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enfants... pour toi-même. .. pour la souffrance même... C’est ton devoir d'état actuel: sois bonne, puis, espère !
Mère Sainte-Emélie s'était tu et Céline l’écoutait encore, car il lui semblait qu’elle parlait toujours. Ses paroles étaient descendues dans son âme comme un baume qui se posait sur ses plaies saignantes. La résignation vint modifier l'état de son âme et celui de son visage. Lors. qu’elle partit, le calme était revenu, ne laissant presque plus de place à la crainte, et pas du tout au découragement.
Dans la matinée, sans faire allusion aucune à la scène de la veille, et d’une voix toute naturelle, Céline aborda la question des préparatifs du départ.
Le jour même Cyprien se rendit chez le notaire pour résilier le bail de sa ferme passé pour cinq ans. On décida la vente des animaux qui, annoncée à la porte de l'église, s’effectua la semaine suivante.
Tante Mérance ne voulut rien laisser sortir de la maison; elle acheta tout et paya tout.
N'ayant plus que leurs effets personnels, les préparatifs furent bientôt terminés et le triste jour du départ arriva. Entre les enfants joyeux qui criaient “me-mène” et le père bourru, Céline refoulant ses larmes prêtes à couler, disait à tante Mérance:
— Vous viendrez nous voir, tante Mérance?
—-Jour du pays! bien sûr que non, répondit celle-ci. Et tout en faisant une moue douloureuse qui rentrait ses lèvres sur ses gencives sans dents, elle embrassait les petits à les manger.
OR Ne SAR MR RIRE
Cyprien qui avait pris un peu d’avance sur le chemin, criait de se presser pour ne pas manquer le train.
En ravalant ses sanglots, Céline se retourna une dernière fois sur le seuil de la porte pour voir d’un coup d’œil toute la maison paternelle, cette maison qu’on aime avec son cœur mais aussi avec le cœur de ceux qui l’ont aimée avant nous. Puis, après avoir embrassé tante Mérance encore une fois, ell: descendit l'escalier et suivit Cyprien sans plus jeter un regard en arrière.
Tante Mérance cramponnée au chambranle de la porte la regarda descendre, puis elle alla se poster à la fenêtre, Elle souleva le rideau, tout en s’essuyant les yeux avec le coin de son tablier, n’osant trop les regarder parce que cela la faisait pleurer, et voulant les regarder encore parce qu'elle ne les verrait plus. On croit que le cœur se glace en vieillissant! Le cœur est toujours jeune; il n’a plus l’âge d’être aimé, il a toujours l’âge d'aimer. Les vieilles personnes ne demandent d'ordinaire à la vie que des miettes de tendresse; mais quand ces miettes leur sont refusées, la vie leur apparaît dans son austérité implacable, et le goût de la mort leur monte aux lèvres.
Lorsque les voyageurs eurent disparu derrière les peupliers des quatre-chemins, Mérance se retourna en jetant un coup d'œil autour d'elle: —Jour du pays! que la maison e. t grande...
Après l'installation à leur modeste logis de la rue Craig, Cyprien avait pris posesssion de son étal. Déjà connu au marché par ses fréquents Voyages, il ne tarda pas à se créer une nombreuse clientèle, Pour répondre aux exigences de ce métier nouveau, son amour du travai semblait renaître, et, à la maison, la tendresse pour 3a femme et ses enfants. Les ménages où le bon.
heur sourit sont comme les peuples heureux: ils n’ont pas d’histoire. (Ce fut toute une année de douce paix pour Céline qui, le soir, entre 3on mari et ses enfants croyait revivre les premiers temps de son mariage.
Cependant il re faudrait Pas croire que Justin avait attendu six mois pour rendre visite à son beau-frère et lui rappeler ses anciennes promesses. De son côté, Cyprien «1 avait pris à cœur sa nouvelle tâche et qui semblait goûter une certaine jouissance chez lui, n'avait pas manqué de rendre de fréquentes visites à l'hôtel “Quickjump” où sa venue était toujours saluée avec une joie bruyante. Et comme l'hôtel n’était jamais tout à fait désert, Justin se fit un devoir rigoureux de le présenter à ses amis et aux amis de ses amis: Cyprien trouva bientôt de lui-même, des raisons d’y aller sans être invité. Il s'y rendait pour conclure un marché qu’il fallait “mouiller”, pour y parler d'immeuble, pour y jaser des élections échevinales qui se préparaient, etc... Il n’y avait guère plus d’un an qu'ils étaient à la ville et déjà Céline avait perdu l'espoir de garder
son mari chez elle, une seule fois par semaine,
A cette époque leur naquit un troisième enfant, dont la vue aurait dû faire réfléchir le père: un pauvre petit être rachitique, scrofuleux et vraisemblablement idiot. Contre l'espérance de Céline, toute à sa douleur et à sa peine, Cyprien en prit motif pour inaugurer une fête de huit jours.
On comprend qu'avec ce train de vie, le commerce ne pouvait plus être aussi florissant, Rarement balayé, jamais lavé, l'étal disparaissait sous les tas de produits où les nouveaux s’entassaient sur les anciens. La décomposition causée par la chaleur, exhalait une odeur infecte. Les acheteurs passaient devant la porte en se bouchant le nez, et entraient chez le voisin. Ceux qui entraient tout de même, c’étaient des amis de fête, qui se succédaient à tour de rôle dans le petit bureau de Cyprien où les attendait le bienaimé flacon, déposé dans le coffre-fort où il n’y avait d’ailleurs pas autre chose à prendre.
Inutile d'ajouter qu’à la maison, la gêne se faisait sentir depuis assez longtemps. Certes Céline recevait régulièrement le montan: dû pour le fermage de sa terre, mais, aussi régulièrement. son mari lui enlevait de gré ou de force, pour le : placer, disait-il, dans l’immeuble où il rapporterait cent pour un. Dans le même temps, et toujours pour la même raison, Cyprien commença à diminuer la somme qu’il laissait à sa femme chaque semaine pour les besoins de la maison. Ce n’était pas encore la misère, mais c'était une pauvreté humiliante.
Qui aurait vu alors Céline, pâle, amaigrie, la tristesse de l’angoisse peinte sur la figure n’au-
rait pas reconnu ja fraîche jeune fille du père Braise. Si, devant son mari et ses enfants, elle savait se composer un maintien et une figure paisibles, en secret elle pleurait, ne trouvant de consolation que dans ses efforts de tous les jours pour pratiquer la doctrine héroïque enseignée par Mère Sainte-Emélie, et dans une prière sans trève où elle puisait la force de ne nas succomber au découragement.
L'avenir était, en effet, sombre pour elle.
En prévision de l’hiver qui approchait, elle s’était décidée à entreprendre un travail de couture pour un magasin de gros. Pour l’exécuter plus à son aise, elle avait dû envoyer ses deux enfants, Jules et Mariette, au Jardin de l’Enfance, ne gardant près d’elle que son petit malade près duquel sa tâche lui paraissait moins dure.
L'hiver humide et malsain des logis obscurs et étroits, passa avec son cortège de grippes. de rhumes et de rougeole... Céline put faire face à toutes les dépenses ; mais au prix de quelle humiliations elle mendiait à son mari le pain de chaque jour! Vers la fin d'avril, le loyer des trois derniers mois n'avait pas été payé. Le propriétaire craignant la fuite de ses locataires crut bon de les menacer de la saisie: Céline fut chargée d’annoncer cette nouvelle à son mari.
Le soir au souper, la jeune femme mit Cyprien au courant de leur situation. Entrant en fureur, celui-ci prend son assiette et la lance à la tête de Céline. Le projectile la frappe à l’arcade sourcillère, y laisse une forte entaille d’où le sang jaillit ; puis dans sa course, fait voler en
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mille éclats le verre de la lampe, et sort enfin par la fenêtre en brisant un carreau. Un cri étrange, perçant, impossible à décrire, s'élève au milieu de ces bruits divers, et Céline qui se bande la tête avec son mouchoir aperçoit à la lueur fumeuse de la mèche sautillante, Mariette tombée de son siège, se tordant en proie à d’horribles convulsions.
Prompte comme la pensée, elle se précipite sur l'enfant, lui soulève la tête et essuie l’écume rosée qui apnaraissait sur ses lèvres. Puis lle se tourne vers Cyprien pour le prier de la por: ter sur son lit, celui-ci avait disparu.
Ayant relevé et couché elle-même la petite Miette, elle court chez la voisine qui se hâte d’aller chercher le médecin. Celui-ci ne tarde pas à arriver. Il examine longuement l'enfant malade, prononce un nom de maladie (en ique) tout à fait inintelligible à Céline, donne les soins les plus urgents, en prescrit d’autres, et part en exprimant le désir de voir le père de l'enfant à sa visite du lendemain.
Dans le cours de la nuit, des crises terribles se succédèrent presque sans interruption. Au petit jour, épuisée et inerte, la petite tomba dans un sommeil léthargique semblable à Ja mort.
Près de son lit, appuyée sur la table où la lampe brûlait encore, Céline vaincue par la fatigue avait succombé au sommeil, lorsque Cyprien entra en titubant, et, sans même leur jeter un coup d'œil ,alla s’écraser sur son lit en grognant comme une brute,
A sa visite matinale, le médecin laissa déviner à Céline que Mariette ne souffrirait pas long-
temps. Il allait partir en prescrivant une potion calmante, lorsque Cyprien, à demi vêtu, la figure toute bouffie, les yeux sanguinolents et encore hébétés de son ivresse de la veille, parut dans la porte.
—C'est vous le père de cet enfant? demanda le médecin en rajustant son binocle rétif.
—Oui, docteur.
—Je n’ai pas besoin de vous demander si vous buvez, ça se voit.
—Vous pouvez contempler votre ouvrage.
Votre brutalité d’hier soir n’a fait qu’accélérer la marche de la maladie de votre enfant. Vous lui aviez donné la vie... vous la tuez deux fois...
— Vous badinez, Docteur.
— Un médecin ne badine Jamais dans l’exercice de sa profession.
—Si vous me disiez que... l'accident d’hier soir est la cause de la mort, je pourrais peutêtre vous croire, mais autrement, ce n’est pas possible. Voyez comme je suis solide: je n'ai jamais été malade de ma vie.
—Cela n'empêche pas tout de même que la mort vous guette pour vous étouffer un jour ou l’autre. En attendant, ce sont vos enfants qui paient. Jetez un coup d’œil sur cet autre petit martyr dans son berceau; le bourreau, je vous le répète, c’est vous, c’est vous.
—Je ne comprends pas.
—Accompagnez-moi chez le pharma. ‘en d’où vous rapporterez la potion calmante que j’ai prescrite pour votre enfant; je vous expliquerai la chose en route.
Se tournant alors vers Céline, le n:‘decin ajouta quelques nouvelles recommandations et les deux hommes sortirent. Lorsque Cyprien rentra une demi-heure après, il paraissait tout bouleversé et honteux, n’osant pas même regarder Céline en face. C’est dans un état plutôt affaissé qu'il passa la journée à la maison pour aider à sa femme.
La petite mourut le lendemain. Devant le petit cadavre, le père sembla retrouver un peu de cœur; il pleura mêrie aux funérailles, De {retour à la maison, Céline déjà épuisée par les privations de toutes sortes, avait dû prendre le lit. Cyprien fut frappé de l’état lamentable où elle était réduite. C'est alors qu'il lui fit des promesses de s’amender, de ne plus boire, et bien d’autres encore.
Dès que sa femme put se lever, elle lui demanda comme preuve de ses bonnes dispositions de suivre la retraite qui commençait à la paroisse. Il se rendit régulièrement à tous les exercices. et alla jusqu’à prendre la croix de tempérance. Bref, tout portait Céline à croire que cette fois il était bien converti.
Le propriétaire avait été payé en secret par Maria; et comme on était au 30 avril, Céline demanda et obtint de son mari, de quitter ce lngis qui leur rappelait à tous deux de si amers sou- , Venirs. Ils allèrent s'installer rue Maisonneuve. Plus encore que les bons soins donnés à Céline par les dévouées Sœurs de la Providence, la paix et l’espérance d’un avenir meilleur avaient guéri la jeune femme. Devant la félicité qu’il nous semble toucher du doigt, on oublie facile-
ment toutes les angoisses qui l’ont préparée. il en est toujours ainsi: s’il en était autrement, le bonheur parfait n’existerait pas sur la terre, et l’on sait qu'il est déjà rare.
Du fait que Céline, comme nous l'avons mentionné, recevait régulièrement le montant de ses fermages, le lecteur a conclu avec sagesse, que son bien avait trouvé un fermier: et il ne s’égare
pas de la vérité. Il ignore peut-être cependant
que ce fermier n’était autre que France, accouru d’une paroisse voisine pour reprendre cette terre que, la toute première, il avait servie et aimée. En peu de temps, il avait rendu au bien son ancienne prospérité, au grand contentement de Mérance, comme on peut bien le déviner.
On était à la fin de juin. Ce matin-'à, tante Mérance était descendue de bonne heure à son jardin, afin de profiter de la rosée pour sarcler un carré d'oignons, dont elle avait eu les plants de Melle Cédulie, qui en faisait une spécialité comme nous le savons. Penchée vers la terre, la tête enfouie dans sa capeline, elle ne s’apercut pas que la veuve Lachance accoudée sur la palissade le long du trottoir, l’appelait doucement. Elle avait l'oreille tellement dure cette pauvre vieille, qu’il fallut que Tébaldo jappât vnour qu’elle ‘:va la tête en disant: Marches-tu! Elle vit alors la veuve Lachance :
—Mais c’est vous, madame Lachance? ditelle en se redressant, quel bon vent vous amène ?
Espérez donc un instant que je me rince les mains...
—Nous vous dérangez pas, je vous prie. Je venais vous dire en passant, que j'ai reçu hier soir ,je le crains bien, l'annonce d’une mauvaise nouvelle,
—Pas possible!
— Un télégramme de Montréal...
—Jour du pays! De Céline alors... :
Madame Lachance avait retiré de son “Ange conducteur” le papier jaune bien connu, où fleurit un style économique et barbare qui offre l'avantage de prêter à plusieurs interprétations différentes et également vraisemblables. Pour cette fois cependant, le télégramme était assez explicite ; elle lut tout haut:
Cyprien malade: venir train soir; auto à gare; avertir Mérance.
Céline.
—Et vous partez? demanda Mérance.
—Sûrement, par le train de 4 heures.
—Et moi aussi, je compte bien.
—Parfaitement, nous partirons ensemble,
—Alors j'irai vous chercher chez vous, avec la voiture, pour vous conduire à la gare.
—C'est entendu, je vous attendrai.
Et la veuve Lachance partit.
Mérance abandonna ses oignons aux mauv:ises herbes, tout en regrettant déjà d’avoir prom's si inconsidérément d’aller en ville. Pensez doi,c ! jamais de sa vie elle y avait mis seulement
le bout du pied!
puis Céline l’atten
‘ à sant pas, elle dénicha un “portemanteau” en tapis de Bruxelles, fleuri de roses magenta et de “piônes” safran, et le remplit avec la même ardeur. Laissons-la maintenant,
sans interrompre ses soliloques, sortir sa robe de mérinos, son châle à têtes de violons, et son chapeau de soie puce. Précédons-la à Montréal où Céline l’attendait.
de grand matin, Céline vit un la porte de la maison. C'était
EE
Justin qui venait enlever Cyprien au saut du lit pour une excursion à Dorval. Comme Céline pressait son mari de ne pas manquer la messe, Justin qui avait fait avec soin le programme de la journée, l’assura qu’ils l’entendraient ensemble à Saint-Henri, où il avait donné rendez-vous à d’autres pique-niqueurs. Ils partirent.
Céline, on le pense bien, passa la journée dans toutes les transes. Elle n’avait pas tort, car Cyprien ne rentra ni le soir, ni le lendemain, ni le surlendemain. .
Ce dernier jour, mardi, le boulanger se présenta avec son compte du mois. Céline qui avait mis en réserve le montant pour le payer, ne trouva pas tout d’abord son porte-monnaie à l’endroit où elle l’avait déposé. Tout en s’accusant de perdre la mémoire, elle chercha partout, bouleversa ses tiroirs pendant que le boulanger, impatient, marchait, toussait... Elle fut enfin obligée de se rendre à l’évidence: Cyprien l'avait volée. Il fallut bien qu’elle affrontât la honte de dévoiler à cet étranger la conduite odieuse de son mari. Le fournisseur ne l’acceuillit pas avec des mots trop tendres; ce n’est qu’à force de supplications qu’elle obtint une semaine de répit, promettant de travailler, s’il le fallait, jour et nuit, pour le payer à l’échéance.
Céline se mit donc au travail avec un courage plus grand que ses forces. Le lendemain soir, c’est-à-dire mercredi, Cyprien rentra enfin dans un éiat impossible à décrire: les habits souillés comme s’il s'était vautré dans la boue du chemin; le visage allumé et repoussant; le langage immonde. 2e ECRIRE
Son premier sa ’argent. Céline dût pas ,et que le boul le compte n’était maine. pas de dire la ni de relater les inscène qui suivit.
le reste à l’avenant.
Céline sortit alors de sa cachette, remit un peu d'ordre et se hâta de se remettre au travail, afin de pouvoir faire honneur à sa promesse à la fin de la semaine. Penchée sur sa machine à coudre, elle ne la quittait que pour les repas, et quels repas!...
Le vendredi dans la nu encore en attendant Cypri ouvrait la porte qui donn que des pas lourds, hésita semblables,
Jusqu’alors C
Un coup de talon lancé dans la porte ébranla toute la maison. Céline, la lampe à la main, se précipita pour ouvrir, et recula aussitôt en voyant
sur le seuil, un homme qu’elle ne connaissait pas, et qui marchait à reculons, tirant un fardeau qu’un autre homme dont elle apercevait la c»snee l’aidait à soulever, plus bas, dans l’escaier.
Ahurie, ne comprenant rien, elle se jeta de côté, pour laisser le passage libre. Mais elle n’eut pas plutôt jeté les yeux sur le fardeau que les hommes venaient de déposer sur le canapé, près de la porte, qu’elle poussa un cri d'horreur, et elle aurait laissé chcir la lampe, si l’un des hommes ne la lui eut enlevée des mains pour la mettre sur la table. Elle avait reconnu Cyprien, tout sanglant, la respiration haletante, oppressée, toute chargée des vapeurs de l'alcool.
Son premier mouvement fut de s’élancer vers son mari, mais l’un des hommes l’arrêta et lui demanda une serviette et de l’eau chaude pour laver et bander la plaie. Quant à son compagnon, il était déjà parti à la recherche d’un chirurgien.
Voici ce qui était arrivé. Selon son habitude, Cyprien avait passé la soirée à l’hôtel “Quickjump” à jouer aux cartes et à boire. Il était environ minuit lorsque la chicane se déclara entre les joueurs et Cyprien, trop chanceux ce soir-là. L'heure étant sonnée de clore son respectable établissement, le cher Justin prit tendrement son bien-aimé beau-frère par... les épaules et le poussa dehors avec ses amis. Dégrisés et rafrafchis par l’air pur du soir, les buveurs semblèrent oublier leur querelle et se séparèrent, les uns allant à droite et les autres à gauche. Pendant que Cyprien prenait en zigzaguant le che-
ER
min de sa demeure, ses ennemis allèrent s’embusquer dans le tunnel de la rue Beaudry, et lorsque Cyprien se fut engagé sans défiance dans ce trou d'ombre, ils fondirent sur lui pour le dévaliser. Comme l’assailli se défendait trop bien malgré son ivresse, l’un des assaillants lui asséna un coup de couteau qui aurait été mortel si Cyprien ne l’eut paré de son bras. Ils se sauvèrent quand ils le virent tomber à la renverse en appelant au secours. Deux braves passants (la police était occupée à l’autre coin de rue naturellement) accoururent à ses cris et reconnaissant Cyprien, ils le conduisirent à sa maison qui n’était pas éloignée.
chirurgien arrivé examina la blessure.
C'était une plaie large et profonde dans la partie charnue du bras. L’arme avait atteint une des principales artères qui laissait échapper dns flots e sang. En faisant un Pansement dans + 1tes les règles, le médecin ne cacha Pas sa crainte qu’au réveil de la Syncope où l’avait plongé la perte de son sang, le blessé eut une forte crise de réaction. I] fallait à tout prix le contraindre à l’immobilité et lui refuser toute boisson alcoolique.
En effet, selon les prévisions du médecin, Cyprien s’éveilla au petit jour et demanda à boire. a femme lui présenta le breuvage préparé spécialement pour lui. Mais à peine y eut-il trempé le bout de ses lèvres qu’il lança le liquide et le verre à la tête de sa femme. Puis sous les yeux de Céline qu’il maudissait, pris soudain d’un accès de rage, il arracha ses bandages en se re-
tournant sur son lit qu’il inondait de son sang, et où il retombait bientôt inerte, évanoui.
Le médecin rappelé en toute hâte déclara, après un nouveau pansement, qu'il ne répondait pas de la vie Cu blessé si cette scène se renouvelait. C’est alors que Céline télégraphia à madame Lachance.
Le lendemain, alors que le calme semblait être revenu au malade très affaibli par le perte de son sang, Maria qui, en attendant sa mère, s'était installée au chevet de son frère, osa lui parler de voir le prêtre.
—Le prêtre? dit Cyprien tout étonné, suis-je donc en danger?
—Non, répondit sa sœur, mais cela ne fait pas mourir non plus.
Et comme le malade ne répondait pas, Maria ne crut pas devoir insister. Le midi, Céline revint à la charge, disant combien sa mère, qui arriverait dans la soirée, serait heureuse. Fatigué par ces instances, il acquiesca enfin d’un air ennuyé; puis tournant la figure vers la muraille, il feignit de s’endormir. |
C'était vers 5 heures de l’après-midi. Pendant que Maria courait au presbytère pour réclamer les secours du prêtre, Céline mettait un peu d’ordre dans la chambre du malade. Lorsqu’elle en vint à préparer la table pour l’Extréme-Onction, elle s’aperçut qu’elle n'avait plus de drap convenable pour la couvrir. Jetant alors un coup d'œil vers Cyprien qui semblait reposer, elle dit à mi-voix: “Madame Larose ne me refusera pas ce service” et sur la pointe des pieds
ellé quitta la chambre et descendit l'escalier qui conduisait à la rue.
On sonnait à la porte. Elle ouvrit et se trouva face à face avec le boulanger qui revenait pour le paiement de son compte.
Pendant que Céline entreprenait la tâche peu facile d’attendrir cet homme qui lui refusait le pain de ses enfants, avec une force qu'on ne lui aurait pas soupçonnée, Cyprien s'était levé sur son séant. Un peu étourdi d’abord, mais ranimé soudain par l'effort qu’il faisait, il sauta de son lit, se dirigea en chancelant vers la porte qui s’ouvrait sur l'escalier de service, étreignit de son bras sain la rampe et descendit. Arrivé dans la cour, il entra dans une petite remise qui se trouvait sous l’escalier même, et avec une sûreté de main qui dénotait une longue habitude, il ouvrit à tâtons une petite armoire et en sortit un flacon de whisky. Une flamme d’enfer dans les yeux, il but... . glou... glou... jusqu’à ce qu’avec un, cri rauque de bête qu’on étouffe, il tomba à la renverse.
À ce cri bestial, le petit Jules qui revenait de l’école et remontait l'escalier s’arrêta tout tremblant, tandis que du palier du second étage, un cri. d'angoisse descendait : “Où est-il?” C'était Céline qui, libérée enfin du boulanger, avait trouvé le lit vide.
Maria accompagnée du curé entrait par la perte du porche, dans la cour toute plongée dans l'obscurité, lorsqu'elle entendit ja voix désolée de Céline. Elle n'eut le temps ni de répondre ni même de conprendre le sens de sa demande :
avertie par la trombe d’un auto, elle dût se jeter
de côté pour laisser passer la voiture qui décrivit un demi cercle dans la cour et stoppa. Madame Lachance et Mérance en descendirent; et en-mettant le pied à terre elles ne purent retenir des cris de stupeur. A la lumière crue du disque de l’auto, un spectacle horrible s’offrait à leurs yeux. Cyprien à demi nu, le corps secoué par un spasme aux hoquets saccadés, se labourait la poitrine toute couverte de sang, se tordait sur le pavé en mâchant des blasphèmes à faire frémir.
Tous s’approchèrent. Les yeux fous et hors des orbitres, Cyprien se mordait la langue . en râlant comme un damné, et après un dernier soubresaut de bête qu’on assomme, il retomba inerte
Justin se pencha alors sur son beau-frère, posa sa main sur sa poitrine et après quelques secondes se releva en disant: Mort!...
Selon leur habitude, après le déjeuner, le curé et le vicaire de St-Y... faisaient les cent pas sur la galerie du presbytère. La lecture des journaux donnait ordinairement lieu à un cours d’apologétique, illustré de réflexions morales et chrétiennes, où le jeune vicaire était invité à étudier la philosophie du XIXe siècle.
Ce matin-là, après quelques avis touchant l'ordre du jour, c’est-à-dire, la confession des enfants des écoles, le curé allait ouvrir le journal du matin, lorsque Cédulie parut dans la porte, lui disant qu’on le demandait au bureau.
M. le curé laissa en partant le journal à son vicaire qui s’absorba dans un article de première page. Il était si intéressé d'y voir le faux se draper si habilement sous les dépouilles du vrai, qu’il n'entendit pas son vénérable doyen s'approcher de lui et profiter de ce qu’il tenait le journal élevé à la hauteur de ses yeux, pour lire les faitsdivers au recto de la feuille.
—Savez-vous que c’est terrible? dit soudain le curé.
—Quoi done? répondit le vicaire en lui remettant le journal.
Le curé ajusta alors son pince-nez et lut à haute voix :
“Hier soir, dans une crise épouvantahle de “delirium tremens”, mourait sur le pavé de sa “cour, Cyprien Lachance, propriétaire le l’étal “du même nom au marché Bonsecours à Mont- “réal.
“On a cru d’abord que Ja crise qui l’a em- “porté avait été provoquée par une blessure re- “çue dans une bagarre ces jours derniers. L'au- “topsie pratiquée sur son corps à la demande des “médecins, a révélé que la perte du sang n’a fait “qu’avancer cette mort causée en réalité par “lhypertrophie du cœur et l’atrophie des reins “engendrées par l'abus des boissons alcooliques”.
Les deux marcheurs avaient repris leur promenade après que le curé eût plié le journal qu’il Passa dans sa ceinture. Or, le vicaire savait que cela voulait dire: Attention, jeune homme! xegardez le bout de vos boties avec humilité, et tendez en même temps l'oreille aux leçons prati-
big mnrnp rome on mu
opt pm na ot mp een nee semi
ques que votre vénérable doyen va tirer pour vous des profondeurs de ce fait-divers, pour la gouverne de votre future paroisse. Quant au curé, il cherchait laborieusement une de ces transitions géniales dont il avait d'ordinaire le secret, lorsqu'il voulait tirer “le miel de la pierre” et “huile de la roche” selon son expression biblique.
Or ce cher M. le curé, tout en allant et venant sur la galerie, frappait en vain la pierre de sa mémoire, lorsqu'il vit passer au bout du presbytère un homme qu’il salua: “Bonjour France!” Aussitôt il se sentit rajeuni de dix ans; il avait trouvé la transition tant cherchée, et ne tarda pas à faire voile de gestes vers le port de la persuasion.
—C'est lui qui vient de me demander au bureau, dit-il à son vicaire, et vous ne devinerez jamais pourquoi.
—Pas pour se marier toujours ?
—Qui sait? A la fin du conte, ça pourrait bien en venir là.
—11 faut bien alors que nous soyons en pleine année bisextile où les filles demandent les gar- Çons, pour que le mariage de France paraisse sur le tapis.
—Vous n’y êtes pas. Il vient d'apprendre comme nous la mort de Cyprien, et il me demande d'écrire à Mérance qui est en ville qu’elle peut ramener Céline et ses enfants avec elle: il leur abandonnera la jouissance de la maison pour toute l’année.
—Epatant ce France!
—France? Il est comme la plupart de nos cultivateurs, c’est-à-dire foncièrement bon.
Le vicaire un peu sceptique sourit en disant :
—Vous êtes enthousiaste M. le curé.
—Quoi? vous n'êtes pas convaincu ? Rappelez-vous Louis Caron qu’on appelle “refugium peccatorum” précisément parce que sa maison est l’asile assuré de tous les quêteux de Maska et autres lieux. Quand la grange à Nésime Beaulieu a Srûlée par le tonnerre, qui l’a relevée et rebatie en 15 jours? Ce ne sont pas les hôteliers, vous pouvez en être certain. Et je pourrais vous fournir encore mille exemples de ce genre. D'ailleurs, cette bonté des’ habitants semble une conséquence naturelle de leur état. L’obligation où ils sont d’attendre tout de la fertilité du sol, du soleil, de la pluie, de Dieu enfin, les met dans la nécessité de reconnaître mieux que d’autres, leur dépendance envers le Créateur. Et c’est pour obtenir ses bienfaits à Lui qu’il prodiguent les leurs. Ils reçoivent tout gratuitement ; ils donnent gratuitement; c’est logique. C’est ainsi que l’amour de la terre engendre la bienfaisance, “l’altruisme” comme disait je ne sais plus quel nigaud dans le journal d’hier, et qui n’est autre, en somme, que le “per Spiritus servite invicem” de saint
aul.
—C'est vrai ce que vous dites là, M. le curé.
—Cette bienfaisance, cette charité, c’est l’héritage béni entre tous que nos cultivateurs laissent à leurs descendants. L'héritage du père Braise pour un, auquel a dû renoncer momentanément Céline pour suivre son mari, est ja-
lousement gardé par Mérance et France qui en conservent, comme vous le voyez, les antiques traditions. Il semblerait même que le malheur est promis à ceux qui renient la terre, pou: se prostituer à l’amour de la boisron par exemple, comme ce pauvre Cyprien.
—Mais Cyprien n’a jamais eu de terre que je sache!
—Ecoutez son histoire ou plutôt celle de son père. Il y a bien, mon Dieu, oui, bientôt 20 ans, je reçus, sur cette même galerie, une lettre de . ce pauvre Brouillette, mon ancien condisciple du Grand Séminaire, qui était curé dans une petite
Une brave femme, sa paroissienne, venait de perdre son mari dans des circonstances aussi douloureuses pour elle que peu honorables pour lui. Cet homme faisait la contrebande des hoissons qui lui arrivaient par les goëlettes, et qu’il pouvait cacher dans des caves creusées dans la falaise. Pour donner un prétexte eux allées et venues que nécessitait l'écoulement de sa marchandise, il faisait le commerce de foin; chaque charge abritait un baril du précieux liquide. Inutile de dire qu’il buvait consciencieusement.
Un jour, pendant son absence de la paroisse, guidés par des traces sur la neige, des douaniers découvrirent la fameuse cachette. Ils se rendirent aussitôt chez Lachance pour l'arrêter. Ils l’attendaient depuis deux heures, lorsqu'ils l’aperçurent venir de loin, couché sur son voyage de foin. Il faisait un froid à fendre pierre. Le cheval habitué à faire le trajet, tourna de luimême au chemin de traverse, et se dirigea vers
l'écurie, Les douaniers se rendirent à la grange pour cueillir le contrebandier à la descente de sa voiture. Le cheval avait le nez dans la porte et Lachance ne descendait toujours pas, malgré les appels réitérés et rien moins qu’invitants des policiers. Il ne pouvait ni répondre, ni descendre, le malheureux; il était mort.
Toute cette affaire fit du bruit dans la paroisse, et même dans tout le comté où Lachance était bien connu. Sa femme, un peu timide comme vous la connaissez, alla exposer à son curé son intention de quitter la pariosse, tant pour fuir la honte pour elle-même que pour sauver ses enfants des mêmes périls. L’ainé avait alors 16 ans.
Brouillette s’adressa à moi pour demander asile à cette infortune; vous voyez qu'il avait à cœur la tranquillité de sa paroissienne, car l’Islet, ce n’est pas à la porte, n’est-ce pas?
Précisément dans ce temps-là, Narcisse Godin, pauvre tête folle, venait de partir pour Îles Etats, laissant en vente ses trois quarts d’arpent de terre avec sa maison. Le notaire Larue en écrivit à madame Lachance qui arriva bientôt, armes et bagages, et en fit l'acquisition.
Ni Louis que l’exemple de son père avait effrayé; ni Firmin qui a le caractère de ga mère, ne parurent vouloir suivre les traces de leur père. Ce sont, comme vous le savez, les meilleurs de nos paroissiens. Cyprien au contraire, malgré les supplications et les larmes de + pieuse mère, les conseils et l'exemple de s. ; frères, ne voulut jamais entendre parler de prendre une terre. Quand il se maria avec Céline Larri-
vée, tout me porte à croire que son plan était déjà fait. Aux chantiers, s'était réveillée en lui cette soif latente de la boisson qu’il avait héritée de son père: il a tout sacrifié pour assouvir cette soif de damné. Vous étiez ici à son mariage. Vous avez vu les progrès du mal, et vous en voyez aujourd’hui les conséquences funestes. C’est lui qui a reçu l’héritage maudit.
curé se tut, accrocha son binocle dans les boutons de sa soutane, et pendant un certain temps, on n’entendit plus que le bruit régulier des pas sur la galerie sonore.
—Alors, cet héritage maudit, reprit le vi-:
caire, va passer aux enfants de Cyprien? Com:bien en a-t-il?
—Deux seulement : le petit Jules et l’idiot ; et le curé ajouta avec tristesse : nauvres petits!...
Après un moment de silence pendant lequel il semblait écouter une voix intérieure, le jeune vicaire reprit, avec le même accent de tristesse ponctué de gros soupirs :
—Oui, pauvres petits!