ÉPILOGUE
Hervé arpentait d'un bon pas la route qui relie Kerdual à Concarneau; il était arrivé du Rouer ue le matin, et après avoir déjeuné, laissant Jack endormi sur un canapé du fumoir, il s'était échappé pour courir chez sa mère, qui ne connaissait pas encore son retour.
Il n'avait pas voulu lui raconter par lettre les événements qui s'étaient déroulés dans le Causse-Noir; il s'était contenté de lui écrire qu'il aurait beaucoup de choses à lui dire lorsqu'il serait auprès d'elle, et, pour lui faire prendre patience, il lui avait adressé une collection de photographies prises au cours du voyage.
Hervé aurait pu faire seller Galaor pour aller plus vite; mais à présent qu'il n'était plus le propriétaire de Kerdual,, il répugnait à agir comme tel, scrupule que toutes les âmes délicates comprendront.
Ses souliers étaient poudreux ; il n'y prenait pas garde et répondait gaiement aux saluts étonnés de ceux qui le croisaient.
Soudain, à un tournant de route, il aperçut un nuage de poussière qui indiquait l'approche d'une voiture. Il la re-
connut vite : c'était la Victoria des Berchini ; MUe Jeanne et sa mère en occupaient l'intérieur.
Comme elles le croisaient, le jeune homme se découvrit ; le cocher, sur un ordre donné, retint ses chevaux, et il dut s'approcher.
— Vous voici donc de retour des Gorges du Tarn, lui dit la femme de l'agent de change, une personne de soixante ans, habillée comme une jeune femme de trente.
— Oui, Madame, depuis ce matin. N'ayant pas eu l'honneur de vous rencontrer là-bas, je suppose que vous avez renoncé à votre projet.
— Oui... des amis qui sont arrivés à l'improviste.... Nous partons pour Trouville demain; nous nous retrouverons sans doute.
— Non, Madame, je ne crois pas.
— Pourquoi ? s'écria Mlle Jeanne dont le visage soigneusement fabriqué s'abritait sous une voilette blanche.
Hervé eut un léger battement de cœur, dernière convulsion de son amour-propre; mais il fallait parler, et il parla.
— Je n'irai pas à Trouville, répondit-il d'une voix très nette, parce que de nouveaux devoirs me retiendront à Goncarneau.
— Vraiment ! Lesquels ?
— La direction de l'usine dont ma mère avait eu jusqu'ici tout le souci.... Je ne suis plus le châtelain de Kerdual!... Un héritier de mon cousin Corentin Le Goëllo s'est révélé, héritier en ligne directe celui-là, son propre petit-fils....
— Alors vous êtes complètement déshérité? Ce cri avait échappé à la jeune fille.
La mère, plus diplomate, tourna une petite phrase assez froide, où il était question de réceptions d'automne et du plaisir qu'on aurait à y voir M. Le Goëllo, puis elle donna au cocher l'ordre de repartir.
A peine si Mlle Jeanne répondit au salut d'Hervé. Celui-ci ne put s'empêcher d'en sourire tout seul sur le bord de la route.
— Dire, pensa-t-il, que j'ai pu un instant songer à associer mon existence à cette poupée frivole et superficielle.... Dieu ne l'a pas voulu, qu'il en soit béni !
Et ce fut le bonheur aux lèvres, la joie dans les yeux que le jeune homme pénétra dans la cour de l'usine.
Mme Le Goëllo la traversait ; elle abrita son regard de la main pour voir qui venait là.
En reconnaissant son fils, elle poussa une exclamation de surprise joyeuse, et, après une première effusion, elle l'entraîna dans le salon.
La fenêtre était ouverte et des bouffées d'héliotrope parfumaient la petite pièce.
Hervé promena les yeux autour de lui ; les meubles ne paraissaient plus avoir le même aspect qu'à sa dernière visite. Aujourd'hui le damas fané, le tapis criard, la muse de l'histoire lui parlaient d'autrefois, de son père, de ses heureuses années d'enfance. Ils reliaient le passé au présent par le seul fait d'être là, toujours les mêmes.
— Mère, dit Hervé, voulez-vous de moi comme aide, comme second?
Elle le regarda, ayant peur de mal comprendre.
— Oui, maman, reprit le jeune homme, l'enfant prodigue vous revient. Après avoir dédaigné la vieille usine, il est heureux aujourd'hui de la retrouver toujours aussi vivante, et de vous remercier d'avoir été plus sage que lui en la lui conservant...
— Enfin m'expliqueras-tu?
En quelques mots, Hervé le mit au courant des événements.
Mme Le Goëllo l'écoutait, pleurant et riant tout ensemble; lorsqu'il eut fini, elle l'entoura de ses bras.
— Ce n'est peut-être pas bien de ma part, dit-elle, mais je remercie Dieu de t' avoir enlevé cette fortune. Je ne reconnaissais plus mon fils dans le châtelain de Kerdual et j'en souffrais. L'or aurait à la longue débilité ton âme, tu vas la retremper dans les sources vives du travail. Nous serons si heureux, tu verras. Je remettrai tout entre mes mains, et, lorsque tu seras marié, pas avec Mlle Berchini, j'espère....
— Dieu merci !
— Je ne serai plus que grand'mère. Ce sera si bon de se reposer sur son fils et de n'avoir plus besoin d'être l'homme de la maison.
Il y eut un silence, puis Hervé reprit plus bas :
— Mère, vous avez peut-être deviné par mes lettres.... Elle comprit la phrase inachevée, et, prenant sur la table
auprès d'elle une petite photographie représentant Colombe occupée à sa reprise dans le jardin de Saint-Flour, elle dit doucement :
— Oui, mon enfant, j'ai deviné et je me suis réjouis de ton choix : cette jeune fille est exquise et possède de sérieuses qualités.... Je suis sûre qu'elle se plaira dans notre vieille maison.
— Pourvu qu'elle consente à venir l'habiter, murmura Hervé.
— J'ai bon espoir... tu verras !...
A ce moment, on frappa à la porte deux coups très décidés; c'était Jack qui s'annonçait de la sorte.
— Bonjour, madame Le Goëllo, s'écria-t-il en entrant. Il me tardait tant de vous revoir et de vous appeler ma tante que, dès que je me suis réveillé et que j'ai su que grand ami était chez vous, je suis parti en voiture pour le rejoindre.
Il embrassa la veuve et aussitôt il ajouta :
— Ma tante, puis-je aller à l'usine? C'est si amusant !
— Nous y allons tous! dit Hervé.
Mme Le Goëllo prit le bras de son fils, et, suivis de Jack, ils pénétrèrent dans l'immense salle dallée, pailletée d'écaillés d'argent, où des femmes, par longues files, décapitaient les sardines.
Il faisait aussi chaud qu'un mois plus tôt; cependant Hervé n'éprouva pas le besoin de tirer son mouchoir : ces émanations de poisson, de rogue et d'huile, c'était pour lui aujourd'hui l'atmosphère austère de travail où il devait vivre;
comme Jack naguère, il ne sentait plus que la mer dans ces odeurs, la mer qui avait nourri tous les Trégor et tous les Le Goëllo et qui le nourrirait encore.
De groupe en groupe, sa mère passait radieuse.
— Je vous amène votre nouveau maître! disait-elle à tous. Et les mains des plus vieilles se tendaient vers le jeune
homme. Les vieux pleuraient ; ils avaient eu tellement peur de voir se fermer, un jour, l'usine quand Mme Le Goëllo ne se sentirait plus la force de la diriger ! Maintenant, avec ce jeune patron, c'était un long bail signé avec l'avenir.
— Ah! monsieur Hervé, murmuraient-ils, nous n'osions pas vous le dire, mais votre place était bien ici !...
Et Hervé se sentait gagné par l'émotion générale; pour un peu, il eut pleuré, lui aussi, comme les vieux.
Lorsqu'ils furent de retour dans le petit salon après a\oir traversé tous les quartiers de l'usine , Jack déclara que ce devait être bien amusant de diriger une grande maison comme celle-là; mais que quand il serait grand, il aimerait encore mieux être officier de marine avec de beaux galons d'or sur sa manche.
— Je t'aiderai de tout mon pouvoir à accomplir ton rêve, lui dit Hervé. Car vois-tu, Jack, l'oisiveté ne vaut rien aux jeunes gens!... n'est-ce pas, maman?
Et lorsque le petit jardin de Concarneau fut fleuri de camélias et de mimosas aux pompons d'or, Hervé amena sa jeune femme dans la vieille maison familiale....
Mme Le Goëllo a une véritable passion pour Colombe qui l'appelle maman et qu'elle nomme sa fille —
Hervé ne regrette plus du tout sa fortune perdue, depuis le jour où sa fiancée lui a avoué que tant de millions lui auraient fait peur pour leur bonheur futur!...
Le capitaine Rascalou est bien seul au Maubert; mais, comme il n'est pas égoïste, il se réjouit d'avoir si heureusement casé sa pupille, et il se propose d'aller prochainement lui rendre visite à l'occasion du baptême d'un petit Corentin, qu'il doit tenir sur les fonts avec Mme Le Goëllo.
En attendant, il a expédié, l'autre jour, à Concarneau une épave recueillie par lui : Pépita Mariano, dont le père a été, un matin, trouvé mort dans sa misérable roulotte.
M. et Mme Hervé Le Goëllo ont placé la fillette dans un orphelinat où les bonnes Sœurs feront d'elle une honnête ouvrière.
John Smith végète dans un hospice de New- York.... Ce n'est plus qu'un triste débris : espérons que dans son obscure conscience jaillira, un jour, l'étincelle purifiante du repentir.
Martial Houlbiquet, complètement remis de sa blessure, rachète son passé par une conduite exemplaire; il n'y a pas de plus habile pêcheur dans la flottille de l'usine et M. le curé n'a pas de meilleur paroissien.
Mme Séraphine a plus de loisirs depuis que Mirette est au couvent; elle les utilise souvent à causer de son fameux voyage aux Gorges du Tarn avec son cousin Baptiste, le concierge de la fabrique. Chaque fois, les détails deviennent
plus terrifiants, et toujours le récit se termine par cette
phrase : « Quoi qu'on die, le tunnel nous avait avertis, c'est
un Jean qui a eu l'héritage ! » De sorte que voilà le Lioran
■ passé prophète.
Hervé a, depuis longtemps, fait reconnaître les droits de Jack à la succession de M. Corentin Le Goëllo. La loi lui a donné les responsabilités de la tutelle et M. Malvisot a été nommé subrogé tuteur.
C'est chez celui-ci ou chez les Renaud que sort Jack les jours de congé, car Jack est au collège où il travaille si intelligemment qu'il émerveille ses professeurs.
L'excellent M. Cyprien se berce du fol espoir que son pupille lui succédera à la direction de l'usine après avoir épousé Mirette, et qu'il battera enfin la fameuse concurrence étrangère!...
Mais ce n'est qu'une illusion, hélas!
Épouser Mirette, peut-être Jack ne dira-t-il pas non dans quelque dix ans d'ici ; mais quant aux poupées, leurs yeux d'émail et leurs perruques bouclées le laissent absolument froid.... S'il bat jamais la redoutable concurrence étrangère, ce sera sur un autre terrain : sur les mers immenses et dans les contrées lointaines où il rêve d'aller porter et défendre les trois couleurs du cher drapeau de France!