‹ L'hermite de la Guiane, ou Observations sur les moeurs et les ..., Volume 2Chapitre 16 sur 41 · L'ARTISAN DANS SON MÉNAGE · texte numérisé non relu

L'ARTISAN DANS SON MÉNAGE

Peuple I les passions ne brûlent p«s ion cœur ; ht trarail entretient ta robuste TÎgnear ; H^Us! sans la samii qne n'importe un royaume! On veille dans les cours et tu dors sous le chaume. Tu conscrres tes sens ; chei lot le doôx plaisir S'ai|«ifc par la peine et vit par le déair.

Thomas , £>. a« Peuple.

Je dirais volontiers coiBine Abdolonyme , après qu'Alexandre lui eut fait présent d'un trtoe : « Tant ffie je n'ai rien eu , rien ne m'a manqué. » J'm long-tems cru que \^ sanié était la seule richesse véritable , et je me contentais de la preuve qu'en donne Fontenelle en observant « que le dernier des valets bien portant ne changerait pas sa condition contre celle d'un empereur dangenensement malade. » Je commence un peu tard à me créer des besoins factices , et pour peu que la nature me donne le

.l66 li^RTISAK DAK5 SON MEKACE.

tems de me civiliser , j'arriverai , comme le mondain , à regarder le superflu comme une chose très-nécessaire.

Si l'on n'est pas encore parvenu à me fiûre honte de l'extrême simplicité de mon ameublement , on m'a déjà persuadé qu'il était nuisible à ma santé ( comme si l'on avait une sssté à mon âge ) de conserver , sou^ un ciel froid et humide , l'habitude contractée dans un climat brûlant de coucher par terre , sur des nattes et des peaux d'ours. Le médecin de M"* de Lorys y voit le principe des douleurs rhumatismales dont je suis tourmenté depuis quelque tems. Je sais bien qu'il ne tiendrait qu'à moi de trouver à mes soufirances une cause jius naturelle ; mais il y a des aveux qu'on ne se &it que le plus tard possible , de peur d'être obligé d'en tirer immédiatement la conséquence.

Je me suis donc laisse convaincre que j'avais besoin de meubler convenablement ma cellule pour y vivre bien portant , et qu'un lit , un canapé , des fauteuils , un secrétaire , une commode , en un mot , toutes les superfioit^ dont je me suis passé si long-tems , m'étaient derenues tout-à-coup indispensables.

li' Artisan dans son menace. 1.67

La nécessité une fois admise, j'ai voulu du moins que les choses destinées à mon nouvel usage ne contrariassent pas trop mes anciennes habitudes , et , sans égard à bt mode , avec laquelle je n'ai plus rien à démêler, j'ai réglé la matière , les formes et les dimensions de mes meubles, que je suis allé commander moi-même. Cette circonstance m'a fait connaître et m'a mis à même d'observer une famille d'artisans ; j'ai pensé que le tableau n'en serait pas sans quelque intérêt.

J'avais entendu parler d'un* garçon ébéniste très-intelligent et chargé de famille ; cette double .recommandation décida mon choix.

Ce ne fut pas sans beaucoup de peine que je parvins , aidé de la vieille expérience du cocher de fiacre qui me conduisait , à découvrir la demeure de cet homme dans une maison ou plutôt dans une masure au fond de la ruelle du Mûrier , où il occupait , sur le derrière , un rez-de-chaussée de quatre ou cinq pieds plus bas que la cour.

Joseph Brassart (c'est le nom de cet artisan) n'était pas chez lui lorsque j'arrivai , et comme je pouvais craindre de n'être pas assez heu-

i68 x'artisaîtdass apît m^nagk.

.reux iui£ secoure fois pour reU-onver .$pfi Ic^s, ijâiDâ diécidai à ry attendre. '

Cette résolution oie coûta d>ut;»iijt mmns , qu^ao premier conp-é'flçilj'ayais yu le pgcti 91e .je pouvais tirer de ma <$ittt.atioa. Une joigne femme était Ye«.ue me reoev^ir ^sins Tatflkr .où travaillait en chantant un petit gardon (f^i avait jà peine la force de po^isser le ri^t^ot ^'il [tenait à la main. Après m'avoir aswé que son mari ne tarderait pas k rentiier , elle m'avait invité , avec une simplicité très-^^^cieittse ^ à passer dans la chambre, où j'attendi^s {»Ins commodément.

' Cette chambre faisait piff tie jd'une espèce de hangar , sous lequel une m»m iQ4a$trie«^e avait trouvé le secret de fabriqp^i: > de.distnb^r .nit logement pour une Doi^dbire^^eianâlle. Je4o^ie que la construction des plus be^J^ p^a^s.m^ dernes suppose la moitié autant de talept , de goût , d'imagination qu'on en^avait d^j^oyé ponr établir une habitation saine ., conuno.de , y^ presque dit agréable , dans un pareil ^mplace-

,ment, où il ayait fallu tout créer , jusqu'à la lumière : c'était partout letrio^ph^ AeTaidreâse

-et de la patience la plus ingénii^naie. Je témoi-

l'artisan DAN4 SON MENAGE. l6^

gnai hautement ma surprise. « Nous n'avons trouvé ici que quatre murailles ( me dit la jeune femme en satisfaisant ma curiosité , à laquelle aucun détail n'échappait ) ; mon mari a construit cette maisonnette dans toutes ses parties ; aucun autre ouvrier n'y a mis la main. Il a tout fait dans les heures de repos. — Mais, c'est un homme de^ génie dans son genre que votre époux ! et je ne suis étonné que d'une chose , c'est qu'il n'ait pas formé un établissement plus, considérable , dans un autre quartier. — Brassari n'est qu'un simple ouvrier ; faute d'ouvrage à domicile, il travaille la plupart du tems chez le bourgeois, — Combien gagne-t-^îl par jour ? — Environ six ou sept francs , quand il est à ses pièces. Mais , comme les bourgeois savent qu'il n'est pas moins laborieux qu'habile , depuis quelque tems ils semblent s'être donné le mot pour né le prendre qu'à la journée , et il ne gagne alors que cinquante sous. — Vous avez des enfans : comment une somme aussi modique peut-elle vous suffire ? — Le soin du ménage ne prend pas tout mon tems ; je brode , je blanchis les schals , et je piiis , de mon côté , gagner encore mes vingt sous par jour. Avec cela , nous II. 8

170 l'artisan dans son ménage.

vivons ; nos enfans s'élèvent ; et comme nous nous dimoAs beaucoup , bobs serions heureux si nous étions sûrs de toujours nous bien porter. ( Je ne puis dire à quel point je me plaisais à la conversation de cette femme ^ dont la figure naturellement douce et agréable prenait, en parlant de ses enfans el de son mari , une expression charmante. )

» — Combien avez-^vousd'cnfans ( lui demandai-)e en lui faisant ccnuplimentlur sa jolie petite fille y qu elle nourrissait et qui dormait sur ses genoux ) .'* — Monsieur , j'en ai quatre , deux garçons et deux filles ; Fainée , qui a onze ans, . ^ est allée porter le déjeûner de soli père ; elle travaille déjà presqu'aussi bien que naoi. Vous avez vu le plus jeune des garçons dans Tatelier ; mon mari conduit Vautre tous les matins dans cette nouvelle école prin^ire, dont je bénis tous les jours Tinstitution. H n'y a pas pl«s de six mois que Giarles la fréquente , et déjà il sait lire, écrire , et même çn peu compter.

» — Vous avez raison : c'est un bien grand bienfait qu'un pareil établissement ; je vous conseille d'en profiter bien vite : les idées utiles naissent dans ce pays ; mais , d'ordinaire , on

iJartisak dans sok ménage. 1 7 I

les cultive ailleurs. — Combien je regrette que de pereilles écd«s n'aient pas été étaMîe» quand mdn pauvre Joseph était eveore en&nt!

il eût appris à lire et à ëcririï , et c^t avantage , le seul qoi^ lui manque , aurait fait eonnattre tons ceux qn^il possède ; i^l se fât fait rni nonaii dans son ëtât ; il serait aujom-d'hui le rival des Jacob , des Thomîre : il est vrai çu'il ne m^éùt pas co^iiue , qaMl ne m'dit pas épousée ; cette réflexion adoucit un peu mes regrets. »

La petitie filfe s^éveilla en sotiriant à sà mhte , . qni Ile lui ht pas attendre la récompense éa plaint quie lui ptocûraîl É6n réveil.

Un moment après , Joseph ent^a suivi de ses trots en&ns ; il cmli'âssé sa letMié et sa fille avaAt de me saluer , et jé^ hii siïs bon gré de cette impolitesse. Je lui parlai de l'objet qui m'ameâait chez lui, et, comme tes vieillards sont sujets à teptenért les choses d'un peu loin , je lui fis à-peii-près l'histoire de ma vie. Toute la famille rangée autour de moi m'écoutait sy^c une extrême attfintion , et le désir que chacun témoignait de se voir un jour dans la position où je m'étais trouvé chez les sauvages me fit souvenir que j'avais souvent entretenu des Ca-

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ràïbes du bonheur d'un peuple civilisé , sans avoir pu faire naître chez aucun d'eux l'envie de partager un pareil bonheur. Les enfant me pressaient de questions ; le père ne se montrait guère moins curieux; mais la mère ,*prëvenant leur importunité avec ce tact naturel aux femmes de toutes les classes , les emmena^ et me laissa seul avec son mari.

Je m'expliquai sur l'espèce et la quantité des meubles dont j'avais besoin; et comme )'insis«' tai sur des formes qui pouvaient lui paraître bizarres : « Je vois ce qu'il faut à Monsieur , » mé dit-il ; et , prenant un morceau de charbon , il me dessina en quatre traits , sur la muraille, le modèle de ces diffërens objets, « bien mieux entendus que je n'avais pu les exprimer. Cette facilité de conception , où je remar-» quais la preuve d'une intelligence qui se restreignait pour ne pas aller au-delà du but qui lui était indiqué ; les. discours de cet homme , où la pensée bouillonnait , si j'ose m'exprimer ainsi ; plusieurs machines de son invention , exécutées en petit , qu'il me fit voir : tout me montrait en lui un de ces génies bruts pris au, piège de U société , et doat la vigueur n'a f^

L^ÀHTÏSAN DAltS SON MÉNAGÉ. X^^

briser les entraves; Il me donnait ndëe d^un aigle élevé dans une cage étroite, et dont les efforts s^épuisent contre les barreaux de sa prison. Cette. idée que je me faisais de sa position, Joseph me paraissait en avoir le sentiment : j'en concluais qu'il ne pouvait être beureux , et quelques réflexions lui révélèrent ma pensée.

« Il est bien vrai , Monsieur ( me dit - il presque dans les mêmes termes dont je me sers ), que j'ai eu quelque pein« à prendre mon parti. Je me suis souvent demandé avec amertume , en Voyant prospérer tant de gens qui valaient moins que moi , pourquoi la fortune me traitait avec tant d'injustice. Dans mon dépit, j'aurais, je crcMS , fini par faire quelque coup de ma tête ; mais je me suis marié, c'est-à-dire que j'ai épousé le bonheur en personne. Ah ! Monsieur, si vous connaissiez Rosalie ! C'est bien la meilleure créature du monde. Aussi , je Taime !

et mes enfans ! Tant il y a , qu'aujourd'hui je ne changerais pas ma condition contre celle du plus grand seigneur. — Avec tant d'imagination, M. Joseph, je suis bien aise de

174 i^'arUsan dans son menagx.

vous tcoaver tant de raiso»* — L'imagiBatiim est à moi ; la raisim esl à ma femme ; nons les ayons mis en commun. BiMaliè , iEfà sait liie , apprend à sa fille ie$ fables ije £«1 Poniainf , et -je fais mpn profit dé Tavis qnHl me donne :

Travaillez , prenez de la peine , C*est le fonds qui maoque le moins.

Je ne suis pourtant pas sans inquiélude : je songe quelquefois que le pain de ma Cumille est au bout de mes doigts , et qu'une maladie de quelques jours pent nous réduire à La mi£èff4B ; mais je m'étourdis , à coups de maillet , sur ces tristes réflexioiis ; le travail du corps délivre des peines de Tesprit. Voilà le bonbeur d|i ptaiivre. — Ne craignez rien, mon cUer Josep)» , b santé Inanque parement à Thomme sage et hrborieux ; ni^ philosophe envers qui la fortune a été plus juste qu'envers vous , et qu'elle a pris dans la classe des artisans pour l'offrir en spectacle et en modèle à la terre , le è^n k^mme Richard à dit et prouvé , par son exemple , qu^. r oisiveté rassemblait à la rouille; qu'elle usait plus que le travail. Cette habitude d'exercer ses la-

^' ARTISAN DANS SOÎî MÉNAGE, inj

cnltés physiques éloigne les douleurs du corps, en conduit à les vaincre , et la récompense de celte victoire est presque toujours le mépris de la mort. .

» La misère n^est point à craindre pour vous ; mais vous avez le droit et les moyens d'atteindre à Paisance ; votre qualité d^époux et de père> vous fait un devoir d'y prétendre. Dans tout état , il y a une ambition louable qui consiste à étendre sa sphère sans en sortir. Travaillez pour votre compte. — Il faut pour cela de l'ouvrage et des avances : pour avoir de l'ouvrage il faut être connu ; pour avoir des avances il faut dépenser moins qu'on ne gagne, et je n'en suis pas là. — Il n'y a, dit-on, que le premier pas qui coûte ; {e puis vous aider à le faire. J'ai vu mettre en vogue tant de sots et de charlatans en tout genre ! peut-être avec un peu plus de peine pourrait-on parvenir à faire connaître un homme utile. Je veux l'essayer ; les avances dont vous auriez besoin à combien pourraient-elles se monter ? — Avec une centaine de louis je serais sûr de commencer et de soutenir an bon établissement de menuisier-

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