‹ L'héritage maudit [microforme]Chapitre 6 sur 7 · RS “CU · texte numérisé non relu

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s’arrêtait souvent au milieu de ses refrains, les yeux mi-clos, pour regarder là-bas, loin, loin... S’il lui demandait brusquement : “A quoi penses-tu Céline?” elle répondait en rougissant : “je ne pense à rien, Papa.” Or il est difficile de cacher un tendre penchant: il] Y faut une habileté très compliquée que ne possédait pas l’âme franche et ingénue de Céline. D'ailleurs, le père Braise savait bien à quoi pensent les jeunes filles qui ne pensent à rien. Une chanson a rendu le secret assez notoire. Cependant il feignait de

la paroisse de Sarçon plus enragé que lui pour Courir les veillées. Céline en était toute joyeuse.

chaïit pas sa surprise :

—Tu sens ton coup de mort, Braise, disait.

elle, ça pas d’allure à ton âge.

—Gageons que tu veux venir aussi toi, repondait-il en la regardant de travers.

—Jour du Pays! ça serait bien l’estèque, par exemple!

Pendant un mois, ce ne fut au’après-midis de cartes, brelans de pommes, repas et veillées. On aurait dit que !e père Braise avait fait le vœu de faire Connaître sa fille à tous les Sarçons de la paroisse et d’ailleurs. Au fond, il regrettait la pâle espérance donnée à Cyprien. De nouvelles Connaissances Pouvaient permettre à Céline de

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maison. Vers la fin de janvier, le père Braise qui avait repris son train ordinaire de vie, se rendit au bois, et bucha toute la journée comme un jeune homme, malgré les avertissements répétés de France qui lui recommandait la modération. Lorsqu'ils eurent :+ ‘#6 leur tâche du jour, ils reprirent, assis su: 1eurs voyages de bâches, le chemin de la maison. C’était au moins deux heures de trajet, à travers “la pelée” presque sans horizon, où le vent de nordais chassant la poudrerie à ras-de-terre, les vrillait jusqu’aux os. Le père Braise se sentant engourdir par le froid, descendit aussitôt de voiture pour accélérer par la marche la circulation du sang. Mais les chevaux, toujours plus alertes au retour, marchaient trop vite pour ses vieilles jambes, et il dut remonter sur son voyage de bois. Tout inquiet, France enveloppa son maître, du mieux qu’il put, dans son propre paletot, et, c’est tout grelottant et tout raidi, qu’il arriva à la maison. En les voyant ouvrir la porte, Mérance s’écria :

—Jour du pays! quelque avarie, je gagerais ?

France rassura la bonne vieille en disant qu’une ponce à l’eau chaude et au sel le remettra’: sur pied dans une heure. Tout au contraire, cela n’y fit rien. Après une nuit blanche que Céline et Mérance passèrent à entourer le malade de draps chauffés, France courut au médecin qui diagnostiqua une pulmonie aigue et donna les soins en conséquence.

Après les premières journées où elle suivit son cours ordinaire, la maladie se compliqua d’une méningite. Le médecin crut devoir a-ertir Mérance, qu’à l’âge du père Braise, il était

prudent d'appeler le prêtre. Le père Braise était condamné. Le vieillard reçut avec piété et résignation les derniers sacrements et mourut Comme il avait vécu : en homme de bien. C'était le 22 février.

Nous ne dirons pas la douleur de Céline et de Mérance. Nous signalerons seulement le con- Cours immense de Personnes qui accoururent aux funérailles, de tous les coins du comté ; preuves non équivoques de l'estime et de la vénération dont jouissait Ambroise Larrivée.

L'ouverture du testament qui se fit le lendemain, n’apprit rien à Personne, car le :ère

Cyprien arriva des chantiers.

sion de ses droits. Les semences étaient terminées lorsque les négociations s’achevèrent. Aussi Cy-

éme ns Sn 2 à ee

us.

prien se hâta-t-il de remercier France, alléguant les raisons bien plausibles d’ailleurs, qu'il était jeune, plein de forces, et qu’il n'avait pas les moyens de payer un homme à l’année.

France fit promptement ses préparatifs de départ. Et dire que lui aussi, il avait pensé prendre le bien à ferme! Mais un garçon ne prend pas une terre à cultiver sans avoir, dans un avenir assez rapproché, l’espoir d’y conduire une épouse, Et nous savons que tel n’était pas le cas de France. Il partit donc, et malgré que Céline ignorât ses sentiments à son égard, ses adieux peu prolixes devaient rester comme un petit point lumineux dans la mémoire de la jeune fille.

Cyprien s’était mis au travail avec bonne humeur et entrain. Pour poser nettement à la face de la paroisse sa candidature à la main de Céline, qui le trouvait “fin comme toute”, chaque dimanche il allait la reconduire chez elle après la grand’messe. Le soir, il ne manquait pas de venir passer trois heures entre Céline et tante Mérance, plus près de celle-là que de celle-ci, naturellement. Averti par sa mère avant son départ sans doute, on ne l’avait pas revu à la “bebotte” de Jean Bois. Il s'était même repris à suivre les réunions hebdomadaires que le vicaire tenait pour les jeunes gens de la paroisse ; et il avait la précaution d’en rapporter les sujets de conférences et de les commenter au cours de ses soirées avec Céline. Si l’exposition de ces théories paraissait hors de propos à Céline. c'était autant de coups habiles, et dirigés avec un art machiavélique, qui venaient battre en brèche les

préventions que tante Mérance avait toujours plus ou moins conservées contre Cyprien.

Les récoltes de l'automne ayant été exceptionnellement abondantes, Cyprien résolut de frapper un coup de maître. Après avoir obtenu l'adhésion de Céline, il allégua que la situation d’un fermier était insoutenable sur une terre qu’il n’habitait Pas. Puis s’autorisant de l’espérance donnée par le père Braise, il demanda Céline en mariage.

Jours gras, afin que la première année du deuil

| de Céline s’écoulât tout entière.

Quelques jours après leur départ, la veuve Lachance qui avait promis une grand’messe aux bonnes Ames si Cyprien se Convertissait, profita du premier vendredi du mois Pour aller au presbytère s'acquitter de sa Promesse, En lui ouvrant la porte, Cédulie, la ménagère, ne peut retenir un cri de surprise :

: —Mais c’est madame Lachance, je compte en. s

EN

—Eh oui, Melle Cédulie.

—Donnez-vous donc la peine d'entrer. M. le curé a une visite pour le quart d'heure; si vous voulez l’espérer un instant. Passez donc dans la salle.

—Bien honnête, Melle Cédulie.

—Vous êtes venue pour le premier vendredi, ça m'en a tout l’air. Loin de l’église comme vous êtes, et avec les chemins en “bouette” que nous avons, je vous trouve bien dévotieuse.

C’est ce que je disais à Melle Félicité pas plus tard que tantôt.

—Les chemins sont collants en effet, mais on n’a rien sans peine dans ce bas monde.

Tout en parlant, Cédulie avait posé une serviette sur le coin de la table, y avait déposé tasse et soucoupe, sucrier et plateau de biscuits, etc... Madame Lachance croyant qu’elle préparait le petit déjeûner de son maître, fit mine de quitter sa place.

—Bougez pas! madame Lachance, bougez pas!

dit la ménagère avec autorité; vous êtes comme la marguiller-en-charge dans le banc-d’œuvre : à votre place. Si ca une miette de bon sens de venir de si loin communier à jeun à votre âge. Tenez! goûtez-moi ces biscuits-là avec cette tasse de café brûlant; ça vous accottera l'estomac au moins pour vous en retourner.

—Mais Melle Cédulie... M. le Curé?

—D'abord, il n’y a pas de Melle Cédulie, c’est Cédulie tout court. Puis M. le curé, il sera content... tout court aussi: c’est pas un sauvage.

—Vous êtes bien charitable tout de même,

so M

—On connaît son monde, tout simplement.

Comment trouvez-vous ces biscuits-là madame Lachance ?

—Ils fondent dans la bouche, quoi!

—C'pas? Eh bien! vous me croirez peut-être pas, mais M. le vicaire ne peut pas les sentir.

—Dans le monde...

—On ne sait pas ce qu'on souffre dans notre position madame Lachance; on ne saura jamais! C’est comme les oignons d’ailleurs; il leur fait une petite grimace à lui tout seul. Mais, c’est égal vous savez, j'en ai deux mannes pleines à ras-bords dans le grenier ; tant pis...

—Ce pauvre M. le vicaire, lui qui est si bon pour nos jeunes gens, et si dévoué pour mon Cyprien.

—Je ne dis pas, mais... Au fait, Cyprien, il est marié tout de même, et avec un rôdeux de bon parti encore. Une fille pas jargaude en toute que Céline; et la figure faite au pinceau avec Ça. Je n'aime pas beaucoup ses frisettes, comme je disais hier à Melle Marcelline: rien de pareil pour démoraliser un pays que des frisettes. Et puis elle a les moyens, la fille du père Braise,

—C'’est certainement un parti extra pour mon garçon.

—Et votre Cyprien — soit dit sans vous flat.

ter, madame Lachance — c'est un beau garçon, pas ordinaire. Après tout, cela fait un beau couple, rachevé. Il faut espérer qu'ils seront heureux.

À cet instant, M. le curé entr'ouvrit la porte et madame Lachance, après avoir remercié Cé-

dulie, entra dans le bureau. Pendant que celleci remettait les choses en place, elle se disait :

—Cyprien et Céline font un beau petit ménage, fini. Ils sont jeunes: ils ont les moyens ; pourquoi donc qu’ils ne seraient pas heureux, je vous demande ?

Pour Cédulie qui n'avait jamais été belle.

qui n'avait pas les moyens, et qui n'était plus jeune, les époux réunissaient les plus sûrs éléments de bonheur.

Et elle n'avait pas tout à fait tort, la pauvre Cédulie, car les nouveaux mariés crurent assez longtemps qu'ils étaient heureux et le furent précisément tout ce temps-là.

Tout allait, en effet, à merveille, sur la ferme comme dans le nouveau ménage. Attentif et soigneux pour tout ce qui regardait sa rouvelle tâche, Cyprien se montrait encore joyeux et empressé à la maison. Leur foyer, traversé pendant cette première année par un son de joie et d'amour qui en formait le ton fondamental, leur apparaissait harmonieux et beau entre tous.

Tante Mérance ne faisait qu’un rond autour du vieux ber de famille, descendu des entraits pour bercer la nouvelle génération. Elle s’arrêtait, en extase, devant le bébé rose et disait : “Ce Zu-zulle-là, c’est sa mère toute recopiée !” Aussi les premiers pas de Zu-zulle (sa première culbute veux-je dire), sa première “crique” sa première parole, provoquèrent des scènes où elle n’avait ‘18 le rôle muet, tant s’en faut. Elle

hi.

semblait ravie au 3ième ciel, la vieille Méi. 2e, et elle souriait de ce sourire émouvant et doux comme ces pâles rayons qui touchent parfois un Paysage d'hiver déshabitué depuis longtemps des caresses du soleil.

Céline ne pouvait rêver d'autre bonheur que celui de ceux qui l'entouraient. Tout en jouissant des bienfaits de l'heure présente, elle ne pouvait concevoir qu’il en put être jamais autrement. Elle était encore à cet âge où les miracles semblent tout naturels et nullement surprenants. Par malheur, la vie se comporte avec nous d’une manière qui est rarement conforme à notre conception de la logique.

Dans le cours de l'hiver, Cyprien iñaus tra une série de voyages à Montréal, dans le but de vendre les produits de l’année. Ce fut le commencement du décours de cette lune de miel qui avait duré depuis leur mariage.

Insensiblement, Cyprien qui éprouvait une hâte fébrile de partir, commença à retarder son retour, et Céline ne s’aperçut pas sans effroi qu’il avait bu du whisky plus qu’il n’en avait besoin pour se réchauffer. A cause de ces absences répétées, beaucoup de choses tombèrent en souffrance sur la ferme. Et comme un jour Céline reprochait doucement à son mari sa négligence pour les intérêts de son bien, il lui répondit avec dureté, de conduire ses affaires autour de ses chaudrons, et de ne pas s’inquiéter du reste.

Comme pour donner droit aux réclamations de sa femme, vers la fin de l'hiver, une vache mourut, faute de soins donnés à temps. A la fonte des neiges, et pour la même raison, ce fu-

rent des agneaux. On peut s’imaginer en quel état devait être le reste.

Le printemps venu, Cyprien fit ses semences tant bien que mal, plutôt mal que bien. Il semblait avoir perdu l'amour du travail et avoir retrouvé par contre, l’habitude de boire, en admettant qu'il l’eut jamais perdue, Aussi passait-il régulièrement quatre soirées sur sept à la ‘“bebotte de Jean Bois”, sans compter les jours de pluie, de grosse chaleur, et les mille circonstances imprévues qui devaient se plier à un programme bien prévu.

Tout était à l’abandon sur le bien. Les clôtures qui n’avaient pas été relevées à temps, livrèrent passage aux animaux du voisin qui lui dévastèrent sa plus belle pièce de blé. Malgré les arrangements que celui-ci vint lui proposer, Cyprien voulut lui intenter un procès qu’il per-

Pour pouvoir payer les frais, il dut emprunter de l'argent: ce qu’il ne trouva pas facilement.

Quant à Céline qui ne ressemblait en rien à | la onzième héroïne des romans modernes, elle ne rêvait ni pistolet, ni vert-de-paris, ni même de divorce. Certes, elie était très malheureuse : mais elle ne désespérait pas de trouver tôt ou tard un moyen de toucher le cœur de son mari, et de le ramener à de meilleurs sentiments. Elle crut avoir atteint ce but lorsqu'elle donna le jour à leur second enfant, qui eut l’honneur d’avoir

Montréal avec sa dame, Maria Lachance, la sœur

Ce Justin Boiron, propriétaire de l’hôtel

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“Quickjump” rue des Commissaires, aurait pu en dire long à Céline sur les retards de son mari. Cette délicate allusion suffit sans doute, sans entrer autrement dans les secrets d’une vie peu propre, pour donner à penser que Justin était parfaitement digne du métier qu’il exerçait:

c'était tout simplement un fier coquin.

Au cours de la journée du baptême, il put s'entretenir en tête-à-tête avec son cher beaufrère, et reprendre un thème de conversation qui lui était cher.

—C'est inouï, lui répétait-il en substance, de t'enterrer ainsi dans le fumier de tes étables. Avec ton intelligence, tu peux prétendre à mieux que cela. J’en connais qui sont moins bien doués et qui sont devenus de gros messieurs. Lâchemoi cette terre et viens-t-en en ville. Je te trouverai un bon travail avec de longues heures libres où l’on peut jouir de la vie. J'ai des amis influents jusqu’à l’Hôtel-de-Ville; ils pourront me donner un bon coup d’épaules pour te placer. Viens-t-en avec nous; ta fortune et ton bonheur sont assurés. Quels piques-niques nous ferons mon cher, à Lachine, à Dorval... et ailleurs...

Ce n’était pas la première fois que Justin dirigeait de telles attaques. Cyprien ne s'était guère rendu au marché sans en avoir subi de semblables. Jamais elles n'avaient été si vives. Cyprien objecta pourtant encore, mais pour la forme :

—Ce sera dûr pour ma femme: c’est le bien paternel.

—Ah! bien, mon cher, reprit Justin en eclatant de rire, si tu te préoccupes des pleurniche.

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ries des femmes, tu resteras toute ta vie l’habitant que tu es. Tu ne mérites pas d’en sortir. Dans le ménage, c’est l’homme qui est maître ; la femme doit obéir sinon... et il termina par des gestes non équivoques qui donnaient à penser que les épaules de sa tendre moitié n'étaient PaS aussi roses que le velours de son chapeau dernier eri.

Cette conversation avait lieu au mois de décembre. Pendant l'hiver, les choses allèrent de mal en pis sur la ferme. Chacun des voyages de Cyprien à Montréal donnait le signal d’une attaque, de la part de Justin, qui put enfin se réjouir au printemps d’avoir gagné la bataille.

Un soir du mois de mars que Cyprien arrivait de Montréal, ayant bu tout juste pour se donner de l’audace, i] annonça à brûle-pourpoint à sa femme qu'il fallait préparer les bagages pour s’en aller en ville.

—Jour du pays! Quoi faire? demanda tante Mérance toute saisie.

—Ÿ rester, répondit Cyprien d’un ton rogue.

—Toujours ?

—Toujours !

—Eh bien, allez-y.

—Je ne vous invite pas non plus.

Les larmes aux yeux, la bonne vieille se tourna vers Céline en disant : Ma pauvre petite fille!

—Cette petite fille, reprit Cyprien d’un ton mauvais, c’est ma femme et elle me suivra.

Céline voulut l'interrompre :

—Cyprien, dit-elle doucement,

—Ù n'y a pas de Cyprien ni de cajôleries,

reprit-il en s’emportant:; il est trop tard, le contrat est signé.

—Quel contrat? demanda Céline étonnée.

—Celui qui me met en possession de l’étal de Martinon au marché Bonsecours.

—Martinon... Bonsecours... répéta machinalement Céline en se dirigeant vers le ber où la petite Mariette s’éveillait en criant, apeurée par la voix de son père.

—Eh bien! oui, continua Cyprien, qui voulait

en finir avec les explications, c’est Justin qui m'a ménagé cette bonne aubaine. Il me tire ainsi de cette terre d’habitant où l’on perd l’occasion de vivre comme du monde.

—Cyprien, s’écria tante Mérance toute pâle en désignant Céline, respectez au moins la mémoire de son père, dans sa maison.

—Allez au diable, vieille sorcière!

—Prenez garde! Ça n’a jamais porté chance à personne de “bourasser” les vieux.

Le ton et le geste de tante Mérance intimidèrent un instant Cyprien que toute cette scène avait quelque peu dégrisé. En haussant les épaules, il se tourna vers Céline en ajoutant :

—Nous avons quinze jours pour faire nos préparatifs.

Mais Céline n’était plus 14: elle avait pris sa petite Miette dans ses bras et s'était enfuie cacher sa douleur et sa honte dans sa chambre.

L'avis de Cyprien ayant porté à faux, il s’avança vers Mérance, un sourire bête sur les lèvres. Celle-ci détourna la tête avec un dégoût non dissimulé, et reculant son siège, elle murmura: Lâche!

Après un moment de silencieuse hésitation, Cyprien essaya de bredouiller quelques saroles d’excuse.

Mérance se leva en se reculant de deux pas:

puis le regardant comme un coq de clocher peut regarder le chemin du roi, elle ajouta avec une intraduisible expression de mépris: Sans cœur! et du pas d’une reine offensée, elle alla trouver Céline.

Content, au fond, de ce bel exploit, Cyprien prit son chapeau et se rendit chez Jean Bois. Celui-ci dût le mettre à la porte vers minuit pour fermer son établissement. Cyprien n’arriva toutefois chez lui qu’à trois heures du matin. Et pourtant sa maison était à peine à vingt minutes de la buvette,

Cyprien cuvait encore son alcool, que déjà Céline était partie pour l’église. Elle avait tou-

la route douloureuse. “Prends et manges”, lui avait-il semblé entendre, “et dans la douceur de

L'église lui apparut, ce matin-là, toute ac- Cueillante et maternelle, Elle entendit la messe à laquelle elle communia. Puis après avoir Jon- Suement raconté ses peines au Bon Maître, elle Pensa les dire encore à Sa seconde mère, et pour cela, elle se dirigea vers Je couvent. Elle entra par la porte des externes, et rencontra Mère Sainte-Emélie dans le cloître, près de la chapelle.

Toutes deux pénétrèrent dans la petite sacristie blanche où, sur un pan de mur tout enguiriandé d’un lierre en papier doré, en voyait une statue de la Vierge de Lourdes, au pied de laquelle brûlait un lampion rose.

A peine assise, Céline éclata en sanglots, la figure cachée derrière la grille de ses doigts, comme dans une prison de douleurs. La peine l’étouffait, et aussi le hesvin de la dire. Et c’est en serrant les lèvres pour empêcher les sanglots de lui monter à la gorge, qu’elle raconta tout.

Les mains enfouies dans ses iarges manches, Mère Sainte-Emélie tendait vers son ancienne élève son visage diaphane, de cette paleur des hosties (sans doute pour avoir tant cousu dans le blanc) tandis que ses yeux bruns l’entouraient d’une douceur pénétrante et chaude.

Lorsque Céline eut terminé son récit douloureux, la religieuse parla à son tour, de cette voix caressante comme la mélodie des vieilles berceuses créées par les soupirs maternels. Elle dit qu’elle avait le droit de pleurer pour son mari, pour ses enfants... Mais dès lors qu’il s’agit des autres, c’est debout qu'il faut souffrir... Le sacrifice est une fête entre l’âme et Dieu... elle goûterait comme Il est doux, car Il a tant souffert!... Il est aussi la force qui enveloppe et protège... Il ne l’abandonneraïit pas... Il la suivrait partout et lorsqu'elle se sentirait trop lasse, il ôterait de ses épaules le lourd fardeau... et elle pourrait pleurer doucement sur son cœur... nul mieux que Lui ne sait essuyer les larmes...

—Sois bonne ma fille, dit-elle en terminant, sois bonne pour ton mari... pour tes

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