‹ L'héritier de RedclyffeChapitre 43 sur 51 · II · texte numérisé non relu

II

Laura l'apporta, et Amy, lui prenant la main, la regarda en face.

— Ma chère sœur! J'ai beaucoup souffert pour vous, ainsi que Walter.

— Amy ! s'écria-t-ellc, et Laura ne put retenir ses larmes, elle qui avait tant exhorté Charlotte! Ma chère sœur !

C'était une grande consolation pour elle d'avoir encore x\my à la maison.

— Papa et maman ont tous deux été très affectueux avec PhiHppe, poursuivit Amable. Mais ils ne pouvaient parler de cela. C'est moi qui lui ai dit que vous aviez tout avoué, et il en a été bien heureux.

— Il n'a pas été fâché que je l'eusse trahi? s'écria Laura.

— Oh non ! Il s'est senti fort soulagé , car il était très inquiet devons, Laura. Il a été si bon pour moi !... dit Amy, d'un ton si pénétré, que Laura fut encore plus touchée, en voyant que sa sœur ne lui eo voulait plus. Je vais vous lire ce qu'il me dit. Vous voyez que son écriture est ferme à présent.

Mais Laura observa que sa sœur ne lui montra que l'adresse, gardant le billet pour eile-nléme et lisant: - a J'ai continué à reprendre des forces depuis votre départ; ainsi je n'ai plus de raison pour garder Arnaud. Je suis sorti deux fois et je me crois en état de supporter le voyage ; je ne puis demeurer Ici pl^us longtemps, d

Elle n'en lut pas davantage, mais plia te bitiet en disant :

— J*ain^e mieux que personne ne voie le reste. Il se reproche tellement d'avoir fait ce malheureqx voyage à Sondrio, qu'il dit des choses qui sont pénibles à entendre. Je suis bien aise qu'il soit en état d'aller rejoindre son régimept, car un changement lui fera du bien.

Elle posa sa tête sur l'oreiller, comme si elle en avait dit assez sur ce sujet, et Laura, n'osant pas continuer, descendit auprès de sa mèîe. Madame Edmonstone était bienaise d'avoir son fils, avfsc qui elle pût parler de Philippe pendant que Laura était absente. Quand celle-ci rentra, madame Edmonstone recoflamença à parler d'Amy. Elle dit que, pendant tout le voyage, Amy avait été aussi passive et aussi tranquille que possible, couchée dans la voiture et gardant le silence. Seulement, quand on avait commencé à perdre de vue le sommet des montagnes, elle s'était penchée pour les regarder jusqu'à ce qu'elles eussent disparu. {Malheureusement elle ne pouvait dormir, et elle n'avait pas encore versé une larme. Madame Edmonstone en était fort inquiète, disant qu'Amy se ressentirait plus tard de ce calme extraordinaire. Enfin elle était arrivée^ et, quoi qu'il survînt, ce serait moins malheureux qu'en pays étranger.

Après une ^utre nuit de repos sans sommeil, Amable se leva à l'heure ordinaire^ et s'habilla en costume de veuvedans la même chambre où elle s'était habillée de son costuo^e de mariée. Charles fut surpris de )a voir entrer dans le cabinet de toilette avant le déjeùneri cqfnine i^^lrefois; el)e lui fit u^e lecture, d'une

voix aussi ferme que par le passé. Elle d^euna ensuite avec toute la famille, et remonta avec Laura pour ouvrir son nécessaire de toilette, et en sortir les petits 'souvenirs qu'elle et son mari avaient achetés sur le continent pour ses parents, son frère et ses sœurs.

Tout cela s'était passé tranquillement, parce qQ*(Blle s'y était préparée d'avance, lorsqu'une circonstance, bien légère, mais inattendue, l'émut considérablement. Charlotte , cherchant tous les moyens de lui faire plaisir, lui fit un bouquet des fleurs qui restaient encore dans le jardin, et, parmi celles-ci, se trouvaient les dernières roses noisettes, cueillies au même rosier dont Walter tenait une branche pendant qu'il lui déclarait son amour*

C'en était trop ! Jusqu'ici elle n'avait pensé à Walter que pour se rappeler sa soif fiévreuse, maintenant apaisée; et elle s'était réjoui de ce que son esprit était entré dans son repos. Mais cette fois des souvenirs plus anciens se présentèrent à sa mémoire. Elle crut voir cette tournure jeune et dégagée, ces yeux brillants, cette démarche vive et légère; elle crut entendre celte voix joyeuse et sentir cette main ferme qui l'avait sauvée du précipice. Tout cela se présenta à elle en contraste avec la mort, et, cette dernière pensée efi'açant toutes les autres, elle fondit en larmes.

Une fois que ses pleurs eurent commencé à couler, elle ne put les retenir, et les eflPorts môme qu'elle fit pour cela semblaient en augmenter la violence. Elle sanglotait tellement , que Laura , effrayée , fit signe

à Charlotte de chercher leur mère ; et, quand celle-ci entra , elle trouva Amy dans une véritable attaque de nerfs. Son faible corps avait été contraint trop longtemps d'obéir à Ja fermeté de son âme, et la nature reprenait ses droits. Les sanglots, que la fatigue semblait parfois arrêter, recommençaient plus violemmenty chaque fois que le bruit d'une porte ou tout autre son éloigné se faisait entendre.

Ce fut vers la nuit seulement que madame Edmonstone fut un peu rassurée au sujet de son enfant ^ et qu'elle eut le bonheur de lavoir s'endormir. Elle dormit profondément , pour la première fois depuis qu'elle était arrivée à Recoara. Mais ce sommeil même ne la remit pas. Elle tomba tout à fait malade, et le docteur Mayerne exigea qu'elle évitât toute espèce de fatigue et d'agitation. Elle était très obéissante , et demanda seulement qu'on lui permît de voir M. Ross , disant qu'elle savait que cela lut ferait du bien, et promettant de le laisser partir dès qu'elle se sentirait fatiguée. Ainsi , quoique madame Edmonstone fût très craintive, elle lui accorda sa demande.

M. Ross vint donc la voir; il lui fit une lecture dans la Bible , qui rendit à la jeune femme toute sa sérénité.

— Merci! lui dit-elle quand il eut fini. Parlez-moi un peu à présent.

C'était une demande embarrassante; mais M. Ross comprit Amy; il lui adressa des paroles consolantes d'espérance et de foi , et il lui parla des promesses de l'Evangiile d'uqe manière qui lui fit beaucoup de bien,

surtout venant du pasteup vénérable qui Tavait baptisée, préparée à la communion , et qui , enfin , avait béni son mariage avec Waller. Quand it eut fini, elle le remercia encore.

— Faites mes amitiés à ma ehère Mary, dit-elle. Je voudrais la voir bientôt; mais je savais que vous me feriez plus de bien que personne , parce que vous pouvez mieux me comprendre.

Elle faisait aUusjon au veuvage de M. Ross, qui ea fut touché; mais il ne répondit que par un adieu et une bénédiction, promettant de revenir bientôt la voir.

Amable avait bien jugé. La visite de M. Ross lui avait rendu la paix, mieux que tcmtes les précautions maternelles. Elle se remit un peu , et fut bientôt en état de quitter le lit , et de venir se coucher tout le jour sur le canapé du cabinet de toilette; mais c'était tout ce qu'elle pouvait faire. Elle était toujours très faible, et ses larmes, si longtemps contenues^ ne coulaient que trop aisément. M. Ross revint la voir , et c'était toujours un plaisir pour elle de parler avec lui de Walter , qu'il avait si bien compris. Elle vH aussi Mary Ross , et elle écrivit à Philippe , à Corfou , ainsi qu'à Markham , pour qu'il vint régler les affaires de la succession. Pauvre Markham! Il avait vieilli de dix ans^ et, après avoir demandé des nouvelles de lady Morville, il sanglota. Il remit à madame Edmonstone un billet et une petite boîte de la part de madame Ashford. Dans ce billet, madame Ashford disait qu'elle avait préparé un petit présent de noce pour lady Mor-

ville : c'était une croix faite avec quelque débfis du vaisseau naufragé^ elle revoyait à n^idame Ëdmo^stone, pour qu'eJle juge&t s'il était à prc^os de la moDtrçr à sa fille.

Madame Edmonstofie la por|a sans hésiter à Amilble, à qui elle fit uo plaisir extrême. Elle la tint longtemps d^ns ses n^ains, la mit si^^ sa petite table, et la fit placer par Charlotte dans différents endroits de la charnt)re ^ pour voir où elle irait le mieux. Puis elle vov^ut )a tenir encore , et écrivit à madame Ashford pour la remercier^

Markham était peut-être le plus à plaindre de tous ceux qui portaient le deuil deWalter, car Taffection qu'il avait pour ce jeune homme étaH extrême : c'était un mélange d'affection féodale et paternelle et d'une grande admiration. Le vieux serviteur ne pouvait se consoler de ce que celui qui était la fleur de la famille eut été ains moissonné dans sa jeunesse. C'était aussi un grand chagrin ()our lui que Walter fût enseveli si loin de sa famiHe , et il ne se résignait pas en songeant que tel avait été le désir du défunt. Mais il parut un peu satisfait, en apprenant que l'on placerait dans l'église de Redclyffe une tablette consacrée à la mémoire de Walter, sixième baronnet.

Dans la soirée , Markham tit toutes ses confidences à Charles; il lui parla des vifs regrets qu'éprouvaient les habitants de Redclyffe. La cloche de l'église avait sonné un glas , au lieu de retentir joyeusement pour saluer les jeun#s époux , et i| n'y avait pas une famille dans la paroisse qui pe crût avoir perdu un de ses

membres. Il parla aussi de tontes les belles qualités de Walter, el des craintes qu'il avait éprouvées à son sujet, aux dernières fêtes de Noël, en pensant que ce jeune homme était trop bon pour ce monde. Enfin il se permit quelques médisances sur le compte du capitaine Morville , ce qui fit du bien à Charles , et en même temps l'amusa, quand il vint à penser combien Markham se reprocherait ces paroles, quand il saurait que le capitaine était fiancé avec Laura.

Dans le courant de la journée suivante, Markham eut aussi une conférence avec lady Morville , dans le cabinet de toilette , et lui apporta deux ou trois précieux paquets, qu'il n'aurait pas voulu remettre en d'autres mains. Il pouvait à peine souffrir de la voûr dans son costume de veuve , et ses manières envers elle variaient entre le respect dû à lady Morville de Redclyffe et son affection , presque paternelle , pour la femme de son jeune ami. Pour les pouvoirs légaux d'Amable, Markham les aurait considérés comme une folie, si un autre que Walter les lui avait confiés. Mais il lui trouva tant de bon sens , qu'il en fut surpris et vit venir avec plaisir le moment où elle régnerait à Redclyffe. C'est qu'Amable, au lieu de s'alarmer de tout ce qu* elle avait à faire ^ ne pensait qu'à une chose à la fois , se disant que Walter l'en avait chargée , et que c'était une preuve de sa confiance. Aiusi donc tout fut prêt pour le moment où elle serait majeure , c'est-à-dire dans le courant de janvier. Quand Markham la quitta, elle fut bien aise d^tre seule pour ouvrir les paquets, qui lui rappelaient si vivement

TTîgîtîzëSTTv^»^^^^^

son mari. lis contenaient ses livres favoris , couverts de notes et remplis de marques ; le dessin de Sintramy de Laura , qui avait toujours été dans sa chambre à Oxford; un rouleau de musique et son petit secrétaire. La première chose qu'elle trouva dans ce meu6le fut un caillou brillant , enveloppé d'un morceau de papier^ avec cette inscription : a M. A. D.,Sept. 4^. /> Elle se rappela ce qu'il lui avait conté du cadeau de la petite Marianne. Il y avait aussi ses propres lettres^ attachées ensemble ; ces quelques lettres qu'elle lui avait écrites pendant le court espace de temps où ils avaient été séparés avant leur mariage ! N'y avait-il que six mois de cela !

Puis un gros paquet de celles de Charles et de madame Edmonstone, qu'elle aurait aimé à lire aussi, mais qu'elle garda pour une autre fois. Plusieurs autres papiers, des lettres signées a S. B. Dixon, d qu'elle mit de ciVté. Des notes sur des lectures qui n'avaient de prix que par la main qui les avaient tracées. Mais, quand elle arriva à la division inférieure, elle y trouva des vers. Il y avait des tr^uetions de poètes clas- : siques; le commencement d'un poème épique sur le roi Arthur, débutant par un orage à Tintagel ; plusieurs fragments de ballades; les vers gu'on lui 8rv(yt*|| attribués à HoUyvsrell, et qu'il n'avait jasIIÉs voulu montrer. Puis des paroles pour quelqu^^ns M leurs airs favoris, qu'il composait toujours avec une grande facilité, et quelques récits héroï-comiques de leurs courses et de leurs parties, qui avaient été la propriété de tous . Tou tcela avait été comiposé avant l'année

{précédente, c%r il était toujours plus disposé à écrire des vers quand il était triste que quand il était heureux. 11 en avait composé un grand nombre dans le temps de son exil] ils étaient souvent incorrects, mais fous contenaient des pensées élevées, souvenl même sublimes, et exprimées avec harmonie et avec grâce. Personne n'eût pu les voir sans , convenir qu'elles dénotaient un vrai poëte; mais ce n'était pas là ce que sa femme y cherchait, quoique cette observation, quand elle la fit plus tard, animât sa ligure d'un juste orgueil. Ce qu'elle étudiait avant tout, c'était l'âme de Waiter^ ce qu'elle cherchait, c'était le souvenir de ses souffrances et de ses combats.

Elle le trouva bientôt. Elle trouva aussi la preuve des sentiments chrétiens qui l'avaient soutenu dans la lutte. Puis quelques mots qui se rapportaient à elle, qu'il appelait sa Yerena. Les lignes qu'il avait écrites le jour de Noël étaient les meilleures. C'étaient les dernières ] car ensuite il avait été trop heureux pour écrire des vers, excepté quelques fragments qu'il avait . composés en Suisse, et^qu'il lui avait donnés dès

^ qu'elle les avait découverts. Amy était véritablement hem*euse, couchée sur son sofa, et seule avec ces pa-

grpieis. Ils étaient trop sacrés à ses yeux pour qu'elle les mon4||l|( à personne, et il se passa même bien des semait âvjM qu'elle en fit voir quelques-uns à sa mère. Plus elle les parcourait, plus elle y découvrait de choses, et plus elle apprenait à connaître les profondeurs du cœur de son WaHer. Madame Edmoustone avait crainWd'abord que ce fût miisible pour elle

de vivre autant avec ces souvenks, mai%elle s'aperçut au contraire qu'ils la soutenaient, %i l'aidaient à ps^ ser ce triste hiver.

Elle éprouva aussi une vive jouissance en recevant le portrait que M. Shene lui envoya. Elle n*osapas le regarder pendant un jour ou deux, et attendit de pouvoir le faire avec calme. Ge n^était qu'un croquis, fait plutôt en vue de son usage futur que de l'exactitude des traits. Mais la figure de Walter était une de ces figures que l'on rend mieux en les idéalisant qu'en les copiant. Un artiste ordinaire aurait fait de lui un Morvtiie, mais M. Shene avait saisi l'individu luimême, avec un de ses regards presque célestes, l'expression de ses lèvres flexibles, la pose de sa tête et cette boucle de cheveux ondoyants; et il lui avait donné une attitude si animée, qu'on eût dit qu'il allait s'élancer, comme disait Charles. Ce portrait fit tant de plaisir à Amy qu'elle ne le quittait plus. La nuit, elle le posait sur la cheminée avec la croix du naufrage, le dessin de Sintram et la vue de Redclyffe. Le matin, elle apportait tous ces souvenirs dans le cabinet de toilette, et les plaçait vis-à-vis du sofa avant de s'y établir.

Ses journées se passaient toutes à peu près de même. Elle se sentait toujours très faible; elle était bien aise qu'on ne lui permît pas de descendre. Ce qu'elle désirait uniquement, c'était de se soumettre à ce que sa mère voulait, pensant que c'était peut-être la dernière fois qu'elle recevait se^soins. Elle ne songeait pas à l'avenir, et ne se demandait pas si elle attendait de

vivre ou de mourir. Vtelter lui avait demandé de ne pas souhaiter la mort, et die croyait ne point former de vœu à cet égard. Mais elle se reposait sur Tidée que sa position était dangereuse, et mettait en ordre toutes ses affaires terrestres. Quelquefois sa mère tâchait de Tintéresser à Favenir, mais elle gardait alors le silencej car elle craignait d'espérer, et trouvait plus facile de se soumettrç.

Le jour de Noël fut une espèce de fête pour elle, dans sa chambre paisible. Elle était entourée des vers que Walter avait composés dans sa solitude, rànnée précédente, à pareil jour, et de ses livres favoris. Elle aussi souffrait moins peut-être qu'une année auparavant; car, à présent, elle ne craignait plus de se rappeler le son de sa voix, et il lui semblait entrevoir déjà Farc-en-ciel sur les nuages.

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