‹ L'héritier de RedclyffeChapitre 29 sur 51 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

Ecoutes comme les oiieaux chantent,

Et comme les bois résonnent !

Toutes les créatures se réjouissent ainsi que Thomme;

Cependant c'est une chose certaine

Que les joies et les plaisirs de Thomme

Sont moins de la yie présente que de celle qui la suivra.

Ce n^est pas qu'il ne puisse icirbas

Goûter le bonheur;

Mais, comme un oiseau boit puis relève la tète,

Ainsi rhomme doit penser, après chaque gorgée,

A une boisson meilleure,

Qu'il n'obtiendra qu'après sa mort.

(HiaBIRT.)

Walter retourna à HoUywell le vendredi pour passer une semaine tranquille avec la famille Edmonstone, ce qui faisait le plus grand plaisir à Ainy^ car elle était heureuse de ce que Walter aimait Hollywell et ses habitants aussi bien pour eux-mêmes qu'à cause d'elle. On avait dit que cette semaine serait tranquille ; mais, malgré tous les efforts de madame Edmonstone et de Laura, il y eut assez de confusion

pour que toute autre personne à la place d'Amy en eût été troublée.

On se demanda quel emploi les deux jeunes époux feraient de la lune de miel. Walter et Amy auraient voulu faire simplement un petit voyage en Angleterre pour visiter quelques endroits célèbres, puis revenir à Hollywell pendant quelques jours, et, de là, partir pour Redclyffe et vivre dans un coin du château en attendant que le reste fût prêt. Amy ne comprenait pas pourquoi il lut feudrviît plu% de platce qu'au vieux M. Morville, et Walter déclara qUè \é bonheur n'était pas une raison de chercher le plaisir. Mais Charles trouvait cet armt)^ment absurde^ et M« Edmonstone disait qu'il fallait faîte un Voyage sur le continent. Madame Edmonstone aussi désirait qu'Amy vît un peu de pays, la Suisse surlôUl, qtfelle aVaîl toujours souhaité de connaître. Le nom de Suisse fit penser à Walter que ce serait une bonne ocoasioû d'y conduire Arnaud, qui, depuis vingt ans, parlait d'aller voir sa famille.

— Enfiû^ dit Walter, ce ne sera pas chercli^r le plaisir ; on a réglé ce plan pour nous, et nous nous y conformons parce que nous n'avons pas de toit pour nous abriter. Noos rendrons un service à Arnaud, et peut-être nous rencontrerons Philippe.

— Ceci ne sera certainement pas un plaisir^ dit Amy 5 puis^ se rappelant que Walter n'aimait pas à Tentendre parler de la sorte, die ajouta : A moins que vous ne puissiez le faire changer de sentiments^ alors ce serait mieux que du plaisir.

— Ce serait l'accomplissementde mon dernier «ou-

balt, répondit Walter. Dans tous les cas, nous jouirons du voyage.

— Gela va sans dire.

— Et de crainte que nous ne nous laissions entraîner à oublier notre devoir de revenir chez nou$y fixons une époque pour être à Redclyffe.

— N'avez-vous pas dit que le château serait prêt à la Saint-Michel?

— Les ouvriers me l'ont promis; ainsi, ehère Amable, autant que cela dépendra de nous, nous serons chez nous à la Saint-Michel.

Tous étaient surpris de voir approcher le moment du mariage. Charles l'appréhendait, car la perte d'Amy était plus importante pour lui que pour tous les autres* Qui remplacerait sa fidèle petite compagne? Il avait plus de temps que sa mère et Laura pour se livrer à ses tristes réflexions, lui, incapable de prendre part à Tagitation générale.

Charles et Walter étaient Tun pour l'autre d'une politesse exemplaire. Tous deux tâchaient de ne pas s'empaKir d'Amy exclusivement^ et ceux qui avaient connu Charles trois ans auparavant, dans le temps où il était si égoïste, étaient surpris de voir avec quel soin il cachait le ch^in qu'il éprouvait à se séparer de sa sœur, afin de n'affliger personne, il ne pouvait se montrer aussi gai que de coutume ; mais il était encore amusant, et parvenait à faire rire ses alentours, excepté quand il était seul avec Amy, ou quand il l'eirtendait charger ses sœurs des divers petits services qu'elle avait eu l'habitude de lui rendre»

Alors j pour cacher ssi mélancolie et ne pas faire pleurer Amy, son seul remède était de faire mille projets de visite à Redclyfifë, et de s'étendre sur la facilité des communications par les chemins de fer.

Le dernier jour arriva, il sembla long et étrange. Il n'était gai pour personne, et il était triste pour plusieurs. Cependant Amy, avec sa douce et pensive expression, avait une sérénité qui se communiquait à ses alentours. Charlotte , quoique fort animée^ se calmait en sa présence; Laura ne pouvait la plaindre ni trembler pour son avenir; Charles la suivait des yeux sans rien dire; son père ne la rencontrait jamais sans la baiser sur les deux joues et l'appeler son petit bijou; sa mère... Mais qui pourrait décrire madame Edmonstone dans ce jour? Elle était remplie de tristesse pour elle-^méme, et de reconnaissance pour le bonheur de son enfant. Walter se tenait à l'écart pour leur laisser Amy. Il demeura longtemps dans sa chambre, puis il se rendit à cheval à Broadstone, et, en revenant, il fit une longue visite à M. Ross. En rentrant, il trouva Charles sur la pelouse, dans son fauteuil à roulettes, et Amy assise sur le gazon auprès de lui. Il s'assit aussi auprès d'elle, et tous trois gardèreAt un long silence.

— Quand nous retrouverons-nous tous trois ensemble? dit enfin Charles.

— Et dans quel lieu ? ajouta Amy.

— Ici, vous viendrez me conter vos aventures et chercher Trim.

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— Je l'espère, dit Walier. Le moment où nous vous conterons nos aventures sera le plus beau du voyage.

— Vous êtes bien généreux , répondit Charles. Et ils retombèrent dans le silence.

— Voici du monde, s'écria Walter entendant une voiture dans Tavenue. Voulez-vous rentrer, Charles?

— Oui, s'il vous plaît.

Walter s'appuyant sur le dos du fauteuil le poussa vers la maison, et dit à Charles d'une voix émue :

— Charles, nous ne 'savons ni le lieu ni le moment où nous nous reverrons, c'est pourquoi je veux vous remercier de toute l'amitié, de toute la sympathie que vous m'avez témoignée.

Charles, sans se retourner, répondit :

— C'est moi qui suis votre débiteur; car, en retour de tous les services que vous m'avez rendus , vous n'avez eu de moi que des exigences et de la mauvaise humeur. Mais, Walter, je sens ce que je vous dois. Vous avez fait de moi un homme nouveau, au lieu du pauvre misérable que j'étais, riant de mes maux pour me persuader que je ne les sentais pas. N'êtesvous pas fier de votre œuvre ?

— Gomme si j'y étais pour quelque chose !

— Certainement. D'ailleurs, ne m'avez-vous pas rendu mille services, dans le temps où je n'avais pas, comme à présent, le droit de les attendre! ajouta-t-il en souriant et en regardant Amy. Quand vous reviendrez, c'est alors que je vous traiterai en frère !

Cette conversation les retarda un peu, et ils n'arri-

vèrent pas à la maison avant les hôtes. Atissi^ la première tbose que virent en entrant la tante Ghariotle et lady Eveline, ce fut Walter aidant Charles à monter les marches du perron ; ses yeux bruns et brillants, sa figure colorée, contrastaient avec les traits pâles et amaigris de Charles. Amy les suivait, portant les béquilles de son frère. Elle baissait les yeux, et ses boucles blondes voilaient ses joues rosées*

-^ Les voici ! s'écria mademoiselle Ëdmonstone en s'élançant à leur rencontre, et jetant ses bras autour du cou d'Amy : Ma ch^re nièce, je vous félicite de tout mon cœur 1

— J'épargnerai vos joues brûlantes, Aûiy, ma toute chère, dit tout bas lady Eveline en Tembrassant, pendant que la tante Charlotte, après avoir aussi donné un baiser à Charles, tendit 1a main i Walter en disant :

— le n'attendrai pas que Ton vous présente.

-- Yous ai^je dit trop de bien de lui? demanda M. Ëdmonstone. M'est41 pas un charmant garçon?

Walter se détourna bien vite, et alla saluer lord Kiicoran ; puis il prit Amy par la nutin, et l'écartant du groupe de ses parents, il l'amena auprès d'un homme âgé, encore robuste et d'un air un peu rustique mais respectable, qui, après avoir salué poliment, s'était retiré à l'écart.

«— Vous le connaisseï déjà ! dit Walter.

— ^ Oui^ certainement, ajouta Amy en lui teodant la main.

Markham était pris par siuprise; il fit étendre un

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Guu^le

trogn^ment de satisfoclion, 6t secoua la main d'Atny nvec «lutam de cordialité que isi elle avait été sa nièce ftivorite.

— Et la petite fille? demanda Amy.

•^Oh ouit je l'ai prise en passant àSaint-MUdred, et je Tai remise à une servante dans Tantichambre.

^ Je vais la chercher ^ s'écria Charlotte au moment où Amy s'avançait vers la porte. Un instant après elle entra avec la petite Marianne Dixon, qui ne lâchait pas sa main. Amy la prit dans ses bras et la baisa tendrement, et la pauvre petite, tout effirayée, parut <^armée de retrouver son ancien ami Walter.

M. Edmoustone caressa ses boucles blondes ^ et^ quand chacun lui eut fait quelque amitié, Charlotte, à qui Walter Tavait particulièremeiit confiée, l'emmena avec elle dans la maison^

Madame Edmonstone eut beaucoup à feire le reste de la soirée, et n'en était pas fâchée. La tante Charlotte n'était jamais venue depuis la maladie de Charles. C'était une petite personne active et réjouie, une vraie frlandaise. Elle rapportait toutes choses à sa mère; ^le ne pensait qu'à lui tout conter^ et sa seule amèrepensée était qu'elle devait manquer à la maison.

Madame Edmonstone faii contait l'histdre du mariage, et faisait l'éloge de Walter. Amy était montée après le dîne^, pour faire ses adieux à sa vieille bonn« et voir la petite Marianne ; et EveHne^ assise entre Laura et Charlotte, faisait tnille questions auxquelles il était difficile de répondre^

Elle ne cuvait oompr^tidre pourquoi Wmltar n'a-

— savait point passé les vacances de Noël à Holiywell^ et, voyant qu'on ne voulait pas le lui dire, elle n'en parla plus. Mais elle fit encore une autre question embarrassante.

— Dites-moi donc si le capitaine Morville est content de ce mariage^ oui ou non.

Laura aurait voulu ne rien répondre, espérant que lady Eveline parlerait d'autre chose, mais Charlotte s'écria ;

— Que vous en a-t-il dit 1

— Rien du tout -, mais pourquoi ne vient-il pas ?

— Vous l'avez vu plus récemment que nous, dit Laura.

— Ce n'est pas une réponse, dit lady Eveline. Vous connaissez mieux que moi ses pensées.

— Il est fort ennuyeux, dit Charlotte, et nous pouvons bien nous passer de lui ; mais Walter et Laura tiennent toujours son parti.

Dans ce moment on appela Laura pour recevoir la boîte des gants blancs. Elle aurait voulu emmener Charlotte ; mais celle-ci n'était pas disposée à se séparer de lady Eveline. Eva devinait qu'elle en apprendrait plus de Charlotte que de sa sœur; et, en effet, quoique Charlotte ne manquât pas de prudence , elle pensa pouvoir dire à sa cousine ce que tout le voisinage savait, que Philippe avait eu sur Walter des soupçons injustes; que papa avait été très fâché contre Walter, et l'avait même banni de Hollywell. Cependant Walter s'était admirablement bien conduit, et maintenant tout était expliqué ; mais, malgré

— sales preuves les plus évidentes, Philippe ne voulait pas être convaincu.

Eveline trouva cela très mal, admira Waller et plaignit Âmy.

— Ainsi il avait été banni, dit-elle; mais sans doute Amy n'a jamais renoncé à lui 1

— Oh ! elle ne Fa jamais cru coupable.

— Et pendant qu'elle lui était fidèle, peu lui im« portait le reste I

— Oui, s'il l'avait su ; mais elle ne pouvait pas le lui dire.

Eveline prit un air d'incrédulité.

— Je suis sûre qu'elle ne lui a rien dit, répéta Charlotte un peu fâchée.

— Vous n'en savez rien, ma chère.

— Pardonnez-moi ; maman a dit à Charles qu'ils se sont très bien conduits, et n'ont jamais essayé de s'écrire.

— Vous avez grand'raison de le croire.

— Mais j'en suis certaine ! Comment pouvez-vous les croire capables de faire quelque chose de mal ?

— Je ne dis pas que ce fût mal.

— Quoi ! de s'écrire quand papa l'avait défendu ! et en secret encore?

— Mon enfant, vous êtes trop innocente. Il n'y aurait eu aucun mal ; c'était une raisonnable preuve de constance. Vous ne connaissez rien à l'amour.

— Si je ne connais rien à l'amour, je connais bien Walter et Amy, et je sais qu'ils ne faisaient pas en secret une chose défendue.

— Attendez d'aimer quelqu'un, alors vous changerez d'avis !

— Je n'aimerai jamais personne ! s'écria Charlotte indignée.

Eveline se mit à rire, et Charlotte fut bien aise que cette conversation fût interrompue par l'arrivée des messieurs.

Walter aida Charles à se placer sur le sofa, puis il se tourna vers Markham avec qui il se mit à parler de Redclyffe. Charlotte s'approcha du sofa, saisit un moment où personne ne pouvait l'entendre, et dit tout bas à son frère :

— Charles, Eva ne veut pas croire que Walter et Amy ne s'écrivaient pas secrètement l'hiver dernier.

— Je ne puis l'en empêcher, Charlotte.

— Quand je le lui dis, elle se moque de moi. Ditesle lui donc aussi, Charles !

— Je me respecte trop pour cela.

— Charles ! vous ne croyez pourtant pas que ce soit possible?

— Possible? non certainement.

— Elle dit qu'il n'y aurait pas eu de mal et que Je m connais rien à l'amour.

-— Vous auriez dû lui dire que Walter et Amy s'aiment autrement que les gens ordinau*e6.

— Que je voudrais le lui avoir diti Dites-le, Charles, elle vous croira.

**- Je n'en dirai pas un mot.

— Pourquoi ?

— Parce qu'elle n'en est pas digne^ si elle ne les

juge pas mieux. J'ai cru un jour qu'Eva avait plus de sens ; mais je ne comprends pas quelle société elle voit quand elle n'est pas ici.

Cependant Charles ne fut pas fâché qu'Ev^line vtnt s'asseoir auprès de lui , pour causer de choses insi* gnifiantes% Amy^ étant rentrée, vint prendre son an^ ciemie place et mettre sa main dans les siennes.

C'était la dernière fois qu'elle était à lui I Sa mère seule lui aurait manqué davantage ^ et^ tenant tou^ jours la main de sa sœur, Charles écoutait la descrip* tion que lui faisait Eveline du nouveau précepteur de ses frères. C'était un M« Fielder^ un homme distingué, agréable, qui avait beaucoup lu; mais il était aussi l'homme le plus laid , le plus extraordinairement laid qu'elle eût jamais vu : il était très petit , et l'on eût dit qu'il était fait de gutta-percha. --^ Eveline disait qu'il ne remuait que parsoubresauts, et Maurice avait conseillé à ses frères de ne pas le placer trop près du feu , de peur qu'il ne fondit.

— Ils ne devraient le mettre que juste assez près pour l'attendrir^ quand ils veulent obtenir une faveur^ dit Charles^ parlant au hasard*

•^ Et pois ses yeux 1 Us ne sont pas louches précisément , mais ils ne sont pas pareils , ce qui le fait ressembler à cet affi*eux petit terrier de Maurice , nommé Vénus» Aussi mes frères appellent-ils toujours M. Fielder Vénus.

— JSt c'est ainsi que Vous leur apprenez à respecter leur précepteur?

-^ Oh ! il les tient bien en respect pendant leurs

leçons; mais il a horreur, dit-il, de nous autres sauvages Irlandais. 11 est surpris de ne pas nous voir manger les pommes de terre avec les doigts.

C'est ainsi qu'Eveline causa longtemps^ et Charles lui répondait sur le même ton. Tout le monde se sentit soulagé de voir arriver la fin de la soirée. '

Laura resta longtemps dans la chambre d'Amy , s'apercevant qu'elle n'avait pas^ jusqu'alors, apprécié tous les mérites de cette aimable sœur. Combien elle allait se trouver isolée sans elle, entourée de gens qui ne savaient pas entrer dans ses peiqes^ qui attaquaient sans cesse Philippe ! Son cœur était si plein qu'elle aurait tout dit à sa sœur, si Philippe ne s'était pas mcmtré si opposé à Valter; elle était d'ailleurs alarmée du sort futur d*Amy, à la pensée des soupçons que Philippe conservait toujours. Elle ne put donc qu'embrasser sa sœur, ttndis que celle-ci pleurait doucement et la consolait.

Madame Edmonstone ne vint qu'un instant vers sa fille, voulant qu'elle se reposât.

— Maman, dit Âmy en recevant son dernier baiser, je suis surprise de n'être pas plus triste.

— Tant mieux, ma chère enfant, répondit madame Edmonstone.

Âmable s'endormit bientôt et s'éveflla avec la pensée que c'était le jour de son mariage. Elle ne descendit pas pour déjeuner, mais elle passa dans le . boudoir, auprès de Charles, dès qu'elle fut halyllée; et, quand elle fut assise auprès de lui, sur le sofa, il attacha à son bras un bracelet des cheveux de sa

mère. Ses yeux étaient obscurcis et ses mains tremblaient^ mais il ne voulut pas qu'elle Taidât. Elle le remercia en Tembrassant, sans pouvoir dire autre chose que :

— Charles ! Charles ! Comment ai-je pu promettre de vous quitter?

-^ Qui pouvait croire que mes sœurs devraient passer leur vie enchaînées à mon sofa?

Il fallut sourire , mais ce ne fut que pour un instant; la gaieté de Charles était mélancolique.

— Promettez-moi de ne pas vous ennuyer, Charles, de souffrir que Charlotte me remplace !

— Sans doute je saurai m'accoutumer à elle au bout de quelque temps. Amy, je pensais peu à ce que je faisais en le rappelant ! C'était scier la branche qui me soutenait. Mai& assez de flatterie, il y aurait de quoi faire tourner votre petite tête. Là, levez-vous, que je vous voie. Très bien ! vous me faites honneur. Je tâcherai bien de me passer de vous. J'ai désiré toute ma vie d*avoir un frère, et vous m'en donnez un... ceUri que j'aurais choisi entre mille, le seul à qui je puisse pardonner de vous prendre. Mais le voici ! Entrez !

Walter dit à peine quelques mots ; Amy n'osa pas le regarder en face. Il était tard, et il venait prendre Charles. Amy demeura tranquille un moment; ensuite il fallut mettre la dernière main à sa toilette. Comme c'était fini, Charlotte s'écria :

— Voici Walter ! Peut-il entrer?

Madame Edmonstone ne dit pas non et Charloile

ouvrit la porte. Il tiut un moment les yeux fixés sur Âmy, et dit :

— Je me trompais ; je ne voudrais pas vous voir mise autrement.

En effet, madame Ëdmonstone et Laura, oubliant aussi les détails de dentelle et de soie qui les avaient occupées, ne voyaient plus que la blancheur et la pureté emblématique de la robe, du voile et de la couronne. Mais on n'eut pas le temps d'en dire davantage, car M, Ëdmonstone vint appeler Walter, qui devait conduire Charles à l'église dans le petit phaéton. Amable, selon l'usage, s'y rendit avec ses parents. Pauvre enfant! ses larmes coulèrent abondamment tout le long du chemin. M. Ëdmonstone était fort ému au moment de ^e séparer de sa fille, et la maman, qui avait de la peine à ne pas pleurer, ne pou** vait que serrer la main d'Amy.

Pendant que le ministre lisait le service du matin, Amy eut le temps de se remettre. Elle tremblait à peine quand son père la conduisit à l'autel, et sa voix, quoique basse, était ferme et distincte, tandis que celle de Walter fi'émissait d'émotion.

Tout le monde remarqua que Laura était plus agitée qu'aucun des assistants; elle tremblait si fort qu'elle était obligée de s'appuyer sur Charlotte, et ses larmes firent bientôt couler celles des autres demoiselles d'honneur, de toutes, excepté de Mary Ross, qui ne pouvait jamais pleurer quand elle voyait pleurer les autres, et de la petite Marianne, qui n'y comprenait rien.

Ce jour-là il y eut plusieurs averses, entremêlées de rayons de soleil. Un de ces rayons éclairant tout à coup les vitreaux de l'une des fenêtres du sud vint donner une couleur d'or aux longs cheveux de Walter, et teindre en pourpre le voile de la mariée. Cette espèce d'auréole et l'expression du front qui la portait firent penser Mary à ces lignes :

Quel est le front qui porte, aux yeux des morteli, î^ couronne de lumière angélique?

Charles appuyait sa tête à un pilier^ comme s'il n'eût pas eu la force de la soulever ; M. Edmonslone était agité et sanglotait ; madame Edmonstone était le seul des assistants qui fût calme et ne tremblât pas trop ; mais la personne la plus paisible était la jeune mariée, agenouillée et les mains jointes, baissant la tête, ne pensant qu'au vœu qu'elle formait, h la bénédiction qu'elle recevait, et comme élevée au-dessus des choses de ce monde.

Tout était fini, la cérémonie terminée j le cortège se rendit dans la sacristie. Il présentait un charmant coup d'œil ; le marié et la mariée avaient la grâce et la fraîcheur de la première jeunesse; ils étaient suivis des six demoiselles d'honneur ; Laura et Eveline, deux jeunes personnes d'une beauté remarquable ; Charlotte et la blonde petite Marianne ; Mary Ross et Grâce Harper.

Les villageois, qui s'étaient attroupés, avaient raison de dire que ce spectacle était digne cju'on vint le voir de vingt lieues à la ronde.

Après que les nouveaux mariés furent montés en voiture, on fit placer Charles dans son petit phaéton. Charlotte, qui tenait à gagner sa faveur, voulut le conduire, parce qu'elle comptait remplacer en tout Amy auprès de lui. Madame Ëdmonstone demanda à Laura si elle n'aimerait pas à conduire eUe-méme son frère. Mais elle répondit que non; elle était mieux en état de répondre à de jeunes filles qu'aux remarques de Charles.

Quelqu'un dit qu'il allait pleuvoir; mais Charlotte plaida encore.

— Eh bien, venez petite fille, dit Charles, retroii* vaut sa bonne humeur ! Prenez garde seulement de verser.

- Charlotte conduisait avec un grand soin ; au bout d'un moment, elle poussa un soupir et s'écria :

— Cette fois il est notre frère 1 il n'y a plus rien à craindre.

— C'est vrai , dit Charles.

— You»ûviez donc aussi de l'inquiétude? J'en suis bien aise. C'était comme dans un livre, et je craignais toujours de voir paraître le terrible Philippe.

— Comme une espèce d'ogre. Il me semblait aussi, par moments, le voir arriver pour s'opposer à ce mariage, toujours pour le bien d'Amy, cela va sans dire. Mais il ne peut les séparer maintenant, et je suis bion aise que le nœud soit .serré, car il semblait qu'une espèce de fatalité s'y opposât toujours.

— C'est vrai, dit Charlotte, c'est peut-être comme l'histoire d? Rosaura et de sa famille; ne savez-vous ^

pas? Le sort refusa de paraître à leur mariage avant que le c«mte Julius eût sauvé la vie à l'un de ses ennemis. Vous verrez qu'il se rencontreront sur le continent et que Walter sauvera Philippe.

— Ne craignez pas que Philippe expose sa vie ! Je crois qu'il n'y eut jamais de plus belle noce. Mais j'ai tort de le dire, car je suis sûr d'entendre cette phrase cent fois avant la nuit I

— Comme notre tante Charlotte pleurait ! C'est une drôle de petite femme.

— Oui , je vois à présent à qui vous ressemblez. Vous serez exactement comme elle à son âge.

— C'est bien mon intention ; je resterai à la maison pour vous soigner, comme elle soigne grand'maman.

— Vrai?

— Oui, je ne veux jamais me marier, c'est si désagréable !

— Voici la pluie! s'écria Charles, en voyant tomber quelques larges gouttes. Ils n'avaient pas de parapluie , et Charlotte ne voulut pas accepter une part du manteau de son frère. Elle ne fit quetk^ de cette aventure, pressa le cheval, et arriva à la iSËiiison avec sa robe blanche trempée de pluie. Walter vint à leur rencontre suivi de Trim. Trim , s'apercevant qu'il arrivait quelque chose d'extraordinaire à son maître, ne le quittait pas un instant, et semblait deviner qu'on allait le laisser à la maison.

— Comme vous êtes mouillée, Charlotte!

— C'est égal, Charta^ie l'est pas.

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