POURQUOI SE FAIBE ATTENDRE
Tout cela , suivant Woodville , contribue à le mettre à la mode , à lui donner de T éclat dans le monde. Il s'imagine, et souvent avec raison, que les jeunes personnes qui entrent dans la société sous les auspices de pare us dissipés , admi-» rent son assurance et sa vanité. L'indulgence qu'il a éprouvée Ta tellement confirmé dans cette habitude , qu'il se trouverait embarrassé pour se mettre à table , s'il arrivait avant que tous les convives fussent placés. Comme le plaisir brille dans ses yeux, quand il entend lady Mildway lui dire avec la suavité qui lui est naturelle : « Mon seul regret , c'est que la soupe ne vaudra plus rien , quoiqu'en général vous rendiez justice aux talens de Mercier (son cuisinier français^) , et que le poisson ne sera ni chaudni froid. — * Sur mon honneur, répond-il , vous m'accablez par trop de bontés , mais je ne pourrai en accuser que moi. Au surplus , je me trouverai consolé si vous consentez à boire un verre de vin de Madère avec moi ^ car je suis véritar blement honteux d'être arrivé si extraordinairement tard. » C'est ordinairement qu'il aurait dû dire.
Toutes ces petites manœurres ont valu à
P0URQt30I SE FAIRE ATTENDRE ? 99
Woodville un faux intérêt dont il a abusé. L'indulgence lui pardonne , Tinexpérience le tolère , et l'ignorance l'admire.
Lord Redbook , qui n'a d'autre mérite que la place qu'il occupe sur le registre des pensions, son nom , ses titres et ses qualités qu'on peut voir dans le calendrier de la cour, est encore un de ces hommes qui sont nés pour le déses--^ poir des cuisiniers, qui abiisent de l'indulgence qu'on a pour eux , qui manquent aux règles du savoir-vivre, et qui, usurpant une prééminence qui ne leur appartient point , se font attendre une heure entière par la meilleure compagnie , arrivent quand on ne croit plus devoir compter sur eux , et se font un malin plaisir du dérangement qu'ils occasionent parmi ceux qui les ont attendue si long-tems.
Lord Redbook n*a pourtant point l'aima^ ble gaîlé de Woodville ; son orgueil ne se dé- ' ' guise pas sous les dehors d'une fausse humilité ; il n'a pas recours à des excuses banales. Il semble croire qu'il est tout naturel qu'on l'attende ; et il prend sa place au haut de la table comme une chose de droit. Peut-être il paraîtra surpris, non d'être arrivé si tard , mais qu'on se soit mi^
lOO POURQUOI SE FAIRE ATTENDRE?
sitôt à table. Ce n'est pas pour s'ex;cuser, c'est pour se faire valoir, qu'il vous dit qu'il arrive ii Tiûstant de Derby, de Néwmarket, ou de la cbambre des pairls, quoiqu'il prenne beaucoup pioins d'intérêt à ce qui se passe dans ce dernier endroit qu'au résultat des courses qui ont lieu dans les deux premiers. Il vous dit qu'il regrette que vous l'ayez attendu, mais il est ais^i de voir qu'il ne vous aurait jamais pardonna si vous l'aviez traité avec moins de cérémonie. Il s'empare des attentions , des respects de toute la famille , et se trouve mortifié s'il n'en est pas l'objet exclusif. Il ne fait pas un geste dont le but ne soit de se faire applaudir , pas une politesse qui n'ait un air de condescendance. H arrive tard par ton , dîne avec vous pour la forme , ne reste qu'autant de temsque cela lui convient, et prend congé à la française , c'est-à-dire sans saluer personne , sans avoir trouvé ni plaisir , ni intérêt dans votre société.
Quelquefois il vous dira avec un ton de su-ipériorité : « Je suis sûr que vous ne me pardonnez pas d'être arrivé si tard ; ce n'est pourtant * pas sans peine que j'ai, pu venir. J'ai manqué pour vous à cinq ou sii engagemcns , et j'ai mé-r
Ï^OIJRQUOÎ SE IFAIËE AtTENDRE? tôt
contenté je ne sais combien de geiis pour yous tenir parole. » Ou bien , s'il veut être plaisant : « Votre cuisinier français est sans doute dans une grande colère contre moiP II m'accuse de conspiration contrç ses ragoûts, son vol-au-vent, son macaroni. Mais peu s'en est fallu que je ne pusse venir ; j'ai été sur le point de vous faire faire mes excuses. »
Cet usage de se faire attendre est devenu si commun, que c'est à qui sera prêt le dernier, du cuisinier qui prépare le diner, ou du convive à qui il est destiné. C'est ce qui faisait dire à un Irlandais de ma connaissance , qui depuis l'union traverse tous les ans le canal de Saint- Georges pour venir dire oui et non dans ja chambre des communes : « En vérité , on recule tellement l'heure du dîner d'année en année, que jene serais pas surpris qu'on finit bientôt par ne diner que le lendemain. »
Le maitre de maison qui attend des convives , craint tellement 'de voir manquer un excellent dîner, qu'il ne croit jamais en fixer l'heure assez tard. Mais il a beau faire , ceux qu'il a invités ae disputent encore à qui arrivera le dernier, k
102 POURQUOI SE FAIRE ATTEîCDRE?
qui fera avec le plus de grâce des excuses pitoyables et ridicules qui n'ont d'autre base que la folie et le mensonge ; et ce mal ne fera qu'auge menter, tant que les gens sur qui le ton de la société se modèle ne donneront pas un exemple contraire.
Rencontrez-vous au Parc unhomme à la mode , il fera un tour ou deux de promenade avec yous» Tout ~à- coup il tire sa montre , parait surpris qu'il soit si tard , prétexte une affaire , un rendez-vous, et vous quitte subitement. Vous le prenez pour un homme ponctuel qui craint de se faire attendre , point du tout. Quelques mi" sRtes après , vous le voyez se promener tranquillement avec une autre connaissance qu'il quittera de la même manière , et il en fera autant ave(D une troisième et une quatrième. S'il peut accoster un personnage de quelque importance, il passera près de vous sans vous accorder la moindre attention , ou il inclinera légèrement la tête d'un air de protection.
Quant à moi , j'avoue que j'aime la ponctualité ; et , sans l'empire de la mode , je serais l'homme le plus e^act qu^on pût voir. Mais un
POURQUOI SE FÀIEE ATTENDRE? lo3
laquais , en me regardant d'un air étonné qui semble dire « qui êtes-vous donc pour arriver de si bonne heure ? » m'a si souvent fait entrer à six heures et demie dans la bibliothèque , en me montrant une table couverte de romans et de brochures nouvelles pour m'aider à passer le tems ; j'ai si souvent attendu une heure dans un salon sans autre compagnie qu'un journal que ^ j'avais déj4 lu , et un laquais qui venait de tems en tems attiser le feu, en me regardant d'un air de mépris pour être arrivé sitôt ; j'ai si souvent vu le maitre de la maison descendre de cheval et aller faire sa toilette , une demi-heure après que j'étais arrivé comptant diner dans dix minutes ; enfin , un valet de chambre m'a si souvent dit d'un air d'importance qu'il croyait que son mattre ou sa maîtresse ne tarderaient pas à descendre , que j'ai pris le parti de suivre l'usage général, et de n'arriver jamais qu'une heure après celle. qui m'a été indiquée.
J'approuve et j'estime pourtant infiniment les principes et le plan de conduite de l'immortel lord Nelson, qui regardait la promptitude et l'exactitude en toutes choses comme des qualités
A Io4 POURQUOI SE FAIRE ATTENDRE?
essentielles. Un jour qu'il recommandait à un marchand de lui envoyer le lendemain à six heures du matin quelque objet qu'il venait de lui acheter , le marchand lui ayant répondu : « Oui, mylord/ j'aurai l'honneur de vous le porter moi-même à six heures. — Ce n'est pas cela , lui dit Nelson d'un air significatif en lui frappant doucement sur l'épaule , il faut que vous arriviez un quart -d'heure plus tôt. — Comme il vous plaira , mylord , répondit le marchand d'un air étonné , je serai chez vous au quart avant - six heures. — Fort bien, reprit l'amiral ; c'est à ce quart d'avance que je dois tout ce que j'ai fait de bien dans ma vie. »
Plus on réfléchira sur ce mot , plus on le comparera avec le caractère actif et décidé de notre héros, plus on le trouvera admirable. Mais mes lecteurs sauront l'apprécier sans que j'aie besoin d'y joindre un commentaire ; j'en reviens donc i mes moutons, et je dis que si l'on pouvait obtenir des autres de ne plus se faire atteiidre> on ne m'accuserait jamais de manquer d'exactitude.
JL^AUTOMNE A LONDRES. Io5 — N° XXXVII. —