‹ L'Hermite de Londres: ou, Observations sur les mœurs et usages des Anglais au commencement duChapitre 33 sur 43 · N** XVIII · texte numérisé non relu

N** XVIII

Irfgenuitatem letdis^ quum indignum rogas.

PoBLios Syhus.

C'est s'abaisser soi-même qne d'emprunter quelqae chose ^ celui qui n'en est pas digne.

JouissAî^T d^une honnête aisance , et ayant toujours mis beaucoup d'ordre dans mes affaires, il ne m'est arrivé qu'une seule fois , dans tout le cours de ma vie , de demander un service pécuniaire , et de me trouver débiteur d'un autre. Cette circonstance fit sur mon es-* prit une si forte impression , qu'elle n'est pas encore effacée , malgré les années qui se sont écoulées tlepuis ce tems ; et mon exemple ne sera peut-être pas sans utilité pour quelquesuns de mes lecteurs.

J'avais placé quelques centaines de guinées dans une banque de province, d'abord parce

que je connaissais un des associes de cette maison ^ et ensuite parce qu^on me payait un intérêt de mes fonds , ce qui n^est pas Tusage de nos banquiers de la capitale. Des spécula>tions hasardées amenèrent une banqueroute , et il s'écoula un long temps avant que je reçusse pour tout dividende cinq shellings pour livre. Il en résulta pour moi une gène momentanée et un besoin d'nne centaine de guinées ; mais j'avais tant d'amis , que je ne doutai pas qu'il ne me fût très-facile de trouver cette somme pour deux mois , époque à laquelle je devais toucher mes revenus ordinaires.

Le sang me monta à la figure en lisant dans la gazette l'annonce de cette faillite. Je toussai , je sifRai , enfin je me frottai les mains en disant : « Il aurait pu m'arriver un plus grand malheur. C'est une leçon qui m'apprendra à ne plus me fier aux banques de province. En me privant de quelques tableaux que j'avais envie d'acheter , en gardant mon vieux cheval que je comptais changer , et en renonçant au concert de souscription , cette perte se trouvera réparée. D'ailleurs , tout ne sera probablement pas perdu ; ainsi donc , tout bien calculé , le pauvre

diable est plus à plaindre que moi , et )e ne dois plus y songer.

» Ce n^est pas à moi , ajoutai-je en appuyant très-fort sur ce monosyllabe par un mouvemenf secret d'amour-propre , ce n'est pas à moi qu'on refusera de prêter une centaine de guinées. » N'ayant pas le moindre doute à cet égard , je n'éprouvai d'autre embarras que de chercher dans la liste nombreuse de mes amis à qui je demanderais ce léger service. J'étais lié avec des ducs , des lords , des chevaliers , desécuyers, tous riches , et mes droits pour m'adresser à eux étaient une ancienne connaissance , un honneur sans tache , une réputation intacte, une , fortune connue , et leurs protestations d'amitié plus d'une fois répétées.

Je pensai d'abord à lord Yalleyfield. Nous avions été compagnons de collège ; il avait alors deux frères aines , et je lui avais cent fois prêté de petites sommes quand il était sousofficier dans la marine , sans grande apparence qu'il pût jamais me les rendre. Cependant ses deux frères disparurent pour lui faire place ; ils moururent , l'un de consomption à Londres , l'autre de la fièvre jaune dans les Indes Occi-

dentales. Ce double malheur ( jMgnore sMl le regarda ainsi) le mit en possession d'un titre et d'une fortune considérable. Il me paya ce qu'il me devait, et m'écrivit de m'adresser à lui si jamais j'avais besoin d'un millier de guinées. Sa lettre , que j'ai conservée , se terminait ainsi : « Je ne fais qu'acquitter en ce moment le matériel de ma dette envers vous , mais celle contractée par la reconnaissance n'en subsiste pas moins ; si le compagnon de ma jeunesse, dont l'amitié ne s'est jamais démentie, n'a pas recours à ma bourse si jamais elle peut lui être utile , je cesserai de le regarder comme le bon camarade que j'ai toujours trouvé en lui. »

En me rappelant toutes ces circonstances , je conclus qu'il suffisait que je lui demandasse ces cent guinées pour les avoir à l'instant même ; mais le lord Valleyrield pouvait être à la campagne ; en ce cas , je pourrais m'adresser à sir Richard Rattle , dont le père avait renoncé , à ma prière , à la résolution qu'il avait prise de le déshériter , et que j'avais caché chez moi jusqu'à ce que le vieux baronnet eût consenti à payer ses dettes. Enfin , il me restait Lowelore ,

à qui j'avais fait gagner 3o,ooo livres en lui conseillant d'acheter des effets publics quelques jours avant que la nouvelle du traité de paix fût connue, l'ayant apprise peut-être le premier, d'un de mes amis, secrétaire de légation. Je pouvais encore recourir à mon vieil ami lord Loungex, à mon parent Meadows , en un mot à une foule d'autres personnes à qui j'avais été assez heureux pour rendre quelques services^ et à qui je n'avais rien demandé; mais quel besoin avais-je de préparer une si longue liste ? Les trois premiers auxquels j'avais songé d'abord ne pouvaient être tous absens de Londres , et n' étais-je pas sûr que celui d'entre eux que je trouverais se ferait un plaisir de me tirer d'embarras ?

Je commençai par lord Valleyfield, que je * n'avais pas vu depuis quelqueis années, parce qu'il avait fait un voyage sur le continent , et qu'il était à peine de retour. Je frappai à sa porte avec confiance , et je demandai au concierge : « Milord est-il chez lui ? — Non, Monsieur , » me répondit-il d'un ton qui me fit presque croire qu'il disait la vérité.

Je lui remis ma carte , et je me disposais à

me retirer quand j'entendis la voix de lord yalleyfield ; il sortait de sa bibliothèque , et parlait à son chien. 11 reconnut ma voix , et s^ëcria : » Je veux être mort , si ce n'est pas mon plus ancien et mon meilleur ami! » Il accourut à moi , me serra la main cordialement , à ce que je crus. « Est-ce bien toi , me dit-il , mon vieux , mon cher Steady (sobriquet qu'on m'avait donné au collège ) , mon ancien banquier , le camarade de ma jeunesse ! je suis charmé de te voir. Charmé ! cette expression est trop faible. On est charmé de voir sou cheval quand on en a besoin , d'apercevoir la porte de sa maison quand on arrive de voyage y de prendre une prise de tabac quand on en a la fantaisie. Charmé ! ce terme est aussi froid qn'un discours adressé au parlement j qu'une promesse de ministre , qu'un embrassement conjugal. Je suis enchanté , ravi , comblé! Il en coûtera une saignée à ma cave , qui , pac parenthèse, est heureusement bien garnie. II faut que nous dînions en catimini, comme disait ma vieille tante , rien qu'entre nous , afin de pouvoir causer de nos folies de jeunesse , de nos anciennes fredaines , des miennes , c'est-à-;

dire. » Et il se mit à rire , satisfait d'avoir montré tant d'esprit.

Le portier restait immobile , et semblait pétrifié d'étonnement en voyant son maître faire une telle dépense de compiimens et de témoignages d'amitié. « Il faut, continua celui-ci, que )e te présente à lady Yalleyfield , que je lui dise qu'elle voit en toi plus que mon frère , ^n ami qui a fait ses preuves dans le moment du besoin. Qui aurait pourtant cru , il y a vingt ans , que le pauvre sous-officier de marine deviendrait un jour le lord comte de Yalleyfield ? »

En parlant ainsi , il passa son bras sous le mien , et me conduisit dans sa bibliotbèque.

« Alonzo, dit-il à un valet espagnol , allez dire à Milady que je la prie de venir ici sur-lechamp. » Le domestique se retira. « De par Dieu , continua-t-il , il faut que je lui montre en une seule personne deux choses qu'on ne trouve pas tous les jours , un véritable ami et un homme d'esprit , rara açis in terris. Hé ! hé ! mon vieux , tu vois que je n'ai pas encore toutà-fait oublié mon Jatin. Le fait est que j'étais assez paresseux dans ma jeunesse , et je le suis bien encore un peu aujourd'hui. Cependant ,

UN EMPRUNT. li^y

j^adresse quelquefois à la chambre haute un discours de cinq minutes , car je ne dis que ce qu'il faut.

» Mais assieds- toi donc , Steady. Aucune visite ne pouvait me faire plus de plaisir que la tienne : je Je dis , parce que c'est la vërité , et je ne me pardonnerais pas si je pensais autrement. Te rappelles-tu le jour où tu vins lever l'eùibargo qu^on avait mis sur ma chëtive personne dans une auberge de Plymouth ?,.. Tu vas voir Milady. Ce n'est pas une beauté, non, mais, une riche héritière, excellente femme ; cela vaut son pesant d'or , n'est-ce pas ? Hé ! hé ! hé !

» Mais la voici. Embrasse-la, mon vieux ; que diable! embrasse-la donc. C'est un second moimême , Caroline , le vieil ami dont je vous ai tant de fois parlé ; un homme comme on n'en voit pas. Embrassez-le et allez-vous-en; j'ai tant de choses à lui dire ! Dites au cuisinier français qu'il tâche de se surpasser aujourd'hui : il nous faut un diner fin. Vous irez à l'Opéra avec votre amie de province, et mon vieux et moi nous irons vous rejoindre pour le ballet, si nous ne sommes pas trop... » Milady prit un air grave. Je dis alors que je n'étais pas un grand buveur, et que

je serais préf à prendre le café à son premier signal. « Comme tu voudras, répondit le pair, liberté entière : tu boiras de Teau , si tu le yeux ; je ne demande que ma bouteille et ta compagnie. Ah ! ça, ma chère , vous pouvez aller à vos afTaires , et à sept heures et demie nous nous reverrons -

» C'est une excellente femme , répéta-t-îl pendant qu'elle se retirait, et nous vivons aussi heureux que peuvent Tétre des époux de qualité. Je ne la gêne nullement ; mais Je veux vivre à ma fantaisie , et elle ne me contrarie en rien. Tu sais quelle vie je menais autrefois? Te rappelles-tu la petite grisette aux grands yeux noirs ? et le jour où j'ai brisé les fenêtres du vieux juif ? Diable ! je suis moi-même riche comme un juif, mais il n'y a rien de juif dans mon humeur ; je fais tout en milord, comme on dit en France.

Mais voyons , dis-moi donc quelque chose à ton tour.»

Cette dernière phrase me soulagea ^ car à peine avais-je eu le tems de placer quelques mots , tant il parlait avec volubilité, et je commençais à craindre de ne pouvoir lui faire part du sujet qui m'amenait chez lui. Je saisis

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l'occasion qu^il m^ offrait , et sans beaucoup de circonlocutions je Tinformai de la perte que j'avais faite , et du besoin que j'éprouvais d'une centaine de guinées. <c Je n'ai pas besoin de vous en dire davantage , lui dis-je tandis qu'il ca-' raissait son chien ^ je connais votre amitié , et je suis sûr que vous vous ferez un plaisir de m'en donner une preuve en cette circonstance. »

Il prit sur-le-champ l'air d'un homme contre lequel on vient de tirer un coup de feu qui ne l'a pas atteint. Il chassa son chien en lui donnant un grand coup de pied ; il souffla comme une baleine , et sa surprise fut telle que sa respiration en fut interrompue quelques secondes. Quand il recouvra la parole , il parut fort embarrassé , et me dit enfin en balbutiant : « Je serais un ingrat si j'oubliais les services que vous m'avez rendus, et si je ne désirais pas trouver l'occasion de vous en rendre à mon tour.

La somme qu'il vous faut n'est qu'une bagatelle , votre demande est juste et raisonnable ; rien de plus simple , rien de plus naturel ; vous auriez le droit de me regarder comme un misérable si je vous refusais. » Ici , il lit une pause , toussa deux ou trois fois > me regarda en face ,

a3o UN EMPRUNT.

comme s'il eût attendu que je lui répondisse* Mais je gardai un profond silence , prévoyant ce qui allait suivre.

a II faut pourtant que vous sachiez , continua-t-il 9 que j'ai commis une imprudence , une grande imprudence. J'ai avancé à un ami une somme considérable dont il avait besoin pour les dépenses de son élection , de sorte • que j'ai épuisé mon crédit chez mon banquier. En outre , j'ai fait des améliorations à mes domaines , et , en ce moment , je ne sais véritablement où prendre de l'argent pour payer tout ce que je dois. Cependant , d'ici au diner je réfléchirai... y je verrai ce que je puis faire , car je désire vous obliger avant tout. Par Jupiter!

s'écria- t-il avec un air d'étonnemeut bien joué en regardant à sa montre , il est trois heures ! qui l'aurait cru? Comme le lems passe vite avec un ami ! Il me serra encore la main. , et m'adressant un sourire dont je reconnus la fausseté : « Mon cher Steady , me dit-il » au revoir; croyez que je ferai tout pour vous... tout ce qu'il me sera possible. Je vous attends pour diner, ne l'oubliez pas ; adieu. »

Cet au revoir , cet adieu , n'avaient rien d'en-

gageant' Le ton dont ils furent prononces semblait dire: « Que je suis charmé d'être débarrassé de toi ! quel fardeau de moins pèse sur moi ! »

II y avait à peine un quart d'heure que j'étais rentré chez moi , quand on me remit le billet suivant :

« Mon cher et ancien ami , la franchise est » une vertu , et j'en manquerais si je terapori- » sais avec vous. La sincérité est la meilleure » politique. Je vous dirai donc de bonne foi M que je ne puis disposer de cette chienne de » somme. Ausurplus , je suis sûr qu'un homme » comme vous a cent bourses à sa disposition ^ » et cela me console ; car , sur mon honneur , 9 je suis désespéré de vous refuser.

» Tout à vous. Valleyfield.

» P. S, Lady Valleyfield vient de se trouver » indisposée , de sorte que nous sommes forcés » de remettre à un autre jour le plaisir de vous » recevoir. »

Ce jour n'est pas encore arrivé , et je n'ai pas besoin de dire que si j'avais reçu une invitation je ne l'aurais pas acceptée. Mais j'étais

aSa UN EMPRUNT*

bien conyaincu que je n'aurais pas cet embarraiS; Voilà pourtant ce camarade de collège , cet étourdi sous-officier de marine ! Il était étourdi quand il n'avait à penser à rien ; prodigue , quand il n'avait pas un sou à lui , et il ouvrait sa bourse à tout le monde quand elle était vide!

Dire que je ne me trouvai pas trompé , blessé, humilié , ce serait vouloir déguiser la vérité. Je sens encore en ce moment l'impression que fit sur mon cœur la conduite de lord Yelleyfield : les années qui se sont écoulées depuis ce tems n'ont pu l'eflacer. Cela fit époque dans ma vie; dès ce moment, je conçus de l'humeur Contre le genre humain ; un germe de misantropie s'introduisit dans mon esprit. Depuis lors je soupçonnai partout de la dissimulation et de la fausseté.

Je résolus pourtant de voir le baronnet. J'avais sur sir Richard des droits encore plus forts. Il devait toute sa fortune au crédit que j'avais eu sur l'esprit de son père ; il ne pouvait l'avoir oublié.

Je me rendis donc chez lui dès le lendemain. Les deux battans de sa porte s'ouvrirent

pour me recevoir; ie portier et les laquais me saluèrent avec respect , et Ton me fit entrer surle-champ dans le cabinet du baronnet.

Il y ëtait assis d'un air content de luimême , tenant en main un pamphlet politique , et ayant une centaine de lettres éparses autour de lui. « Plaignez -moi , mon cher ami , me ditil 9 d'être écrasé de besogne comme je le suis. Les affaires du parlement , les soins qu'exigent mes domaines , la vigilance continuelle qui est nécessaire pour empêcher mes agens de me voler ; les invitations fréquentes que je reçois de mes nombreux amis , tout cela ne me laisse pas un moment de liberté. Je suis obligé de me faire celer sans cesse , sans quoi je ne pourrais sufGre à tout. Mais je me mépriserais moi-même si je n'étais pas à tous les instans aux ordres d'un ami à qui je dois tant. Vous me regardez peutêtre comme un courtisan ; il faut bien l'être un peu de manière ou d'autre ; mais quand il s'agit d'honneur ou de devoir, je suis aussi franc qu'un marin , et je vais droit mon chemin. J'ai dit à toute la ville , je m'en fais gloire , et je vous devais cette justice , j'ai dit à toute la ville que j'aurais été ruiné sans vous, et que c'est à

votre intercession que je dois toute ma fortune. Qui m'a sauvé des Philistins ? c'est vous. Qui a calmé la colère de mon père ? c'est encore vous. J'ai bien des défauts, sans doute; mais je ne connais l'ingratitude que de nom , et je serais un infâme si je pouvais vous oublier ou vous négliger un seul instant. »

Il fit venir tour à tour une demi-douzaine de domestiques , contremanda ses chevaux , et me parla de plusieurs affaires qu'il avait dans la matinée , mais qu'il retardait pour avoir le plaisir de me conserver plus long-tems.

« John , dit-il à son valet de chambre , dites au cocher que je n'aurai besoin de ma voiture qu'à six heures. Vous permettez , mon cher ami ? Je ne sortirai qu'à six heures et demie ; mais il est toujours en retard , et il faut que je sois rentré à sept heures et demie. Je n'ai besoin que d'une heure pour m'habiller , et je veux donner à Monsieur toute la matinée. Eh ! John , ne manquez pas de dire au portier qu'il ait soin de remarquer Monsieur ; je suis toujours au logis pour lui ; il peut entrer dans ma chambre à coucher , arriver ou milieu du diner, venir à minuit , quand bon lui semble , en un

root, c^est unamiprëvilégié. A propos , pardon , mon cher ami , mais je m'occupe de quelques détails domestiques pour être ensuite tout à vous. Le nouveau valet d'écurie ne peut me convenir , il est lent comme un cheval de fiacre , et lourd comme un cheval de brasseur. Dites à l'intendant de le congédier , et de chercher quelque jockey , conune celui que j'avais à Brighton.

» Et maintenant , mon cher ami , serez- vous assez indulgent pour excuser mon impolitesse ? Je n'ai vraiment pas un instant pour m'occuper de mes affaires personnelles. Je voudrais près* que que la chambre des communes fût au diable : j'en suis sortis hier fort tard , fatigué , exténué; l'opposition nous a donné un mal! C'était un* coup monté ; mais nous l'avons emporté. J'ai été obligé de rester jusqu'après le scrutin , quoique je fusse invité à diner chez un prince russe. »

En prononçant ces paroles, il prit un air d'importance , et continuant sur le même ton : « Je m'attends , dit-il , à être invité à dîner à Cariion-House * la semaine prochaine. » Il se trompait , car il ne le fut point.

* Palais du prince rëgent.

» Mais dites-moi, mon cher ami , est-ce à' Yotre amitié seule que je dois cette bonne visite , ou serais-je assez heureux pour pouvoir vous rendre quelque service? Si cela était, parlez, disposez de moi; vos moindres désirs seront des ordres. Je parle peu.... (il mentait , car il est d'une prolixité insupportable) , mais je ne dis que ce que je pense , et je sais agir au besoin. Je le répète , je n'ai pas oublié les services que vous m'avez rendus , et je vous le prouverai quand vous m'en fournirez l'occasion. II est des gens qui se laissent éblouir par la fortune , par le rang qu'ils tiennent dans le monde ; mais , Dieu merci ! je ne suis pas de ce nombre. J'ai une maison montée sur le plus grand ton , et de quoi la soutenir; un bill pour la formation d'une nouvelle route vient de doubler la valeur de mes propriétés ; vous jugez bien que je l'ai appuyé de tout mon crédit. Elle passe au beau milieu de mon domaine , et elle en prend précisément les plus mauvaises terres , qui m'ont été très-bien payées. J'ai toujours soin d'avoir une année de mes revenus en coffre.... (cela n'est pas malheureux pour moi , pensai-je ) ; c'est une précaution qui m'a paru sage. Que peut-on dé«-

UN EMPRUNT. aSy

sirer de plus ? Eh bien ! avec tout cela , je n'en suis pas moins tel que vous m'avez toujours connu, le cœur sur la main.... Un peu moins extravagant , pourtant : j'ai appris à connaître la valeur de l'argent; je sais que c'est à lui que nous devons toute notre importance.

y» Mais je m'aperçois que je parle toujours ; c'est que je suis si ravi de vous voir , que je ne pense qu'à vous l'exprimer. »> Je le remerciai. « Dans quel monde nous vivons ! continua-t-il : il y a quelques années , j'étais déshérité , sans ressources ; aujourd'hui , grâce à vous , je suis à la tête d'une fortune brillante qu'un heureux hasard vient de doubler , tandis que j'ai vu s'écrouler des colosses dont l'ombre m'éclipsait autrefois. Dick Rochemond est ruiné , et a été obligé de passer en pays étranger; les biens de notre ancien lord-lieutenant sont en saisie réelle, et le pauvre Philimore est en prison pour dettes. Mais parlez , mon cher ami , que j'aie le plaisir de vous entendre à mon tour. »

Je trouvais dans son ton et dans ses manières je ne sais quelle insolence qui me déplaisait beaucoup : c'était l'effet de trop de prospérité. Je commençai pourtant mon histoire , et la lui

contai en peu de mots. Mais quelque courte^ qu'elle fût , elle parut longue au baronnet. Il me regardait comme un homme jouissant d'une ■ fortune honnête , et il avait raison. Il croyait ■ tellement à ma prudence et à mon expérience qu'il jugeait impossible que je me trouvasse jamais dans quelque embarras pécuniaire , et en cela il avait tort. Pendant ma courte narration , sa physionomie changea plusieurs fois : j'y voyais tour à tour la surprise , le mécontentement , l'avarice , l'orgueil , l'embarras et l'hypocrisie.* Tantôt ses yeux me disaient : « Puis-je croire une pareille chose P » tantôt : « Quel sot de n'avoir pas mieux veillé à son argent ! » Un instant après : « Lui prêterai-je cette somme ? » Mais l'avarice lui disait tout bas : « Qui sait si sa fortune ne recevra pas quelqu'autre échec ? Garde ton argent ; c'est ton meilleur ami , c'est à lui que tu dois ton importance dans le monde. »

Enfin , l'impatience fut la dernière expression que je remarquai dans ses traits ; d'où je conclus que les trois minutes qu'avait employées mon récit lui avaient paru un siècle. Je prévoyais dès-lors un refus , je commençais déjà à le mépriser; mais j'étais curieux de savoir i

quelle excuse , à quel artifice il aurait recours après toutes les offres de services qu'il venait de me faire.

Il employa une ruse à laquelle je ne m'attendais guère. A peine eus-je cessé de parler , qu'il partit d'un grand éclat de rire. Alongeant l'index et le levant sur une ligne parallèle à son nez : « Gela ne prendra pas , mon cher ami , s'écria-t-il : vous êtes fort adroit ; mais cela ne prendra pas. Je vous connais , vous étudiez le genre humain ; vous êtes un malin compère ; vous vous êtes dit à vous-même : je veux voir de quelle étoffe est fait ce baronnet , si son cœur est vraimant reconnaissant ; je lui demanderai de l'argent , c'est la pierre de touche de l'amitié. Mais ce n'est pas moi que vous attraperez ainsi. Ne vous vois-je pas sourire ? convenez que vous avez voulu m'éprouver ? C'est bien vous qui êtes homme à placer vos fonds d'une manière si peu solide ! vous à qui je connais plus de prudence et de bon sens qu'à qui que ce soit ! Vous êtes le dernier qui donneriez dans un semblable piège ! Non , non , l'histoire de la banque de province ne prendra point. Mais , parlons d'autre chose. Voulez-vous dîner avec moi

24o UN EMPRUNT.

aujourd'hui ? J^ai nombreuse et bonne compa* gnie 9 une rëunion de talens et d^esprit , des hommes de lettres , des femmes auteurs , des étrangers de distinction , des membres du parlement , je ne sais qui. Vous , avoir besoin d'argent! Âh! ah! ahl diablement bien joué ! Ah!

vous voulez m^en donner à garder ! je vous U:. revaudrai. Une banque de province faire banqueroute , fort possible ; mais , vous , y avoir placé vos fonds! Non, non. Eh bien! dinezvous avec moi ?» ^

Je gardai un moment le silence , réfléchissant s'il n'jétait pas possible qu'il crût véritablement que je n'avais voulu que mettre son amitié à Tépreuve, et avant que j'eusse tiré mes conclusions: '< Allons, allons, continua-t-il , au diable la banque de province , n'y pensons plus , et parlons du diner. » Je pris alors un air très-grave, et je l'assurai que ce que je lui avais dit était la vérité pure ; j'ajoutai qu'il ne pouvait douter de ma véracité ; que s'il avait pu croire un moment que je plaisantais , il devait maintenant être convaincu du contraire; mais que , si ce n'était qu'un prétexte pour me refuser , une telle conduite était indigne de lui , et que j'étais le

UN EMPRUNT. n/^i

dernier homme avec lequel il dût recourir à ua tel subterfuge.

Je vis qu'il était frappé comme d'une com^ motion électrique. Il réfléchit , se mordit les doigts , baissa les yeux à terre , et me fit signe de garder le silence tandis qu'il consultait Toràcle caché au fond de son cerveau : enfin , au lieu de marcher droit au but , il fit un nouveau détour, et se soulagea en vomissant des imprécations contre les banquiers. C'étaient des scélérats , des brigands! Quelle honte d'abuser de la cou-; fiance d'un homme comme moi! mais quelle crédulité de ma part! Elle était inouïe, incon* cevable; je méritais presque ce qui m'arrivait.

« Tout cela peut être vrai, lui dis- je; mais il s'agit de savoir si vous voulez ou non me prêter cent guinées ? » •

La physionomie du baronnet changea encore une fois , et son expression devint plus fausse que jamais. La modestie , la confusion, le regret , se peignaient en même tems sur son visage; il semblait déchiré par un combat intérieur entre le devoir et l'amitié , entre l'inclination et la .justice. Incapable de soutenir cette lutte : « Croyez-moi , mon cher ami ,

I* Il

me dityil avec un ton et des regards ëtudiës, jamais je ne me suis trouvé dans une circons-^ tance si pénible. Il faut que je perde l'estime de Tami qui m'est le plus cher, ou que je viole une obligation solennelle, contractée dans un moment oii je ne pouvais prévoir ce qui m'arrivé si malheureusement aujourd'hui. Je ne ferais qu'obéir aux désirs bien sincères de mon cœur en vous aidant à sortir de l'embarras momentané où vous vous trouvez , si je pouvais le faire sans manquer à un autre devoir qui n'est pas moins impérieux. D'un côté, la reconnaissance me presse de vous rendre service; de l'autre , une circonstance cruelle me lie les mains et m'empêche d'agir comme je le désire si vivement.

» J'ai pris quelques instans, comme vous l'avez vu, pour réfléchir sur cette affaire; je l'ai examinée sur tous ses points de vue; j'ai cherché les moyens de remplir mes obligations envers vous sans violer un vœu solennel que j'ai fait il n'y a pas très-long-tens, ce que je re?grette bien vivement aujourd'hui. ( Il soupira en ce moment et me regarda fixement pour voir si j'ajoutais foi à ses discours. ) Mais j'ai la don-, leur de reconnaître que je ne puis le faire sans

m^exposer aux reproches de ma conscience , et vous seriez le dernier homme du monde à me le conseiller. »

Il fit une nouvelle pause. Il regardait cet argument adhominem comme décisif, et cherchait dans mes yeux quelque marque d'appro* baKon , ou du moins de pardon ; mais je restai impassible , et ne fis pas même une inclination de tète.

Se fiant sur son éloquence » il continua ainsi : « Je vais vous expliquer franchement et brièvement cette fâcheuse affaire : j'ai prêté mainte et mainte fois de Fargent à nombre de personnes qui n'ont été nullement exactes à me le rendre à ré{M)que convenue ; et plusieurs même ne me Font jamais rendu. Dernièrement encore , je prêtai une somme considérable à un homme que je ne vous nommerai point , et je perdis non seulement mon argent, mais mon ami. L'ingratitude la plus noire accompagna le refus qu'il fit de me payer ; dans un accès de rage je fis le serment , le serment solennel , répéta -t- il d'un ton théâtral, de ne jamais prêter un shelling à qui que ce fût. C'était une imprudence : j'en ai le plus grand regret; mais qu'y puis-je faire P Si je puis tous

servir en toute antre chose , vous n^avez qu'à ■ parler. »

Je lui répondis que j^avais souvent remarqué ^ qu'un ami qui vous refuse un bon office est tou« jours prêt à vous cendre tous les services dont vous n'avez nul besoin; mais que je ne doutais pas ( je commençais pourtant à en douter un peu ) que je ne trouvasse un grand nombre d'amis ayant le pouvoir et la volonté de m'obliger.

« Si vous en trouvez! s'écria-t-il , saisissant vivement cette idée , je pourrais vous en citer mille,

» — II vaudrait mieux m'en nommer un, lui répliquai-je ; mais épargnez-vous cette peine. » Je me levai alors et lui souhaitai le bonjour. Il essaya un moment de me retenir , mais ses insitances étaient faibles et contraintes : il était trop charmé de me voir partir.

Mes lecteurs peuvent se figurer les excuses dont ce refus fut accompagné , les regrets répé-* tés qu'il me témoigna , l'espérance qu'il m'exprima que notre amitié n'en souffrirait pas. Il me pressa vivement de revenir , à sept heures ^ dtner avec ses dileitanti; j'avoue que je trouvai un certain plaisir à refuser. Je le quittai cependant avec une apparence de sang-froid.

Le dernier regard que nous nous adressâmes peignait une humiliation réciproque. J'avais . commis une imprudence ; j'étais humilié de m'être exposé à un refus , et il ne l'était pas moins par la crainte que je n'eusse découvert sa bassesse , sa mauvaise foi et son ingratitude. Je crois que dans le premier moment nous nous serions tous deux envoyés au diable de bon cœur ; mais le ressentiment est pour moi comme l'huile qu'on jette sur l'eau : il s'arrête ,à la surface , et ne pénètre pas jusqu'au cœur.

Le mauvais succès de cette seconde visite ne me détourna pourtant pas de faire une dernière tentative sur le négociant Lowelore; mais je m'y décidai plutôt par l'envie de connaître les hommes que par l'espoir de réussir.

J'avais quitté le baronnet en souriant de dépit 9 et j'étais si absorbé dans mes réflexions que je me trouvai dans la Cité sans m'en apercevoir.

Toutes les figures que je voyais alors autour de moi semblaient n'être animées que de l'amour de l'argent , ne rêver qu'aux moyens de s'en procurer. Si deux personnes s'arrêtaient pour causer ensemble , chacune paraissait vouloir Jire dans les yeux de l'autre , et y chercher les moyens de faire ayec elle ce qu'on appelle

une bonne affaire. Les uns marchaient les mains dans leurs poches pour se mettre en garde contre l'adresse de certains spéculateurs; les autres se promenaient les bras croisés dans les environs de la Bourse, exclusivement occupés de leurs calculs financiers et commerciaux. On reconnaissait, dans ceux-ci, les traits fixes et invariables d'un capitaliste intéressé; dans ceuxlà 9 la physionomie mobile et rusée du profond spéculateur. On voyait ici l'homme qui calcule tous les événemens , toutes les chances ; là , ' celui qui épie toutes les circonstances dont il peut tirer profit , les nouvelles politiques , le , prix des denrées dans tous les pays , et les em- i barras que les autres peuvent éprouver. j|

A droite , j'étais coudoyé par un usurier tel-- *i lement pressé de joindre sa victime , tellement absorbé dans sa dévotion à son idole favorite , ^ qu'il n'avait d'yeux que pour son intérêt; à gauche , j'étais pressé par un homme hors d'haleine , craignant d'arriver trop tard à un rendezvous pour affaires d'argent , ou pour payer un billet sur le point d'être protesté. Je voyais d'un côté l'avarice et l'oppression dans un char -doré : de l'autre , la misère à pied et presque en guenilles , calculant ce qu'elle pourrait épargner en

faisaat son diner , dans une gargote , d'une lan- ^e de mouton et d'un verre d'eau.

Quel contraste, cependant, entre la Cité et le quartier occidental de Londres ! Là, on ne songe qu'à l'argent; on se pousse , on se heurte , on se coudoie; tout est rumeur, agitation, tumulte; ici , l'on ne voit qu'aisance , nonchalance , affectation ; on se promène , on chercha à tuer le tems ; on lorgne les belles , et la bourse est sou* vent aussi vide que la tète.

Au moment où je faisais cette dernière réflexion , j'arrivai chez mon ancienne connaissance. Je me proposais de lui faire ma demande d'un ton très-dégagé , pour en diminuer l'importance, et rendre plus léger le poids de l'obligation. Je voulais d'ailleurs rester le moins long-tems possible dans l'incertitude. La contrariété m'avait aigri ; je n'étais pas sans fierté; je savais que mon embarras n'était que momentané, et je résolus, si j'éprouvais encore un refus, de m'en venger sur tout le genre humain. Je n'ai pas tenu parole , et je m'en applaudis ; mais je fis vœu de ne jamais demander un emprunt à un ami , et je l'ai scrupuleusement observé.

Je trouvai mon homme entouré d'un grand

nombre de commis, dans tout l'appareil de la prospérité , et bouffi de toute l'importance de l'orgueil commercial.

Tout cela ne produisit aucun effet sur moi.

Je sentais la supériorité que me donnaient une éducation libérale , et des idées que le génie du \ commerce n'avait pas rétrécies. Je m'adressai * donc à lui d'un ton assez décidé et lui dis que je désirais lui parler en particulier. « Avec .. plaisif 9 me dit- il ; je suis toujours à vos ordres 9 ' vous regardant comme un de mes meilleurs amis.

» — Fort bien , lui répondis-je en passant avec lui dans une pièce voisine de son bureau ; mais je ne viens pas aujourd'hui pour vous in* diquer le moyen de gagner trente mille livres sterling.

» — Oh! oh! dit-il, on ne peut pas s'attendre tous les jours à de pareilles choses ; mais je n'en suis pas moins charmé de vous voir.

» — En deux mots , lui dis-je, j'ai besoin de cent guinées , et je viens vous les emprunter.

» — Gomme vous voyagez vite , mon cher ami , s'écria Lowelore ; savez-vous que cent guinées se gagnent difficilement et se dépensent bien yîte? Je vous assure que c'est une somme ^

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dans le siècle oà nous vivons. Mais , dites-moi , vous faut-il cette somme en marchandises ou en argent , en un billet à terme ou en un bon à vue sur mon banquier ? Je suis tout disposé à vous servir. Je vous laisse même le choix des sûretés que vous devrez me donner , soit une hypothèque sur vos biens , soitune simple traite appuyée d^une signature solide, indépendamment de la vôtre. Nous aurons ensuite à régler les intérêts , car vous savez que dans le commerce l^argent ne dort jamais , et nous en retirons quelquefois vingt à vingt-cinq pour cent. »

Je le remerciai de ses offres libérales , mais je l'assurai que rien de tout cela ne pouvait me convenir. « J'ai besoin , lui dis-je d'un ton ferme , de cent guinées pour deux mois , sur ma simple reconnaissance , au taux de l'intérêt légal. »

Il m'avait témoigné jusque-là une civilité servile ; mais alors, levant la tête, mettant les .deux mains dans ses poches , et prenant un air de fierté et d'effronterie : « Et ce n'est pas moi qui vous les fournirai , s'écria-t-il ; ce serait jeter son argent que de le prêter de cette manière ; mon capital serait mort pendant tout ce

tems. Je ne comprends pas comment nn bomme du monde , un homme de bon sens , peut faire ^e pareille demande ; et je ne conçois pas plus comment , avec votre fortune , avec votre expérience ^ vous pouvez avoir besoin d^une pareille somme. Vous m'avez rendu une fois un bon of-* fice qui ne vous coûtait rien ; j'en ferais autant pour vous de tout mon cœur. C'est tout ce qu'un homme a droit d'attendre d'un autre. L'amitié n'a rien de commun avec les affaires , avec un emprunt. »

Il termina ainsi son discours , sur lequel je pris la liberté de faire quelques commentaires qui ne durent pas le flatter; j'eus peut-être tort, mais î^étais piqué au vif. Je lui rappelai sa basse origine , les secours pécuniaires qu'il avait reçus d'un de mes oncles quand il était jeune et pauvre , les obligations qu'il avait à plusieurs per« sonnes de ma connaissance ; en un mot , je l'accablai de tous les reproches qu'il méritait , et le laissai confus , outré ; je ne le revis plus depuis cette époque.

En retournant chez moi , je réfléchis que puisqu'il me fallait absolument cent guinées , il valait mieux me laisser duper par un étranger que

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par un faux ami qui , tout en me pillant , prétendrait me rendre service. Je me rendis donc chez un usurier connu ; je lui payai vingt pour cent d'intérêts et n^eus d'obligation à personne. Cependant le défaut de générosité de mes trois soi-disant amis m'avait rendu un véritable service en m'apprenant à les connaître ; mais je ne crois pas leur en devoir des remercimens.

L'aventure que )e viens de rapporter a eu une grande influence sur le reste de ma vie. Depuis cette époque , )e suis devenu prudent , méfiant même ; )'ai beaucoup observé ; je me suis fait une solitude au milieu de la foule , et suis resté taciturne au milieu du bruit , du tumulte de la société. Mais ce que j'ai gagné en expérience , je l'ai perdu en plaisir. Tel est, je le crains bien , le sort ordinaire des hommes ; mais je dois avouer que je n'ai plus eu du genre humain un« aussi bonne idée qu'auparavant. Je voudrais savoir où trouver les cœurs animés de cette gêné* rosité dont on parle tant , et les amans et les amis désintéressés dont on nous trace les por- Iraits dans tous les romane.

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