UNE REPETITION
qu'il s'est créé , et dont il a d'excellentes raisons pour ne pas sortir ; l'encyclopédiste Binôme , rhomme , au contraire , le plus positif qui soit sur le globe : soumettant tout au calcul f et préférant le bien au mal , par la seule raison que la ligne droite est la plus courte pour arriver d'un point à un autre ; enfin, M.Walker, qui se promène dans la vie ( pour parler le langage à la mode ) , et qui pardt y avoir pris pour devise : Glissons , n'appuyons pas. Je vois ces trois messieurs alternativement ; je raisonne avec le premier , je m'instruis avec le second , et je m'amuse avec le troisième. Celui-ci me (ait Csûre un cours de spectacle. U m'avait conduit la semaine dernière chez le célèbre ventriloque M. Comte. Si je fus étonné d'entendre un tomme parler du ventre, jene le (iis pas moins d'en voir un autre , ce Jacques de Falaise, qui fiiit une qiénagerie de son estomac, oùilenglontittontvivans des oiseaux , des souris et des serpens , qu'il va tuer ensuite au fond de leur prison avec l'épëe des jongleurs indiins qu'il se plonge dans la gorge jusqu'à la poignée. Jacques de Falaise peut se faire passer; pour le^ père de Gargantua ; personne ne lui contestera le nom de Gnmdgoësier.
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Nous ayions achevé notre soirée au spectacle uranographrque de M. Charles Rouy , lequel , au moyen* d'un mécanisme fort ingénieux, met en action le système du monde , en développe les mouvemens et en démontre les lois. M. Walker , que cette leçon d'astronomie n'amusait pas du tout, prétendait me prouver qu'on avait beaucoup exagéré le mérite de la création , et qu'après tout il ne voyait là qu'une horloge qui n'allait pas. très-bien. Je ne mé croyais pas obligé de répondre sérieusement à des objections où il mettait plus de ce que les Anglais appellent humour , que de bon sens et de bonne foi , et je me contentais de lui demander s'il connaissait quelque chose de pins étonnant. « On voit bien , me dit-^il , que vous n'avez pas assisté à une répétition d'opéra ; c'est là que l'on peut dire : Mêus agitai molem ; c'est là qu'on voit tout ce que l'on peut faire avec de là matière et du mouvement ; qu'on apprend de quelles petites causes naissent de grands effets ; qu'on voit l'ordre sortir du désordre même; qu'on observe à^a-fois le jeu des machines' et des passions , et qu'on se dit en sortant , pour peu qu'on soit enclin à faire
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des jeux de mots et de la mbrale : Voyez pourtant à quoi tient la gloire !
» 11 y.a des choses , ajoutsKt-il , dont on né s^étonne pas assez , parce iju'on n'en connaît qiie les résultats , et qu'on ignore combien de ressorts il a fallu mettre ei) mouvement pour les produire. Telle est , à me^ yeux du mmns , la première exécution d'un grand opéra : depuis que j'ai tu s'accomplir cette œuvre merveilleuse; que j'ai vu se débrouiller les élé-. mens hétérogènes dont elle se compose ; en un mot , depuis que j'ai vu une répétition d'opéra , je me range à l'opinion des mythologues ', qui font 1^ chaos père des Dieux, et je conçois qu'on ait donné le nom d'opéra (d'ouvrages^ à cette parodie de la création »
Après un quart d'heure d'entretien sur ce grave sujet , nous convînmes d'aller le lendemain ensemble voir la répétition de l'opéra nouveau.
Lorsque nous arrivâmes , il n'y avait encore sur lé théâtre que le machiniste , le décorateur / l'auteur du poëme , et le maître des ballets , occupés à essayer la principale décoration , que l'on mettait pour la première fois en place. Le
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décoratear n'était frappé que de Teffet isolé qu'elle devait -produire; le machiniste de la diffioulté^u'il voyait à la servir ; le maître de ballet du peu d'espace qu'elle laissait à la danse; et l'auteur , qui faisait semblant de n'y voir que le cadre de son tableau , s'applaudissait en secret d'éblouir, par l'éclat de la bordure, les yeux des spectateurs ,. dont il n'était pas aussi sûr d'intéresser l'esprit.- A la manière dont il s'exprimait , on pouvait s'apercevoir qu'il était du nombre-de ces poètes-décorateurs qui veulent faire de l'Opéra le Paradis des sourds.
Insensiblement tout le monde arriva , et la foule des chaùteurs , des danseurs , des musiciens, des comparses remplit le théâtre. Quelle cohué ! quelle confusion ! Les uns parlent, tes autres chantent ; ceux-ci dansent , et à force de ronds de jambe se font un cercle autour d'eux. Je circule de groupe en groupe en prêtant l'oreille : dans les uns on parle de la pièce nouvelle comme en parleront le surlendemain les journaux. « C'est un enchanteur, dit-on ici:
une musique délicieuse , des ballets charmans ; quel dommage que l'action soit aussi nulle, et les vers aussi plats 1 — La pièce est excellente ,
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dit-OB plus loin ;< les vers sont pleine de cbarme et de mélodie ; mais , bon Dieu ! quelle musique i Du bruit , du fracas , des rëminiscences , et pas uu motif! »
fc Voilà deux avis bien diffërens , disais-je à M. Walker : lequel croire ?
» — Probablement la dernière moid^de chacun , me rëpondit-il ; mais nous verrons bien. »
Nous sortîmes de la foule, et nous nous mimes à parcourir les coulisses. Ici les groupés étaient moins pressés , à «-mesure qu'on s'éloi-^ gnait du tourbillon; les coHTersaiions deyenaient plus intimes , et les interlocuteurs moins nombreux ; on remarquait la même dégradation dans le ton de voix et dans le ton des lumières : là oà l'on voyait le moins clair , on patlaitle plus bas.
Ce vaste tableau , dont il était impossible de saisir Tensemble , se composait d'une foule d'épisodes sans rapport / sans liaison ; tout était incohérent , bizarre , décousu , mais non pas entièrement dénué de cette grâce , de ce charmé inhérent au lieu même. J'avais à peine le tems d'arrêter un regard sur les images fugitives qui passaient -soiis mes yeux. Mon attention se por-
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tait-elie sur cett^ grande danseuse qui , la main appuyée contre une coulissç , écoutait ,.en éle- Y^nt tajambe au niveau de son épaule ^ un petit jeune liomme en besicles , qui se baissait pour lui parler; une réflexion morale se présentaitelle à mon esprit en remarquant
Cette tige sans fleur caduque en son printems , Expirant de vieillesse à Tâge de vingt ans ;
)'en étais aussitôt distrait par une observation d'un autre genre. Un de ces vétérans de la fa«tttité qui ont vieilli dans le balcon de TOpéra , et qui ont vu «e succéder quatre ou cinq génér rations de danseuses , avait, bien de la peine k suivre même des yeux une petite fille de quinze ou seize ans dont il portait le schall , et qui vol* tigeait autour de lui comme une hipondelle autour d'un vieux saule.
A quelques pas de là, une autre prétresse de Terpsychore souriait modestement à un grand homme mince , ^écoté d'ordres étrangers , et lui disait en terminant en attitude une pirouette à la Gosselin : « Baron , je n^ promets rien , il fant que j'en parle à ma tante. — Comment ! vous avez une tante ? demandait celuici. *-*- Je le ctQÎs bien , répondit en passant un
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petit danseur en veste blanche ; elle a même
une mère dans les grandes occasions. >»
M. Walker me fit successivement conn^tre par leur nom les principaux sujets que }e ne connaissais encore que par leurs talens.Les anecdotes plus ou moins gaies , plus ou moins singulières , dont il égaya cette nomenclature , sont du ressort de la biographie. f
Il était près de huit heures ; on commença par répéter Touverture , et nous allâmes prendre place au parterre. Le compositeur^ auprès de la rampe , battait la mesure de la tète et des gestes ; rien de plus curieux à observer, que sa figure , où se répét^ent d'une manière très-comique toutes ses intentions musicales : elle .prenait tour-à-tour , et suivant le mouvement de Torchestre , un caractère gracieux ^ tendre , enjoué , martial ou terrible ; une note fausse , un son hasardé qu'il saisissait dans ce chaos d'instr,umens , lui faisait faire une grimace qui dégénérait en côuvulsion, pour peu que la dissonance se renouvelât. On s'interirompait à tout moment pour marquer les fautes. qui se trouvaient dans les partiies , pour recommàicer un passage qui allait plus .mal à mesure qu'il était plus répété; les musiciens s'impatientaiènt^) le
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chef d'orchestre ne se reconnaissait plus au milieu des renvois dont la partition était surchargée ; enfin, l'ouverture achevée , on pouvait croire que dix répétitions semblables ne suffiraient pas pour en assurer l'exécution.
La pièce commença. : l'auteur du poëme , qui était connu de Walker , vint s'asseoir près de lui , et nous pria de vouloir bien prêter quelqu'attefttion à l'oftvrage , pouf lui en dire ensuite notre avis. La 4âche n.'était gas facile , comme on va voir. L'exposition se fusait «ntre deux personnages dont l'un , la cravache à la main , débitait son récitatif en pirouettant sur le talon et en faisant des mines à une petite personne assise à l'orchestre; l'autre entremêlait sa déclamation notée des ordres qu'il donnait au tailleur pouf son costume. On interrompit l'ouvrage , dès la seconde scène , pour attendre la princesse ; qui manqua son entrée d'un grand quart d'heure; le compositeur eut la hardiesse de lui témoigner quelque mécontentement : elle prit de l'humeur , passa tous ses airs , et chanta si bas dans les duos , dans les morceaux d'ensemble , qu'elle fit perdre le ton et manquer/^ réplique à tous ceux qui s<e trouvaient en scène avec elle.
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Dans une ei^èce de monologue auqiiel le poète attachait beaucoup d^mportance , il intefroœpit Tacteur pour lui faire observer qu'il estropiait ses vers et qu'il ne les faisait^ pas assez (mtendre : celui*<i li|i répondit « qu'il n'était point ici question de vers -, et qu'on entendait toujours assez les siens »
• Le second acte se terminait par un pas de ballet qu'U était d'autant plus nécessaire de répéter , ^qu'il faisait partie de l'action ; mais FémiSr qui devait y figurer, venait d'envoyer prévenir qu^une entorse l'ëmpéchait de quitter Cythère ; 1rs Giéces disparurent.
Les Jdus et les Rû auxaient bien voulu suivre leurs traces ; mais le maitre des hall^, armé de sa grosse canne dont il frappait les planclies à coups redoublés , en rassemble aussitAt les nombreux essaims. Comment imaginer que ces hommes en redingotes , ces femmes eramitoufiées qui paraissent se mouvoir en cadence avec tant de peine et d'ennui au bruit si peu harmonieux du biton ferré qui les guide; comment s'imaginer, dis^je, que ces mêmes personnages, transformés le lendemain en zéphirs , en nymphes légères , enchanteront l'esprit , éblouiront les yeux par la légèreté de leurs pas , par la
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grâce et Tabandon de^l^urs meuvemc^na ? Peuton se figurer que ce^ esq[ui$3ç$ grosaières .deviennent tûut'à-coup des i^blçan^ ravis^ans ? Le trasièra£ acte , qui fut chanté fUir les doubles y finit s^9s qu^ j'ajle (hi éevi^»^ k sujet de Touvrage , malgré le soin que prenait Tauteur de déclamer trop haut Ifta yers que racieur chantait trop h^s, « £h bien ! Monsieur ^ £ran-\ cbement , me dit alpirs le wo-dejiie QiûnauU , lyjie [^en$«£'|ir0U6 de b piàc^ P — Qwt le sujet peut en être intéressant et bien ctunisi ; qu'il y •a peut-être dé beaux vers , de belle musique , des ballets charmans ; mais , sHl iautvous dire toute la vérité , que je n'ai rien compris à l'action ; que je n'ai pas entendu vingt vers ;. que je ne puis juger.nl d» b QHisique , dont on n^a pas exécuté cent H^asur^$ 4^ ^uite , ni des bal- "lets , dont je n% yu fj^ les puisses. .... — C'est la première fois^que l'Hermite vient à une répétition , reprit M, Watker ; il s'est per^u dans ce labyrinthe : moi , qui en tiens le fil , je crois pouvoir vous prédire un très-beau succès. I^es décorations sont charinanles; on y exécute des ^vols prodigieux ; Jes premiers sujets figurent dans la danse, et je s^is de bonne part que les tuniques de ces dames ne passeront pas le genou : il y a là
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de quoi faire courir Paris pendant trois moi^. Après cela, si vous m^en croyezvcoapezbeaucoiip dans le premier acte ; dans le second , arrivez le plus vite possible au ballet , et souvenez-vous que le troisième ne doit servir qu'à préparer le divertissement final. '> L'auteur nous quitta très-rassuré sur son ouyrage ; et moi , je me demandai ( s'il était vrai que le goût et Topinion de M. Walker sur TOpéra fussent en eCTet le goût et l'opinion du jour ) ce qu'était devenu ce théâtre ^
Où les beaux vers, ta danse , la musique , De cent plaisirs font un plaisir unique.
coNpiTiON actuiellî:, etc. i8g N<^ XLiii. — r- i8 ami i8i6.
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