L. Ëdmonstone
Quand Philippe apprit cette nouvelle , il en fut bouleversé; heureusement Charles et An^y étaient là pour le consoler.
— On dirait, dit Charles à sa sœur quand il fut seul avec elle , que les gens sensés ne peuvent cooimetlre une faute aussi impunément que les étourdis. Ces derniers imitent leur égarement sans imiter leur repentir, qu'ils ne peuvent cQjuprendre. Voilà Philippe et Laura dont le roman finit on ne peut mieux , forlune , mariage , etc. , et qui donnent au monde un fort mauvais exemple.
— C'est que le monde ne voit que la surface, dit Amy. Combien Laura doit être malheureuse ! Vous voyez que maman ne parle pas d'elle.
Philippe n'eut de paix que quand il eut cGi*it à son ami Thorndale, qui était parti pour l'Allemagne, ne se
souciant pas de revenir chez lui pour y recevoir des compliments de condoléance.
Madame Edmonstone se trouvait chaînée de toute la correspondance de la famille, car aucune de ses filles ne voulait écrire; elle rapportait les scènes désagréablesdeKilcoran. LordCourcy était extrêmement mécontent, mais son père commençait à s'adoucir. On craignait même qu'il ne gardât les jeunes mariés chez lui jusqu'à ce que M. Fielder eût une place, et c*était un très mauvais exemple pour les jeunes sceurs d'Eveline. Enfin le mariage fut célébré et madame Edmonstone écrivit une lettre mélangée de l'indignation que lui causaient toutes les fêtes données à cette occasion, et du plaisir qu'elle éprouvait à l'idée de retourner bientôt chez elle. Charles et Amy n'étaient pas moins contents de retourner à la maison, quoiqu'ils eussent tous deux beaucoup joui de leur séjour à Redclyffe. Philippe devait les accompagner, et il fut convenu qu'il ne reviendrait pas à Redclyffe avant de pouvoir conduire Laura avec lui. Amable avait beaucoup parlé de sa sœur à madame Aabford, ets'occupa avec Philippe de diVlBrs petits arrangements qui pourraient être agréables à Laura.
— Je ne vous demande qu'une chose, lui dit-elle; donnez-moi ce piano !
11 ne répondit que par un geste et un regard.
— Puis, je voudrais vous faire une question. Lequel de tous ces portraits est celui de sir Hugh ?
— Vous Favez eu tous les jours vis-à-vis de vous pendant le dluer.
— Celui-là! s'écria Amy. D'après ce qu'il m'avait ditj^je m'attendais à trouver une ressemblance beaucoup plus frappante.
Elle s'approcha et l'examina encore.
— Je lui ai vu quelquefois un peu de ressemblance avec ce portrait; mais ce n'est pas du tout ce que j'attendais.
Elle alla chercher le portrait de M. Shene. Alors Philippe et Amable elle-même durent convenir que l«s traits, la tournure même des deux personnages, étaient presque pareils; mais la fierté de sir Hugh était trop différente de la douceur de Walter, pour que ces deux figures se ressemblassent.
Pour Philippe, après avoir jeté un regard sur le dessin de M. Shene, qu'il n'avait pas encore vu, il s'était détourné et se tenmt à l'écart. Quand Amy eut fini sa comparaison silencieuse, elle se disposait à sortir avec son trésor; Philippe s'approcha d'elle et lui dit :
— Consentirfez-vous à me le prêter pendant quelques instants?
— Gardez-le autant que vous voudrez, dit-elle en le quittant ; et quand, mie heure après, elle le rencontra, sortant de sa chambre^ il avait les yeux rouges et gonflés, et il lui rendit le portrait sans pouvoir dire autre chose que : Merci.
Tout le monde était fâché de voir partir lady Morville et son frère ; mais on se consolait en espérant que la sœur leur ressemblerait. Quant à la petite Mary, on lui témoignait des attentions si grandes et
un tel dévouement, que sa maman était bien aise qu'elle fût encore trop jeune pour s'en apercevoir, car cela aurait pu lui tourner la tête.
Ils passèrent encore la nuit à Londres, et, le lendemain matin, Philippe conduisit Charles en voiture dans quelques endroits dont il avait souvent ou! parler, et qu'il fut charmé de voir. Le soir, ils arrivèrent heureusement à Hollywell, où toute la famille se trouva de nouveau réunie autour du sofa de CharleS| dans une confusion de salutations et d'embra^ sements*
Madame Edmonstone pouvait à peine en croire ses yeux, de voir combien Charles était mieux portant et plus actif. Amable. aussi, quoiqu'elle fût toujours pâle, avait repris un air de vie, qui ne ressemblait pas du tout à l'abattement qu'elle avait peu 4e temps auparavant.
Tout le monde paraissait beureux, excepté Laura* Elle avait un air triste que rien ne pouvait dissiper, pas mime la présence de Philippe, On aurait dit qu'elle craignait de lui parler, et elle garda le silence presque toute la soirée. Charlotte avait pfis l'ancienne place d'Amy au bout du sofet de Charles, écoutant ce que son frère lui contait de Redclyffe, ou lui parlant de son séjour en Irlande. Madame Edmonstone et Âmy, assises sur l'ottomane, leurs têtes rapprochées l'une de l'autre , causaient ii voix basse ; M. Edmonstone entrait et sortait, allait d'un groupe à l'autre pour dire ou écouter des nouvelles, interrompant les conv^sations commencées. Alors madame Ed-
nionslone quittait sa place pour féliciter Charles du bien qu'il avait fait à Amy, et Charlotte se glissait vers Amy pour lui parler de sa gfand'maman. Elle ne disait rien d'Eveline, car la pauvre petite était si honteuse du rôle qu'elle avait joué dans cette affaire, que ce souvenir la rendait nialheureuse. Sa mère en était bien aise ; elle avait toujours craint que Charlotte ne fût un peu trop hardie; elle se félicitait de voir que sa seizième année lui donnait le sentiment des convenances, sans lui rien étéide sa vivacité et de sa droiture.
• Laura resta longtemps ce soir-là dans la chambre d'Amy, et, quand madame Edmonstone les eut quittées, elle s'écria : Amy, que Je suis heureuse de me retrouver auprès de vous! J'ai bien souffert î
-— Mais vfus voyez, dit Amable, qu'il est bien à présent.
— C*cst vrai, Amy ! Vous ne savez pas tout ce que je vous dois, ni le soulagement que m'a causé votre lettre en m'aplïtenant que vous étiez près de lui !
Mais, quittant ce sujet pour en aborder un autre, qui semblait l'intéresser bien plus, elle ajouta :
— Qu'a-t-il pensé de moi?
— Que \oulez-vous dire?
— A-t-il été bien affligé, en apprenant le rôle que j'ai joué dans l'affaire d'Eveline?
— Maman n'a pas parlé de vous !
— Elle est toujours la même , cette bojine mère ! Amy; que direz-vous de moi, quand vous apprendrez que je savais depuis longtemps le secret de cette pau-
vre Eva? Que pouvais-je faire? Elle s'appuyail de mon exemple. Le cas était pourtant bien différent , maïs elle ne voulait pas \e voir, et il me semblait que c'était ma faute. Charlotte me faisait envie.
— Eh bienl il s'accuse lui-même comme vous vous accusez.
— C'est cependant ma faute à moi seule ! J'aurais àik tout dire à maman dès le premier jour.
— Que je suis heureuse de vous entendre eufln parler ai^si ! Vous auitez la ^ix à présent que vous reconnaissez votre faute.
— La paix, quand je me suis encore abaissée à s^ yeux? Je sais bien qu'il m'aime et qu'il m'aimera toujours; mais je ne peux lui inspirer cette confiance, ce respect que vous avez mérité. J'aurais obtenu tout c^ldL si j'avais tout avoué à notre mère. Que de souffrances et de reprocha épargnés à Philippe, qui m'en aurait aimé davantage! Eva n' aurait jpas commis cette faute, ou^ du moins, elle n'aurait pu s'Autoriser de
mon exemple, et j'oserais lever la tê^!
Elle la baissait jusque sur ses genoux en parlant
ainsi; Amy la releva, baisa à plusieurs reprises le
front et les joues:iJe sa sœu« en disant :
— Chère Laura, je vous plains; mais, croyez-moi, vous serez plus heureuse maintenanh|ue vous reconnaissez votre faute. Vous co mprendrez mieux aussi les regrets de Phil^)pe.
•*- Non J non ! jq n'ajouterai pas mes reproches à ce^ix qu'il i» adresse déjà!
— Vpus avez raison j mais vous l'aiderez à trouver
' la seule consolation possible, le pardon de Celui qui efface tous nos péchés. — Mais vous êtes bien fatiguée ce soir, Laura. Couchez- voua, et je vous ferai une lecture avant que vous vous endormiez.
Laura n'avait jamais été très disposée à cacher ses fautes, et avait trop senti les suites fatales de sa défiance , pour se conduire encore une fois comme elle Tavait faî4. Le lendemain elle découvrit à Philippe toute sa conduite en Irlande^ s'humiliant devant lui au point qu'il ne put 1# supporter.
— Nous avons été coupables tous deux, lui dit-il. Nous nous en souviendrons toute notre vie. Je vous avais accoutumée à prendre mes paroles pour loi, et j'ai perverti ainsi vos meilleures qualités. C'est donc moi qui &uis le plus coupable, et je voudrais pouvoir porter toute la peine. Mais nous tâcherons, Laura, de nous soutenif l'un l'autre à f avenir dans la bonne voie.
Laura pouvait à peine encore se résigner à l'entendre s'accuser ainsi , mais elle évita de le contredire^ ils furent tous deux plus heureux et plus paisibles, depuis qu'elle ne se fit plus une idole de son fiancé, et ne chercha plus en lui un modèle infaillible.