'aie pas peur!... C'est moi qui vais leur faire passer un mauvais quart d'heure.

La petite troupe s'engagea dans l'escalier étroit qui conduisait au grenier, et, arrivé devant la porte, Sulpicien chercha la clef voulue dans le trousseau; on n'entendait

plus aucun bruit.... Il semblait que les êtres fantastiques qui, tout à l'heure encore, menaient une sarabande échevelée, se fussent subitement évanouis.

— Nous n'avons pas eu la berlue, cependant, murmura Hervé.

La vieille porte à demi pourrie, qu'on eût enfoncée d'un coup d'épaule, grinça sur ses gonds, et, à la lueur insuffisante de la lanterne, le jeune châtelain de Kerdual devina un de ces immenses greniers de campagne, au plancher inégal, soulevé, tourmenté comme une mer de théâtre et encombré des poutres énormes savamment entrecroisées, qui, depuis trois siècles, sans broncher, supportaient la toiture de la vieille demeure.

Sulpicien éleva son fanal... le grenier était vide!

— C'est trop fort! s'écria Hervé.

Jack s'était glissé derrière son protecteur, et tout d'abord, malgré sa bravoure ordinaire, il s'était tenu sur la réserve ; mais quand on lui assura qu'il n'y avait personne, il s'arma de courage et se faufila dans la partie du grenier en pente où un homme n'aurait pu se tenir debout.

— J'aperçois quelque chose, s'écria-t-il soudain ; monsieur Mongelous, éclairez-moi, je vous prie.

Mais avant que la lumière de la lanterne eût éclairé le coin indiqué, de nouveau le tintamarre cuivré et les gémissements étouffés recommencèrent; mais cette fois il n'y avait plus de doutes sur leur provenance.

— Ce sont des chats ! s'écria Jack en éclatant de rire.

L'HERITAGE DU COUSIN COREiYTIN

C'étaient en effet deux pauvres chats efflanqués, l'un blanc et jaune, l'autre noir, qui parcouraient le grenier, affolés par le bruit de vieilles casseroles suspendues à leurs queues.... Plus ils couraient, plus le tapage augmentait, et plus ils perdaient la tête.

Jack voulut s'emparer de l'un d'eux.

— Je te le défends, s'écria Hervé ; ces malheureuses bêtes sont complètement folles, elles te sauteraient au

visage.

— Par où sont-elles entrées? pensait Sulpicien.

Il le comprit vite.

L'œil de bœuf, qui éclairait le grenier, avait ses vi très brisées, et rien qu'en passant la main par l'ouverture, on frôlait la maîtresse branche d'un grand chêne.

C'était évidemment par là que les m. saint-Pierre, l'aubergiste" mauvais plaisants anonymes avaient

de Sainte-Énimie. (P. ,54.) jj^^jt feg deux pauvreS ChatS , TÏL-

massés sans doute par eux dans quelque misérable village du Causse.

— Mais dans quel but cette stupide mystification? demanda Hervé.

— Pour me jouer un tour!... On me jalouse beaucoup dans le pays, à cause de la rente que me sert Monsieur.

Pendant ce colloque, les chats s'étaient de nouveau calmés, et, tout haletants, ils s'étaient blottis dans un petit coin. Jack s'approcha d'eux à pas de loup, tira son couteau de sa poche, et, sans les toucher, on le lui avait défendu, criccrac, il coupa les ficelles qui retenaient les informes débris de casseroles rouillées. Les chats devinèrent leur délivrance : d'un bond ils gagnèrent l'œil de bœuf et se perdirent dans la nuit.

— Ils ont sauté sur l'arbre, expliqua Sulpicien en roulant une caisse devant les vitres brisées ; nous n'avons qu'à regagner nos lits.

M. Renaud et M. Malvisot attendaient les nouvelles au bas de l'escalier; ils rirent beaucoup en apprenant que des chats étaient l'unique cause de tant d'alarmes.

Mme Séraphine déclara que c'était stupide d'effrayer le monde de la sorte. Quant à Mirette, elle cria de son lit :

— Tonton, va me chercher Cypris, je te prie; elle est toute seule en bas!... Elle doit avoir grand'peur.

Déjà le vieux garçon partait pour satisfaire sa petite nièce; Jack le retint :

— J'y vais, Monsieur, dit- il; M. Mongelous m'éclairera avec sa lanterne.

Le vieillard et l'enfant descendirent l'escalier.

— Dauphin ne doit avoir rien entendu, remarqua le petit garçon; il n'a pas bougé!

— C'est une vraie marmotte.... Quand il a pris son

sommeil, on pourrait tirer le canon auprès de lui sans le réveiller.

Ils atteignaient la porte de la cuisine, lorsque soudain elle se ferma violemment à leur nez !

— Ah ça, s'écria Sulpicien, on dirait que c'est le vent qui nous a joué ce tour.... Tout était bien clos cependant, ce soir, quand je suis allé me coucher.

Il rouvrit la porte et pénétra dans l'immense cuisine. La fenêtre en était ouverte; un des petits carreaux avait été brisé, et, par cette ouverture, on avait dû passer la main et faire jouer la crémone.

La brise fraîche de la nuit entrait dans la pièce comme l'ennemi en terre conquise. Rien ne semblait pourtant avoir été touché; les buffets étaient clos, les vêtements des petits achevaient de sécher devant les cendres chaudes, et Cypris se prélassait sur son siège, son impatientant sourira aux lèvres.

— C'est à n'y rien comprendre ! murmura Sulpicien.

Et, tout d'un coup, l'idée de sa petite fortune, soigneusement cachée dans une armoire de sa chambre, sous une pile de linge, lui traversa l'esprit : si on l'avait volé....

Il se précipita pour vérifier le fait.... Jack l'entendit pousser un cri rauque d'épouvante. En deux enjambées il l'eut rejoint....

La lourde armoire de noyer avait été respectée, mais Dauphin n'était plus là!...

Ses vêtements même avaient disparu, et pourtant, à l'aspect.

du lit, on devinait que l'enfant en avait été enlevé fort doucement.

Sulpicien, debout au milieu de la chambre, semblait changé en statue; il marmottait des mots sans suite.

— Moi qui ne voulais pas me charger de ce petit!... Je l'avais dit à ma sœur.... Un vieux maniaque comme moi!... Il ne manquait plus que cela....

Jack avait gagné la porte :

— Grand ami! cria-t-il du bas de l'escalier, venez vite.... Les voleurs ont emporté Dauphin !

Hervé accourut, ne comprenant rien à ce qu'il entendait. M. Malvisot le suivait.... Quant à M. Renaud, sa femme le retenait en lui persuadant qu'il n'était plus d'âge de force à jouer les Don Quichotte.

— Les voleurs? demanda le jeune homme. Quels voleurs? — -i *Je ne sais pas, grand ami; ils sont entrés par la cuisine

et ils ont emporté Dauphin et ses vêtements!

— Sans toucher à autre chose?

— Non, dit Sulpicien d'une voix sourde; tout de suite je n'ai pensé qu'à l'argent.... J'aurais bien préféré qu'ils m'eussent tout pris!...

— Mais quel motif a pu pousser ces hommes à voler un enfant de douze à treize ans qui a bec et ongles et qui aurait vite fait de les démasquer.

— Je ne sais pas.

— Votre neveu ne serait-il pas plutôt sorti dehors, attijé par les miaulements des chats?

— Il est peureux comme une belette. Je ne peux pas le faire descendre jusqu'au Tarn lorsque la nuit est tombée !

Hervé ouvrit la porte de la cuisine et appela :

— Dauphin! Dauphin!...

L'écho seul lui répondit sur un ton moqueur.

— Dauphin! Dauphin!...

Le jeune homme, rentré dans la cuisine, consulta sa montre.

— Quatre heures, dit-il, dans une heure le soleil sera levé. Nous allons battre les environs. En attendant, préparez des lanternes, Sulpicien.

Il remonta dans sa chambre, prit ses revolvers et redescendit.

— Je vais avec vous, grand ami, déclara Jack.

— Et moi, demanda Cyprien dont le bonnet de coton s'aplatissait douloureusement sur un côté de la tête, que dois-je faire?

— Vous allez rester avec M. Renaud pour garder ces dames.... Enfermez-vous bien, par exemple.

— Et portez Cypris à Mirette, Monsieur, ajouta Jack qui, au milieu du désarroi général, n'avait pas oublié la commission de sa petite amie et tenait le bébé dans ses bras.

Le fabricant de poupées poussa un soupir; il n'était pas un foudre de guerre, et la seule idée de se trouver à l'improviste devant des brigands, armés jusqu'aux dents, le faisait frissonner de ta tête aux pieds.

— Savez-vous ce que je crois, dit-il mystérieusement à Hervé avant de refermer la porte sur lui.

— Que croyez- vous?

— C'est que l'histoire des chats a été imaginée pour nous attirer en haut!

— Mais, je le répète, quel intérêt peut-on avoir à voler un enfant appartenant à une famille plus que modeste.

— Est-ce qu'on sait... une vengeance!... Je persiste dans mon idée et je vous parie que c'est la bonne....

Il verrouilla soigneusement la porte derrière Hervé, Sulpicien et Jack; bien tranquille alors, il regagna le premier étage, confia Cypris à Mme Séraphine et cria à ces dames qu'il était là, tout prêt à les défendre, si besoin était, contre les malandrins !

Le jour pointait à peine, retardé encore par les murailles du cagnon; les lanternes étaient donc indispensables pour éviter les trous, les saillies de roche, les racines émergeant du sol.

— Voyons, dit Hervé, je ne connais pas le pays, moi. De quel côté pensez-vous que des gens qui ont intérêt à se cacher aient dû porter leurs pas ?

— Du côté du Causse, probablement.

Hervé leva la tête vers la falaise rougeâtre, plaquée de verdure, qui surplombait le château.

— Par où escalade-t-on cette forteresse? demanda-t-il.

— Par ici, il y a un chemin muletier....

Le vieillard les guida, à travers les broussailles, jusqu'au

sentier étroit, à peine visible au milieu du taillis de verdure, qui montait en lacets vers le plateau.

Le jeune ingénieur promenait sa lanterne au niveau du sol.

— Je ne vois que des pas qui descendent, remarqua-t-il. Je crois que nous faisons fausse route.

Ils n'en continuèrent pas moins leur escalade, Jack courant presque et ne s'appuyant que pour la forme sur les vieilles pincettes rouillées dont il était toujours armé, Hervé montant avec méthode, le vieillard se traînant par derrière sur son bâton.

Ils eurent vite atteint le Causse, une immense plaine bossuée de monticules, où s'étalait, triste comme un tapis de pauvre, un maigre pâturage. L'orient se colorait de rose et permettait de voir, au cœur des sotchs, sorte de creux en forme de cratère, quelques rares champs cultivés.... Un groupe d'habitations s'abritait sous un bouquet de pins. C'était toujours la solitude, mais ce n'était plus le désert traversé l'avant-veille.

— Voici un berger, dit Hervé. Interrogeons-le ; il a peutêtre passé la nuit ici avec ses moutons.

Sulpicien s'avança pour servir d'interprète, car ce dialecte du centre si riche en tch n'est pas très compréhensible pour les étrangers.

L'homme, dont le vocabulaire ne se composait que de quelques mots, n'avait vu personne. Personne, il en était sûr, n'avait traversé le Causse, cette nuit-là....

— Redescendons, dit Hervé. Où nous faut-il aller à présent?

— A La Malène, il y a un sentier qui y conduit.

Le jour grandissait, et, à cette lueur, Jack, qui avait la vue très perçante, s'écria :

— J'aperçois quelqu'un qui court là-bas, parmi les rochers, au-dessus de la rivière.... On dirait.... mais oui... c'est lui!

— Qui? s'écria Sulpicien.

— Dauphin, donc! je le reconnais parfaitement.... C'était, en effet, le petit garçon qui accourait à toutes

jambes; en rejoignant ceux qui le cherchaient, il tomba sur le sol, pâle, haletant, incapable de prononcer une parole.

Ses vêtements étaient en lambeaux comme s'il avait eu à soutenir une lutte désespérée.

— D'où viens-tu, petit malheureux? s'écria Sulpicien en lui administrant deux ou trois taloches; m'avoir causé tant de tourment.... Ah ! jamais plus je ne me chargerai de toi.... Rien ne vaut pour un homme la solitude; elle seule....

Il n'acheva pas cette apologie de la vie d'anachorète qu'il menait habituellement, son neveu était évanoui....

Hervé courut à la source qui jaillissait du rocher tout près de là, y trempa son mouchoir et revint humecter les tempes du petit garçon ;« il ne tarda pas à rouvrir les yeux.

— Ils ne sont plus là, au moins ! demanda-t-il le regard fou d'épouvante.

— Non, non, dit Jack; et puis ils n'oseraient pas appro-

cher à cause des pistolets de grand ami. Mais racontez-nous ce qui vous est arrivé.

— Il nous le racontera à la maison, dit Hervé qui souleva l'enfant dans ses bras ; un peu de nourriture et un bon feu achèveront de le ranimer.

Jack prit les devants pour se faire ouvrir la porte, et quand ses compagnons arrivèrent, les hôtes de la Roche étaient tous réunis dans la cuisine, prêts à apprendre les nouvelles, personne n'ayant eu envie de se rendormir sur une inquiétude pareille. Les dames s'étaient habillées et les messieurs avaient renoncé à leur coiffure de nuit.

Mlle du Maubert fit chauffer un grand bol de lait et força Dauphin de l'avaler presque bouillant.

Après quoi l'on fit cercle autour du petit garçon, dont les bonnes joues reprenaient couleur.

— Enfin, dit Sulpicien, conte-nous ce qui t'est arrivé, polisson!

— Eh bien, voilà, je dormais cette nuit très profondément....

— Suivant ton habitude.

— Et je rêvais au Robinson suisse que j'avais lu hier.... Le serpent boa m'avait pris dans ses anneaux et il me serrait à m'étouffer!... Tout à coup je me réveille en sursaut.... J'étais déjà dehors, tout habillé, dans la nuit, et entre les bras d'un homme dont je ne pouvais voir la figure, parce qu'il avait rejeté ma tête sur son épaule.

— Quand je vous disais que le canon ne le réveillerait

pas ! interrompit Sulpicien en haussant les épaules. On le prend dans son lit, on l'habille, et il ne s'en aperçoit qu'un quart d'heure plus tard.

— Vous n'avez donc pas crié ? dit Mirette qui était blottie entre les jambes de son grand-oncle, sa chère Cypris étroitement pressée sur son cœur. Moi, si j'avais été à votre place, j'aurais crié : « Tonton, viens vite à mon secours! » Et il serait venu.

— J'ai bien crié, répondit Dauphin, mais personne ne m'a entendu.

— La faute en est aux chats! fit Sulpicien.

— Alors l'homme, pour me forcer à me taire, m'a mis la main sur la bouche, et il m'a dit : « Ne crie plus.... autrement il viendrait quelqu'un qui te jetterait dans le Tarn ! » J'entendais la rivière qui bouillonnait au-dessous de moi.... Ma foi! j'ai gardé ma langue. Du reste, celui qui me portait ne paraissait pas méchant; il me répétait tout le temps : « N'aie pas peur... tu ne risques rien avec moi! » Mais tout de même je n'étais guère rassuré.... Et puis les branches m'accrochaient la figure, j'étais obligé de mettre un de mes bras devant mes yeux pour ne pas être aveuglé.... Au bout d'un quart d'heure, l'homme, qui commençait à souffler, m'a déposé à terre et m'a pris par le poignet.... Je ne voyais pas sa figure, parce qu'il faisait trop noir sous les arbres.... Bientôt nous avons quitté le chemin que je crois être celui de La Malène, et nous avons grimpé, à travers les broussailles, jusqu'à un endroit où il y a un rocher creux qui

forme une espèce de grotte.... Il m'a fait entré dedans et s'est glissé à ma suite dans ce trou sombre.

» — A présent, m'a-t-il dit, si tu as faim, je te donnerai à manger; j'ai caché par là des provisions....

» Mais je n'avais pas faim, j'avais plutôt envie de pleurer, tellement envie que les larmes ont jailli bientôt de mes yeux.

» — Comment! tu pleures, s'est écrié l'homme; je te croyais plus de cœur!... Un garçon qui a été en Amérique et en Afrique ne devrait pas être une poule mouillée!

» Du coup mes larmes arrêtèrent de couler. Se moquait-il de moi?

» — Je ne comprends pas ce que vous voulez dire, ai-je répondu. Je ne connais l'Amérique et l'Afrique que pour les avoir vues dans ma géographie, et, en fait de voyages, je ne suis jamais allé plus loin que Saint-Flour, au nord, et La Roche, au sud.

» — Que me racontes-tu là? Tu ne connais pas Londres, New-York, le cap de Bonne-Espérance?

» — Non, bien sûr.

» — Tu mens?

» — Je ne mens pas. Je suis Dauphin Rigoulas, neveu de Sulpicien Mongelous. Mon père est bourrelier à Mende, et jamais de la vie je n'ai vu la mer !...

» Il s'est levé d'un bond et a quitté la grotte. Tout d'abord il a marché de long en large, en marmottant des mots sans suite : « Misérable que je suis ! Triple sot ! Imbécile ! » Puis il a passé la tête par l'ouverture :

» — Ne bouge pas d'ici, m'a-t-il dit, je reviendrai tout à l'heure. Il pourrait t'en cuire de m'avoir désobéi.

» — Je n'ai pas répondu, parce que je ne voulais rien promettre, et, dès que je n'ai plus entendu son pas, je me suis glissé hors de la grotte et j'ai pris ma course sans me préoccuper des pierres qui roulaient sous mes pieds et des ronces qui m'accrochaient au passage.

— Comme moi, l'autre jour, au Garabit, fit Jack que l'aventure du neveu de Sulpicien intéressait vivement.

— J'y ai laissé la moitié de mes vêtements, mais ça m'est égal. Lorsque le jour a commencé de poindre, j'ai compris que j'étais dans le bon chemin... et me voici.

— On se croirait eii plein drame, pensa M. Malvisot avec un petit frisson dans le dos.

— Ce que je ne m'explique pas, dit M. Renaud, c'est qu'il résulterait du récit de l'enfant qu'il y a eu erreur de personnes.

— Pourquoi? demanda Sulpicien.

— Parce que l'homme s'est traité d'imbécile en reconnaissant que Dauphin n'était jamais allé en Amérique.

— Il y a ici qu'une seule personne qui puisse être confondue avec Dauphin, fit Hervé.

— Moi, murmura Jack très pâle.

Et, de nouveau, le souvenir de l'homme du Garabit lui traversa l'esprit. Il était également revenu à la mémoire de ses compagnons; mais, d'un commun accord, ils n'en soufflèrent mot.

— Je ne comprends rien à cette histoire, dit Hervé, et ce qu'il y aura de plus simple, ce sera de signaler le gaillard à la gendarmerie. Malheureusement le signalement que nous pourrons en donner sera bien vague.

— Ne serait-ce pas cet individu qui nous a suivi de

Mende à Sainte-Enimie? suggéra Mme Renaud. Jack l'avait surpris écoutant à notre porte.

— Ne serait-ce pas aussi celui que Mirette croit avoir vu hier au soir, derrière la fenêtre de la cuisine? ajouta Colombe.

— Je ne crois pas l'avoir vu, s'écria Mirette, j'en suis sûre. Il avait le nez tout blanc, tant il l'aplatissait sur la vitre.

Toute la matinée, il ne put être question que de cette aventure. Dauphin ne voulait pas rester un jour de plus à La Roche, et il fut convenu que son oncle le ramènerait à Mende chez ses parents ; naturellement Hervé fournit les fonds nécessaires au voyage, au renouvellement de la garderobe endommagée, sans parler d'un joli superflu que le petit bonhomme était tout heureux de rapporter à ses parents, honnêtes ouvriers chargés de famille.

L'émotion avait métamorphosé Sulpicien : il était beaucoup plus approchable, et, de lui-même, il vint apporter à Hervé la clef des principaux meubles. Comme il l'avait dit la veille, ils étaient vides pour la plupart ou ne renfermaient que quelques paperasses sans intérêt, remontant à l'oncle qui avait jadis légué à la mère de Corentin Le Goëllo le vieux manoir solitaire.

— Si vous trouvez quelque chose, déclara le vieillard, ce sera à Chélygnac. Je sais que mon frère de lait y laissait beaucoup de choses.

— J'en accepte l'augure! s'écria Cyprien en refermant le dernier tiroir. Enfin, si je n'hérite pas, je n'en aurai pas moins fait un agréable voyage, et Mirette y aura gagné d'avoir de superbes couleurs.... En dépit de sa nuit agitée, la chère mignonne ressemble ce matin à une rose pompon !

Et il ajouta en s'adressant à Sulpicien :

— Avez-vous une petite-nièce, M. Mongelous?

— J'en ai quatre, Monsieur, les sœurs de Dauphin.

— Je suis sûr qu'elles n'ont pas de poupées. Je leur en enverrai; dites-le-leur de ma part.

Jack entra en coup de vent comme le vieux garçon achevait d'inscrire sur son calepin l'adresse des petites Rigoulas.

— Le déjeuner est prêt, cria- 1- il.

C'est bien, dit Hervé, nous nous lavons les mains et nous descendons.

Le couvert était encore dressé sur la table de la cuisine. Mlle de Maubert, aidée de Mme Séraphine et de Mirette, achevait de le disposer.

En apercevant le jeune ingénieur, elle tira de sa poche un fragment de papier qu'elle lui tendit :

— Ce matin, expliqua-t-elle, j'ai voulu écrire à mon tuteur pour l'avertir du jour de notre arrivée à Peyreleau, où il doit venir nous chercher, et, en ouvrant le buvard

placé sur une table de notre chambre, j'ai trouvé ce papier. Peut-être nous offrira-t-il quelque intérêt?

Hervé remercia la jeune fille et prit le feuillet. C'était un brouillon de lettre, laissé évidemment de côté à cause de la tache qui se remarquait dans un angle. L'encre était décolorée, et l'on ne lisait que ceci :

« Mon cher père,

» Vous savez combien je vous aime et combien il me coûterait de vous déplaire.... J'ose donc espérer que vous ne désapprouverez pas ma résolution formelle de.... »

La lettre s'arrêtait là.

Hervé la passa à Suïpicien.

— Pourriez-vous me dire, lui demanda-t-il, quelle était cette résolution formelle de mon cousin Robert Le Goëllo?

Le vieillard mit ses lunettes sur son;: grand nez et déchiffra péniblement les lignes qui lui étaient indiquées.

La veille, il eût dédaigné de répondre ; à présent, la situation s'était modifiée. Il avait apprécié Hervé, il lui devait même quelque reconnaissance pour le dévouement dont il avait fait preuve lors de la disparition de Dauphin ; il surmonta donc sa répugnance et répondit comme à regret.

— A ce moment-là, M. Robert venait d'achever son temps de volontariat; car, bien qu'il n'y fût pas obligé, mon frère Corentin s'étant marié suivant les lois américaines, le cher enfant avait tenu à venir faire acte de Français, et il caressait l'idée d'un mariage avec une jeune parente de sa mère-

— Son père sanctionna-t-il son projet?

— Non, la fiancée était pauvre... cela lui déplaisait.... M. Robert s'entêta. Corentin ne voulut pas céder. Bref, ils se brouillèrent.

— Le mariage se fit-il tout de même ?

— Oui.

— Mais alors, Mme Robert Le Goëllo ?

— Elle fut tuée aux côtés de son mari. Mon frère Corentin ne s'est jamais relevé de ce coup-là.

De grosses larmes roulaient sur les joues parcheminées de Sulpicien. Hervé ne voulut pas poursuivre son interrogatoire, et, après avoir encore remercié Mlle du Maubert de son obligeante communication, il alla offrir le br^s à Mme Renaud pour la conduire à table.

Au fil du Tarn.

A La Malène, où nos voyageurs débarquèrent vers une heure et demie, on se souvenait parfaitement de l'étranger, coiffé d'un casque de liège et le visage à demi caché par un voile blanc emboîtant le crâne qui, la veille, était arrivé de Sainte-Enimie.

Il n'était pas descendu à l'auberge; il avait acheté du

pain et du saucisson et s'était immédiatement dirigé vers le Causse de Sauveterre. On ne l'avait pas revu depuis.

Hervé déposa une plainte en rapt d'enfant, et promit une forte récompense à ceux qui découvriraient le coupable. Cette formalité accomplie, il s'embarqua, le lendemain matin, avec ses compagnons, en aval du pont de La Malène, dans deux bateaux plats semblables aux embarcations qui les avaient portés la veille et l'avant-veille.

— Nos aventures nous font oublier le côté pittoresque de notre voyage, remarqua M. Renaud lorsqu'il fut installé sur le dur siège de la barque, et cependant la journée d'aujourd'hui nous promet, si j'en crois mon guide, d'inoubliables spectacles : « De Saint-Chély à La Malène, c'est magnifique! De La Malène au Pas du Soucy, c'est merveilleux! »

Le guide n'exagérait rien. La descente du cagnon est admirable; le Tarn est, dans cette partie, plus accidenté, plus turbulent qu'au-dessus de La Malène.

Ce ne sont que rapides, ratchs, coupés de planiols, où l'œil se repose, charmé sur les eaux transparentes, peuplées de truites et de gardons.

. Aux Etroits, une merveille parmi tant d'autres merveilles, la rivière s'assagit, s'étale en gigantesque miroir, entre les formidables bastions des deux Causses.

A cinq cents mètres de hauteur s'élancent des tours, des aiguilles, des minarets, des forteresses crénelées, mille fantaisies de la roche!... On se croirait dans une cathédrale

immense qui aurait le ciel pour voûte et le reflet du ciel pour dalles. Les traînées de verdure qui courent capricieusement, les bouquets d'arbustes éparpillés, vous donnent l'illusion de guirlandes de fête qui décoreraient le temple grandiose.

Tous se taisaient, impressionnés par la beauté de ce site

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Les deux petits, grotesquement afflublés de nos manteaux trop grands.... (P. 172.)

sans rival, et cependant une autre merveille les attendait encore : le cirque des Baumes, où le Tarn se recourbe majestueusement entre deux murailles marbrées des nuances les plus éclatantes, où s'ouvrent, comme des gueules béantes, des grottes, refuges de nos ancêtres primitifs, où des monstres de pierre se penchent au-dessus de l'abîme en grimaçant, où des roches de toutes dimensions, rongées,

façonnées, creusées, découpées par le gel, les longs hivers de pluie et les brûlants étés, affectent les formes les plus bizarres, modifiées par l'heure ou la lumière, émergeant brusquement de l'ombre en saillies fortement éclairées, ou se perdant, s'effaçant lorsque le soleil se retire d'elles.

— C'est épatant! déclara Cyprien en débarquant au Pas de Soucy, qui voit le Tarn s'engouffrer parmi un chaos fantastique de blocs énormes. Ah! ces dolomies, on les croirait fabriquées et peintes pour le plaisir des yeux !...

— Vous avez bien de la chance de trouver ça beau, Monsieur, grommela Mme Séraphine; nous serons bien heureux de sortir de cet affreux pays les membres intacts. Lorsqu'on y voyage, on court le risque de se noyer ou de se fracasser la tête contre les rochers ; quand on s'arrête, on entre chez vous comme dans un moulin, on vole les enfants à votre barbe! car de gendarmes, point!...

M. Malvisot n'écoutait déjà plus les lamentations de sa vieille gouvernante ; il avait pris la main de Mirette et suivait les autres parmi les éboulis et les entassements de pierres, pour admirer de plus près le monolithe de l'Aiguille, haut de quatre-vingts mètres, qui semble se pencher audessus du Tarn pour le regarder disparaître.

— Revenez donc, Monsieur, criait Mme Séraphine, c'est folie d'emmener la petite en cet endroit! Cette roche ne tient qu'à un fil.

— Il y a cependant longtemps qu'elle est ainsi, dit en souriant Colombe; les légendes du pays racontent que sainte

Enimie avait appelé les roches à son secours pour arrêter le démon qu'elle poursuivait, et que la Sourde, cette effroyable masse que vous voyez là au bord du gouffre, le saisit, tandis que l'Aiguille était encore à mi-côte, criant : « Ma sœur, as-tu besoin de moi? — C'est inutile, répondit la Sourde, je le tiens! » Et sur un signe de la sainte, toutes les roches en mouvement s'immobilisèrent dans la position qu'elles occupaient à cet instant !

— Nous avons toutes les chances, déclara Cyprien : M. Renaud représente le côté scientifique de notre voyage, Mlle Colombe en sera la poésie!

Ils gagnèrent le village des Vignes, aux environs duquel le Tarn ressort, clair comme cristal, de son linceul de pierre. Les bateliers les avaient précédés avec les bagages, et ils avaient fait préparer le déjeuner.

Ainsi qu'à La Malène, Hervé s'informa de l'homme au casque de liège; on ne l'avait pas vu. Sans doute, il avait pris une autre direction.

Après le déjeuner, dans une pittoresque auberge, on se rembarqua pour le Rozier.

Lorsque Mme Séraphine aperçut les bateaux moins larges de cinquante centimètres que les barques de pêche employées jusqu'au Pas du Soucy, elle fit quelques façons pour y monter; elle ne tenait pas à périr misérablement, assurait-elle.

— Y a pas de risques, lui disaient les bateliers ; jamais personne ne s'est noyé dans le Tarn!

Elle se laissa enfin convaincre, mais pour le regretter amèrement par la suite; on avait négligé de l'avertir que la navigation entre les Vignes et le Rozier était fort émouvante : on y compte vingt-cinq rapides, et deux de ces rapides sont de véritables cascades.

Des écueils pointent partout hors de l'eau, qui vient s'y briser et rejaillir en écume.

Le courant a une force, jusque-là inconnue, qui entraîne les barques dans une course vertigineuse. Debout, leur longue gaffe à la main, les bateliers ont l'air d'être les rois de ce royaume étrange, aux eaux bouillonnantes, aux escarpements de géants!...

C'est plaisir de voir leur sûreté de coup d'œil, leur dextérité de main; avec un sang-froid admirable, ils donnent un coup de gaffe à droite, un coup de gaffe à gauche, et le rapide est franchi ; il n'y a pas eu un geste inutile, un seul faux mouvement.

M. Malvisot avait pris Mirette entre ses jambes; Hervé gardait Jack à son côté. Avec des enfants aussi remuants, la précaution n'était pas inutile.

Mine Séraphine avait fermé les yeux. Au Ratch des Pratchs, l'un des bateliers eut pitié d'elle.

— Si Madame veut débarquer, dit-il, le rapide est mauvais ici; je reviendrais la chercher par le sentier; du reste, moins le bateau sera chargé, mieux ça vaudra.

La vieille gouvernante ne se fit pas répéter deux fois l'invitation. Hervé lui confia son appareil photographique et sa

L'HÉRITAGE DU GOUSIiN CORENTIN 213

précieuse boîte de plaques, que l'eau aurait pu endommager ; puis la barque repartit, abandonnant Mme Séraphine, sous un rocher, dans un pittoresque fouillis de verdure. Mirette se mit à pleurer.

— Je ne veux pas qu'on la laisse, disait-elle avec de gros sanglots ; cette nuit, le loup la mangerait.

Jack la rassura.

— Le Monsieur du bateau reviendra la chercher, lui expliqua-t-il.

— Tenez-vous bien ! cria le batelier.

La vitesse de l'embarcation s'était encore accrue.

Tout à coup la barque, en quelque sorte aspirée par ce Maëlstrom en miniature, plongea dans le ressac, au milieu d'un fracas étourdissant, dans un bouillonnement d'écume qui rejaillissait partout.

Des chocs la secouèrent; on eût dit que la rivière, mécontente de se voir vaincue, voulait mettre en pièces les planches frêles qui la bravaient.... Cela ne dura qu'une minute, moins d'une minute!... Avec une adresse merveilleuse, les bateliers étaient passés entre deux roches à fleur d'eau, et les barques victorieuses du ratch fameux flottaient à présent sur un planiol paisible.

On reprit Mme Séraphine, et, sans encombre, la navigation se continua jusqu'au Rozier, où l'on arriva vers le soir.

Le Rozier n'est qu'un tout petit village resserré entre le confluent du Tarn et de la Jonte et la pointe du Causse- Méjean.

214 L'HERITAGE DU COUSIN COREiNTIN

En face, sur l'autre rive de la Jonte, Peyreleau étage, sur le flanc du Causse-Noir, ses vieilles maisons branlantes, son château habillé de lierre et sa tour surmontée d'une statue de la Vierge.

C'était dans cette dernière petite ville que les voyageurs devaient coucher et que le capitaine Osmin Rascalou devait venir chercher sa pupille pour la conduire au Maubert.

A l'hôtel, tout le monde connaissait Colombe ; ses ancêtres avaient occupé autrefois la première situation du pays et l'on gardait encore le souvenir de leur bonté simple. Leur petite descendante était aujourd'hui presque pauvre; mais, à leurs yeux, elle restait auréolée de toutes les vertus de ceux qui l'avaient précédée.

Et puis, elle était si bonne elle-même; pendant les vacances, elle parcourait le pays avec son tuteur, elle entrait dans toutes les maisons, même dans les plus pauvres, ou plutôt, surtout dans les plus pauvres; elle apportait aux malades un rayon de gaieté, aux vieillards une bouffée de jeunesse; les enfants lui souriaient et la suivaient par les chemins.

Dans tout le Causse-Noir, depuis Peyreleau jusqu'à Montpellier-le-Vieil, grands et petits aimaient et respectaient Mlle du Maubert.

Aussi fallait-il voir l'empressement des aubergistes à préparer un dîner digne d'une pareille visiteuse. Les servantes en perdaient la tête!

En attendant qu'il fut prêt, les voyageurs s'étaient réunis

dans la salle à manger qui ouvrait sur la place principale de Peyreleau.

M. Renaud entretenait ses compagnons de la vallée de la Jonte, tout aussi curieuse, avec ses dolomies rouges et jaunes découpées en remparts, que la vallée du Tarn, mais moins explorée.

Pendant ce temps, les enfants s'étaient réfugiés auprès de la fenêtre, où Mme Séraphine se remettait de sa journée d'émotions.

Une misérable roulotte dételée encombrait l'un des coins de la place; un cheval blanc, d'une maigreur invraisemblable, broutait l'herbe rare qui croissait le long des maisons.

— Qu'est-ce qu'il y a dans cette vilaine voiture? demanda Mirette.

— Des saltimbanques ! lui répondit sa gouvernante.

— Des quoi? fit Jack étonné.

Il ne comprenait pas encore toutes les finesses de la langue française.

— Des saltimbanques! reprit Mirette d'un air entendu. Tu sais bien, Jack, des gens qui font des tours, qui se disloquent comme s'ils étaient en caoutchouc, qui avalent du feu et qui portent des poids énormes avec leurs dents.

— Ah ! oui, je sais, s'écria Jack; moi, j'appelle ces gens-là des jugglers ou des mountebanks, des merry-audreivs ou des Jack-puddings!,..

— Quels drôles de noms !... En français, nous disons des saltimbanques, des baladins, ou encore des forains! Que

peuvent bien faire ceux-ci. Je voudrais qu'ils nous donnent une représentation!

— Ils en ont donné une dans la journée, Mademoiselle, répondit le père de l'aubergiste, un vieux bonhomme qui fumait sa pipe sur un banc, sous la fenêtre.

— Alors, Monsieur, vous savez les tours qu'ils font? demanda Mirette très intéressée.

— Oui, Mademoiselle. Il y a un homme avec une petite fille; il l'élève à bras tendus dans le creux de la main, il la jette par-dessus sa tête et elle retombe sur ses pieds ; il se renverse de telle façon que sa tête et ses mains passent entre ses jambes, si bien qu'on ne sait plus ce qu'on voit!... Il avale aussi des sabres, de l'étoupe enflammée ; il fait des tours de cartes!... Ah ! c'est un homme très fort.

— Quel malheur d'être arrivés trop tard! soupira Mirette. A ce moment, des cris perçants partirent de la roulotte,

et on entendit une voix éraillée d'homme qui rugissait. Jack devint tout pâle :

— Le saltimbanque bat la petite fille!... Allez-y vite, Monsieur, pour l'en empêcher!

Mais le vieux ne bougea pas.

— On prétend qu'il ne faut pas mettre son doigt entre l'arbre et l'écorce, répondit-il. C'est affaire à eux de s'arranger....

Jack alors quitta la fenêtre et courut vers Hervé.

— Grand ami, cria-t-il, venez vite.... Il y a là sur la place une pauvre petite saltimbanque qu'on bat. Elle crie. Je la plains tant !... Oh! venez, je vous en prie....

Tout le monde s'était levé et, à la suite d'Hervé, avait gagné la place ; déjà quelques curieux s'amassaient autour de la roulotte, mais personne n'osait approcher. Entre l'arbre et l'écorce... enfin vous savez le reste !

Le jeune ingénieur fut moins timide; il mettait le pied sur la première marche de la triste roulotte déteinte par tous les orages essuyés, à demi démolie par les mauvais chemins suivis, lorsque la porte s'ouvrit, et la petite fille s'élança dehors, rouge, les cheveux en désordre, les mains devant son visage comme pour se protéger !

Elle était encore vêtue de son misérable et prétentieux costume de satinette rose, pailleté de papier doré.

Colombe la saisit par la main, tandis qu'Hervé s'avançait et disait à l'homme, réfugié au fond de sa voiture comme un ours dans sa tanière :

— Monsieur, pourquoi battiez- vous cette enfant?

— Elle est à moi, Monsieur, c'est mon droit?

— On n'a pas le droit de battre ses enfants ; mais encore une fois, pourquoi la battiez-vous?

— Elle avait perdu une pièce de dix sous que je lui avais donnée pour aller chez le boulanger.

— Je l'avais mise dans la poche de mon tablier, sanglota la petite dont Colombe essayait inutilement d'arrêter les larmes, et elle est tombée sans que je m'en aperçoive.

— Désordonnée! dépensière!... Tu mettras ton père sur la paille... comme s'il n'avait pas déjà assez de misère !

— Son père? fit Mme Séraphine. Est-il bien sûr qu'il le soit?... On raconte tant d'histoires d'enfants volés!...

Les gendarmes, qui passaient par là à ce moment, élucidèrent tout de suite cette question. Pépita Mariano était bien la fille de Joachim Mariano, sujet d'origine espagnole. La mère était morte, l'année précédente, en Provence, dans un village de la Camargue.

— Ah! vous voyez bien, disait l'homme, debout au milieu de la foule, de pauvres habits déchirés sur son maillot rose, la figure hâve et plaquée de poudre de riz. Je ne suis pas un voleur! je suis un honnête homme!

— Nous n'avons jamais prétendu le contraire, fit Cyprien solennel; nous avons dit simplement que vous ne deviez pas battre cette gentille enfant. Regardez ces pauvres petits bras; ils sont couverts de meurtrissures. Fi! Monsieur, c'est une honte !... User de sa force contre un être faible, sans défense.... L'Arabe lui-même vous donnerait une leçon à ce sujet; ne dit-il pas : « On ne doit jamais frapper une femme, même avec une fleur! »

Pépita avait séché ses larmes, et maintenant, la tête basse, elle tracassait un bracelet en simili, orné de verroteries, qui avaient la prétention d'imiter les pierres précieuses. Mirette et Jack la contemplaient consternés.

— Ce n'est pas le tout, fit l'homme, il faut que je dîne ce soir. Je ne suis pas de ceux qui peuvent s'attabler à l'hôtel devant un poulet rôti!...

Mirette avait tiré la manche de son grand-oncle :

— Tonton, murmura-t-elle, donne-moi quelque chose pour la pauvre petite fille !

Jack avait regardé son bienfaiteur, mais sans oser rien lui demander.

Hervé comprit la prière niuette.de l'enfant et se réjouit de le voir compatissant à des infortunes qu'il ne connaissait que trop !... Tant d'autres oublient le passé quand le présent leur sourit. Il appela le petit garçon et lui glissa un louis d'or dans la main.

— Va le porter à Pépita! lui dit-il tout bas.

Jack devint écarlate ; il était heureux de pouvoir faire le bien, d'arrêter des larmes, d'apporter un peu de joie dans ce sombre milieu.

— Tiens, murmura-t-il dans l'oreille de la petite, voilà pour toi! Ça vaut bien plus que tes dix sous perdus.

Au même moment, Mirette mettait dans l'autre main de Pépita une pièce d'argent.

— Chacun fait ce qu'il peut ! pensa philosophiquement Cyprien.

L'homme avait vu briller les pièces à travers les doigts de sa fille. Sa figure osseuse et ravagée s'éclaira :

— Que le bon Dieu vous bénisse! murmura-t-il.

— Vous ne la battrez plus ! dit Hervé. Il baissa la tête, honteux.

— Oh ! la misère, marmotta-t-il, ça vous fait faire tant de mauvaises choses!...

Le cercle des curieux s'était éclairci. L'aubergiste vint

prévenir ses hôtes que le dîner était prêt. Sans être vu, M. Renaud glissa une autre petite pièce dans la main de la petite fille.

Seule, Colomb ne semblait avoir rien donné.

Sa bourse de pensionnaire était si plate I Et pourtant ce fut elle que Pépita suivit d'un regard reconnaissant.

Avant de s'éloigner, la jolie demoiselle l'avait embrassée, et, pour la pauvre petite paria que les enfants huaient dans les rues de villages, ce baiser valait plus que tous les trésors de la terre !

Vieilles maisons.

Le lendemain matin, lorsque Mlle du Maubert ouvrit sa fenêtre, une voix joyeuse lui cria :

— Bonjour, ma petite Colombe! Le vieux tuteur est là qui t'attend!...

La jeune fille descendit en tourbillon l'escalier de bois et tomba entre les bras du capitaine Osmin Rascalou, qui venait de mettre pied à terre et l'attendait au bas des marches.

Le capitaine Rascalou avait un crâne chauve, des yeux ronds qu'il roulait perpétuellement, de grosses moustaches mal peignées, un nez en pomme de terre, le teint brûlé et un bras de moins....

A le voir en passant, on était tenté de dire : « Il ne doit pas être commode, ce monsieur-là!... »

Mais quand on le connaissait, on savait que, sous la rude et grossière enveloppe, se cachait un cœur d'or d'une délicatesse infinie. Avec cela un esprit droit, une piété fervente et une conscience qui ignorait les compromis.

Dans le pays, on le prenait souvent pour arbitre, au lieu d'aller trouver le juge de paix du canton, et ce qu'il décidait était accepté sans débats.

Lorsque M. du Maubert avait été tué au Tonkin, Osmin Rascalou était auprès de lui ; il s'était agenouillé sous une grêle de balles pour recueillir ses dernières paroles.

— Je te lègue ma fille, lui avait dit l'officier. Je ne connais personne plus digne que toi d'en prendre soin ! Tu lui diras que je suis mort pour mon pays avec le nom de Dieu aux lèvres....

Le tuteur de Colombe, blessé grièvement au bras, avait dû quitter le service : il était alors venu habiter le Maubert, la petite propriété de sa pupille, et il la faisait valoir.

Colombe aimait de toute son âme le vieux soldat qui tenait auprès d'elle la place laissée vide par son père, et ce fut avec un véritable élan qu'elle lui dit :

— Ah ! tuteur, si vous êtes heureux de me revoir, je suis encore plus heureuse de vous retrouver.... Et à présent c'est pour toujours, vous savez, puisque je ne retourne plus au couvent.

— Pour toujours! pour toujours! grommela le vieux capitaine d'un air incrédule.

Et, sans transition, il ajouta :

— Sais-tu, Colombe, que tu es une vraie jeune fille, à présent!

— Je crois bien, tuteur, j'ai près de dix-neuf ans !

— Comme ça pousse les enfants!... Il me semble que c'était hier que tu étais en robe courte et que tu nous suivais, ton pauvre père et moi, dans tous les détours de Montpellier-le-Vieil , leste comme une chevrette et nullement effrayée en dépit des sombres légendes du pays.

— Oh! tuteur, une fille de soldat... je ne pouvais avoir peur !

— Tu n'étais pas beaucoup plus grande que cette petite demoiselle-là qui nous écoute.

Colombe se retourna et aperçut Mirette qui était descendue à pas de loup.

— Tuteur, dit-elle, je vous présente une gentille amie qui vient de visiter en notre compagnie les gorges du Tarn.

— Je te croyais seule avec M. et Mme Renaud.

— Non, nous étions toute une bande réunie parle hasard... ou la Providence. Je vous raconterai tout cela, tuteur. Combien y a-t-il de places dans le char à bancs?

— Six à l'intérieur, trois devant.

— Alors nous y tiendrons tous !

— Tu emmènes ta compagnie au Maubert?...

— Non, tuteur; cinq d'entre nous s'en iront à Chélygnac!

— La métairie qui appartenait à Corentin Le Goëllo?

— Justement.... Son héritier, M. Hervé Le Goëllo, a fait le voyage avec nous.

— Je me suis laissé dire qu'il avait hérité d'un joli denier.... On m'a parlé de millions!

— Oh! c'est exagéré.... Il est si simple!... Sa mère dirige une usine à Concarneau.

— Le voilà! cria Mirette qui avait été mettre son petit nez curieux à la porte ; il vient de se promener avec Jack.

Le jeune ingénieur et son petit protégé apparurent, en effet, sur le seuil de l'auberge, et Colombe se hâta de faire les présentations d'usage.

Le vieil officier enveloppa le jeune homme d'un rapide regard de ses yeux ronds ; il regarda ensuite sa pupille, qui avait rougi, et pensa :

— Mon pauvre vieux, ne te réjouis pas trop vite! Ta petite Colombe n'est pas rentrée pour longtemps dans son triste pigeonnier du Causse-Noir.

Jack apportait une nouvelle à son amie Mirette : la roulotte n'était plus sur la place ; le vieux père de l'aubergiste l'avait vue partir sur les quatre heures du matin.

— Je l'ai, en effet, rencontrée sur la route, dit le capitaine Rascalou. Il ne faisait pas encore grand jour, mais j'ai bien cru voir deux hommes sur le devant.

— Il n'y en avait qu'un pourtant, dit Colombe. L'arrivée de M. et Mme Renaud coupa court à la conversation. Le professeur et sa femme connaissaient et estimaient

de longue date le vieil officier, et ils avaient promis de passer une huitaine de jours au Maubert avant de regagner leur propriété du Rouergue.

M. Malvisot parut le dernier, les yeux encore mal réveillés. Sa rondeur plut tout de suite au capitaine ; après le déjeuner, ils étaient déjà comme les doigts de la main et se faisaient, en fumant leurs pipes respectives, de petites confidences.

— Nous sommes tous deux vieux garçons, disait le fabricant de poupées ; vous avez Mile Colombe, j'ai Mirette, nous aurions mauvaise grâce à nous plaindre de notre loti

Osmin n'y songeait pas, du moins pour l'instant; il était rajeuni de dix ans et il gesticulait si fort que sa manche vide battait l'air comme une aile d'oiseau.

On partit après le déjeuner pour le Maubert. Hervé avait loué une carriole d'assez piteuse mine — c'était tout ce qu'il avait trouvé de disponible — pour y mettre les valises qui auraient inutilement chargé le char à bancs où toute la petite société s'empila.

— Peut-être rencontrerons-nous Pépita! dit Mirette au départ.

Mme Séraphine avait fermé les yeux : la route, qui escaladait le formidable bastion du Causse-Noir, montait par des lacets d'une raideur effrayante.

Le cheval blanc du capitaine, une bête très forte de collier pourtant, haletait en suivant le précipice, dépourvu de parapets, au fond duquel on apercevait les toitures rouges de Peyreleau.

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Les messieurs descendirent pour ne remonter qu'au sommet du plateau. De là, le panorama était fort intéressant à contempler : le cagnon du Tarn, au centre, ressemblait à un fossé ténébreux ; la vallée de la Jonte, à droite, à une gigantesque crevasse, et à gauche, le Tarn, délivré de sa ceinture de rocs, s'enfuyait vers Millau, parmi de verdoyants pâturages.

Le professeur, transporté par cette vue d'ensemble qui lui donnait presque l'illusion d'une carte géographique, regrettait l'exploration de la grotte de Dargilans, qui s'ouvre, aii haut du Causse-Noir, à trois cent cinquante mètres au-dessus de la Jonte, et qui ne possède pas moins de vingt salles de vingt à cent quatre-vingt-dix mètres de longueur; une rivière trois petits lacs, une merveilleuse stalagmite, peut-être le plus beau pilier de carbonate de chaux, quant à la forme, du monde entier. Mais Mme Renaud était fatiguée de son voyage, et les dolomies,les ooîithes les plus remarquables ne valaient pas pour elle huit jours de bon repos à la campagne.

Son mari se consolait à la pensée d'utiliser ses loisirs du Maubert à étudier le très curieux Montpeîlier-le-Vieil.

— Je vous servirai de guide, Monsieur, lui dit Colombe. Vous m'apprendrez, au retour, les origines de la Cité-rîu- Diable!

— Elles sont bien simples.... Là, comme dans toutes les gorges du Tarn, nous retrouvons des dolomies que l'écoulement des eaux a façonnées de mille façons bizarres, enlevant la partie friable et ne laissant qu'un noyau de roche compact.

— Pourquoi appelle-t-on ces pierres Montpellier-le-Vieil ? demanda Cyprien au capitaine Rascalou auprès de qui il était assis sur le siège.

— Parce que les paysans leur ont trouvé une analogie avec Montpellier, la grande capitale de notre contrée. Ils appellent le chef-lieu de l'Hérault louclapas, l'amas de pierres; ils ont appelé de même la ville mystérieuse, surnommée par nos bergers la Cité-du-Diable.... Par analogie, lou clapas s'est traduit par l'appellation de Montpellier-le-Vieil.

Hervé regardait autour de lui.

— Votre Causse, Mademoiselle, dit-il en souriant à Colombe, est moins triste que ses frères; quelques bouquets de pins l'égayent.

— Mais les routes sont détestables! gémit Mme Séraphine. J'ai les os rompus!

Mme Renaud pensait la même chose sans vouloir l'avouer, et elle poussa un soupir de soulagement lorsque les voitures s'arrêtèrent devant le Maubert, une antique gentilhommière aux tuiles moussues, flanquée de deux tourelles, dont l'une servait de pigeonnier.

Hervé voulait immédiatement gagner ses domaines ; le capitaine insista tellement pour le garder à dîner, lui et ses hôtes, qu'il renonça, très facilement du reste, à son premier projet.

M118 Colombe retint même Mme Séraphine et Mirette; il était tard, on ne connaissait pas les ressources de Chélygnac; c'était plus prudent.

La nuit était tout à fait tombée quand Hervé, Cyprien et Jack, conduits par un domestique du Maubert, frappèrent à la porte de la métairie qui avait vu naître le grand-père maternel de Corentin Le Goëllo. C'était une vaste bâtisse aux épais murs de pierre, qui n'avait pour toutes ouvertures que les fenêtres du premier étage et la porte donnant accès dans le rez-de-chaussée où Hervé avait heurté du bout de sa canne.

— Personne ne répond.... Je suis sûr que vous n'avez pas écrit à ces braves gens ! s'écria Cyprien qui se voyait déjà obligé de coucher à la belle étoile.

— C'est vrai; je suis incorrigible. J'aime à surprendre mon monde.

— Surprendre, c'est fort bien; mais ne craignez- vous pas de nous donner une seconde édition de notre arrivée à La Roche?

— Mon valet de chambre doit être ici. (Pan! pan! pan!) Il entendra, cette fois. S'il le faut, je l'appellerai de ma voix de stentor.

— Le voici ! s'écria Jack qui avait l'œil collé à la serrure. Le jeune domestique demanda à travers la porte qui

était là ?

— Mais c'est moi! s'écria Hervé. Ouvre donc!

— Ah ! que je suis donc heureux de revoir Monsieur, s'écria Gildas en reconnaissant son maître. Il me semblait que j'étais perdu sans lui dans ce pays de sauvages! Et puis, si Monsieur savait ce qui est arrivé la nuit dernière!

— Qu'est-ce donc ? demanda Hervé.

Gildas n'eut pas le loisir de répondre; le père Guilhaumou s'avançait, son chapeau à la main.

Sec, maigre et long comme un pin du Causse, la figure en lame de couteau, le nez en bec d'aigîe, le vieux métayer de Chélygnac avait grand air sous sa veste de bure.

Sans obséquiosité aucune, il salua le maître, serra la main que celui-ci lui tendait et l'introduisit dans une immense cuisine. Des jambons se balançaient à la voûte enfumée, deux grands lits encourtinés de rideaux à carreaux rouges et blancs occupaient les angles du fond. La métayère, une petite vieille ratatinée, filait la laine entourée de ses servantes. En apercevant Hervé, elle se leva précipitamment et jeta dans le feu un jeune pin entier dont les branches craquèrent, pétillèrent et répandirent partout leur odoriférante odeur.

— On n'attendait plus Monsieur ce soir, dit Gildas. Nous n'avons pas préparé de dîner.

— On pourrait tordre le cou à un poulet, proposa la mère Guilhaumou.

— Egorger un agneau! continua son mari.

— C'est inutile, dit Hervé, amusé de cette scène qui lui rappelait l'arrivée de Jupiter et de Mercure chez Philémon et Baucis. Laissez le poulet à la basse-cour et l'agneau à sa mère. Nous avons fort bien dîné au Maubert.... Mais que me contais-tu tout à l'heure, Gildas? Que s'est-il passé la nuit dernière?

— Monsieur, on est entré ici.

— Un pays où Ton n'a jamais vu de malfaiteurs! s'écria le père Guilhaumou.

— Notre vie durant, nous n'avons fermé la porte qu'au loquet, soupira la vieille. Du temps où j'étais jeune, on n'aurait pas eu idée de choses pareilles.

— A-t-on pincé les voleurs, au moins?

— Non, Monsieur, et c'est bien ce qui nous vexe. Nous , ne les avons même pas entendus. J'avais oublié de lâcher notre chien Casse-Cou. Il était donc resté dans i'étable avec les brebis. Quand il a aboyé, j'ai cru qu'il apercevait la lune par les fentes de la porte, et j'ai repris mon sommeil sans me préoccuper de lui. Si j'avais su ! Ce matin, quand ce jeune homme est entré dans la chambre de feu notre maître, M. Corentin Le Goëllo, pour défaire les caisses de Monsieur, quel n'a pas été son étonnement de les trouver ouvertes. Le linge et les effets étaient éparpillés par la chambre. La serrure des armoires était brisée. Peu importait, il n'y avait rien dedans. Mais ce qui m'a le plus étonné..., du reste, si Monsieur veut me suivre, il comprendra mieux.

Guilhaumou prit sur la table un lourd chandelier de cuivre allumé par une servante, et, d'un geste large, il invita ses hôtes à passer devant lui.

— Comment! s'écria Cyprien, nous sortons!... Il faut aller dehors pour monter au premier étage ? Singulier pays ! Baptiste n'avait pas tort.

Un domestique avait appliqué une échelle contre la muraille.

232 L'HERITAGE DU COUSIS GORENTIN

— Montez, Messieurs, dit le métayer.

— Et l'escalier? s'écria M. Malvisot.

— Il n'y en a pas, Monsieur. L'hiver, il serait inutile, le rez-de-chaussée est bloqué par les neiges. Pour sortir, il faut passer par le premier qui est alors de plain-pied avec le sol. Ah! c'est que notre Causse-Noir pourrait bien, quatre mois de l'année, s'appeler le Causse-Blanc!

Hervé avait déjà gravi les échelons assez rustiques, à la suite de Jack, toujours en avant lorsqu'il s'agissait de gymnastique.

M. Malvisot dut se résigner à hisser péniblement sa corpulente personne; il arriva en haut, soufflant comme un cachalot.

— On n'a pas idée d'une architecture pareille à Choisyle-Roi ! s'écria-t-il en promenant un mouchoir sur son front.

Le père Guilhaumou les avait rejoints en compagnie de Gildas.

— Voici, dit-il, la chambre du défunt notre maître ; que le bon Dieu ait son âme en son saint paradis. C'est là qu'il couchait à chacun de ses voyages, clans le lit de droite. M. Robert occupait le lit de gauche la dernière fois que nous l'avons vu ici, le pauvre cher enfant !

— Son père et lui s'étaient brouillés au sujet d'un mariage, n'est-ce pas?

— On le dit, je n'en sais rien; nous n'étions que les serviteurs. Il ne nous appartenait pas d'interroger les maîtres.

Le vieillard avait élevé son chancelier de manière à mieux éclairer la chambre.

Hervé aperçut un placard ouvert dans la boiserie.

— Nous ignorions son existence, continua le père Guilhaumou. Les voleurs ont été plus fins que nous, ils l'ont découvert. Qu'y ont-ils pris? Je ne pourrais le dire.... Et c'est ce qui m'inquiète.

Cyprien se frappa le front d'un air désespéré.

— Je parie que le testament était là, gémit-il; je n'ai pas de chance!...

Jack tira Hervé par sa manche :

— Grand ami, chuchota-t-il, pourquoi M. Malvisot a-t-il l'air si malheureux?

— Mon garçon, parce qu'il espérait découvrir ici un papier qui lui donnerait beaucoup d'argent.

— Et qui lui permettrait d'offrir une poupée à toutes les petites filles pauvres de Paris, n'est-ce pas, grand ami?

— Justement!

— Eh bien, grand ami, s'il ne peut pas, lui, est-ce que vous ne pourriez pas, vous, acheter les poupées.... Elles seraient si contentes, les pauvres petites filles!...

Hervé sourit et donna une petite tape sur la joue de l'enfant.

— L'idée est excellente, dit-il, je la retiendrai, Jack, je te le promets.... Avez-vous prévenu la gendarmerie? ajoutat-il en s'adressant au métayer.

— Oui, Monsieur, les gendarmes sont venus cet après-

midi, mais ça n'a pas beaucoup avancé les choses.... Dans le Causse, il est si facile de se cacher, de disparaître.

— Savez-vous, mon cher, dit Cyprien, que je ne suis plus tranquille dans ce pays -ci. Il y a bien sûr une bande qui l'exploite.

— Elle a dû faire maigre chère à Chélygnac, car il ne devait y avoir rien de bien précieux dans ce vieux placard moisi.... Quant à mes bagages, ils ne contenaient aucun objet de valeur... deux épingles de cravate exceptées.

— Elles n'y sont plus ! Monsieur.

— Je le supposais bien. Enfin le malheur n'est pas grand. Monsieur Malvisot, dormez tranquille, j'ai mes revolvers.

Le sommeil de Cyprien n'en fut pas moins agité. Il rêva sous les courtines du lit de gauche que des hommes effrayants s'introduisaient dans la chambre, armés jusqu'aux dents. Il voulait crier, se défendre, et il ne le pouvait pas, car il n'était plus qu'une poupée sans parole et sans mouvement, comme celles dont les yeux bleus ou bruns s'ouvraient à cette heure sur la solitude sombre des ateliers de Choisyle-Roi.

Où est Jack?

Le lendemain matin à cinq heures, Jack ouvrit les yeux; il n'avait plus du tout envie de dormir, et la fantaisie lui prit de se lever pour respirer le bon air du dehors.

Grand ami reposait encore, il ne fallait pas le réveiller.... Tout doucement, le petit garçon se laissa glisser à bas du lit gigantesque où, sur une paillasse, étaient entassés cinq matelas et une couette, et, en silence, il procéda à sa toilette après avoir fait sa prière.

Restait le plus difficile : sortir de la chambre sans réveiller les dormeurs; mais le système de fermeture était très simple et ne grinçait nullement.

C'était tout bonnement une longue pièce de bois qui, à son extrémité supérieure, basculait autour d'un pivot. Lorsqu'elle était verticale, la fenêtre était fermée; si on l'écartait de la verticale, la fenêtre s'ouvrait.

Jack la fit jouer et se glissa dehors par le battant ouvert ; l'échelle était toujours appliquée contre la muraille, il y sauta; avec un luxe de précautions, il attira le battant pour le refermer, et, pour le faire tenir, il glissa dans la jointure un petit chiffon de papier plié en quatre, trouvé au fond de

sa poche ; après quoi il dégringola lestement les échelons.

Pour vous parler franchement, il n'était pas sans inquiétude de ce que penserait grand ami de son escapade ; mais il rassurait sa conscience en se disant qu'il ne s'éloignerait pas de la métairie, qu'il rendrait seulement visite aux brebis dans leur étable.

L'étable était vide.

— Les brebis sont au pâturage, mon jeune Monsieur, déclara le père Guilhaumou déjà levé et occupé à surveiller la fabrication des fromages que les Caussenards du pays noir envoient ensuite se parfaire dans les caves de Roquefort.

— Est-ce bien loin d'ici?

— Non, dix minutes de marche dans la direction du Maubert, de l'autre côté de ce bois de pins....

— Puisque ce n'est pas loin, pensa Jack, je vais y aller. Cela m'amusera de causer avec le berger, et je serai de retour avant que grand ami soit réveillé.

Et, s'enferrant de plus en plus dans sa désobéissance, le petit garçon gagna le bois de pins, où le père Guilhaumou qui le suivait des yeux, ne tarda pas à le voir disparaître

Il était sept heures quand Hervé se réveilla; son premier regard lui apprit que Jack n'était plus auprès de lui.

Où avait donc passé ce gamin? Il en fut tout de suite inquiet, et après s'être habillé à la hâte, il gagna la fenêtre. . . . Le petit papier, plié en quatre, lui révéla en tombant le subterfuge employé pour tenir le battant fermé.

Au bruit, Cyprien sursauta :

— Hein!... Qu'est-ce qu'il y a?... les voleurs?...

— Non, je sors tout simplement.... Il fait grand jour et je vais m'informer de Jack, qui a décampé sans m'en demander la permission.

Le fabricant de poupées, rassuré, prit le temps de bâiller et de s'étirer tout à son aise, tandis que son compagnon de chambrée gagnait la cour où le père Guilhaumpu donnait ses ordres à un domestique de l'air grand seigneur qu'il conservait dans les moindres actes de l'existence journalière.

— Avez-vous vu, ce matin, le jeune garçon qui est arrivé hier au soir avec moi? lui demanda Hervé.

— Oui, Monsieur; il est entré à l'étable, et, comme elle était vide, il est allé rendre visite aux brebis dans leur pâturage. Il doit être avec le berger.

— De .quel côté?...

Guilhaumou indiqua le bois de pins, et Hervé partit d'un pas rapide.

Le chemin était mauvais, suivant l'habitude des chemins du Causse; mais il ne s'en préoccupait pas, il avait hâte d'arriver....

De l'autre côté du bois, le plateau s'étendait triste, dénudé; le berger de Chéïygnac y faisait une tâche avec ses brebis sales. Mais cela, Hervé en fut sûr tout de suite, il était seul, absolument seul.

Casse-cou, un brave chien au poil fauve et rêche, aux oreilles droites, à la queue touffue et recourbée, accourut

au-devant du jeune homme, le flaira, et, comme s'il devinait que c'était un ami de la maison, il appuya calmement la tête sur sa main et remua la queue.

— Bonjour! fit le berger.

— Bonjour! répondit Hervé. Avez-vous vu tout à l'heure un petit garçon?...

La phrase fut malaisée à faire comprendre; de toutes les manières le jeune homme la tourna et la retourna, l'accentuant de gestes; enfin le berger devina ce qui lui était demandé.

— Petit Monsieur!... Oui, j'ai vu... Cassecou le léchait.... Il est parti.

— Dans quelle direction?

L'homme indiqua le Maubert dont on apercevait les tou relies pointant par-dessus un bouquet d'arbres, îlot de verdure dans cette mer de rochers.

Le Maubert, en effet, rien n'était plus naturel : Jack était allé rejoindre son amie Mirette. Le vilain désobéissant,, comme il serait grondé!... Il avait en vérité trop d'habitudes d'indépendance.

Hervé croyait le Maubert très proche. Mais à mesure qu'il s'en rapprochait, les vieilles tourelles semblaient reculer, ainsi que ces illusoires châteaux de féerie qui s'évanouissent lorsque l'infortuné voyageur, attiré par leur majestueuse richesse, croit les atteindre.

Un pli de terrain, sorte de ravin inculte, envahi par les broussailles, se creusa soudain devant le jeune ingénieux. La

veille, il ne l'avait pas remarqué, leur guide ayant pris un détour qui adoucissait considérablement la pente; mais à présent, force était bien de compter avec lui et de risquer la descente, toute raide qu'elle fût.

Hervé se tira d'affaire, parce qu'il était leste et adroit; mais quand il eut atteint le fond de la crevasse, il manqua de tomber dans un danger plus grand encore : une énorme gueule noire bâillait là à fleur de terre, sans doute cette fameuse Bouche- du- Diable dont Mlle du Maubert lui avait parlé quelques jours auparavant.

Involontairement il recula de deux pas, pris de vertige à la seule pensée d'une chute dans ce trou béant; il allait s'éloigner et escalader l'autre talus du ravin, lorsque par terre il aperçut un obiet brillant.

Ce n'était qu'un petitbouton de cuivre, et cependant Hervé, en le voyant, eut un battement de cœur; ces ancres en croix, il les avait remarquées sur la veste de Jack!

Surmontant alors sa sensation de vertige, il se coucha sur le bord de l'abîme et essaya d'en sonder les ténèbres.... Inutilement.

— Jack! Jack! cria- 1- il.

Sa voix s'engouffra dans le gigantesque entonnoir et s'y répercuta; mais lorsque les résonnances se furent éteintes de nouveau, le silence le plus complet régna.

Hervé se releva.

. — Je suis fou! pensa-t-iî. Cet enfant est trop rompu aux exercices du corps, trop observateur aussi, pour être aller à

l'étourdi se jeter dans ce trou ! Il doit être au Haubert, et tout à l'heure je rirai moi-même de mes terreurs.

Le talus était encore plus malaisé à gravir qu'à descendre. Le jeune homme dut s'accrocher à des broussailles, chercher des points d'appui sur de tremblants quartiers de roche...; enfin il atteignit le sommet, et libre alors de presser le pas, il se hâta vers la vieille gentilhommière, tenaillé par une véritable angoisse.

Il s'était vraiment attaché à cet enfant que la Providence semblait lui avoir confié, et la seule idée qu'il fût perdu ou en danger lui était insupportable!

Jack avait réussi à secouer le manteau d'indifférence hautaine dont Hervé avait depuis quelques mois drapé son oisiveté ; il avait modifié, sans le savoir, les idées de son grand ami, et le contact de ses compagnons, achevant l'œuvre commencée, à cette heure le jeune châtelain de Kerdual n'envisageait plus la vie sous le même jour que naguère. Lorsqu'il songeait à l'avenir, ce n'était plus Mlle Jeanne Berchini, avec ses cheveux d'or et ses sourcils trop arqués, qu'il voyait auprès de lui; mais une autre... dont les cheveux blonds, vraiment blonds étaient comme couverts d'une cendre légère qui en atténuait l'éclat....

Et cette autre, M'113 Le Goëllo, il en était sûr, l'accueillerait à bras ouverts, retrouvant chez elle en germe toutes les fortes qualités qui étaient les siennes!...

Hervé était si persuadé que Jack devait être au Maubert que, dominé par son rêve, ii avait soudain ralenti le pas : il

le pressa de nouveau en apercevant, devant la porte du vieux logis, M. Renaud, plongé dans la lecture d'un journal.

— Monsieur, lui cria-t-il, Jack est-il avec vous?

Le géologue leva les yeux ; ses grosses lunettes brillèrent au soleil, tandis que toute sa physionomie revêtait cette expression légèrement compatissante d'une personne calme et de sang-froid qui voit surgir auprès d'elle un homme agité et sous l'empire d'une grave préoccupation.

Une misérable roulotte dételée encombrait l'uu des coins de la place. (P. 2i5.)

— Jack? dit-il étonné; il n'est donc pas parti avec vous hier au soir, mon cher Le Goëllo ?

— Si, Monsieur; mais ce matin, il s'est échappé avant mon réveil. Je croyais le retrouver ici. S'il n'y est pas, je serai fort inquiet de lui.

— Bah! bah! n'allez pas vous mettre martel en tête.... Les gamins ça se retrouve toujours, surtout quand ils sont bâtis sur le patron du vôtre, un débrouillard s'il en fût

jamais.... Du reste, il peut être allé rejoindre son amie Mirette sans que je m'en sois aperçu. Informez-vous dans la maison.

Hervé pénétra dans le vestibule.

— Mirette ! Mirette ! cria-t-il du bas de l'escalier.

Une porte s'ouvrit au premier étage ; on entendit un violent débat.

— Laissez-moi donc boutonner vos bottines !

— Non, non, M. Hervé m'appelle.... Tonton est peut-être avec lui. Il faut que j'y aille!

Et Mirette, échappant aux mains de Mme Séraphine, se précipita dans l'escalier, un pied chaussé d'une pantoufle, l'autre d'une bottine.

— Avez-vous vu Jack, ma mignonne? lui demanda Hervé.

— Non.... Pourquoi n'est-il pas venu avec vous?

Le jeune homme ne répondit pas à cette question; par une porte-fenêtre ouverte dans l'une des salles du bas, il avait aperçu Mlle du Maubert et il se dirigeait vers elle.

La jeune fille, vêtue d'une très simple robe de toile, protégée par un grand tablier à bavette dont elle tenait les coins relevés, donnait du grain à ses poules.

— Mademoiselle, je vous demande pardon de me présenter de la sorte, lui dit Hervé, mais vous me voyez très inquiet. Jack a disparu et je le croyais ici.

D'émotion, Colombe laissa tomber les grains de son tablier; les poules, ravies de l'aubaine, se précipitèrent le bec en avant pour en profiter.

— Je ne l'ai pas aperçu, dit- elle; c'est étrange, car voici plus d'une heure que je suis levée et que je renoue connaissance avec les habitants de mon vieux Maubert, bêtes et gens. Mon tuteur doit être dans le jardin potager. Allons l'interroger, peut-être sera-t-il mieux renseigné que nous.

Le capitaine Osmin Rascalou, debout au milieu des carrés du potager,, surveillait un semis de haricots.

— Tuteur, lui dit Colombe, avez-vous vu le pupille de M. Le Goëllo? On ne sait ce qu'il est devenu!

— Je ne l'ai pas vu.... Où peut donc avoir passé ce gamin-là?

— Je vais battre le pays, dit Hervé, et d'abord retourner à Chélygnac pour m'assurer qu'il n'y est point rentré.

— Il n'y était pas toujours quand j'en suis parti, dit Cyprien qui était arrivé sans qu'on l'entendit.

— Je suis de plus en plus tourmenté !

— Moi aussi!... Je ne vais plus oser quitter Mirette d'une semelle.... Les enfants ne sont pas en sûreté dans ce pays... ni les testaments non plus du reste ! acheva le vieux garçon entre ses dents.

Et vite il s'en fut vers la maison, sur le seuil de laquelle il trouva sa petite-nièce, chaussée des deux pieds cette fois*

— Tonton, demanda-t-elle, qu'as-tu fait de Jack?

— Je n'en ai rien fait du tout... je le cherche comme les autres.

— Je voudrais qu'il soit ici, fit la petite en pleurant.

— Moi de même, je t'assure.

M. Renaud avait plié son journal, il commençait à prendre la chose au sérieux; sa femme, qui, de la fenêtre de sa chambre donnant sur le potager, avait compris de quoi il retournait, en était toute bouleversée, et Mme Séraphine se lamentait suivant son habitude.

— Si Ton m'avait écoutée, on n'aurait pas continué ce voyage. Un pays pareil!...

— Ce n'est pas de pleurer et de bavarder qui avance la besogne, dit rudement la grosse voix du capitaine, mieux vaut agir. Monsieur Le Goëllo, je suis à votre disposition pour battre le pays.... Vous allez passer d'un côté avec le père Guilhaumou, moi de l'autre, les domestiques d'un troisième ; nous interrogerons les braves gens que nous rencontrerons et je me charge de mettre le garde-champêtre en campagne.

Ainsi fut fait. Pendant quatre heures, le pays fut exploré dans toutes les directions ; mais cette chasse d'un nouveau genre n'amena aucun résultat.

Les rabatteurs se retrouvèrent à midi au Maubert, harassés, brûlés parle soleil et complètement bredouilles.

Hervé n'avait rencontré que des bouviers, aux paroles rares, qui n'avaient pas su répondre à ses questions.

Le capitaine Rascalou avait relevé, à un kilomètre de là, la présence d'une misérable roulotte, campée à l'entrée d'un village ; il l'avait visitée avec le garde- champêtre; elle ne contenait, pour tout habitant, qu'un homme et une petite fille dont les papiers étaient en règle.

— Je parie que ce sont les Mariano ! s'écria Mirette.

— Justement, c'est le nom que j'ai lu!... En passant, nous avons prévenu les gendarmes.

— Tuteur, demanda Colombe, avez-vous visité Montpellier-le-Vieil ?

— Non, ma fille, mais les domestiques y sont allés un peu à leur corps défendant, car ils craignent toujours d'y faire d'épouvantables rencontres.... Ils assurent n'y avoir vu qu'une bande d'Anglais.

Hervé s'était jeté dans un fauteuil exténué de fatigue, et Mirette, debout devant lui, sa chère Cypris entre ses bras, le regardait, atterrée.

— Vous allez prendre quelque chose, monsieur Le Goêllo, dit doucement Colombe.

Il ne voulait pas d'abord; elle insista et il se décida à accepter de sa main un bol de lait; puis, tandis que ses compagnons gagnaient la salle à manger, il sortit de la maison.

Le matin, dans le potager, il avait remarqué un puits surmonté d'une poulie autour de laquelle s'enroulait une forte corde.

Il se pencha par-dessus la margelle ; son œil percevait à peine les reflets de la nappe d'eau. Du reste, la profondeur était visible à la longueur de la corde, une belle corde toute neuve, bien câblée, dont Hervé vérifia la solidité.

Il entra ensuite dans le bûcher ; après y avoir fureté un instant, il s'empara d'une lourde poutre laissée là quelque temps auparavant par des ouvriers qui avaient réparé la

charpente du Maubert, et la porta dehors pour l'examiner : elle était en parfait état.

Hervé revint alors vers la maison ; la porte de la salle à manger ouverte lui permit de constater que ses amis avaient fini de déjeuner. Il gravit les marches qui le séparaient d'eux.

— Mademoiselle, dit-il à Colombe, me donnez-vous l'autorisation de démonter la poulie du puits.

— Tout ce qui est ici est à votre disposition, Monsieur; mais que voulez-vous en faire?

— Comment appelez-vous ce grand trou noir qui s'ouvre dans un ravin, à deux cents mètres du Maubert.

— La Bouche-du-Diable !

— Eh bien, je veux y descendre.

— Quelle imprudence! s'écria M. Renaud. Nous ne sommes pas outillés pour une descente dans un aven.

— Nous nous outillerons.... Ce matin, déjà, j'avais eu ie pressentiment qu'il faudrait en arriver là, et puisque nos recherches ont été vaines, à présent je n'hésite plus.

— Alors vous croyez qu'il est tombé dans ce gouffre? murmura angoissé M. Malvisot dont les grosses mains étreignaient les petites mains de sa Mirette.

— Je ne sais pas, mais voici ce que j'ai trouvé au bord du trou.

Le jeune homme exhiba le petit bouton de cuivre. Mirette s'était rapprochée comme les autres :

— Il est à Jack, ce bouton, s'écria-t-elle ; hier je lui avais

dit qu'il ne tenait plus que par un fil et qu'il faudrait le recoudre.

— Vous voyez.... La vérité sort de la bouche des innocents !... Je descendrai donc.

— Monsieur Hervé, dit Mme Renaud, avant de risquer votre vie, songez à votre mère qui n'a que vous I

— Madame, je connais ma mère. Si elle était ici, elle me dirait : « Mon fils, tu t'es chargé de cet enfant, tu remplaces auprès de lui les parents qu'il n'a plus, je ne te retiens pas, fais ton devoir. »

Colombe s'était levée très pâle; elle marcha vers la porte.

— Monsieur Le Goëllo, dit-elle, voulez-vous me suivre, nous allons donner les ordres nécessaires....

Dans le gouffre!

Et à présent, tout était prêt ; la poutre avait été solidement fixée en travers de l'orifice, et sur la poutre avait été amarrée la poulie enlevée au puits du potager. Un bâton un peu fort, qu'un homme pouvait aisément chevaucher, était attaché à l'une des extrémités de la corde.

Hervé portait une petite lanterne à son chapeau, et il tenait à la main un pic de fer dont il se servirait pour éviter les chocs trop rudes contre la muraille rocheuse.

Autour du gouffre, tous ses amis, à l'exception de M. Malvisot, resté avec Mirette au Maubert, se tenaient immobiles dans un silence ému.

Hervé se pencha, saisit la corde et enfourcha le bâton.

— A Dieu vat! murmura-t-il, retrouvant à cette heure dans sa mémoire la confiante invocation du Breton qui se met sous la protection divine pour courir le hasard des mers.

La corde se déroula lentement, retenue par Gildas et les domestiques, espacés à un mètre de distance. Le poids du corps d'Hervé lui imprimait des oscillations. Plusieurs fois le jeune homme faillit se briser contre les parois; il s'en écartait à coups de pic. L'effort contournait la corde et il pivotait sur lui-même d'une façon vertigineuse. Là-haut on lui parlait ; il ne comprenait plus ce qu'on lui disait, la voix se perdait par résonnances.

Il avait l'horrible sensation de s'enfoncer dans un monde de ténèbres et d'épouvante où l'attendait une effroyable révélation.... Il n'osait penser à ce qui tout à l'heure frapperait ses yeux.... Mieux valait encore l'incertitude que la réalité si affreuse !...

Enfin il sentit la terre ferme sous ses pieds; il devait être à dix mètres de profondeur, car la corde ne se déroulait plus.

Des chauves-souris, éperdues de voir troubler leur paisible retraite, l'effleurèrent de leurs ailes velues.

Le sol était en pente, glissant, accidenté de pierrailles.

Hervé enleva son chapeau, de façon à ce que la lanterne éclairât la terre boueuse; soudain il recula : il venait d'apercevoir une forme étendue sans mouvement!...

D'abord l'horreur le cloua sur place ; il dut faire appel à sa volonté d'homme pour avancer... il croyait vivre d'un des plus effroyables cauchemars de sa vie!...

Lentement il se courba, et l'étroit cercle lumineux de la petite lanterne enveloppa le corps qui gisait là.

Presque aussitôt Hervé se redressa en éclatant de rire, un rire nerveux qui se répercuta partout : il n'avait devant lui que le squelette d'une brebis.

Sans doute, deux ou trois ans auparavant on avait dû chercher l'égarée; mais si le berger avait eu quelque soupçon de sa chute dans la Bouche-du-Diable, il s'était bien gardé de le communiquer aux maîtres pour ne pas être contraint de descendre dans le trou maudit.

Le jeune ingénieur avait repris possession de lui-même ; il continuait l'inspection de ce fond d'entonnoir. Tout d'un coup il recula : un second gouffre s'ouvrait sous ses pieds, et, en se penchant au-dessus, il entendait distinctement le clapotis léger de l'une de ces rivières souterraines, nées des eaux du ciel, absorbées par les gueules noires du Causse et restituées à plusieurs lieues de là sous la forme de sources vives, filtrées par le sol calcaire.

Hervé n'avait aucun moyen de descendre plus bas, et, du reste, il n'y songea pas. Suivant toutes probabilités, du moment que l'enfant n'avait pas été précipité dans le

premier abîme, il n'était pas dans le second, les deux orifices ne coïncidant en aucune façon ; mieux valait remonter et reprendre les battues du matin. Le jeune homme regagna donc la corde qui pendait jusqu'à quinze centimètres de terre.

il allait la saisir quand son pied heurta un objet qui rendit un son creux : il se courba et ramassa une boîte; autant que le lui permit la lueur insuffisante de la lanterne, cette boîte lui parut être un coffret de laque, mais dans un état piteux, écorniflé dans tous les sens. Par miracle, la serrure avait tenu bon.

. — Aucune moisissure ne le recouvre, pensa le jeune homme. Ce coffret n'est pas ici depuis longtemps.

Pour remonter, il avait besoin de ses deux mains ; aussi tira-t-il de sa poche une ficelle un peu forte dont il entoura méthodiquement le coffret; après quoi il en fixa les extrémités à son bras, enfourcha le bâton et imprima à la corde les trois secousses qui devaient indiquer son désir de remonter.

L'ascension compta les mêmes chocs, les mêmes tournoiements vertigineux que la descente. Elle ne dura pourtant que deux ou trois minutes, mais de ces minutes qui semblent ne jamais finir. Hervé apparut enfin à l'orifice, pâle, défait, les mains déchirées par les aspérités rocheuses, les vêtements souillés de boue calcaire et d'effritement siliceux.

Ses amis l'attendaient, anxieusement penchés au-dessus du gouffre.

— Eh bien, demanda le capitaine, qu'avez-vous trouvé?

— Une brebis à l'état de squelette !

— Sans doute Tune des nôtres, qui disparut il y a deux ans; mais que portez-vous là au bras, un coffret de Chine?

Hervé avait atterri, et il enlevait de son bras sa singulière trouvaille.

— Voilà qui est curieux ! continua le vieil officier. Je le reconnais parfaitement, ce coffret! C'est moi-même qui l'ai donné à M. Corentin Le Goëllo, il y a plus de vingt ans de cela, au retour de l'un de mes voyages.

Tout de suite Hervé eut l'idée que les voleurs de Chélygnac avaient dû se débarrasser d'un larcin inutile et simplement compromettant en le jetant dans la Bouche-du- Diable.

— Je vous en prie, dit-il, ne parlez pas de ma découverte à M. Malvisot, il n'aurait de cesse que nous en eussions pris connaissance, et pour l'instant nous avons mieux à faire. Cependant, comme je veux mettre mes responsabilités à couvert, je confie ce coffret au capitaine, il comprendra plus tard pourquoi.

Toute la journée encore les recherches continuèrent , mais toujours infructueuses.

Les gendarmes, dans leur enquête, révélèrent seulement la présence dans le pays, la veille et le matin, d'une mendiante inconnue. Elle était très grande; son visage était en partie caché par le châle dans lequel elle s'entortillait la tête et la taille. A la façon pénible dont elle se traînait

appuyée sur un bâton, on supposait qu'elle devait être âgée et malade. C'était tout....

Personne n'avait vu le petit Jack depuis le moment où il avait quitté le berger de Chélygnac.

Pour plus de facilités, il avait été convenu que toutes les nouvelles se centraliseraient au Maubert et que Hervé et Cyprien y passeraient la nuit. D'ailleurs, ce dernier ne voulait plus se séparer de Mirette; il lui semblait que s'il s'éloignait d'elle une seule minute, un de ces êtres fantastiques, invisibles et voleurs d'enfants, dont son imagination surexcitée peuplait le Causse, emporterait sa chère mignonne vers des régions infernales, d'où jamais plus elle ne sortirait.

Tout le pays était sur pied; avec des torches de résine on explorait la campagne. Hervé avait promis cinq mille francs de prime à quiconque lui ramènerait le petit garçon.

Cinq mille francs dans le Causse-Noir!... Une fortune! Aussi fallait-il voir l'entrain de chacun.

Après le dîner, Mirette, lasse d'avoir tant pleuré son ami, s'endormit sur un canapé; son grand-oncle dut la monter dans sa chambre.

— La pauvre chérie ! dit-il en redescendant après l'avoir confiée aux bons soins de Mme Séraphine, elle en perdra ses jolies couleurs, si ça continue.... Les misérables! Si je les tenais!... Je suis sûr que ce sont les mêmes qui ont dévalisé Chélygnac et emporté le testament !

— Au fait, dit Hervé qui avait jusqu'ici gardé le silence, absorbé dans son inquiétude, je ne vous ai pas encore avoué,

monsieur Malvisot, que je crois avoir retrouvé les papiers dérobés.

— Où donc?

— Tantôt, au fond de la Bouche- du- Diable.... J'ai, du moins, découvert un coffret, qui a, paraît-il, appartenu à notre cousin Corentin.

— Que renfermait-il ?

— Je l'ignore.... Je l'ai déposé aussitôt entre les mains du capitaine.

— Dois -je aller le chercher? demanda le tuteur de Colombe.

— Je vous en prie ! supplia Cyprien.

Hervé eut un geste d'acquiescement.

Le vieil officier sortit du salon, meublé de damas fané comme le petit salon de Concarneau, et y revint presque aussitôt, le coffret à la main.

Un guéridon occupait le centre de la pièce ; il l'y déposa.

— Monsieur Le Goëllo, dit alors Cyprien, à vous d'ouvrir.

— Je n'ai pas la clef.

— Voici mon couteau. Une petite pesée et le couvercle sautera.

Hervé introduisit dans l'une des jointures la pointe du couteau qui fit levier; les charnières rouillées crièrent comme si elles protestaient contre les indiscrets.

— La boîte est pleine de papiers, s'écria M. Renaud dont les grosses lunettes surveillaient l'opération avec autant d'intérêt que s'il se fut agi de fouilles géologiques.

Le premier mouvement de Cyprien avait été d'y porter la main avidement; mais en homme qui se pique de savoirvivre, il se contint.

— Faites le dépouillement! dit-il à Hervé. Mme Renaud eut un scrupule.

— Ne sommes-nous pas de trop? demanda-t-elle.

— Nous pourrions nous retirer, proposa Colombe. Hervé les arrêta du geste.

— Restez, je vous en prie, s'écua-t-il ; le douloureux événement qui termine notre voyage nous a tellement rapprochés dans une commune inquiétude, que vous me permettrez de vous traiter en parents.... Je serais désolé de vous voir sortir, et je suis certain que M. Malvisot partage ma façon de pensée.

— Entièrement! fit le vieux garçon.

Le jeune homme prit le premier papier qui se présentait sur le dessus.

C'était la copie de l'acte de mariage de M. Corentin Le Goëllo et de miss Edith Thompson, par-devant un prêtre catholique de San-Francisco (Californie).

Après venaient l'acte de naissance de Robert Le Goëllo, son certificat de baptême, tous les papiers enfin que, dans une famille, on conserve pieusement.

Là s'arrêtaient les pièces officielles ; en dessous, se trouvaient deux coupures de journaux américains.

Hervé prit la plus importante et lut à haute voix, en traduisant le texte anglais :

« On nous écrit de Chicago, le 3 décembre 188* : Une épouvantable catastrophe vient de jeter la consternation dans l'État d'Illinois. Le train qui part de Springfield à sept heures du soir, a, par suite d'un défaut d'aiguillage, rencontré, à trois milles de la station, le train venant en sens inverse. Le choc a été terrible. Les locomotives sont montées Tune sur l'autre. Quinze wagons ont été réduits en miettes. Quand les premiers secours sont arrivés, le spectacle était déchirant : dans la nuit, les voyageurs, miraculeusement préservés, couraient sur la voie, affolés, réclamant un parent ou un ami disparu; d'autres avaient perdu la raison et se sauvaient à travers la campagne.... Les blessés, ensevelis sous les décombres, gémissaient lamentablement. Des membres pentelants jonchaient le. sol, confondus avec des débris de bois calciné et de fer tordu.... A la lueur des torches, la scène était sinistre.... »

Suivait la longue liste des victimes, accompagnée, suivant l'habitude yankee, de commentaires explicatifs à l'usage du lecteur. Hervé la parcourut du regard et s'arrêta sur une ligne qui lui parut écrite en caractère flamboyants :

« M. et M1"3 Robert Le Goëllo, de Springfield, et leur fils Jean.

» M. Robert Le Goëllo, ajoutait le reporter, était le fils unique de M, Corentin Le Goëllo, d'origine française, qui fut, à une époque, surnommé le roi du Vif Argent, à cause de ses importantes mines du Far-West. Si nous en croyons ce qui nous a été conté, ce jeune homme était brouillé avec

son père, pour avoir, contre son gré, épousé une de ses cousines, du côté maternel, miss Ellen Thompson, institutrice des enfants de M. Pernett, de Chicago. Une réconciliation allait pourtant s'opérer entre le père et le fils, grâce à l'enfant, qui, victime innocente, a péri, lui aussi, dans cette terrible catastrophe!... La nurse seule a survécu : c'est d'elle que nous tenons ces détails!... »

— Il y avait un petit garçon ! s'écria Cyprien. Sans cette collision, mon cher Le Goëllo, vous n'auriez jamais tâté de l'héritage de Corentin!

— Pauvre cousin ! murmura Hervé, comme il a dû souffrir de n'avoir pas pardonné plus tôt.

— Voyons la seconde coupure du journal, dit curieusement M. Renaud.

Hervé lut.

« M. Corentin Le Goëllo prie les survivants de la catastrophe de Springfield qui pourraient lui fournir des renseignements sur son petit-fils, Jean Le Goëllo, dont le corps n'a pas été retrouvé, de les lui envoyer chez Dickson et C°, banquiers à New-York. Il y aura une forte récompense. »

— Et voici sans doute une réponse à cet entrefilet, ajouta

Hervé, qui avait pris une lettre dans le coffret. Ecoutez, je traduis :

« Monsieur, je suis la nurse de master John, et je vous affirme qu'il a péri comme ses parents. Une demi-heure avant la collision, je m'étais promenée avec lui le long du train, car il ne pouvait pas rester longtemps en place, le

cher mignon; il avait même amusé tout le monde par ses drôleries.... Je me souviens même qu'apercevant une femme qui semblait fort pauvre, il voulut à toute force partager avec elle le gâteau qu'il tenait à la main.... Quand le choc se produisit, il dormait sur mes genoux.... Après, je ne me rappelle plus rien.... J'avais perdu connaissance!... Je ne revins à moi que lorsqu'on me retira des décombres, avec seulement un bras cassé.... »

La lettre continuait ainsi deux autres pages; mais les détails prolixes qu'elle renfermait n'éclairaient, d'aucune façon, le fait étrange de la totale disparition du petit Jean.

Une autre lettre, émanant, celle-là, d'un membre de la commission d'enquête sur les responsabilités, concluait à la carbonisation complète du petit cadavre.

Plusieurs wagons avaient brûlé, et d'autres corps réclamés n'avaient pu être reconnus.

Il ne restait plus qu'une enveloppe cachetée au fond du coffret.

Hervé l'avait prise négligemment; soudain il tressaillit... il avait lu :

« Ceci est mon testament. »

Cyprien Malvisot bondit sur sa chaise, devint blanc, rouge,

Le capitaine Rascalou.

2o8 L'HERITAGE DU COUSIN COREPsTlN

violet, pâlit encore, voulut parler, ne le put pas, et finalement mit les coudes sur la table et son front dans les mains pour mieux écouter.

Hervé avait brisé les cachets aux initiales C. L. G.; il retira de l'enveloppe une feuille de papier et il lut :

« Je soussigné, Corentin Le Goëllo, sain de corps et d'esprit, donne et lègue, pour en jouir après mon décès, mes immeubles de Mende, de La Roche et de Chélygnac, et huit millions de valeurs à mon cousin Cyprien Malvisot, industriel à Choisy-le-Roi. »

Suivait la nomenclature de quelques legs particuliers, et enfin cette simple phrase qui donnait à Hervé le reste de la fortune.

« J'institue mon petit cousin, Hervé Le Goëllo, légataire universel. »

— Baptiste avait raison, murmura le vieux garçon écrasé par le bonheur et la surprise. Je suis riche... riche.... Huit millions!...

Et, relevant la tête, il frappa du poing sur le guéridon.

— Ah ! elle peut se tenir à présent la concurrence étrangère, s'écria-t-il; je vais lui en faire voir de grises!

M. Renaud n'avait entendu que le chiffre fantastique de l'héritage : huit millions !

— Peste! fit-il, que vous restera-t-il donc, mon pauvre Le Goëllo?

Le jeune homme eut un geste indifférent.

— Bien suffisamment, rénondit-il, une dizaine de millions.

— Dix millions ! s'écria le capitaine Rascalou abasourdi. Alors, Monsieur, vous aviez, avant, vingt millions de fortune?

— A peu près!

— Et il avait l'air d'un garçon comme tout le monde ! s'écria le vieil officier en agitant sa manche vide. A la bonne heure! j'aime les gens simples, moi!...

Hervé, tout affligé qu'il fut de la disparition de son pupille, ne put s'empêcher de sourire des figures étonnées de ses compagnons.

— Pardonnez-moi de ne pas vous avoir avoué ma véritable situation, leur dit-il; mais c'est si ennuyeux quelquefois d'être trop riche, qu'on se plaît à l'oublier !...

Colombe ne s'était permis aucune réflexion. Comme de coutume, elle veilla à ce que chacun eut ce qu'il lui fallait pour la nuit; mais était-ce une illusion, il parut à Hervé qu'elle répondait, à son bonsoir plus froidement qu'à l'ordinaire.

A l'inverse des autres, se croyait-elle donc tenue à plus de raideur vis-à-vis du châtelain millionnaire de Kerdual que vis-à-vis de M. Le Goëllo, ingénieur et propriétaire aisé en Bretagne?... Hervé se le demanda plusieurs fois, au cours de cette longue nuit qu'il passa à la fenêtre de sa chambre, guettant les moindres rumeurs, espérant toujours apprendre que Jack était retrouvé.

L'air était tiède, la lune, dans son plein, favorisait les recherches, mais aucun messager de bonne nouvelle ne vint frapper à la porte du Maulert.

A l'aube, Hervé, épuisé de fatigue, se jeta tout habillé sur le lit qui lui avait été préparé, et il s'endormit d'un sommeil pesant, traversé de cauchemars effroyables où revenaient sans cesse de vertigineuses et angoissantes descentes dans des abîmes sans fond.

La confession de Sally

Il était près de trois heures quand Hervé se réveilla en sursaut, avec la sensation que quelqu'un était entré dans sa chambre.

Gildas se tenait, en effet, au pied du lit.

— On demande Monsieur en bas, dit-il.

— Jack serait-il retrouvé? s'écria Hervé.

— Non, Monsieur, malheureusement.

Le jeune valet de chambre, après avoir vu d'un mauvais œil l'intrusion du petit mousse, s'était attaché à lui, et il était presque aussi désolé que son maître de sa disparition inexpliquée.

— Alors, c'est Guilhaumou qui est là?

— Non, Monsieur, c'est un homme que je ne connais pas. Il est arrivé de Millau en carriole, et il dit qu'il vient de Bretagne pour voir Monsieur, mais il n'a pas voulu me

donner son nom. On croirait que c'est un Anglais à son accent.

Tout de suite la pensée d'Hervé courut à sa mère.

Etait-elle malade?... n'avait-elle pas voulu le lui écrire?... lui envoyait-elle un émissaire?... Et, dans une angoisse extrême, il rajusta ses vêtements pour descendre au salon.

Son visiteur inconnu tournait le dos à la porte lorsqu'il entra ; mais au bruit il fit volte-face, et aussitôt Hervé le reconnut : c'était John Smith, le second de la Swallow, la bête noire du pauvre Jack.

En un clin d'œil le jeune ingénieur se rappela que son petit pupille avait cru revoir à Mende la barbe rousse de son tourmenteur.

Lui l'avait raillé, ne se figurant pas très bien le loup de mer égaré dans les Causses ; à présent il ne pouvait plus douter : l'homme était devant lui, souriant, patelin, mais faux jusqu'aux moelles; et, instinctivement, Hervé se tint sur ses gardes.

— Me reconnaissez-vous, Monsieur? lui avait demandé John Smith.

— Parfaitement, vous êtes le second de la Swallow. A quelle circonstance dois-je le plaisir de votre visite ? Lorient est assez loin du Maubert pour que je puisse m'en étonner ! Et d'abord comment avez-vous pu me retrouver ?

— Oh! d'une façon très simple : j'ai fait demander votre adresse à Mme Le Goëllo, et, dès que je l'ai eue, je me suis mis en route, voyageant jour et nuit, car j'avais à

vous faire une communication de la dernière importance!

— Laquelle?

John Smith se fouilla et retira de sa vareuse le portefeuille crasseux, déjà remarqué par Hervé dans le cabaret du port où s'était traitée la question de Jack.

Il y prit une lettre décachetée qu'il tendit à Hervé; l'adresse était celle-ci :

M. Jack Nobodtj, mousse à bord de la Swallow, avec cette inscription dans un angle : Confiée aux bons soins de M. Penton, armateur à New-York.

— Je l'ai lue, déclara John Smith. L'armateur l'avait envoyée au capitaine que je remplace ; son contenu m'a paru trop important pour la confier à la poste.... Jugez-en par vous-même, Monsieur.

La lettre, enfermée dans l'enveloppe, portait un en-tête imprimé indiquant son origine, un des principaux hospices de Chicago ; elle était écrite en langue anglaise.

« Moi, Sally Crooks, me sentant sur le point de mourir et de comparaître devant Dieu, et désirant réparer dans la mesure du possible les fautes si nombreuses de ma vie, je déclare que l'enfant que j'ai élevé sous le nom de Jack Nobody, et qui est, à l'heure actuelle, mousse à bord de la Sivalloiv, n'est autre que Jean Le Goëllo, fils de M. et M1S Robert Le Goëllo, tués dans la catastrophe de Springfield, et petit-fils de M. Corentin Le Goëllo.... »

Le papier échappa des mains tremblantes d'Hervé.

— Lui !... Jack!... Mon Dieu! quelle fatalité, murmura-t-il.

— Continuez, Monsieur, dit le second qui avait ramassé la lettre. Vous verrez comment les choses se sont passées....

Le jeune homme reprit sa lecture.

« Le soir de la catastrophe, j'étais dans le même train que M. et Mrs Le Goëllo. Depuis longtemps, je les connaissais de vue et de nom pour les avoir rencontrés dans les rues de Springfield, mon lieu de naissance; j'avais remarqué leur petit garçon si vif, si intelligent. A cette époque, j'étais déjà veuve et je vivais de charités.... Je me fis alors la réflexion que, si j'avais un enfant gentil comme celui-là, on s'intéresserait beaucoup plus à ma personne dans la ville de New- York où je me rendais, espérant y trouver plus de secours. Puis, le choc se produisit.... Je me crus morte!... Mais le premier saisissement passé, je reconnus que mes membres étaient intacts, et après beaucoup d'efforts je parvins à sortir du wagon par l'une des fenêtres.... Comme je tâtonnais pour me frayer un chemin parmi les débris, je sentis un petit pied sous ma main. Je le saisis, je me courbai et je dégageai un enfant. Je le reconnus tout de suite, c'était le petit Jean Le Goëllo!... Il était évanoui et portait au front, au-dessus du sourcil gauche, une blessure assez profonde....

— Il en a encore la cicatrice ! remarqua John Smith.

» Je ne sais quel démon me poussa.... On n'entendait aucun gémissement sous les décombres. Les parents devaient être morts. La nuit abritait ma fuite. Je pris l'enfant dans mes bras et je coupai à travers champs. Au petit jour, je lavai sa blessure à une fontaine. L'eau fraîche le ranima : il

se mit à pleurer; je lui dis que nous allions rejoindre son papa et sa maman,- et il se calma. Du reste, il n'était pas sauvage ; je lui enlevai son manteau et son chapeau que j'enterrai au pied d'un arbre et je l'enveloppai d'un vieux châle gris à moi. Une heure après, j'étais dans le train de New-York.... Une bonne aubaine me mit entre les mains une assez forte somme d'argent; quinze jours plus tard, j'abordai à Londres. Personne ne se préoccupa de savoir d'où venait l'enfant que je traînais derrière moi. Je l'avais baptisé Jack, le diminutif de John en Amérique, et lorsqu'il me demandait son autre nom, je lui répondais plaisamment qu'il s'appelait Nobody. Ce fut ce nom qu'on lui donna partout. Et à présent, j'ai tout dit, j'ai bien fait souffrir le pauvre petit. Qu'il me pardonne comme je prie Dieu de me pardonner!... »

Elle avait apposé au bas de cette confession, écrite d'une autre main plus sûre et plus ferme, sa grosse signature informe et tremblée : Salhj Crooh.

Le médecin en chef et l'aumônier de l'hôpital avaient contresigné sa déclaration.

Hervé restait abasourdi.... Comment, cet enfant qu'il avait recueilli par charité et à qui il s'était sincèrement attaché, c'était son cousin, un Le Goëllo comme lui, le petit-fils de M. Corentin Le Goëllo et l'héritier de son immense fortune!... Quelle ironie du sort!... Le millionnaire devrait revenir à sa vie simple d'autrefois, et le mousse loqueteux, battu, martyrisé, prendrait sa place. Mais où pouvait être cet enfant?... A tout prix il fallait qu'on le retrouvât!

Et Hervé se retourna vers John Smith qui l'observait curieusement de ses yeux louches, aux paupières demicloses.

— Je ne vous ai pas encore dit, fit-il, que John a disparu depuis hier. Nous sommes fort inquiets de lui. Les nouvelles que vous m'apportez augmentent encore mon désir de le retrouver.

— Oui.... On pourrait dire autrement que vous aviez intérêt à le faire disparaître!

Hervé haussa les épaules.

— Ceux qui me connaissent ne me croiront jamais capable d'une pareille ignominie! répondit-il d'une voix brève, et pour que ceux qui ne me connaissent pas n'en aient même pas la pensée, je vais faire publier partout que j'élève de cinq mille à vingt mille francs la prime que j'ai promise.

Un luisant étrange, qui brilla soudain dans les yeux de John Smith,* éveilla les soupçons d'Hervé.

— Cet homme me trompe ! pensa-t-il. Il n'arrive pas en ligne droite de Lorient. C'est bien lui que mon pauvre petit Jack a vu à Mende ; c'est lui qui a été l'auteur ou le complice de l'enlèvement de Dauphin, et Dauphin n'a été enlevé que parce qu'on l'a confondu avec Jack.... Hier, il a enfin réussi le coup !... Qui sait si ce n'est pas aussi ce gaillard-là qui a dévalisé Chélygnac à ses moments perdus?... Quel est son but?... me faire chanter, m'extirper de l'argent. Nous allons bien voir.... Je vais lui laisser croire que je suis sa dupe. Rira bien qui rira le dernier !

Et très calme, Hervé reprit :

— Oui, je donnerai de grand cœur vingt mille francs à celui qui me ramènera le pauvre enfant.

— Je me mets à votre disposition pour les recherches, Monsieur.

— J'accepte volontiers vos services. Ils me seront fort utiles !...

Le plan d'Hervé était arrêté dans son esprit ; il surveillerait, sans en avoir l'air, les agissements de l'Américain et le laisserait lui ramener Jack, quitte à procéder ensuite à une enquête. Les événements le forcèrent de modifier sa ligne de conduite.

Colombe avait paru sur le seuil du salon.

— Monsieur Le Goëllo, dit-elle d'une voix émue, pourriezvous venir un instant. J'aurais à vous parler.

Hervé jeta un regard perplexe sur John Smith. Que devait-il en faire? Soudain une idée géniale l'illumina.

— Mademoiselle, dit-il, voici Monsieur qui arrive de loin. Serait-il indiscret de vous demander pour lui quelques rafraîchissements?

— Pas du tout. Suivez-moi, Monsieur.

La jeune fille passa dans la salle à manger et appela une servante qui, sur son ordre, apporta un plateau supportant un verre, un sucrier, un flacon de rhum et une carafe d'eau.

— A présent je suis tranquille, pensa Hervé ; mon homme est attablé, il ne bougera pas d'un moment. Pourvu qu'il

n'ingurgite pas tout le rhum!... Il en serait peut-être capable. Enfin je ne puis cependant confisquer le flacon.... Et le jeune ingénieur suivit Mlle du Maubert.

— Je sais où Jack a été emmené, chuchota Colombe dès qu'ils furent à une certaine distance de la maison.

— Où donc?

— A Montpellier- le- Vieil, dans une grotte à peu près inaccessible... mais que je connais fort bien, pour y être grimpée jadis...; on l'appelle dans le pays le Châtean-du- Corbeau. L'auteur de l'enlèvement est un nommé Martial Houlbiquet, ancien acteur ambulant.

— Il est de Concarneau! nous avons joué au soldat ensemble. C'est un garçon qui a fait tous les métiers; en dernier lieu, il était domestique du notaire de Kerdual, l'endroit ou j'habite.

— Cet homme s'est déguisé en mendiante. Il a rencontré Jack dans le ravin que vous savez, là où s'ouvre la Bouchedu-Diable; il l'a apitoyé sur son triste sort, prétendant qu'il ne pouvait plus se traîner. Le petit a bon cœur; il lui a offert son épaule pour s'appuyer, et quand ils ont été assez loin de toute habitation, pour ne pas courir le risque d'être entendus, il Fa enlevé malgré ses cris.

— Mais de qui tenez-vous ces précieux renseignements, Mademoiselle? De la gendarmerie?

— Point du tout. D'une petite créature reconnaissante. Vous rappelez-vous Pépita Mariano?

— A merveille!

— Elle a su, je ne sais comment, que j'habitais ici, et, ce matin, elle s'est échappée pour me raconter toute l'histoire, en me priant seulement d'éviter la prison à son père et à Martial Houlbiquet. Ce dernier a tenu jadis l'un des principaux rôles dans la troupe Mariano. Ils se sont retrouvés par hasard à Peyreleau, le soir où nous y étions nous-mêmes, et ce sont les vêtements de la mère de Pépita qui ont servi à composer le déguisement de mendiante. La petite a cru comprendre que le but de l'enlèvement était de toucher la forte prime que vous ne pouviez manquer de promettre.

— Je l'ai compris aussi!... Ne vous a-t-on pas parlé d'un complice, Mademoiselle ?

— Si, un étranger... que Pépita ne connaît pas, parce qu'il a pris une autre route.

— C'est celui qui déguste en ce moment le grog que vous avez eu la bonté de lui offrir.

— Pas possible!... Il a une bien vilaine tête, en effet. Quelle conduite allez-vous tenir envers lui ?

— Je n'en sais rien encore. De toutes façons, il faut agir vite pour ne pas laisser échapper le misérable.

Et Hervé reprit d'un pas rapide le chemin de la maison. John Smith dormait sur la table, la tête sur ses bras; le flacon de rhum était vide. La fatigue et la chaleur aidant, il était tombé comme une masse. Hervé lui frappa sur l'épaule; il tressaillit et se redressa péniblement, le regard abruti.

— Venez dans ma chambre, lui dit le jeune homme. Un peu de repos vous fera grand bien.

Il se leva en trébuchant, monta l'escalier en butant à chaque marche, et dès qu'il vit le lit, il s'y jeta tel qu'il était avec ses souliers poudreux.

Hervé sortit de la pièce qui ouvrait sur une petite antichambre sans autre issue que le palier et donna un tour de clef à la serrure; après quoi il appela Gildas.

— Ecoute-moi bien, lui dit-il. Il y a là-dedans un malfaiteur de la pire espèce ; c'est un de ceux qui ont enlevé Jack. Je te mets de planton pour l'empêcher de sortir. Sous aucun prétexte, il ne doit franchir cette porte.

— Que Monsieur soit tranquille. Il ne la franchira pas. On n'est pas Breton pour rien. Le misérable! s'attaquera un enfant.... Faut-il être lâche!... Anglais! va.

Hervé descendit au rez-de-chaussée, où ses amis, sauf le capitaine, étaient réunis autour de Colombe qui leur apprenait la bonne nouvelle.

— J'ai coffré mon bonhomme, annonça-t-il. Agissons à présent sans plus tarder. Faut-il prévenir les gendarmes?

— Ce serait trop long, dit Colombe. Mieux vaut se passer d'eux. Voici mon tuteur qui rentre : il organisera l'expédition.

Le capitaine, mis au courant des derniers événements, se gratta le crâne, suivant son habitude dans les moments de grave perplexité.

— C'est que je ne connais pas ce Château-du-Corbeau, déclara-t-il.

On appela les domestiques. Seul, Guilhaumou avait quelque idée de la situation du rocher en question.

— Quant à grimper dessus, dit- il sur le ton solennel qui lui était habituel, je ne m'y engage pas, mes vieilles jambes n'étant plus capables de pareils tours de force.

— Cela ne fait rien, dit Colombe, vous nous montrerez le chemin, et une fois là-bas, je me fais fort d'indiquer à M. Le Goëllo le côté accessible.

— Mais, fit Hervé, s'il y a du danger, Mademoiselle? si cet homme veut se défendre?

— Je n'ai pas peur.... D'ailleurs, Pépita m'a assuré que Martial Houlbiquet n'était pas méchant. Quand elle était petite, il lui taillait des poupées dans des morceaux de bois.

— Ce Monsieur me fait donc concurrence? risqua Cyprien qui aurait bien voulu qu'on retrouvât Jack pour avoir le droit de se réjouir tout à l'aise.

— Colombe, ne soyez pas imprudente, supplia la bonne Mme Renaud.

— Mademoiselle, sanglota Mirette, vous reviendrez... vous ne ferez pas comme Jack, n'est-ce pas?

— Non, ma mignonne, et je vous ramènerai même votre petit ami.

— Faut-il que j'y aille aussi? demanda Cyprien vaguement inquiet.

Il n'était pas très brave, on le sait, et, de plus, il repu» gnait maintenant à risquer la vie d'un homme qui valait huit millions.

— Non, c'est inutile, répondit le capitaine. Montpellierle-Vieil a des rues fort mal entretenues qui manquent de réverbères et où il n'est pas prudent de se risquer quand on n'est pas jeune ou du pays.

— J'aurais tant voulu voir cette cité dolomitique au clair de lune, soupira M. Renaud.

— Tu la verras une autre fois à la lumière du soleil, lui déclara sa femme. Pour un homme de ton âge, myope par surcroît, cela vaut infiniment mieux. Je ne tiens pas à ce que tu te casses le cou.

On convint d'attendre la nuit pour le départ, et vers dix heures, le « corps expéditionnaire » se mit en route.

Au premier étage, John Smith ronflait comme un tuyau d'orgue.

Montpellier- le - Vieil.

La petite troupe, composée du capitaine, de Colombe d'Hervé, de Guiîhaumou, de son chien Casse-Cou et de trois domestiques, suivait un sentier plat, dépourvu d'accidents; on se demandait comment il pouvait conduire à Montpellier-le-Vieil, la cité fantastique du Causse-Noir.

TVm<= rrnrdaipnt le silence; sous la clarté froide de la

^^"^iv

lune en son plein, ils ressemblaient à des ombres....

Mlle du Maubert marchait la première, si blaijche dans

sa robe de piqué, sur laquelle était jeté un châle de laine,

qu'on l'eût prise pour un de ces êtres de brouillard que

les yeux superstitieux des paysans voient danser la nuit sur l'herbe humide des prés.

Hervé avait un monde de pensées dans l'esprit.

Depuis son entrevue avec John Smith, il brûlait de révéler à tous ce qu'il avait appris ; mais, pour parler, il voulait que Jack fût présent, et il se taisait.

Cela lui semblait étrange de se sentir dépouillé de son man- teau éblouissant d'archimillion- * naire; il avait un peu la sensa- ( tion d'un acteur qui, pour queî-

Le père Guiihaumou s'avançait,: son ques heures, a revêtu les habits

chapeau à la main. (P. 23o.) -, -, , *■ -i*

brodes d or dun roi sur qui tous les yeux se sont fixés, et qui, la pièce finie, quitte le théâtre, dans ses]vêtements de tous les jours, en inconnu que la foule coudoie dédaigneusement et à qui elle n'accorde même pas un regard.

Adieu la vie luxueuse, le nombreux domestique, les chevaux de sang, les voyages où l'or se semait sans compter,

les empressements obséquieux... il allait perdre tout cela.... Il ne serait plus l'héritier de M. Corentin Le Goëllo, le richissime quick silver king; il serait tout simplement lui, M. Hervé Le Goëllo, ingénieur des Arts et Manufactures, héritier de la raison sociale Trégor et Le Goëllo, de Concarneau.... Il devrait retourner à la vieille maison où le luxe était inconnu, à l'usine empuantie de l'odeur de rogue et de sardines, au travail austère de tous les jours....

Et il s'interrogeait, se demandant s'il souffrait de la dure nécessité.

En toute franchise, sa conscience lui répondit non.... La maison ancienne avec son jardin parfumé de fleurs lui apparaissait à présent accueillante et poétique ; l'usine ellemême le reprenait; il retrouvait au fond de son âme son intérêt d'enfant pour elle.... Comme il l'avait négligée, dédaignée même, il avait honte aujourd'hui de sa conduite passée ; pour la lui faire oublier, il l'aimerait, il l'agrandirait, il la transformerait!...

Mme Le Goëllo serait heureuse, elle se reposerait enfin, et si, plus tard....

Hervé n'alla pas plus loin dans ses réflexions ; une voix, celle de Guilhaumou, lui avait crié :

— Hé ! Monsieur, prenez donc garde à vos pieds !

Le chemin aboutissait à un précipice à pic, et, devant lui, le jeune homme voyait surgir la ville de pierre avec sa citadelle, ses rues, ses tours, ses églises, Pompéi étrange qui semble avoir été construite pour des Titans!

A la clarté de la lune, les lumières et les ombres s'exagéraient; d'abord, l'œil perdu, dans cette trop grande profusion de détails, n'apercevait qu'un chaos informe.

Mais, peu à peu, la configuration générale se dessinait plus nettement.... Le massif du centre, la Ciutat, comme l'appellent les Caussenards, se dressait majestueux et fier, les cirques arrondissaient leurs gradins autour d'une arène gigantesque; les rues, plantées de pins sylvestres, de hêtres et de chênes vigoureux, s'enfonçaient avec de mystérieuses attirances ; des arbousiers, des houx, des ronces folles grimpaient à l'assaut des murs et des colonnes; des lierres étendaient leur manteau de verdure sur des pans de roche qu'ils transformaient en ruines féodales....

Et, au delà de l'acropole, des cirques, des clochers d'églises, des portes monumentales, des places, grandes comme un Forum antique, une enceinte de remparts défendait la cité mystérieuse contre je ne sais quel ennemi imaginaire.

Sous cette lune blanche, c'était étrange et terrifiant à la fois cette immense ville morte où ne se voyait aucun être vivant, ville enchantée qui semblait dormir sous le poids d'un maléfice ainsi que le palais de la Belle au Bois dormant!...

On comprenait aisément les frayeurs superstitieuses des bergers devant ce formidable caprice de la nature que leur simplicité jugeait inexplicable !

Guilhaumou et les domestiques étaient tout juste rassurés, et le vieux se mit même à siffloter une petite chanson pour se donner du cœur.

— Taisez-vous donc, lui dit Hervé, vous allez révéler notre approche. C'est très maladroit!

La descente était abrupte; plus d'une fois, s'il n'eût pas en l'appui de sa canne ferrée, le capitaine aurait glissé sur les pierres roulantes.

Quant à Colombe, elle avait le pied montagnard : on pouvait la suivre en toute confiance ; là où elle passait, était le bon chemin.

Une fois qu'il eut atteint le fond de la profonde excavation, Hervé se rendit mieux compte du prodigieux enchevêtrement formé par les rues, les places, les voûtes, les couloirs....

S'il eût été seul, il se fût infailliblement égaré dans ce labyrinthe de cinq^cents hectares qui semble être le fruit d'une imagination en délire.

A présent, Guilhaumou avait pris la tête de la colonne.

Casse-Cou marchait sur ses talons, se frayant derrière lui un chemin à travers les broussailles, escaladant un obstacle, se glissant par d'étroites fentes entre deux roches rapprochées, tout cela en silence comme s'il eût compris qu'il devait se taire

Les autres suivaient leurs traces, véritables pygmées dans ce monde de géants, qui les écrasait de ses masses formidables.

Ils allèrent ainsi près d'une demi-heure ; puis Guilhaumou s'arrêta :

— Nous sommes arrivés, murmura-t-il. C'est ici!..

Et sa main sèche et noire dç travailleur montrait une sorte

de château crénelé, auquel ne manquaient ni les tours, ni les donjons, ni les remparts, et où se creusait comme un œil de Cyclope une large ouverture béante.

Hervé mesura la roche du regard ; elle devait avoir une cinquantaine de mètres et paraissait absolument inaccessible.

— Par où y monterai-je? chuchota-t-il.

— Par ici, Monsieur, dit Colombe en contournant le bloc de pierre. Si le sentier, par lequel mon pauvre père m'a fait passer il y a dix ans, existe encore, nous le trouverons de ce côté.

Le capitaine avait fait le mouvement de la suivre.

— Non, dit-elle, je ne veux pas que vous veniez, tuteur, vous ne pourriez pas monter jusqu'en haut.

Le vieil officier baissa la tête.

— Il faut donc ses deux bras ! murmura-t-il. Et il ajouta avec un soupir :

— Monsieur Le Goëllo, je vous la confie.

Hélas! oui, les deux bras n'étaient pas de trop pour une pareille ascension.

Ce que Colombe appelait un sentier était en réalité une sorte d'escalier aux marches inégales taillées dans le roc. La jeune fille voulut s'y engager la première, et, à ce sujet, il y eut un léger débat entre elle et son compagnon.

Ils convinrent enfin que dès qu'ils atteindraient la plate* forme, du côté opposé à la grotte, le jeune homme prendrait les devants.

Hervé ne pouvait rêver de meilleur guide que Mlle du Maubert, elle ne semblait faire aucun effort; ses pieds touchaient à peine le rocher, et elle s'élevait sans secousses, sans mouvement inutile, avec une rapidité extraordinaire.

Il avait peine à la suivre dans la façon de spirale que décrivait cet escalier naturel.

Au moment où il mettait le pied sur l'étroite plate- forme circulaire qui entourait le bizarre castel de pierre que les gens du pays avaient baptisé le Château-du-Corbeau, à cause d'un vieux corbeau qui, pendant de longues années, y avait élu domicile, un caillou se détacha du bord et, de ricochet en ricochet, roula jusqu'en bas.

Aussitôt Casse-Cou, oubliant toute réserve, se mit à aboyer furieusement.

Hervé contourna rapidement le rocher, prévoyant ce qui allait arriver, et se trouva face à face avec un individu qui venait de sur ir de la grotte.

— Martial Houlbiquet, lui dit-il, je te reconnais! C'est toi que je cherchais!... Qu'as-tu fait de l'enfant que tu as enlevé hier dans le ravin du Maubert?...

L'homme eut dans le regard une expression de cerf aux abois.... Des voix montaient des profondeurs sombres de l'étrange cité.... M. Le Goëllo n'était donc pas seul... qui sait... les gendarmes peut-être... la prison... le déshonneur.... 11 s'affola, et, d'un bond, il gagna le bord de la plateforme.... Dieu ne permit pas l'accomplissement de cet acte de désespoir. Une petite main très ferme le rejeta en arrière....

Il se retourna et aperçut Mlle du Maubert, toute pâle dans sa robe blanche, apparition irréelle dans ce cadre fantastique.

— Qu'alliez-vous faire, malheureux? murmura-t-elle , ajouter un crime à votre faute?... Nous attendons mieux de vous. Il n'est jamais trop tard pour se repentir!... Vous êtes jeune, la vie est longue!... Dieu est miséricordieux!...

Il avait couvert son visage de ses deux mains ; tout d'un coup il éclata en sanglots et se laissa tomber à genoux :

— Oh! monsieur Hervé, supplia-t-il , pardonnez-moi; songez que nous avons été enfants ensemble... vous étiez général, j'étais le porte-drapeau.... Ne me livrez pas à la justice... je sais que je suis un misérable... mais je peux me corriger... et je n'ai que vingt-six ans.... J'ai tant souffert quand j'étais petit.... J'ai eu faim... j'ai eu froid... j'ai été roué de coups... chassé de la maison... et, plus tard, mon service fini, j'ai eu bien du mal à gagner ma vie.... J'ai fait tous les métiers... en dernier lieu, j'avais été acteur ambulant, pour mon malheur... après, on me jetait à tout propos le nom de saltimbanque à la tête. Quand on a volé chez le notaire de Kerdual, j'ai été immédiatement soupçonné. Pourtant je n'avais rien pris, je vous le jure, monsieur Hervé....

— Oui, mais tu ne peux nier aujourd'hui que tu es le complice de John Smith!... Je le tiens sous clef au Maubert, celui-là !

— Il ne me restait plus que cinquante centimes lorsque

j'ai fait, par hasard, sa connaissance à Lorient. Nous avons parlé de vous et de ce pays-ci, alors il m'a emmené chez lui, et il m'a montré la lettre de Sally Crooks : « Vous enlèverez l'enfant, m'a-t-il dit; M. Le Goëllo promettra naturellement une forte prime à ceux qui le ramèneront, il ne regarde pas à l'argent.... J'arriverai par là-dessus avec la lettre, et; pour ne pas être accusé d'avoir fait disparaître le petit par intérêt, il augmentera considérablement la prime.... J'offrirai d'aider aux recherches... sur un signe de moi, vous décamperez en laissant l'enfant dans un endroit convenu; j'arriverai et je me donnerai les gants de la découverte.... Vous ne risquez rien; le petit ne vous connaît pas... et puis, vous vous déguiserez... un ancien acteur, ça doit vous être facile.... Je touche alors la prime, et nous partageons!... Ça vous va-t-il? » D'abord, je ne voulais pas...; il m'a tant pressé que j'ai fini par consentir. Il avait un revolver chargé dans sa vareuse, et c'est un gaillard qui n'hésiterait pas à tuer son homme!... J'ai dit seulement que je ne voulais faire de mal à personne, et nous sommes partis.... Au Garabit, j'ai failli faire le coup; mais le petit s'est méfié de moi!... A la Roche, je me suis fourré le doigt dans l'œil... j'avais cru, du dehors, reconnaître l'enfant endormi dans une chambre du rez-de-chaussée... il paraît que je m'étais trompé.... John Smith a failli me tuer pour me punir de ma stupidité, comme il disait.... Enfin, au Maubert, j'ai réussi. Mais je n'ai pas été méchant pour le petit... je l'ai distrait autant que j'ai pu.... Demandez-le-lui plutôt.

— N'as-tu pas pris part au vol de Chélygnac ?

— On vous a volé, Monsieur ?

— Oui, la nuit qui a précédé mon arrivée, on a fouillé mes bagages et les armoires de ma chambre.

Martial se frappa le front :

— Imbécile que je suis, s'écria-t-il, j'ai eu le malheur de raconter à John Smith que votre domestique avait, à Sainte- Enimie, pris les devants avec les bagages; je parie qu'il aura eu envie de les visiter pour s'assurer s'ils contenaient de l'argent, mais il a eu bien soin de ne me parler de rien; car, moi, je ne suis pas un voleur! J'ai consenti, un peu malgré moi, à vous faire chanter, M. Hervé, mais pour un voleur, je ne suis pas un voleur... je n'ai jamais pris un sou à personne!...

Il parlait... il parlait d'une voix entrecoupée, presque sans respirer.... Hervé, ému de pitié pour ce grand garçon, élevé par des parents indignes, dont la conscience obscure avait de si étranges conceptions sur le bien et le mal, n'essayait pas de l'arrêter.... Il lui tardait cependant de pénétrer dans la grotte et de réveiller Jack.

Il se réveilla de lui-même au bruit des voix et émergea soudain de l'ombre, les yeux lourds de sommeil, les cheveux remplis de fines brindilles qui trahissaient la rusticité de sa couche de feuillage. En apercevant Hervé, il se jeta dans ses bras, pleurant et riant tout à la fois, et il lui demanda pardon de sa désobéissance de la veille.

Martial le saisit par le bras.

— Monsieur Jack, fit-il, dites bien à M. Le Gcëllo que je n'ai pas été méchant pour vous.... Je ne suis pas John Smith, moi !

— Ça, c'est bien vrai, déclara le petit garçon après avoir reçu son pardon, essuyé ses yeux et s'être mouché avec énergie. D'abord, j'ai cru qu'il voulait me tuer, et j'ai eu peur; mais une fois que nous avons été ici, il a quitté ses habits de femme et il m'a dit que je n'avais rien à craindre de lui!... Alors il m'a taillé toutes sortes de jolies choses dans de l'écorce de pin.... Regardez ce bateau, grand ami; n'est-ce pas qu'il est joli avec tout son gréement?... Ne jurerait-on pas un de vos bateaux de pêche de Concarneau !

— J'aurais tant aimé à avoir une barque à moi, à être pêcheur, murmura Martial. Il me semble que j'aurais été meilleur si j'avais toujours vécu sur la mer!...

— Puisque c'est ainsi, dit doucement Colombe, il faudra retourner à elle !

Jack tressaillit; il n'avait pas encore aperçu la jeune fille.

— Mademoiselle Colombe! fit-il étonné; comment avezvous pu monter si haut?..,

— Je croyais que c'était un ange ! balbutia Martial.

— Et vous n'aviez pas tout à fait tort! s'écria Jack d'un air convaincu. Nous l'appelons notre providence!

Hervé sourit et donna une tap€ d'amitié à son pupille.

— Descendons, dit-il, on doit nous attendre impatiemment en bas. Suis-nous, Martial, je te promets de ne pas te livrer à la justice!...

Mlle du Maubert avait pris les devants, et ce fut elle qui atterrit la première.

Casse-Cou lui fit fête; mais lorsqu'il aperçut Houlbiquet, il aboya après lui si furieusement que le malheureux, effrayé, serait resté cramponné à la roche toute la nuit plutôt que de livrer ses jambes à ses crocs, si Guilhaumou n'était intervenu pour intimer silence à son chien et ne l'avait pris par son collier.

— Mes amis, dit alors Hervé en s'adressant au fermier et aux domestiques, vous le voyez, nous avons retrouvé celui que nous cherchions. Quant à ce jeune homme, il m'a fourni les explications que je réclamais, et, pour cette fois, je lui pardonne! Je vous prierai donc d'être discrets à son endroit et de ne pas parler de lui aux gendarmes.... Si je suis content de vous, vous n'aurez pas lieu de vous en repentir....

Le capitaine pleurait; comme il en était fort vexé, il déclara que le froid de la nuit le prenait aux yeux et qu'il fallait reprendre au plus vite le chemin du Maubert.

Jack se suspendit au bras de son grand ami. Sx>n enfance avait été si agitée, si malheureuse, qu'il avait peut-être moins souffert qu'un autre de son aventure ; il avait bien mangé, bien dormi dans la grotte; ses amis seuls lui avaient manqué, surtout Mirette.

Qu'avait-elle pensé de sa disparition, cette chère Mirette?... Lui-même ne comprenait goutte à l'histoire. Dans quel but l'avait-on volé, lui, pauvre petit être vagabond?... Quel

intérêt y avait-on?... Autant de mystères qu'il ne pouvait éclaircir.

Hervé écoutait d'une oreille son joyeux bavardage, tout en roulant d'autres idées dans sa tête.... Quelle conduite devait-il tenir vis-à-vis de John Smith, le vrai coupable?...

S'il le livrait à la justice, il trahirait la complicité de Martial?...

Fallait-il, pour sauver Martial, laisser impuni John Smith?...

Le problème était malaisé à résoudre. Le second de la Swallow lui trouva une solution à laquelle Hervé n'avait pas songé.

Quand la petite troupe atteignit le Maubert, personne ne dormait, et à toutes les fenêtres des têtes parurent, des voix inquiètes demandèrent :

— Eh bien, quelles nouvelles? Jack est-il retrouvé?

— Oui, répondit joyeusement Hervé, nous avons pris la pie au nid, grâce à Mlle Colombe, un guide incomparable !

Dans le plaisir du retour, il avait élevé la voix, sans réfléchir que, de cette façon, ses paroles arriveraient jusqu'à des oreilles auxquelles elles n'étaient pas destinées....

Ses compagnons, saisis par la fraîcheur de la nuit, réclamaient une boisson chaude; il les laissa aux soins de Mlle du Maubert, prit un flambeau dans le vestibule et monta au premier étage.

Gildas, assis sur une chaise, un gros gourdin entre les

jambes, montait fidèlement sa garde devant la chambre de T Américain.

— Tout à l'heure, il a voulu sortir, déclara-t-il, mais la serrure est solide et je l'ai menacé de l'assommer. A présent, je n'entends plus rien; il s'est sans doute calmé. Mais que Monsieur fasse attention....

Hervé tourna la clef et entra dans la chambre avec la sensation du dompteur pénétrant dans la cage du tigre royal.

John Smith enjambait juste l'appui de la fenêtre : en entendant les paroles joyeuses d'Hervé, il s'était jugé perdu, et, ne pouvant fuir par la porte, il essayait de la croisée.

Quand il aperçut le jeune homme, sa figure bestiale s'injecta de sang; il tira un revolver de sa vareuse, et, sans hésiter, il fit feu I...

Après quoi, sans regarder derrière lui, il se laissa glisser le long du lierre qui habillait les vieux murs de la maison ; les branches craquèrent, se brisèrent sous son poids : il roula sur le sol, se releva aussitôt et prit sa course dans la nuit

Au bruit de la détonation, tous les hôtes du Maubert étaient accourus épouvantés.... Ils trouvèrent Hervé et Gildas agenouillés près d'un corps étendu sur le seuil de la chambre....

— Êtes-vous blessé, Monsieur? demanda Colombe arrivée la première.

— Non, Mademoiselle; le pauvre Martial m'avait suivi

sans que je m'en fusse aperçu, et c'est lui qui a attrapé la balle qui m'était destinée....

Le blessé ouvrit les yeux.

— Je suis content ! murmura-t-il.

Et il s'évanouit.

— Il faut courir après le misérable! s'écria le capitaine.

— Dans la nuit nous ne le retrouverions pas. Demain nous enverrons son signalement dans toutes les directions. Pour l'instant, le plus pressé est d'aller quérir un médecin.

Un domestique partit à cheval, et une heure plus tard le docteur était là; il pratiqua l'extraction de la balle logée dans l'épaule, et pronostiqua une prompte guérison; la blessure était peu profonde et le patient remarquablement robuste.

Lorsqu'il fut remonté en voiture, Hervé dit à ses compagnons :

— Je veux profiter de ce que nous sommes tous réunis pour vous révéler ce que j'ai appris dans la journée d'hier.... Que M. Malvisot me pardonne le désappointement que je vais lui causer....

— Vous avez découvert un troisième testament! s'écria le vieux garçon.

— Non, mais j'ai découvert un troisième héritier qui a le pas sur nous !

— C'est un peu fort! Qui donc?

Hervé prit Jack par les deux épaules et le poussa doucement au centre du groupe formé par les hôtes du Maubert.

— Cet enfant ! dit-il.

— Jack?

— Lui ?

— Toi?

— Vous?

Ces exclamations étaient parties comme les fusées d'un feu d'artifice.

— Oui, reprit Hervé, Jack Nobody, mousse de la Swalloiv, martyrisé par le second du bord, John Smith, celui-là même qui court à cette heure à travers le Causse-Noir, échappant enfin à son bourreau et venant tomber d'inanition et de fatigue à la porte du château de Kerdual, n'est autre que Jean Le Goëllo, fils de Robert Le Goëllo et petit-fils de M. Corentin Le Goëllo!...

— Mais le petit Jean a péri dans la catastrophe de Springfield! s'écria Cyprien.

— Il a été seulement blessé'; la cicatrice de cette blessure se voit encore au-dessus de son sourcil gauche. Du reste, voici une lettre qui vous prouvera ce que j'avance....

Et Hervé lut à haute voix la confession de Sally, contresignée par d'indiscutables personnalités.

— Cela explique pourquoi le pauvre petit frissonnait à la seule pensée d'un accident de chemin de fer, remarqua la bonne Mme Renaud. Il avait dû garder le souvenir inconscient de celui de Springfieîd.

Cyprien s'était écroulé sur une chaise.

— Je n'ai pas de chance! marmottait-il, je n'ai pas de chance !

Mirette s'approcha de lui et lui entoura le cou de ses bras.

— Tonton, dit-elle, pourquoi as-tu l'air si malheureux, tu ne m'aimes donc plus?... Tu répètes souvent cependant : « Tant que j'aurai ma Mirette, il n'y aura pas d'homme plus satisfait de son sort que moi! » Je suis toujours avec toi.... Alors, pourquoi pleures-tu?

Le vieux garçon essuya une larme.

— Tu as raison, ma mignonne, répondit-il, je suis un grand fou de tant tenir à l'argent ; mais, vois-tu, c'était par patriotisme, pour battre la concurrence étrangère!

La concurrence étrangère ! ces mots baroques ne disaient rien à Mirette ; elle crut qu'ils représentaient une personne !

— Oh! Tonton, fit-elle scandalisée, c'est méchant de vouloir battre les gens !

Elle était si drôle avec son petit air doucement grondeur que Cyprien éclata de rire ; puis, se tournant vers Hervé, il lui tendit la main.

— Je devrais prendre exemple sur vous, dit-il, vous êtes un sage....

— Pourquoi me désoler? je reviendrai à notre vieille usine,

— Et votre mère se réjouira de vous avoir reconquis! ajouta Colombe très bas.

Jack n'avait rien compris à la bonne fortune qui venait de lui échoir ; le seul détail qu'il eût saisi nettement, c'est qu'il s'appelait Le Goëllo et non pas Nobody, ce nom si triste qui voulait dire personne.

— Alors, grand ami, demanda-t-il, je suis Français?

— Oui, en es-tu content?

— Oh ! oui, j'aime tant la France. Et puis je dois être aussi votre parent, puisque je m'appelle comme vous?

— Tu es mon petit-cousin !

— Quel bonheur!

— Tu es aussi le cousin de M. Malvisot !

— Et de Mirette?

— Et de Mirette!

— Tu entends, Mirette, tu es ma cousine ; ma cousine, c'est gentil ces deux mots.... Je t'appellerai toujours ainsi, à présent!... EtMlle Colombe est-elle aussi ma cousine, grand ami?

M. Renaud, qui sirotait un grog dans un coin, faillit s'étrangler à cette réflexion, et il bredouilla à son verre une petite confidence qui pouvait bien être :

— Patience, patience! mon garçon.

Mlle du Maubert devint très rouge, le capitaine poussa un soupir, et les autres détournèrent la conversation ; puis chacun s'en fut couché, après s'être assuré que le blessé reposait paisiblement.

Ce ne fut que le lendemain matin qu'on connut le triste sort de John Smith. Guilhaumou, qui avait passé la nuit dans la grange du Maubert, s'en retournait à Chélygnac, vers six heures du matin, lorsqu'en traversant le ravin, Casse-Cou s'arrêta brusquement devant le gouffre et se mit à pousser des hurlements désespérés.

— Tiens! voilà qui est curieux, pensa le métayer; il hurle à la mort.

— Bonjour! répondit Hervé. Avez-vous vu tout à l'heure un petit garçon? (P. a38.)

Il s'approcha du trou, où le système de poulie installé par , Hervé, l'avant- veille, était resté, dans le désarroi général de la maisonnée du Maubert; il remarqua alors qu'une énorme motte de terre s'était fraîchement détachée du bord.

— Je parie que quelque bête sera encore tombée là dedans, pensa-t-il.

Et il revint sur ses pas pour prévenir les domestiques. Casse-Cou refusa de s'éloigner du gouffre, auprès duquel il continuait de hurler.

Ce chien n'aboie pas sans raison, dit Hervé qui se trouvait à la porte de la cuisine lorsque le vieux métayer s'y présenta. Son instinct doit lui révéler quelque chose d'insolite. Je vais y aller voir....

Les domestiques le suivirent, mais aucun ne put se résoudre à descendre dans le trou.

Ce fut donc le jeune ingénieur qui, de nouveau, connut les angoisses vertigineuses de la descente. Et à mesure qu'il s'enfonçait dans les profondeurs sombres, les hurlements du chien le poursuivaient lugubrement.

L'instinct de Casse-Cou ne l'avait pas trompé : un être humain gisait tout pantelant sur le sol argileux, et Hervé n'eut pas de peine à le reconnaître à la lueur de sa petite lanterne : c'était John Smith!

En s'enfuyant dans la nuit, il était venu tomber dans la Bouche-du-Diable que la lune n'éclairait plus et qu'il avait, dans son affolement, totalement oubliée,

Hervé remonta pour demander du secours, et non sans

peine on tira l'homme du gouffre ; il respirait encore, mais il avait les deux jambes brisées et une fracture de la colonne vertébrale.

Après avoir procédé lui-même aux premiers pansements, Hervé le fit diriger sur l'hospice de Millau, où il fut admis d'urgence.

Son état était grave, mais non désespéré.

Quant à guérir, il n'y fallait pas songer; il resterait infirme toute sa vie....

Tel fut le verdict des médecins qu'Hervé rapporta à ses amis, demeurés au Maubert. Jack avait écouté les nouvelles très attentivement; il ouvrit même la bouche pour dire quelque chose, puis il la referma, comme s'il jugeait le moment inopportun.

Son grand ami ne reçut sa confidence que, le soir, lorsqu'ils furent seuls tous les deux dans la chambre de Chélygnac où l'on ne pénétrait qu'à l'aide d'une échelle.

— Je suis riche à présent, n'est-ce pas, cousin Hervé? demanda le petit garçon. Mirette me l'a dit, et c'est Mme Séraphine qui l'avait dit à Mirette.

— Mme Séraphine ne vous a pas trompés! C'est à toi qu'appartient aujourd'hui le château de Kerdual et tout ce qui s'y trouve.

— Même les chevaux?

— Même les chevaux!

— Alors, cousin Hervé, je pourrai donner beaucoup aux pauvres?

— Assurément!

— Je vous demande cela, parce que j'ai promis à Mirette d'offrir pour Noël des poupées à toutes les petites filles pauvres de Paris. Et puis, je pensais aussi à la petite Pépita de Peyreleau. Elle est bien malheureuse et je voudrais faire quelque chose pour elle, puisqu'elle a fait quelque chose pour moi!...

— Mme du Maubert y a déjà songé, mon garçon ; mais la petite ne veut pas accepter d'argent, à cause de son père qui la battrait, dit-elle, s'il apprenait son indiscrétion.

— Il faudra alors trouver autre chose, je ne sais pas quoi. Je pensais aussi....

— Tu pensais?

— Que ce malheureux John Smith ne pourrait plus gagner sa vie à présent qu'il est estropié ; alors il mourra de faim, je ne le voudrais pas. Est-ce que je ne pourrais pas payer sa pension dans un hospice où on le recueillerait. Je sais que cela se fait en Amérique; un de mes petits voisins de New- York avait comme cela sa grand'mère à l'hospice et il disait qu'on la soignait fort bien !

Hervé ne répondit pas tout de suite, Fémotion l'étouffait; son petit cousin avait un cœur pitoyable et miséricordieux, trésor plus précieux que tous les trésors de la terre, et il en éprouvait une joie infinie.

Il veillerait à ce qu'on ne gâtât pas cette riche nature. Il y avait en cet enfant l'étoffe d'un chrétien fervent, d'un homme de cœur et de haute intelligence.

— Grand ami, reprit Jack, vous ne répondez pas. Hervé se pencha sur lui et l'embrassa avec toute l'affection d'un frère aîné.

— Je serai toujours prêt à t'aider dans l'œuvre du bien, mon cher petit, lui dit-il; car, ainsi que tu t'en es déjà rendu compte, la richesse crée avant tout des devoirs pour celui qui la détient.

— Mais ces devoirs doivent être si doux, grand ami. C'est si bon de nourrir, comme nous l'a recommandé le Sauveur, ceux qui ont faim, de couvrir ceux qui ont froid, de soulager ceux qui souffrent!... Moi, je me rappelle encore les bonnes paroles qui m'ont été dites à Londres ou à New-Lork, par des personnes qui savaient bien faire la charité. J'en conservais comme du soleil dans le cœur. A mon tour je voudrais donner un peu de soleil aux autres.

b Et après un silence, le petit garçon ajouta :

— Grand ami, cela m'ennuie de prendre toute votre fortune. Si vous voulez, nous partagerons!

Hervé sourit :

— Mon petit Jack, dit-il, je te remercie de ta gentille proposition, qui me prouve ton bon cœur et ta reconnaissance, mais je ne puis l'accepter. Ne t'attriste pas de mon refus. Crois-moi, je ne suis pas du tout à plaindre!...

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