CHAPITRE VIL
Qift-ffioi, s'il te pjeît, bop pfisteur, qui est ce beau jeune berger qui danse ayec ta fille?
*** {Contes éChiver.)
On était au mois de juin, le soleil de Taprès-midi brillait dans un ciel d'azur, et répandait une chaleur vivifiante qui n'avait ri^n d'accablant, Les ombras des sapins et dés n^arronniers, s'aliongeant sur la pe* louse, semblaient inviter au repos, et cependant une troupe d'homme? et de femmes, en manches de chemise, en chapeaux de paille, le teint hftlé, s'occupaient activement à tourner et retourner le foin nouvellement fauché. A Texlrémité de la prairie, un groupe de spectateurs oisifs semblait jouir vivement de ce beau jour et de cette scène champêtre. Charles était à demi couché sur l'herbe, le dos appuyé contre une meule; madame Edmonslone lisait auprès d'une autre, Laura faisait un croquis ; Philippe, étendu sur le gazon, sans chapeau et sans cravate, avait l'air d'apprécier tout particulièrement ce doux repos, car
— iOO —
serait aussi une nouveauté. Walter, apprenant qu'il serait de la partie, déclara que le bal ne Tamuserait pas autant que les fenaisons, et, quittant spn habit, il se mit à 4'ouvrage... comme un ouvrier.
Il fallait avoir bien travaillé pour revenir à la maison avec tant de plaisir. En effets M. Edmonstone et r.Philippe, ayant pris des informations, ne reçurent que des réponses très satisfaisantes sur le compte de Walter. Pour lui, il fit toutes ses confidences à madame Edmonstone. Il lui avoua que ses études sérieuses étaient toujours pour lui un devoir plutôt qu'un plaisir. Il avait dû renoncer à toutes les récréations les plus innocentes, parce qu'elles le distrayaient trop, et il avait fini par ne se permettre que la promenade et la musique. Ce bel art lui semblait si propre à élever l'âme, qu^il ne pouvait se reprocher d'y consacrer un peu de temps; puis il avait fait aussi de temps en temps une lecture légère pour se reposer de ses graves éludes. .
Walter n'avait formé à Oxford qu'une seule liaison d'amitié. C'était avec un jeune homme du nom de Wellwood. Il s'était figuré que c'était le fils de ce capitaine Wellwood dont son grand-père s'était toujours reproché la mort. Mais il découvrit que c'était seulement son neveu. Le capitaine n'avait laissé d'autres enfants que deux filles, qui n'étaient pas mariées. Leur cousin parlait d'elles avec la plus grande estime, et Willter eut le bonheur de leur faire savoir combien son grand-père avait eu de remords d'avoir tué leur i>ère. Le kune Wellwood étudiait la ihcologie,
— lUÎ —
et Walter ne pouvait assez parler de toutes les qualités qu'il cachait sous une extrême timidité.
Les vacances d*été se passèrent fort agréablement à Hollywell. C'étaient tous les jours de nouveaux plaisirs, de nouvelles entreprises. On s'amusa, entre autres, à construire un berceau au milieu des lauriers, et Walter, Laura, Amy, Charlotte, y travaillaient comme s'il s'était agi de gagner leur pain.
Un jour qu'ils étaient fort occupés à cet ouvrage, Eveline de Courcy vint les surprendre. Elle portait un costume d'amazone, qui lui allait à ravir, et, quoique moins belle que Laura, elle paraissait aussi fort joli* avec ses yeux bleus et ses cheveux noirs. On lui présenta Walter^ qu'elle ne connaissait pas encore. Mais avec elle les cérémonies étaient bientôt finies. Grimper sur une échelle, pour aider à planter un clou, donner à Walter une leçon de danse sur la pelouse, tel fut l'emploi de sa visite. Son père vint la chercher : elle prit encore un moment Laura sous le bras, et, se promenant avec elle sur la terrasse :
— M. Walter Morville est un charmant garçon, dtt-elle. On m'avait tant parlé de sa sagesse, que je craignais qu'il ne fût le pendant de son cousin.
— Eveline !
— Ce n'est pas que je n'admire le capitaine ; mais il me fait peur : il a si mauvaise opinion de moi !
— Si seulement vous vouliez lui faire voir tout votre bon sens, ma chère Eva !
— C'est ce qui ne m'est pas possible, avec la crainte que j'ai de lui. Pour la caiibcr. jo suis forcée do fiiire
et de dire des folies ! Mais n'oubliez pas de donner à M. Walter des leçons de danse. Il a des dispositions remarquables.
C'est ce qu'on ne manqua pas de faire dhaqiie torty jusqu'à l'époque du bal» Ce jour remarquable arriva enfin. Philippe et Mary* Ross vinrent dîner à Holiywell, pour se rendre de là à Allonby. A la demlande générale, Philippe portait son nouvel uniforme de capitaine, grade auquel 11 était parvenu dernièrement, et Charlotte passa à le eonsidérer le temps qile ses sœurs employèrent à perfectionner la toilette de • Mary Ross. — On annonça enfin les voitures; M. Edmonistone appelait les jeunes demoiselles, qui, contme toujours, se trouvaient en i^tard. Les exclamations réitérées ne faisaient qu'ajouter à la confosion sans rien avancer; mais enfin toutes trois, accompagnées de madame Edmonstone, descendirent pour se montrer à Charles. Les deux sœurs étaient en blanc, et portaient des guirlahdes de jasmin sur leurs cheveux. Laura surtout, avec son teint si blanc, était charmante dans cette toiiette. Mary étalait les vastes plis de sa robe de mousseline, et n'avait pu refoser de $e coifler de géraniums, qu 'Amable elle-même avait préparés pour elle.
Charles eut quelque observation critique à faire sur chaque toilette ; pendant ce temps, Philippe, appuyé contre la porte, regardait Laura avec plus d'intérêt qu'il n'en prenait d'ordinaire quand il é^ait question de toilette. Pauvre Philippe! il était demeuré seul un moment avec Charles, et celui-ci, à l'occasion de
et il fut plus heureux auprès d'elle. Pour M. Edmonstone^ il dematida à Mary Ross si elle le trouvait trop vieux pour son danseur, et^ sur sa réponse négative, on le vit bientôt figurer auprès d'elle avec les pas et les entrechats qui avaient fait de lui Tun des meilleurs danseurs de son temps.
Madame Edmonstone observait sa jeune famille avec une fierté maternelle. Là beauté de Laura et de Philippe ne l'avait jamais frappée aussi vivement que ce soir-là. Ils se ressemblaient beaucoup; ils avaient les mêmes traits réguliers, les mêmes yeux d'un bleu foncé, et tous deux le teint très blanc.
C'est singulier, se disait madame Edmonstone ; en voyant Philippe on n'est pas d'abord frappé de sa beauté; elle ne fait qu un effet secondaire, et ce que l'on remarque au premier abord, c'est la distinction de ses manières. El Laura I comme elle est belle et gracieuse. — Pour ma petite Amy, elle semble presque aussi jolie que sa sœur, avec son aimable sourire "* et sa douce expression. Puis elle a l'air si heureux ! Et son danseur Walter, comme ses yeux brillent ! c'est aussi l'image du bonheur !
La danse finie, lady Eveline s'approcha de Laura et lui dit tout bas :
— Laura ! je suis une ambitieuse. Vous ne devinez pas... J'aurais meilleure opinion de moi, si j'obtenais quelque attention de lui, et, au contraire, je suis sûre qu'il dira du mal de moi à son ami M. Thorudale, avec qui je viens de danser et de causer aussi sensée ment qu'il est à propos de le faire dans un bal.
Les souhaits de lady Eveline furent vains ; le capitaine Morville dansa avec sa petite sq^ur Hélène, enfant de onze ans, toute fière de son grand cavalier, mais elle, il ne Tinvita point.
Un peu plus tard, il demanda sa cousine Amable, avec qui il n'avait pas besoin de faire les frais d'une conversation frivole, à quoi il ne se sentait pas disposé. Il s'approcha avec elle des demoiselles Alston, à qui il voulait la présenter. La famille Alston demeurait trop loin de Hollywell pour être en relations avec M. et madame Edmonstone; mais leur frère avait connu Walter à Oxford, il le leur avait présenté, et les deux jeunes filles lui demandaient justement de leur montrer la belle miss Edmonstone. Walter ne s'était jamais avisé de comparer la beauté des deux sœurs,
— Je puis vous dire laquelle est l'aînée, répondit-il ; mais je vous laisse à décider vous-mêmes laquelle des sœurs est la plus belle. Tenez, voici l'aînée, Laura, cette grande jeune personne aux beaux cheveux ornés de jasmin.
Walter parlait comme si Laura l'eût particulièrement intéressé, et s'il avait eu le droit d'être fier de sa beauté. Philippe l'entendit, car il était justement tout près de là avec Amy. — A ce moment une autre danse recommençait, et il emmena ça jeune cousine auprès de sa mère. — Il rencontra M. Thorndale, qui venait de danser avec lady Eveline pour la seconde fois, ce qui n'avait pas échappé à Philippe. M. ïhorndale s'approcha de son ami :
— Elle est charmilnte, dit-il.
— Uile vraie IrlandaiBe^ répondit froidement Pbî« lippe*
M.Thomdale, peu habitué à porter un autre jugement que celui du capitaine Morville, se sentit embarrassé.
— Vous n'avez pas dansé avec elle ? dit-il.
— Non^ elle attire trop de cavaliers pour avoir besoin de moi.
M. Tborndale se sentit encore plus honteux de son goût vulgttife, et Philippe s'éloigna, content de l'avoir arrêté au début d'une inclination.
Wâlter avait trois fois demandé à Laura de danser avec lui, et toujours elle s'était th)uvée engagée. Enfin, lorsque arriva l'heure du départ, il fit encore une tentative. Madame Edmonâtode consentit à rester un moment de plus, car Laura lui demanda avec ihstànce de la Iai5si3r dahlser ce quadrille avec Walter. Philippe, qui ne savait encore quelle foi il devait ajouter à ce que Charles aVait essayé de lui faire en<téndre, alla voir si la voilure était prête. Quand il revint, la danse était finie, mais Waller et Laura n'étaient pluâ là. Un inoment après, ils revinrent tranquillement ensemble de la bibliothèque, où ils avaient été voir Un fameux portrait de Charles I», et Ton partit. — Dans la Voiture des dames ort ne '
fit que rire et causer tout le long de la route; mais les hommes furent plus silencieux. M. Edmonstone s'endormit; Philippe se laissa aller à la rêverie; pour Walter, il ne fit que siffler des airs de danse et battre la mesure avec ses pieds, comme s'il dansait encore. i
CHAPITHE Vm
Comme Alexandre, je veux régner,
Et je veux régner seal;
Mon cœpr dédalgii^ra t^ijo^rs plfi^
Un rival près de mon trône;
Il faut que je gouverne sans cesse,
Et que je donne toujours des lois;
Qu<? chacun spit soumis à qia volonté.
Et que tous me craignent.
Peu de temps après le bai, le capitaine Morville sa rendit à Hollywell pendant l'aprèsHiiidi. Plongé dans ses réflexions, il marchait très vite, malgré la chaleur.
H ne pouvait s'empéclier de croire que la plaisanterie de Charles n'eût un fond de vérité. Sans doute Waller était bien jeune ; mais il était fait pour plaire, et quel malheur ce serait pour Laura d'aimer ua jeune homme d'un caractère si pe^i sûr! Philippe se sentait le seul protecteur de sa cousine. M. EfimoU'» ^one n'entendait rien aux affaires de sentiment, ma* ^ame Edmonstone était prévenu^ en faveur de Walter;
elle avait une confiance aveugle en sa fille, et Charles ne voulait pas entendre parler raison. Puis Philippe venait d'apprendre que son régiment allait être passé en revue, en sorte qu'il aurait peu de loisir pour observer ce qu'on ferait à Hollywell ; enfin le colonel Deane se proposait de donner un bal, qui serait la répétition de celui de lord Kilcoran.
Abîmé dans ses pensées, Philippe suivait la route poudreuse. La chaleur était étouffante, et tout dans la nature semblait en ressentir influence. Les insectes n'avaient plus la force de voler, les fleurs baissaient la tête, pas un souffle de vent^n'agitait le feuillage. Dans le parc il n'y avait que quelques vaches endormies à l'ombre des arbres, et un petit cheval qui semblait n'avoir pas le courage de bouger.
Trim était aussi couché sur les marches du péristyle, la langue pendante et le souffle haletant. 11 se leva pourtant en branlant la queue à l'approche de Philippe.
Gomme celui-ci entrait dans l'antichambre, il entendit chanter au salon.
C'étaient Walter et Laura, et Philippe les trouva ensemble auprès du piano, dans la vaste pièce dont les Persiennes baissées avaient complètement exclu la chaleur. Les deux jeunes musiciens avaient un air heureux et paisible qui formait un cc^ntraste aussi frappant avec l'agitation de Philippe, que la fraîche atmosphère du salon différait de la route poudreuse et brûlante. Le capitaine, se sentant disposé à la jalousie, fut plus poli que jamais; mais Laura lui trou-
vant l'air fatigué, proposa d'aller joindre le reste de la famille sur la pelouse. Pendant qu'elle allait chercher son chapeau et Walter un pliant, Philippe lut les paroles du duo laissé sur le piano.
C'étaient, suivant l'usage, des paroles d'amour; mais il attacha au sens plus d'impcMrtance qu'il ne l'aurait fait en toute autre occasion. Laura, en rentrant, lui dit qu'elle les avait traduites elle-même en anglais, et que Walter les avait mises en vers*
Ils trouvèrent le reste de la famille dans le nou* veau berceau, et la conversation tomba sur le baU Philippe apprit à Amy qu'il y en aiœait bientôt un autre chez le colonel Deane.
— Quel plaisir! s'écria Walter. Maurice de Gourcy doit être bien content t
— Il est allé à Alloiiby prier ses parents de diflTérer leur départ pour Brighton*
— Ils ne le voudront pas, dit Laura; le dernier hei a tant fatigué lady Kilcoran, qu'elle a grand besoin de l'air de la mer. Oh ! maman, il faut qu'Eva vienne passer quelques jours ici ; elle regretterait tant ce bal !
Madame Edmonstoue consentit à cet arrangement, ce qui ne plut pas beaucoup à Philippe, il aurait bien voulu trouver un moment pour parler à Laura; mais il n'y eut pas moyen, et, après le dîner, il s'en retourna à Broadstone, remportant peu de consolation de sa visite. Jamais ses devoirs ne lui avajent paru plus difficiles à remplir que dans la quinzaine qui suivit. Pas un moment pour aller à Hollyv^ell, et il vivait dans une inquiétude continuelle que le sort de Laura
-- ilO —
ue se décidât et qu'elle ne fût perdue pour lui. Combien il aurait voulu la mettre sur ses gardes contre Taifection qu'il lui supposait pour Walter, et cependant quel droit avait-il de parler?
. Enfin ^ trois jours avant la revue, il trouva un moment pour aller à Holiywell, et il partit, résolu à rompre le silence, mais sans avoir décidé quel rôle il jouerait.
Comme il venait de passer la barrière d'un chapip, à un mille et demi environ de HoUywell, il vit une dame assise sur un tronc d'arbre, et occupée à dessiner* C'était Laura, qu'un sort favorable lui faisait rencontrer seule. Le reste de la société était allé un peu plus loin, pour récolter des champignons sur la colline, pendant qu'elle faisait un croquis des tours de Broadstone. Elle parut charmée de le voir, et lui montra son esquisse pour avoir son avis ; mais il n'y fit pas grande attention. Maintenant qu'il la trouvait seule, il se sentait embarrassé et ne savait comment aborder le sujet qui l'amenait.
-^ Il y a bien longtemps que je ne vous ai vue, ditil enfin.
-*• C'est vrai.
— Et plus longtemps encore que nous n'avons eu aucune conversation.
— C'est justement ce que je pensais. Le fait est que nous avons eu tant de distractions dernièrement, qu'il restait à peine un moment pour se recueillir. Walter dit que nous sommes extrêmement dissipés.
— Ah I la danse et la musique s'accordent mal avec la réflexion !
— Pauvre musique! dit Laura en souriant; mais j'accepte vos reproches, car je sens que j*ai vécu comme un papillon depuis quelques semaines.
— Je sais que vous me trouvez injuete envers la musique, et j'avoue franchement que je ne su!s pas en état de l'apprécier à sa juste valeur ; maïs est-ce un plaisir sûr? Il me semble qu'elle sert trop souvent h former des liaisons fâcheuses, entre des personnes qui ne sont pas faites les ynes pour les autres.
— Vous avez raison, dit I^aura, prenant cette phrase pour une maxime générale.
*r- Vous vous plaignez de vous sentir trop dissipée* N'est-ce pas une preuve que vous êtes faite pour de meilleures choses ?
— Que puis-je faire ? J'essaye de lire le matin et le soir, mais je ne puis me dispenser de prendre part aux amusements des autres. Je le pourrais même, que je ne le îroudrais pas; car cela parait leur faire à tous du bien: Charles n'a jamais semblé aussi heureux qu à présent, et je suis la seule qui se sente trop oisive.
— Ces distractions sont innocentes, sont bonnes même pour un temps. Mais le vide qu'elles vous laissent prouvent qu'elles ne sont pas des plaisirs dignes de vous. Laura, prenez garde que les vacances de cet été ne vous engagent à une vie de frivolité.
— Que voulez-vous dire ? demanda Laura avec une surprise ingénue.
Philippe n'avait jamais eu autant' de peine à se montrer calme.
— Il faut que je parle^ dit-il enfin, parce que personne que moi ne le fera* Mais avez-vous réfléchi où tout ceci peut vous conduire? Ce jeune étranger que vous admettez dans votre intimité, avec qui vous faites de la musique, qui compose des vers pour vous! Je ne dirais pas un mot s'il était digne de vous; mais, Laura, ne soyez pas vous-même la cause de votre malheur 1
L'émotion lui ôla la voiib. Laura avait la tête baissée ; un frisson de plaisir lui traversa le cœur, quand elle entendit ce qu'elle avait deviné depuis longtemps, qu'elle avait pris la place de Marguerite, et qu'elle était l'objet de la sollicitude de Philippe. Elle voulut le rassurer.
— Non, dit-elle, ne craignez rien dé pareil; il n'y pense pas même, il est trop jeune et nous regarde toutes deux du même œil.
— Le mal n'est pas encore fait, reprit Philippe, et j'ai voulu vous prévenir à temps ; car vous auriez pu aller trop loin et même engager vos affections avant d'y avoir songé.
— Jamais 1 s'écria Laura. Je puis aimer Walter, mais non pas de cette manière ; j'ai de lui une meilleure opinion que vous ; mais avoir une préférence pour lui 1 Philippe, comment pouvez-vous le penser?
— Laura, je ne puis m'empêcher de \ous regarder avec une extrême sollicitude. Depuis que Fanny est morte, et que Marguerite aussi est perdue pour moi,
vous les avez remplacées, vous avez été mon plus précieux intérêt dans ce monde ; vous m'avez toujours compris. Aurais-je pu soufirirde vous perdre et de vous voir malheureuse ?
Laura ne baissa pas la tête cette fois^ mais, tournant son beau visage vers Philippe, et répandant des lar'mes, elle dit :
— Ne craignez pas que jamais je change pour vous; je ne le pourrais pas, car, s'il se trouve en moi quelque chose de bon, n'esl-ce pas à vous que je le dois?
Comment le jeune capitaine aurait-il pu conserver quelque doute ? comment n'aurait-il pas eu la certitude qu'il était aimé? La joie lui ôtait la parole, et cependant, au milieu de son bonheur, il ne pouvait s'empêcher de'se dire? Qu'ai- je fait? Il avait été plus loin qu'il n'en avait eu l'intention, et, à présent qu'ils s'étaient déclaré leur amour, il entrevoyait une longue suite de difficultés ; le mécontentement de M. Edmonstone, en apprenant que sa fille aimait un jeune officier sans fortune; puis il ne pourrait plus venir familièrement à Hollywell , quand on saurait comment il avait abusé de la liberté dont on le laissait jouir vis-à-vis de ses cousines. Cependant son ravissement fît taire toutes les réflexions.
— Laura, ma bien-aimée, dit-il, nous nous sommes compris, nous nous aimerons toujours 1
— Oui, rien ne pourra détrube un sentiment qui a grandi avec nous 1
— C'est pour toujours I répéta Philippe. Mais,Laura,
qu'il nous suffise de nous connattre l'un l'autre 5 ne confions à personne notre amour.
Laura eut Tair surpris. Elle considérait toujours les. affections comme des choses trop sacrées pour qu'on en parlât.
— Gomment pourrais-je parler de mon bonheur? dit-elle. Mais les voici qui reviennent !
Pauvre madame Ëdmonstone ! Elle se doutait peu que, pendant qu'elle récoltait ses champignons^sa fille bien-aimée avait engagé ses affections sans le lui dire; elle se doutait peu que le neveu pour qui elle avait tant d'estime avait abusé de sa confiance 1
Gomme elle approchait avec ses plus jeunes filles, Philippe s'avança au-devant d'elle pour donner à Laura le temps de se remettre. La conversation ne fut pas longue ; car, après avoir répondu à quelques questions sur la revue et sur le bal, il dit que, puis«qu'il avait eu le plaisir de rencontrer sa tante et ses cousines, il n'irait pas à HoUyweU, et, les ayant saluées, il partit.
Philippe s'en retournait avec des sentiments très différents de ceux qui l'avaient dernièrement agité. Laura et lui ne s'étaient fait aucune promesse formelle, et, pour le moment, il ne pouvait pas être question de mariage, vu la position du jeune homme. Mais ils s'étaient réciproquement avoué leur amour ; un amour plus profond que passionné, qui s'était développé peu à peu, et, à présent que Philippe ne craignait plus rien de Walter, il sentait que ce secret pouvait être gardé aussi longtemps qu'on le voudrait
sans le moindre inconvénient. De cette manière il pourrait continuer à voir Laura, et conserver son influence sur la famille Edmonstone. Cette influence, il la croyait très importante au bonheur de ses jeunes cousines, de Charles et de Walter; et aurait jugé très fâcheux de la perdre en allant avouer ses sentiments aux parents de Laura. Ainsi Philippe, malgré sa sagesse, se faisait illusion, et ne voyait pas qu'il avait quitté le droit chemin de la franchise et du devoir.