L^INCONNU
filles s^arrêtaient pour lui faire une révérence ; les jeunes garçons le considéraient avec admiration , et baissaient les yeux s'ils rencontraient les siens ; les gens âgés lui cédaient le pas ^ et le saluaient plutôt par instinct que par réflexion ; les personnes de la haute classe jetaient sur hii un coup d'oeil à la dérobée , et se disaient à derai-voix : « Yoilà un vieillard comme il faut ! qui peut-il être ? quelque grand personnage qui veut garder l'incognito. » La politesse les empêchait de le regarder fixement , et même de se retourner pour le voir plus long-tems.
J'éprouvai moi-même pour lui une sorte de respect , une déférence mêlée d'intérêt , et une impression de curiosité qui devenait plus forte chaque fois que je le rencontrais. Je remarquai surtout qu'il rendait toutes les marques d'égards qu'il recevait avec une condescendance infinie , une grâce qui paraissait le résultat des avantages extérieurs X]u'il possédait , combinés avec les qualités du cœur, laissant entrevoir enmémetems un léger mouvement d'orgueil, mais de cet orgueil qui échauffe l'ame sans la consumer, qui élève au dessus du vulgaire sans faire oublier l'humanité. J'observais aussi quel-
54 l'inconnu.
quefois en lui un regard d'inquiétude qui m'embarrassait. Etait-ce crainte? non. Le front élevé du vétéran repoussait ce soupçon. Etaitce Finquiétude qu'il pouvait avoir d'être reconnu? Ses promenades habituelles au milieu de la journée ne permettaient pas de le croire. Sa conscience était- elle en proie au remords? Son air serein et tranquille , ses yeux bleus brillant d^une douce bonté quand il vous rendait votre salut, prouvaient que son ame était étrangère à toute bassesse.
Je résolus de faire connaissance avec lui ; je Taccostai un jour à la promenade , et lui demandai quelle heure il était. Il me salua comme aurait pu le faire Thomme du meilleur ton dans le plus beau salon , et me répondit qu'une heure venait de sonner ; il ne consulta pas sa montre pour me faire cette réponse , et s'éloigna aussitôt.
Le lendemain , je m'assis près de lui sur un banc j et je réussis à l'engager dans Une con- Jyersation qui ne roula que sur des sujets généra(ux. J'en fis autant tous les jours pendant une semaine , et enfin je pris assez de courage pour Vinviter à dîner, ajoutant que ma solitude et le
L^IKCONNU. 55
plaisir que je trouvais dans sa conversation ( car il parlait plusieurs langues et avait beaucoup voyagé ) ajouteraient un grand prix à sa complaisance , s'il daignait accepter ma proposition sans que j'eusse rempli la formalité d'usage de porter ma carte à sa porte. Lui présentant alors une carte contenant mon nom et mon adresse , je lui dis que je serais toujours enchanté de le recevoir quand il le jugerait convenable.
Il m'assura de la manière la pliis polie , avec un regard qui pénétra jusqu'au fond de mon ame , qu'il était plein de reconnaissance pour une marque de distinction et de bonté si inattendue et si peu méritée, ajoutant qu'il en était d'autant plus flatté , qu'il savait apprécier le sentiment qui m'avait dicté cette invitation. Sa physionomie prenant alors une expression sévère et un peu hautaine qui annonçait que son cœur était en ce moment combattu , il finit ainsi : «. Nous sommes deux solitaires ; mais une rc~ traite absolue convient à mes habitudes actuelles ; d'ailleurs , si j'acceptais votre offre obligeante , je ne pourrais me livrer au plaisir de votre société sans contracter Tobliga-
56 l'inconnu.
tion de vous faire , à mon tour , une invitation semblable , ce qui , à présent , me serait impossible. »
A ces mots, il me quitta précipitamment ^ paraissant ne pouvoir résister à sa sensibilité ; il ne les prononça même que d'une voix altérée , et à peine entendis-je celui A'' impossible. C'était une sentence portée par un juge qui soupirait en la prononçant. Il appuya principalement sur le mot impossible , quoique prononcé d'un ton presque inintelligible. Les mots à présent auraient pu laisser quelque espoir ; mais impossible n'en laissait entrevoir aucun , et semblait dire jamais.
Il me salua de la tête et de la main en se retirant, et mes yeux le suivirent tant queje pus. Tapercevoir. Sa taille noble et élevée semblait encore s'agrandir à travers les larmes qui brillaient dans mes yeux ; enfin , je le perdis de vue, et l'inconnu, mon ami de quelques jours, ayant dispani , je restai plongé dans une espèce de mélancolie.
Soit que vous ayez une ame sensible ou livrée ' au tourbillon de la mode et des plaisirs , sqit que
L^INCÔNNU. 57
votre cœur triomphe dans une prospérité constante ou gémisse sous le poids de l*adversité , soit que vous viviez ^ans le sein de Tabondance ou que vous souffriez tous les maux de la pauvreté , pardonnez , Lecteur , à la faiblesse d'un vieillard , et permettez-lai d'ôter un instant ses lunettes pour essuyer ses yeux humides. Souffrez qu'il réfléchisse un instant sur F instabilité des choses humaines, ensuite nous reprendrons
notre récit
Pendant trois jours de suite je me rendis dans le parc avec Tespoir d'y retrouver l'inconnu, mais toujours inutilement. Je fis les recherches les plus exactes pour découvrir qui il était ; je n'y pus réussir. Je parvins pourtant à trouver le misérable logement qu'il avait quitté le dernier jour que je le vis. La maîtresse du logis me dit qu'il était arrivé chez elle à pied , et qu'il en était parti de même. Il n'avait d'autre bagage que le linge qui pouvait tenir dans un mouchoir de poche qu'il portait sous le bras. Jamais elle ne l'avait vu prendre un repas ; mais elle l'avait rencontré plusieurs fois mangeant un petit pain dans une allée déserte du parc. Depuis quelque tems elle ne lui voyait plus une bague qu'il
58 l'inconnu.
portait à son arrivée , et en concluait qu'il Tarait vendue pour exister. Elle était sûre qu'il manquait d'argent ; cependant il avait toujours payé d'avance sa semaine de loyer. Il écrivait un grand nombre de lettres à des gens en place et aux ministres; mais jamais elle n'avait vu arriver une réponse. Elle croyait aussi qu'il avait essuyé un refus au palais à'Hamptoncoùrt. Elle ne pouvait dire où il était allé , ni ce qu'il était devenu ; mais elle était certaine qu'il avait trop de religion pour attenter à ses jours ; d'ailleurs , le petit paquet de linge qu'il avait emporté prouvait que ce n'était pas son dessein.
Depuis cet instant jusqu'à ce jour je ne l'ai jamais revu , jamais je n'en ai entendu parler. T'ai-je donc perdu pour toujours , intéressant vieillard P Comblé des dons de la fortune , fautil que je sois privé du seul plaisir sans mélange que je pourrais goûter ici-bas ; celui de consoler ton cœur affligé , de te dédommager de tout ce que tu as dû souffrir, de te tranquilliser sur l'avenir ? Riches de la terre , vous dont la volupté est la seule idole , les plaisirs de la table le seul bonheur , si jamais vous rencontrez un tel homme, né remplissez votre coupe qu'à
l'inconnc. Sg
demi , bannissez de vos festins quelques snperfluitës , et faites tomber dans son sein , par une main inconnue , ce qu^il vous est si facile d'ëpargner ; ne cherchez pas des excuses mensongères et frivoles pour vous dispenser de secourir votre frère ; n'insultez pas la dignité d'une indigence vertueuse par une libéralité insuffisante qui, en satisfaisant Torgueil de celui qui donne , ne fait que proclamer la bassesse de son cœur et ajouter une épine à celles sur lesquelles le pauvre est déjà couché ; que votre générosité soit égale à vos richesses , et montrez , en donnant , une humilité affectueuse proportionnée à rélévation d'esprit de celui qui reçoit ; car la pauvreté ne fait rien perdre à Téclal de la vertu , elle ne la fait pas déchoir du rang qui lui est dû , elle lui en assure un plus élevé.
Combien de fois , en cassant mes noisettes et en buvant mon verre de vin au coin de mon feu , mon vieux chien couché à mes pieds , et ma tabatière d'or sur la table , n'ai-je pas désiré que ce bijou inutile pût être fondu et passer dans la poche de mon inconnu ! combien de fois n'ai-je pas souhaité pouvoir serrer sa main dans la mienne , le presser contre mon cœur , con-
6o t' INCONNU.
Terser avec lui comme par te passe , et voir , sui ses joues pâlies par les chagrins, le coloris du plaisir qui animait les miennes quand \e Vécoutais ! Mais lesbommos sont condamnés à former bien des vœux qui ne doivent jamais s'accomplir !
UNE ÉPOUSE. 6f
^^'««.'«^K %/%/%/%/%)%. ^t\.'%/\,^/* x'%'vw« %/%,%/%/%/% ^%%/%/%^ •wvwm. %%«-v%^ •vww^
ToDS Us trésors de l'nnivcrs ne sont rien anprts de ecuz qui sont contenus dians l'amour d'une ëponsc. L'air me semble imprégné de bonheur quand j'approche senlememt dt la maison qu'elle habite.
MlD9I.ST0M>
J' AI eu souvent occasion de remarquer le courage avec lequel les femmes supportent les revers de fortune les plus accablans. Les désastres qui triomphent des forces morales et physiques de 1 homme , semblent ne faire que développer leur énergie , et leur donner un caractère d'é-^ lévation et d'intrépidité qui approche quelquefois du sublime. Rien n'est plus touchant que de voir une femme, naturellement douce et timide, dont la faiblesse semblait ne pouvoir se passer de la protection de l'homme , qui , dans les jours de la prospérité , tressaillait à la moin-
62 UNE iPOUSE.
dre inëgallté qa'elle rencontrait dans les sentiers de la vie , s'armer tout à coup d'une force d'esprit surprenante , devenir, dans radyersitë, le soutien et la consolation de son mari , supporter ayec une fermeté inébranlable les coups les plus cruels de b fortune.
Heureux celui qui roit ai;tour de lui une famille réunie par les liens dune tendre affection ! Pourrait' on souhaiter un plus grand bonheur que celui que procurent une femme et des enfans ? Si vous êtes heureux, ils partagent yotre félicité ? si vous éprouvez un revers de fortune , ils deviennent vos consolateurs. Xai même observé plus d^une fois que le père de famille âbaltu par l'adversité , se relève plus facilement que celui qui n^a ni femme , ni enfans ; d'abord, parce que la nécessité de pourvoir aux besoins des êtres qui attendent tout de lui 1 arme d'un nouveau courage pour lutter contre le malheur et en triompher ; mais surtout parce que le bonheur domestique , qu'on peut goûter même au milieu des privations , éveille son énergie , anime son espérance , soutient ses forces , en lui faisant voir , au milieu des débris qui l'entourent , un petit monde d'amour et de ten-
dresse dont il est encore le monarque. Au contraire , celui qui n'a point une telle ressource tombe dans Tapathie, néglige de chercher les moyens de réparer ses pertes , se regarde comme abandonné de toute la nature, et ne trouve dans son cœur que solitude , ruines et désolation.
Je puis citer , à Tappui de ces observations , un fait dont je fus témoin il y a plusieurs années. Leslie , mon intime ami , avait épousé une jeune personne douée d'autant de charmes que de talens. Elle avait été élevée chez des parens très-riehes qui vivaient dans le grand monde , et qui n'avaient rien négligé pour son éducation. Il est vrai qu'elle était sans fortune, mais mon ami en avait une considérable : il faisait un commerce étendu , et il mettait son plaisir à satisfaire tous ses goûts, à prévenir tous ses désirs , à lui fournir les moyens de se livrer à toutes ces petites fantaisies que se permet une femme riche , quelque raisonnable qu'elle soit.
« Je veux , disait-il , que la vie soit pour elle comme un heureux songe. »
La différence qui existait dans leurs caractères ne servait qu'à établir entre eux plus d'harmo-
nie. Leslic ëtait naturellement sérieux et rë-flcchi , et il avait besoin de Tenjouement et de la vivacité de son épouse. J'ai sou-* vent remarqué Tenthousiasme muet avec lequel il la regardait dans une société dont elle fabait les délices par son esprit et sa gaité : au milieu des applaudissemens qui lui étaient prodigués , elle jetait un coup d'œil sur lui pour chercher cette approbation sans laquelle il ne pouvait exister de véritable triomphe pour elle. Quand elle s'appuyait sur son bras, sa petite taille et son air de délicatesse faisaient un contraste agréable ave/: Textéricur mâle et les formes vigoureuses de son mari. L'air de confiance et de tendresse avec lequel elle le regardait , appelait sur le front de celui-ci une expression d'amour et d^ orgueil en se voyant le protecteur d'une aimable compagne que sa faiblesse lui rendait encore plus chère. Jamais couple ne marcha dans les sentiers fleuris de Thymen avec une plus belle apparence de bonheur.
Malheureusement, toute la fortune de mon ami était placée dans le commerce , et il n était marié que depuis quelques mois quand une
suite de malheurs qu'il ne put prévenir le réduisit à un état voisin de Tindigence. Pendant quelque tems il renferma son secret dans son sein , et promena encore dans le monde un air soucieux et un cœur déchiré. Sa vie n'était qu'une agonie prolongée ; et ce qui lui était le plus pénible, c'était la nécessité d'avoir le sourire sur les lèvres en présence d'une épouse qu'il ne pouvait se résoudre à accabler parla nouvelle de son désastre. Mais les yeux de rafTeetion sont clairvoyans. Elle remarqua son inquiétude, ses soupirs à demi étouffés , et ne se laissa pas tromper par les efforts impuissans qu'il faisait pour montrer de l'enjouement ; elle en conclut qu'il avait quelque chagrin secret. Elle mit en œuvre toutes les ressources que lui inspira sa tendresse pour écarter les soucis qui semblaient le dévorer ; mais tout fut inutile , et elle ne fit qu'enfoncer plus avant le trait dont son cœur était percé. Plus il avait de motifs pour l'aimer, plus il se sentait déchirer en songeant qu'elle partagerait bientôt les chagrins qui le tourmentaient. « Encore quelques jours , pensait-il , et le sourire n'animera plus ces joues si fraîches ; ces lèvres ne me feront plus entendre les ac-
cens de la gaité ; F éclat de ces yeux sera terni par les larmes , et ce cœur, qui n'a connu jusqu'ici que les palpitations du plaisir , battra , comme le mien , d'inquiétude , de crainte et de désespoir ! »
Enfin il vint me voir, me fit l'aveu de la situation où il se trouvait , et le détail des causes qui l'avaient amenée. « Votre femme sait-elle tout cela ? » lui demandai-je après l'avoir écouté avec attention. Cette question lui fit verser des larmes. « Pour l'amour du ciel , s'écria-t-il, si vous avez quelque pitié pour moi , ne me parlez point de ma femme. La pensée de ce qu'elle aura à souffrir me fait presque perdre la raison. — Il faudra pourtant qu'elle le sache tôt ou tard , lui dis-je , vous ne pouvez lui cacher cet événement ; elle peut en apprendre la nouvelle d'une manière plus dangereuse pour sa sensibilité. Il faut que vous la lui annonciez vousmême ; les accens de l'aflection la lui rendront plus facile à supporter. D ailleurs , vous vous privez des consolations que sa tendresse vous offrirait ; vous risquez de briser le seul lien qui puisse réunir les cœurs , lépanchement sana réserve de toutes les pensées , de tous les
sentimens. Elle s'apercevra bientôt que vous avez quelque secret pour elle. Le véritable amour s'offense de la dissimulation ; il ne pardonne même pas à celui qui en est T objet de lui cacher un chagrin qu'il voudrait partager. — Mais, mon ami, comment lui porter un coup si sensible? comment lui annoncer que tous nos projets de bonheur ont échoué , que son mari est ruiné , qu'il faut qu'elle oublie tous les plaisirs de la vie , qu'elle renonce aux agrémens de la société , qu'elle partage avec moi l'indigence et l'obscurité ? Comment lai dire qu'elle doit s'éloigner de la sphère dans laquelle elle brillait , dont elle faisait l'ornement , oii elle fixait tous les yeux , où elle entraînait tous les cœurs ? Comment poutra- • t-elle supporter la pauvreté , après avoir passé sa jeunesse dans tout l'éclat de l'opulence ? Comment vivra -t- elle loin du monde , après avoir été l'idole de la société ? ce sera pour elle le coup de la mort , et c'est moi qui le lui donnerai ! »
Je ne voulus pas l'interrompre : la douleur doit avoir son cours , et on la soulage en en
parlant. Quand son paroxysme fut un peu calmé , il retomba dans un morne silence. Je repris alors la parole , et cherchai à le convaincre avec douceur de la nécessité de faire connaître sa situation à sa femme. Il secoua la tête douloureusement , et me dit que cet effort lui était impossible.
« Mais comment la lui cacherez- vous ? il est important qu'elle en soit insti^ite , afin que vous puissiez prendre les mesures qu'exige votre changement de fortune. Vous ne pouvez conserver le même train de maison. . . Eh bien ! qu'a donc de si pénible cette observation? ajputaije en le voyant faire un geste de désespoir ; je suis sûr que vous ne faites pas consister le bonheur à afficher les dehors de Topulence. Il vous reste des ami^ , des amis véritables qui ne vous estimeront pas moins dans Tinfortune que dans la prospérité , et je ne crois pas qu'il vous faille un palais pour vous trouver heureux avec Marie. — Un palais! s'écria-t-il : la plus humble chaumière , le plus misérable réduit me suffirait avec elle. L'indigence n'a rien qui m'effraie; mais elle, mais elle , répéta- t-il avec un mouve-
ITNE EPOUSE. 69
menl convulsif , comment soutiendrat-elle ?... — Et pourquoi, lui dis- je en lui saisissant la main , pourquoi ne pas lui supposer autant de courage , autant de tendresse qu'à vousmême P Je vous dis , moi , que ce sera un nou-^ veau sujet de triomphe pour elle ; le malheur développera toute l'énergie de son caractère ; elle sera heureuse de pouvoir vous donner une preuve qu'elle vous aime pour vous-même. Il existe, dans le cœur d'une femme une étincelle du feu divin qu'on ne peut apercevoir au grand jour de la prospérité , mais qui brille d'un éclat céleste dans les ténèbres de l'adversité. Personne ne coimalt bien l'épouse qu'il presse contre son sein, personne ne sait quel ange consolateur le Ciel lui a envoyé , avant d'avoir bu avec elle dans la coupe du malheur. »
II y avait dans mon accent , dans ma manière de m'exprimer, dans le style figuré dont je me servais, quelque chose qui fixa l'attention de Leslie, et qui excita son imagination. Je con~ naissais mon auditeur , je vis Timpression que j'avais faite sur lui ; je profitai de mon avantage , et je finis par le décider à aller ouvrir son cœur à son épouse.
Je dois avouer que, malgré Tassurance que j'avais montrée , je n'étais pas sans quelque inquiétude sur le résultat de cette communication. Qui peut entièrement compter sur la force d'esprit d'une jeune femme dont toute la vie s'est écoulée dans les plaisirs? Habituée à marcher dans les routes semées de fleurs du grand monde , sa vanité peut souffrir en se trouvant tout à coup forcée d'entrer dans un sentier obscur et épineux ; elle peut sentir trop vivement Tabsence d'un astre qui va s'éclipser pour elle. D'ailleurs, la ruine du riche , de l'homme répandu dans le beau monde , est accompagnée de mortifications qui sont inconnues dans un rang moins élevé. Ce ne fut donc qu'avec une certaine crainte que j'allai voir mon ami le lendemain matin. Il avait fait l'aveu si pénible. « Et comment Ta-t-elle supporté? lui dis -je. — Comme un ange. Cette nouvelle a paru la soulager. Elle m'a serré dans ses bras , et m'a demandé si ce n'était que cela qui me donnait un air chagrin depuis quelque tems. Mais la pauvre femme ne peut se faire une juste idée du changement que va subir sa situation. Elle ne connatt la pauvreté qu'en théorie , par ce qu'elle
en a lu dans les poètes , qui ornent du plus brillant coloris Tamour dans une chaumière. Elle ne souffre encore aucune privation ; elle n'éprouve pas le besoin de choses inutiles en ellesmêmes f si vous voulez , mais dont Thabitude fait une nécessité. Quand nous en viendrons à connaitre par la pratique toute Tamertume de Tindigence , les humiliations qu'elle entraîne , c'est alors que l'épreuve deviendra sérieuse et terrible.— Mais, luidis'je , à présent que vous vous êtes acquitté de la tâche la plus pénible , celle de Caire connaitre votre situation à votre épouse, vous ne sauriez en instruire le monde trop tôt. Cet aveu est mortifiant , sans doute ; mais puisqu'il est indispensable , plus vous retardez, et plus vous diminuez les ressources qui vous re:tent. La pauvreté est moins à craindre que le désir d'aflicher une opulence qu'on ne possède point. Rien de plus fâcheux qu'un combat entre une amc fière et une bourse vide. Pourquoi conserver un seul jour de trop un état de maison que vous ne pouvez plus soutenir ? Ayez le courage de paraître pauvre , et vous désarmez la pauvreté de son aiguillon le plus piquant. »
Je trouvai le pauvre Leslie très-disposé à suî-
vre mes avis sur ce point ; quant à son ëpouse , elle n'avait rien de plus à cœur que de se conformer à son changement de fortune.
Il vint me voir quelques jours après. Il avait vendu sa maison de Londres , et avait loué une chaumière à quelques milles de la capitale ; il venait d'y envoyer les meubles nécessaires ; ils étaient simples et en petit nombre. Le splendide mobilier qui garnissait son ancienne demeure avait été vendu ; il n'en avait réserve que la harpe de sa femme. Cet instrument, me dit-il , était lié de trop près avec le souvenir de ses premières amours ; il ne pouvait oublier que les plus doux momens de sa vie avaient été ceux où il l'avait entendue en tirer des sons harmonieux, accompagnés de la voix la plus mélodieuse. Je ne pus que sourire de ce trait de galanterie d'un époux- passionné.
U allait alors rejoindre sa femme dans sa nouvelle habitation ; elle s'y était rendue de grand matin pour surveiller l'arrangement du mobilier. Je prenais le plus vif intérêt à ces deux aimables époux, et je lui proposai de l'accompagner.
Mon offre parut lui faire plaisir. La soirée était' belle ; nous fîmes ce petit voyage en nous pro*
menant , mais il était absorbé dans une sombre rêverie , et proféra à peine une parole.
« Pauvre Marie ! dit-il enfin en soupirant , presque sans s'apercevoir qu'il parlait.
» — Que lui est- il donc arrivé? lui demandai-je. c
» — Quoi ! me dit-il en me jetant un coup d'œil d'impatience , n'est-ce donc rien pour elle que d'être réduite à. cette déplorable situation , d'être forcée de vivre dans une misérable chaumière , et de s'occuper âes soins les plus vils dans une demeure si indigne d'elle ?
» — Ce changement a-t-il paru lui donner de l'humeur ?
» — De l'humeur! Elle ne montre que douceur et r-ésignation ; elle semble plus gaie que je ne Tai jamais vue. Je ne trouve en elle que prévenance , amour et consolation.
» — Femme admirable ! m'écriaî-je. Vous vous dites pauvre , mon ami ; jamais vous n'avez été si riche. Vous ne connaissiez pas tous les trésors que vous possédiez dans une épouse si estimable.
» — Ah ! si cette première entrevue était passée, je crois que je me trouverais soulagéd'un
grand poids. Mais voici le^ premier jour où elle a fait répreuve véritable de la pauvreté ; c'est aujourdliui qu'elle est entrée dans une demeure si différente de toutes celles qu'elle a habitées. Elle a passé toute cette journée à arranger un mobilier d^une simplicité dont elle ne pouvait même se faire une idée. Pour la première fois elle porte les yeux autour d'elle sans y rien apercevoir qui lui rappelle le luxe dans lequel elle a toujours vécu. En ce moment peut-être , elle pense à tout ce qui lui manque , abattue , mécontente , rêvant à tous les maux qui accompagnent l'indigence , et se livrant à la crainte et à l'inquiétude pour Tavenir. »
Ce tableau offrait bien quelque apparence de probabilité. Je n'osai y rien répliquer, et nous continuâmes à marcher en silence.
Bientôt nous quittâmes la grande route ; nous prîmes un chemin de traverse tellement ombragé de grands arbres , que cet endroit semblait une solitude parfaite , et nous aperçûmes la chaumière , nouveau domicile des deux époux. Son extérieur humble et modeste aurait inspiré le génie de la poésie pastorale. Elle n'avait rien de frappant ni d'élégant , mais elle était cham-
tTNE EPOUSE. 75
pétre et agrëaUe. Une vigne yierge tapissait uue partie des 'murs , et un bouquet d'arbres en masquait l'autre. Une pelouse de gazon j conduisait , et je remarquai quelques pots de de fleurs arrangés avec goût autour de la porte. Une haie vive entourait toute Thabitation ; nous entrâmes par une petite porte en treillage , et , suivant un sentier circulaire à travers quelques bosquets , nous arrivâmes à la maison. Comme nous en approchions , nous entendîmes le son de la harpe. Leslie me saisit le bras; nous nous arrêtâmes pour écouter , et nous reconnûmes la voix de Marie , qui chantait avec la simplicité ia plus touchante une romance que son mari avait toujours aimée.
Je sentais trembler la main de Lesliequi s'ap* puyait sur mon bras. Il s'avança pour mieux entendre ; ses pas firent du bruit sur le sable qui couvrait l'ailée : la musique cessa tout à coup ; une charmante figure parut un instant à une fe-< nétre , et le mofnent d'après mon ami était serré dans les bras de son angélique épouse. Elle était en robe blanche fort simple , portait à son côté quelques fleurs champêtres, et n'avait d'autres atours que sa fraîcheur et un sourire de
•y 6 tJNE EPOUSE.
tisfaction. Jamais je ne lui avais trouve tant d'attraits. « Que je suis heureuse de vous voir ! mon cher Georges, s'écria-t-elle. Depuis plus de deux heures je vous guette , et j'ai été dix fois à la porte de l'enclos pour vous voir arriver. J'ai mis la table sous un grand tilleul , derrière la chaumière; j'ai cueilli d'excellentes fraises, je sais que vous les aimez ; et nous avons de la orême délicieuse . Que cette demeure me plaît ! Elle est si champêtre , si tranquille! Oui, Georges , dit-elle en lui prenant le bras et en le regardant d'un air satisfait , oui , nous y serons bien heureux. »
\a pauvre Leslie était hors de lui. Il la pressa contre son cœur, et l'embrassa à plusieurs reprises ; il ne pouvait parler, mais î>^% larmes s'exprimaient éloquemment.
Depuis ce tems , mon ami , quoiqu'à force desoins et d'industrie il ait rétabli sa fortune et reparu dans un monde dont il fait l'ornement , m'a' bien des fois assuré que jamais il n'a éprouvé un second moment de félicité semblable.
l'officier aux gardes. 77
iV%.^ V%^ V»/V%^V% '\A/WV% ■«rft«\.'%/V% ^^■VWX -VWWX "^^-VW^ X-V^-VV* ^•%'V%.'W