LE DIMANCHE
Spectatum veniunt^ vtniunt sptctentur uf ipsar^
OviDK.
Oa y vient pour voir et pour être vn.
«Je voudrais qu'il n'y eût pas un seul dimanche dans toute l'année , me disait un jour mon amie lady Marie , dont l'esprit moqueur est quelquefois si piquant. Depuis le papillon à la mode jusqu'au ver de terre , le beau tems et un dimanche font sortir des allées et des passages de la Cité autant d'insectes que la chaleur et Thumidité peuvent en faire éclore au milieu de juin. C'est un tel débordement de populace , que vous ne pouvez monter dans votre calèche sans être coudoyé par les marchandes de modes , les marchands de draps , les courtauds de boutiques qui vous ont servi pendant tout le reste
Je la semaine. De gauches cavaliers et des femmes à pied parées à toute outrance vous pressent de toutes parts. Cependant on ne peut ni passer toute la journée à l'église , ni se mettre en prison parce que c'est dimanche. Quant à moi , c'est un jour où sans ma harpe et un peu de médisance je ne saurais comment exister. » Cependant la voiture était à la porte , et lady Marie me proposa d'en occuper un coin j et de faire un tour dans Hyde-Park * avec elle et sa jeune sœur , uniquement , me dit-elle , pour montrer à sts amis qu'elle était à Londres. « Quelle légion de petits-maîtres de comptoirs , poursuivit-elle , comme nous entrions par
* Ce parc tant célébré , et qui ne peut sous aucun rapport être comparé avec la plupart de ceux que possède la noblesse anglaise , n*est qu'un vaste emplacement que le gouvernement lient à ferme de la famille Hyde , pour les plaisirs du public En vain y chercberait-on des avenues, des bosquets; on n'y trouve pas le moindre ombrage pour protéger les promeneurs contre l'épaisse poussière qui y règne continuellement , ex qui provient d'une carrière de sable et d'un sol dont la surface est bouleversée. D'un côté , la vue est bornée par une longue muraille en brique qui borde Park-Lane\ de l'autre paraissent quelques arbres épars qui semblent avoir crû au hasard dans cette plaine immense. La première chose qui frappe les regards , en y arrivant le dimanche , c'est
la porte de Grosi^enor ! Qne ces gens sont heureux qu'on trouve à louer des chevaux et des cahriolets ! il est si facile à ces ëlégans d'un jour sur cent , de se procurer à bon marche un wisky et un jockey , pour étaler le dimanche leurs étranges figures dans les promenades fréquentées parles gens du bon ton ! ils n'ont qu'à grapiller un peu dans la caisse , ou augmenter le prix de quelque objet qu'ils ont vendu le saune longue file de deux cents voitures , depuis la barrière d*Oxford jusqu^à celle de Piccadilly , sans aucune interruption , qui permette aux personnes à pied de la traverser. A peine ces voitures font-elles dix pas en trois ou quatre minutes. Hyde-Park n^est point , pour les gens à équipages^ une partie de plaisir , cV'stun rendez-vous de vanité.
Pe'nètre-t-on sous le peu d^arbres qui s*y trouvent ? on y aperçoit des objets de la plus dégoûtante malpro— prêté , et des malheureux estropiéset couverts de haillons.
Lord Chesterlield , le plus célèbre des fashionables qu^ait produits T Angleterre , ambitionna^] usqu^à la fin de sa vie de paraître dans cette promenade à la mode. Quelques jours avant sa mort il y fut rencontré par un grand seigneur de ses amis. Celui-ci , surpris d*y voir le comte, à cause de Tétat déplorable de sa santé , lui dit : « Mylord, que faites-vous ici? — Vous le voyez , répondit-il, j*y fais la répétition de mon enterrement. » Lord Chesterfield faisait philosophiquement allusion à la voiture dépouillée d'ornemens, aux quatre chevaux qui la traînaient , et k la file de carrosses dont il était suivi.
HYDE-PARK. Sg
medi à certaines femmes négligentes qui courent les boutiques , plutôt dans l'espoir de rencontrer un amant que pour faire des emplettes. Mais le comble de Thorreur, c'est que quelques-uns ont la hardiesse de saluer des dames qu'ils ne connaissent point , uniquement pour se donner des airs , ou pour faire regarder comme leurs connaissances les personnes qui se fournissent chez eux.
» Tenez , continua-t-elle , voilà mon plu- ' massier. N'a-t-ilpas l'air d'un officier-général, avec ses éperons ? * Il se carre sur sa bête avec autant d'importance que s'il était un des lords de la trésorerie... Eh ! voici le commis de mon banquier. Il est si roide , si bien lacé dans son corset , qu'on le prendrait pour une momie d'Egypte plutôt que pour un homme ; il a loué
* L*esprit militaire est maintenant le ton dominant en Angleterre. 11 y a un demi-siècle , un officier anglais de Tarmée de terre eût à peine osé se montrer seul en public , revêtu de son uniforme ; le bas peuple Paurait couvert de boue. Aujourd'hui , il n*est si mince courtaud du Sirani^ de Gornhill ou de Fleet-street ^ qui ne porte une pelisse à la polonaise , de longs favoris teints en noir, des bottes à la hussarde , et qui ne veuille faire croire , à 'sa tournure martiale , qu'il a fait au moins une campagoe dans la péninsule.
4o HYDE-PARK.
quelque jockey sans place , avec une cocarde au chapeau , afin de se faire passer pour militaire. Je ne puis voir patiemment ces créatures ! Depuis long-tems j'ai cessé d'aller à la comédie le samedi, parce qu'indépendamment de la préférence que je donne à l'opéra , ces insectes de Cheapside * trompent leurs maîtres ce jour-là , ferment leurs boutiques à neuf heures , et vont faire les importâns à Covent-Garden ou à Drury" Lane. Ce sont eux qui viennent bourdonner le dimanche dans le parc ; mais il faut , le triste lundi , qu'ils retournent à leur comptoir , et vous les voyez , la plume derrière l'oreille , calculant ce qu'il faut qu'ils épargnent, pour leurs extravagances du dimanche suivant, vous persécutant pour vous faire acheter le double de ce qu'il vous faut , et vous offrant la main avec empressement pour vous aider à remonter en voiture. » En ce moment M. Millflowers s'approcha de notre équipage. Il était parfumé comme un bququet de tubéreuses ; les couleurs de ses joues étaient rehaussées par l'application d'un rouge végétal. Je le sentis comme les marins sentent l'approche des îles qui produisent les épices.
* Belle rue de la Cite', habitée par les plus richci marchands.
HYDE-PARK. ^t
Deux fausses dents de devant faisaient honte à leurs voisines par la blancheur et le poli de leur ivoire , et son haleine exhalait Todeur de la myrrhe et de Tencens dont les païens faisaient usage dans leurs temples. Il fit presque entrer la tête de son cheval par la portière de la voiture, ce qui me parut un peu brusque et contraire au savoir-vivre ; mais je m^ aperçus que mon amie ne s'en oiTensait point. Il sourit d^un air affecté^ plaça son chapeau avec grâce , arrangea ses cheveux , d'abord pour montrer la blancheur de sa main , et ensuite pour faire remarquer une frisure qui , toute simple qu'elle était , lui avait coûté au moins deux heures de soins dans la matinée. Il mit son cheval au pas pour accompagner notre équipage qui suivait la file ; et , son fouet sous le bras et la tête à demi dans la voiture , il fixa sur lady Marie un regard qui me panit impudent , d'un air moitié courtisan , moitié familier.
« Quel beau cheval î s'écria lady Marie. — Oui , dit Millflowers , il est d'une des meilleures races d'Europe j et il saute admirablement. »
Je n'en doutais nullement ; car à la manière dont il présentait souvent la tête à la portière , on aurait dit qu'il voulait sauter dans la voiture, et j'aurais préféré le yoir d'un peu plus loin*
Cependant lady Marie avait ôté un gant, et daignant flatter de la main la tête et le cou du noble coursier, la vue de son joli bras passé par la portière attirait sur elle les yeux de tous les passans.
Le merveilleux , de son côté , le frottait avec un mouchoir de soie parfumé ; il en prit ensuite un de batiste pour s'essuyer le front , et fit mille minauderies qui auraient mieux convenu à une petite-maîtresse qu'à un lieutenant des gardes de S. M. Cependant il ne cessait point de parler , mais sa conversation se réduisit à nous dire qu'il avait payé son cheval 700 guinées; que celui que montait son jockey avait gagné le prix dans une course ; qu'il était lui-même excellent cavalier ; qu'il avait été diablement heureux cette année dans toutes ses gageures ; enfin , qu'étant engagé à dîner ce jour- là dans trois maisons différentes , il ne savait que faire ; mais que si lady Marie devait dîner dans l'une d'elles , il n'aurait plus d'incertitude dans son choix.
Un agréable de qualité passant en ce moment dans une calèche attelée de quatre chevaux qu'il conduisait lui-même , lui cria d'un ton affecté :
» Éh bien! Charles , qu'êtes-vous donc devenu depuis un siècle? où vous étes-vous caché ?
HYDE-PABK. 4^
» — J'ai ëtë prisonnier de S. M. à la tour je Londres , » répondit Millflowers , voulant faire entendre qu'il y avait été de garde. Se tournant alors vers lady Marie , il lui dit à mi-voix : « Il est sorti la semaine dernière de la prison du banc du roi , en dépit des coquins de créanciers qui l'y avaient fait mettre ; et quoique vous le voyiez dans un élégant équipage traîné par de superbes chevaux, il a prouvé qu'il était insolvable. C'est un bon compagnon , s'il en fut jamais , plein d'ardeur et de gaité , maniant le fouet aussi bien que qui que ce soit en Angleterre ; et je suis heureux de pouvoir dire qu'il a en ce moment une douzaine des plus beaux chevaux qu'on puisse voir, sous mon nom, bien entendu. »
II laissa tomber la violette qu'il tenait entre ses lèvres , baisa sa main en saluant lady Marie , et nous le perdîmes de vue en deux secondes.
« Charmant jeune homme ! « dit-elle.
Je ne voulus pas la contredire , et je lui offris de l'eau de Cologne , dont j'avais un flacon , comme un correctif à l'odeur que ses jolis doigts pouvaient avoir contractée en caressant le cheval de 700 guinées. « Hélas ! pensai -je, ce jeune étourdi a fait une tendre impression. Lady Marie jouit d'une belle fortune. N'est- il pas
44 IIYDE-PARK.
fâcheux qu'elle se laisse éblouir par un évaporé qui n'est qu'un composé d'affectation et de cos-% métiques , et qui , après avoir follement dissipé sa fortune , ne respectera pas davantage celle de sa femme ? Mais Millflowers est un homme des plus à la -mode , et il n'en faut pas davantage pour le caractère léger de ma belle amie. »
Tandis qu'elle cherchait encore à le voir, elle aperçut un groupe de femmes vêtues du costume parisien le plus moderne et le plus élégant.
«« Voyez , me dit-elle , voilà tout ce que la soie, les plun^es , les fleurs et la dentelle , peuvent faire , et cependant on reconnaît à la manière dont elles crient en parlant , à ce qu'aucun domestique ne les suit , au brin de paille qui est encore attaché à la robe de l'une d'elles, qu'elles sont venues de Fleet-street ou de Ludgate-Hill * dans un fiacre , pour tâcher de jouer ici le rôle de femmes de haut parage. Et le prétendu élégant qui les accompagne? ne voit -on pas qu'il porte un si bel habit pour la première fois , et que ses bottes luisantes n'ont jamais pressé les flancs d'un cheval ? »
Mistress Parkinson passa en ce moment près de nous dans sa calèche.
* Autres rues de la Cité.
€ Ma chère lady Marie , s'écria-t-elle , je suis suffoquée par la poussière , et j'ai les yeux fatigués de voir tant de gens du commun. Je crois que tout Londres est aujourd'hui ici , de^ puis la chambre des pairs jusqu'aux habitans de la plus petite boutique de la Cite. Mais j'ai bien des nouvelles à vous apprendre. Les créanciers de la pauvre lady A*** viennent de la faire arrêter. Lord B*** a gagné son procès contre sa femme , et va faire prononcer le divorce ; on doute même de la légitimité de ses enfans.
Sir C*** est condamné à 10,000 livres de dommages et intérêts , et vient de partir pour le con^ tinent. Le représentant de notre bourg au parlement est complètement ruiné. Le jeune D*** a été appelé en duel , mais il a eu la prudence de n'arriver que trop tard au rendez-vous , et il avait fait prévenir un officier de police de s'y trouver d'avance. »
Elle continua à déchirer ainsi la réputation de toutes ses connaissances, et je m'aperçus que les domestiques qui étaient derrière les deux voitures donnaient beaucoup d'attention à cette partie de l'entretien. Lorsqu'elle se fut éloignée, je dis à lady Marie que je croyais que les gens du bon ton parlaient trop librement
devant' leurs domestiques , et que , par respect pour eux-mêmes et pour la société , ils devraient avoir plus de réserve à cet égard. Elle secoua la tête d'un air d'insouciance. « Nos domestiques! s'écria-t- elle ; croyez-vous donc que leur intelligence puisse s'élever jusqu'à entendre quelque chose aux discours que nous tenons ? >» Je ne fus pas convaincu de la justesse de cette idée , et j'eus par la suite de fréquentes occasions de me confirmer dans mon opinion.
Millflowers revint en ce moment près de nous. Il offrit à lady Marie des billets pour un concert , et en me regardant il avait l'air de dire : « Tu es un heureux mortel ! » Une espèce de scène muette se passa entre eux, et il dit ensuite avec une feinte indifférence : « Je viens de rencontrer sir Pierre Panemar, le nabab , et il jure qu'il vient de voir dans les jardins de Kensington (nous étions alors près de la porte) la plus belle Espagnole qu'on ait jamais vue. La chronique scandaleuse dit qu'elle est protégée par un certain pair ; d'autres prétendent que c'est la femme d'un riche bijoutier. Le fait est que chacun court pour la voir , et il parait qu'elle en vaut la peine. »
Il me prenait par mon faible , car je suis
grand amateur, je l'avoue. Un joli tableau fixe toujours mes regards , et j'aime à en repaître mes yeux, sans porter mes désirs plus loin.
Je soupçonnai pourtant que c'était une manœuvre adroite , inventée pour se débarrasser de moi quelques instans. Mais en le supposant , je n'aime jamais à devenir importun. Je demandai donc la permission de descendre de voiture peur donner un coup d'œil dans les jardins.
Lady Marie ne fit aucune objection contre mon désir , elle ne témoigna pas la moindre envie de faire un tour de promenade , et me promit de m'attendre jusqu'à ce que j'eusse régalé mes yeux de la vue de la belle inconnue. L'beureux Millflowers offrit alors de prendre ma place jusqu'à ce que je revinsse , et cet arrangement parut satisfaire tout le monde. Je descendis de voiture ; notre merveilleux en y montant déchira avec &es éperons la garniture de la robe de lady Marie , à qui cet accident ne fit rien perdre de sa belle humeur. Je lui conseillai de placer autour d'elle, àTavenir, des chevaux de frise pour se défendre contre les attaques de la cavalerie , et elle me sourit agréablement en me disant : « Au revoir. *»
Je cherchai inutilement la Mla senora dans
toutes les allées fréquentées du jardin ; et quoique Millflowers m'ait solennellement protesté depuis que le nabab Ty avait vue , je n'ai jamais douté de son mensonge. Je m'assis un moment sur le mur d'appui qui sépare les jardins d'avec le parc , et j'entendis le propos de la valetaille qui y était rassemblée *.
« Comment votre livrée vous va -t- elle, Jerry P demandait un laquais à un de ses camarades. Je vous réponds que vous ne ferez que l'essayer. J'ai servi autrefois votre vieille maîtresse , et je sais ce qu'elle vaut. Elle ne me laissait pas manger le pain de la paresse , et je n'ai pas eu un moment de repos tant que j'ai été à son service. Elle prend l'argent des cartes , et garde toutes les provisions avec autant de soin que le munitionnaire d'un vaisseau de guerre. Elle écrit tous les soirs sa dépense sur son maudit livre de comptes. Si vous parvenez à faire chez elle une guinée au delà de vos gages , je consens que vous me mangiez tout rôti. Il est vrai que son vieux mari est assez bon homme, sourd et ivrogne, mais qui jamais ne
^ Il ii*est pas permis à la livrée d^entrer dans les jardins de Kensington : les domestiques attendent leurs maîtres à la porte.
se met en colère. » Un autre de ces misérablesl tint sur un de ses camarades et sur une dame très-respectable des propos qui m^exposèrent à une vive tentation de le bâtonner , et je me retirai , tant pour ne point y céder que pour ne pas en entendre davantage.
Je rejoignis la voiture de lady Marie , où Millflowers me rendit ma place. Quand il fut parti , je plaisantai sur la course inutile qu^il m'ayait fait faire ; mais ni mes plaisanteries , ni la garniture déchirëe , ni le manque de principes de ce jeune fat , ne firent sur elle le moindre effet. Tout cela lui paraissait comme devant naturellement se passer ainsi dans le grand monde. Elle est pourtant sage, prudente , vertueuse ; mais elle est en bon chemin , comme dirait lady Parkinson , et j'en suis sincèrement fâche.
Il était cinq heures , et nous vîmes arriver dans le parc une troisième classe de personnages qui paraissaient avoir diné , car leurs joues étaient ornées de ces vives couleurs que procurent le vin , le punch et d'autres liqueurs fortes. On voyait parmi ces nouveaux groupes des enfans daiîs de petits chariots irainés par
So IIYDE-PAKK.
des chiens ou par leurs papas ; d'autres , portas dans les bras de leurs mères ; de gros maris, trapus et boursouflés ; de grandes virago à qui de petits époui donnaient le bras d'un air soumis et respectueux , emblèmes de la subordination domestique.
L'instant où cette classe commence à paraître fait envoler tous les papillons brillans . de la mode; C'est le moment où il faut songer aux plaisirs et aux travaux de la toilette. Je laissai ma belle amie s'occuper de ce soin , et je suis persuadé, qu'elle y aura trouvé plus de distractions que je n'aurais pu lui en procurer.
l'inconnu. 5