N«> II
J*eiitends Tli^odecte de l'antichambre;^!
grossit sa voix k mesure qu'il approche ; le voilà entré : il crie, il rit, il éclate; on bouche st$ oreilles ; c'est un tonnerre.
La BaoïàaB.
Ce qu^on est habitué à faire , on le fait avec aisance , même avec grâce : ces deux qualités sont sœurs ; cependant le même homme qui s^acqoitte au mieux de sa tâche accoutumée , montrera peut-être la timidité d^un écolier ou la gaucherie d^un campagnard , s'il se trouve inopinément obligé de paraître dans un rôle tout'à-fait neuf pour lui. Ainsi nous entendrons un acteur déclamer pendant toute la pièce avec Téloquence de la passion , et joindre aux intonations les plus justes les gestes les plus
expressifs ; mais si , dans le cours de la soirée , il I. a
est chargé de réclamer l'indulgence de l'auditoire pour un changement de spectacle ou pour Tahsence d'un camarade , il perd son assurance , il a Tair gêné , il hésite à chaque mot , et il a , en s' adressant aux spectateurs , le même embarras qu'éprouveraient ceux-ci s'ils étaient obligés de jouer son rôle sur le théâtre.
Voyez un prédicateur dans la chaire d'où il est habitué à distribuer ses instruc^tions à des paroissiens attentifs qui l'admirent. Avec quel calme il porte les yeux autour de lui ! avec quelle aisance il commence son discours ! quelle facilité d'élocution! comme il réfute avec force les objections qu'il se fait à lui-même contre les vérités dont il veut pénétrer l'esprit de seà auditeurs ! quel art il déploie dans T enchaînement de ses argumens ! comme il frappe avec force au moment oii il sait qu'ils ont produit sur ses auditeurs l'effet qu'il en attendait ! A présent , voyez ce même homme appelé en témoignage dans une cour de justice ; écoutez-le donner son opinion en public sur une matière étrangère à sa profession : il balbutié ; un clerc de procureur, un fermier intelligent , s'expliqueraient mieux , marcheraient plus droit au but.
Placez un homme dont la vie se consacre aux beaux-arts , dans une société de négocians parlant de leurs spéculations : il gardera le silence , plongé dans une sorte d'ignorance profonde , tant qu ils discuteront sur les produits de la Russie ou de Tlnde. Mettez , à son tour , dans une compagnie de connaisseurs celui qui n'a jamais connu que les prix courons et la liste des importations et des exportations : que ferat-il de cette finesse de tact en calcul qui lui a valu à la Bourse la réputation d'homme habile ? Il aura peu d'espoir de faire cent pour cent de son capital en étudiant le beau idéal , le clair-obscur , la poésie et les détails qui excitent l'enthousiasme parmi ceux avec lesquels il se trouve; il est mécontent d'un entretien qu'il ne peut partager , craignant de laisser paraître son ignorance , et il voudrait de bon cœur être dans sa maison de banque , au milieu de %t% commis , ou assis à son aise dans son café favori , où chacun cherche à lire sur son front le cours des effets publics , la hausse ou la baisse des marchandises.
Pour paraître avec le plus d'avantage , il faut être vu à la place qu'on est habitué à remplir.
zS ENTRÉE DANS UN SALON.
C'est peut-être un peu de cette inquiétude que j'éprouve aujourd'hui pour moi-même qui m'a inspiré ces réflexions. Un premier début comme auteur est une entreprise effrayante , quand même celui qui s'y hasarde aurait été accoutumé à commander les applaudissemens du sénat qui l'écoute , ou, ce qui offre moins de crainte , de contradiction , à dicter des lois sur un objet de goût dans le boudoir d'une jolie femme. Attirer sur sa taille et sur sa parure les regards d'un cercle , est toute autre chose que de chercher à fixer les yeux du public sur ses ouvrages : le trait qui excitera des éclats de rire dans un élégant salon, ne fera pas mouvoir la physionomie du lecteur dans la boutique d'un libraire , surtout si le tems est humide et chargé de brouillards. Telle critique paraîtra docte ou plaisante dans une loge de Covent-Garden ou au parterre de l'Opéra , qui ne sera plus qu'insipide et commune aux yeux des aristarques de profession ; et elle tombera dans l'oubli , au lieu d'être répétée dans une de ces nombreuses conversazioni qu'a établies ce siècle de perfectionnement pour nous faire mieux connaître l'ancien art de par- 1er , lequel semble , de nos jours , trop exclusi-
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Vement regardé comme un pur objet d'agrément.
Les dangers et les difficultés sont cependant le prix des honneurs fRixquels aspirent les saints et les héros. Voyez-moi donc, ami Lecteur, hermite par choix , auteur à Votre service , et n'ayant d'autre embarras pour commencer que de choisir un sujet qui puisse vous intéresser.
On est si peu adroit quand il s'agit de choisir un sujet pour la première fois ! C'est la même chose que d'entrer dans un salon , et ( soit dit en passant ) c'est une des choses les plus difficiles du monde. Que de chances à courir pour s'en acquitter avec grâce et de manière à prévenir favorablement la compagnie qui s'y trouve! Il y a mille manières d'y faire son entrée.
Et pourquoi ne pas faire quelques observations à ce sujet ? Excellente idée. Cowper demandait un jour à son aimable amie lady Anstin : « Sur quoi ferai-je des vers? — Vous voilà bien embarrassé ! lui répondit-elle ; faites-en sur ce sopha. » Et.de cette donnée naquit un charmant poëme , badinagc ingénieux que je ne promets pas à mes lecteurs de pouvoir égaler. II fut le fruit d'une première pensée , d'une
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impulsion qu'il suivit ; et comme Cowper ëtait lui-même une espèce d'hermite , bien que n'appartenant pas à la même classe que THermite de Londres , et qu'en outre il était sectateur d'Heraclite et non de Démocrite , je ne puis mieux faire que de le prendre pour exemple. Je vais donc Timiter en profitant d'une impression encore fraîche , et en donnant l'essor à l'idée qui s'est présentée à mon esprit. Sans perdre plus de tems à délibérer, je vais offrir quelques observations sur les différentes manières d'entrer dans un salon.
Jamais l'expression de la physionomie et la tournure extérieure ne produisent plus d'effet que lorsque nous voyons quelqu'un entrer dans un salon. Cette entrée est, en quelque sorte, l'exposition d'une pièce de théâtre , et nous porte , quelquefois injustement , à applaudir ou à blâmer avant d'avoir vu et entendu. 11 m'est arrivé si souvent d'être assis dans le coin d'un appartement , immobile comme une statue , que j'ai acquis une expérience assez grande en ce genre ; et tout bon observateur que je suis , ne me laissant ni éblouir par la beauté , ni séduire par la jeunesse , j'ai cédé maintes fois , sans le
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vouloir, à une prévention avantageuse ou défavorable que faisait naître en moi la manière de se présenter.
La modestie accompagnée de dignité ( qualités bien difficiles à réunir ) , voilà ce qui ne manque jamais de me prévenir en faveur de celui qui en offre l'apparence. Je dis l'apparence ^ parce que je sais que le courtisan consommé , l'homme qui a reçu une excellente éducation , un voyageur qui a observé et qui est doué de la faculté d'imitation, peuvent se donner cet extérieur.
L'homme grave qui entre avec précipitation, le sourcil froncé , l'air sombre , sans fixer les yeux sur personne , et qui semble dire à quelqu'un derrière lui : « Dépêchons-nous ; que je me débarrasse de cet odieux cérémonial » , m'a toujours paru suspect. On se dit à soi-même en le voyant entrer : « Nous ne serons jamais amis ; ce n'est point une grande perte. C'est un cynique , un stoïcien , un sceptique , peut-être un égoïste ; il me tromperait en affaires. Il y a en lui orgueil ou bassesse. >» Au contraire, plus vous regardez celui dont j'ai parlé plus haut , plus vous désirez vous lier avec lui.
Maïs entre ces deux extrêmes il existe hien des termes moyens. Combien de manières d'exprimer par le regard et par le senl salut , nonseulement le rang que tient dans la société la personne qui parait sur la scène , mais encore le degré d'estime qu'on lui accorde dans le cercle dont elle forme soit un segment , soit unt partie intégrante , et dans lequel elle a un rôle à jouer , souvent pour cette nuit seule ! Je dis pour cette nuit , parce que je suppose qu'il est ici question d'un dîner , et qu'il n'a jamais lieu dans le grand monde qu'à la nuit ; de même que le déjeuner est le repas de l'après-midi , et la visite ou la promenade dite du matin l'amusement du soir»
L'un entre majestueusement et avec un air de condescendance affectée ; c'est l'orgueil vêtu d'un habit de fantaisie» Son salut est court et précipité. 11 semble dire : « Me voici , il n'est pas trop tard ; j'aurais pu vous envoyer une excuse , mais je suis venu pour vous faire honneur et recevoir vos remerciinens de ma complaisance. » Son sourire signifie : « Bonjour , bonjour , restez^ assis , je ne vous ferai pas sentir ma supériorité ^ je veux vous mettre à votre aise. »
L^autre arrive d'un pas léger : « Je crains de venir un peu tard , je n'avais pas idée de l'heure qu'il était ; j'espère que je ne me suis pas fait attendre trop long-tems. » Il cherche partout un regard , un compliment ; salue rapidement à droite et à gauche , serre la main du maître de la maison , court vers la maîtresse d'un air respectueux , quelquefois lui prend aussi la main , se donne une attitude étudiée j distribue des sourires tout autour de lui , enfin pelote en attendant partie. Je reconnais à ces traits le bel-esprit sur les saillies duquel on compte pour faire les honneurs du repas , un homme dont le sel attique relève l'agrément d'une fête ; ou bien c'est l'ami de la maison , ou enfin un jeune protecteur qui ne s'en fait pas trop accroire.
Un troisième vient d'un air nonchalant ; il ne dit rien , il faut qu'on lui arrache les réponses qu'il bégaie. Le salut qu'il adresse à la maîtresse du logis semble dire qu'un merveilleux est le gaz qui éclaire un cercle , et qu'il sent qu'il doit être le bienvenu partout. C'est une poupée à qui Ton prend peu d'intérêt, et il n'est là que pour remplir un fauteuil.
Un quatrième entre lentement ; il s'arrête à
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la porte , il attend qu'on vienne à sa rencontre et qu'on Tintroduise dans le cercle. Il dirige ses regards et un profond salut vers le maître et la maîtresse de la maison , et cherche ensuite à se faire des amis par sa douceur , par ses attentions obligeantes , par son humilité. II se place dans un coin, peut-être dans l'embrasure d'une croisée , dans quelque place qui ne le rapproche pas trop des personnages formant le premier plan du tableau. Vous pouvez prononcer que c'est un homme d'un mérite modeste , quelque artiste , un malheureux protégé , un électeur dont on veut s'assurer le suffrage , un homme qui vient dans la maison pour la première fois , ou un parent qui n'est pas surchargé des biens de ce monde.
Enfin , nous pouvons remarquer un homme marchant à grands pas , civil à l'excès , souriant à tout le monde , ayant l'air grave , réfléchi , mystérieux. Il est en habit noir ; tous ses doigts sont couverts de bagues , et cinq ou six cachets sont suspendus à la chaîne de sa montre. Ses mains sont blanches , ses cheveux poudrés ; il cherche à se faire remarquer , applaudit à tout ce que vous dites , rit d'une plaisanterie avant que
de l'avoir entendue , regarde souvent à sa montre , se fait dire qu'on le demande , ou disparait à la française , c'est-à-dire sans prendre congé de personne. C'est un auteur d'un mérite douteux , un ministre un peu complaisant , ou le médecin de la famille.
Il y a cent autres manières de se présenter , mais j'abuserais de la patience de mes lecteurs en en citant davantage. Je n'ai parlé que des hommes : les dames ont des attraits qui parlent assez pour elles. D'ailleurs , toutes les femmes de la haute société se présentent à peu près de même. Un peu plus ou un peu moins d'importance j un peu plus ou un peu moins de défiance d'elles-mêmes , sans aucun mélange de mauvaise honte , sont les seules nuances de différence entre elles ; au moins j s'il en existe d'autres , elles sont si légères, qu'elles ont échappé jusqu'ici même à ma pénétration.
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