‹ L'Hermite de Londres: ou, Observations sur les mœurs et usages des Anglais au commencement duChapitre 32 sur 43 · N" XVII · texte numérisé non relu

N" XVII

Itto sœpe loeo eapUur eonsultut amorif Quiçui aliis cavit , non cavet ipse sibi.

OviBi.

Le plat expert ea amonr s*j.troave pris luimême, et ne sait pas profiler des avis quUl doune aut autres.

Un matin , ayant une visité à faire dans Port^ land'Place , et n'ayant pas trouvé la personne que je comptais y voir , je résolus de me promener dans le parc du Régent*, et d'y parcourir une nouvelle brochure que je venais d'acheter dans Bondstreet, A peine y étais-je entré que je fus devancé par un homme déjà d'un certain

* Ce parc a environ trois milles de circonférence. Il offrira dans quelques années , aux personnes qui habitent au nord et au nord-ouest de Londres , des promenades très-agrëables sj elles sont rendues publiques. On a conçu l'idée de le faire traverser par le canal de Paddington pendant Fespace d'un mille et demi.

âge j qui marcbait fort vite. li semblait très-iin« patient, et un sourire qui annonçait la satisfaction de lui-même le rendait presque ridicule. Il paraissait dire : « Voyez, j'approche de la soixantaine , mais qui s'en douterait P je suis vraiment bien pour mon âge , et la jeunesse et la beauté me recherchent encore. »

Tout en paraissant m'occuper de ma lecture , je jetais les yeux sur lui à la dérobée , et je l'examinais de la tête aux pieds. Ses traits , ses manières , faisaient reconnaître un homme de qualité, mais sa physionomie'n'annonçait aucun sentiment. « C'est pourtant quelque rendez- , vous qui l'amène ici , me dis-je à moi-même , et cependant pas un grain d'amour n'anime ce vieux tronc; il paraît plus intéressé qu'intéressant; son encens doit brûler pour Plutus plutôt que pour la déesse des Grâces , et son amour doit être à la hausse ou à la baisse , comme les effets publics , suivant le thermomètre de la fortune. Il est arrivé à grands pas , c'était calcul; maintenant il ralentit sa marche , c'est modération ; il sourit et se parle à luimême , c'est jouissance anticipée. »

Tandis que je faisais ces réflexions, je vis

asriver une jeune personne de seize ans. Je la reconnus , malgré le voile épais qui lui couvrait le visage : c'était une riche héritière. Un amant était pour elle une chose toute nouvelle , et les complimens d'un vieux lord ruiné lui avaient tourné la tête. Je vis que je ne m'étais pas trompé en soupçonnant qu'il s'agissait d'un rendez-vous. Le vieillard s'approcha de la jeune fille , et cherchait à lui faire la cour; mais il était évident qu'il jouait un rôle étudié ; et pour lequel la nature ne le favorisait pas d'une seule inspiration. Ce couple mal assorti me rappela les vers où Virgile décrit le. supplice inventé par Mézeâce :

- Mortua quin etiam jungehat corpora piçis , elc.

Mais qu'y faire? je ne pouvais l'empêcher.

Comme un vieillard amoureux est ridicule !

On croit voir l'ombre d'un Cupidon que "le dernier rayon du soleil couchant alorige insensiblement en lui donnant une forme grotesque , et qui bientôt s'évanouit tout-à-fait. C'était une bonne leçon , et je me promis bien de ne jamais jouer le rôle d'amant.

Je les avais à peine perdu de vue , que je

vis arriver un jeune homme à la fleur de T&ge^ Ses joues brillaient du vermillon de la nature ^ mais rendu plus vif par le feu du désir ; le sang roulant avec violence dans ses veines les faisait gonfler, et tendait tous ses muscles; sa marche était irrégulière, ses yeux étincelaient; il jetait des regards inquiets de côté et d'autre; je vis qu'il craignait d'être arrivé trop tard. 11. m'aperçut bientàt , et me lança un coup-d'œil de compassion qui semblait dire : «Pauvre vieil-lard! que viens-tu faire ici? tues quelque philosophe glacé ; ce n'est pas toi que je cherche : tù devrais bien me laisser le champ libre. »

Je m'écartai sans affectation, mais sans le perdre de vue: je remarquai qu'il consultait sa montre trois fois par minute. Sa petite canne s'engagea dans une haie , il la brisa , en jeta les morceaux loin de lui d'un air de colère. On voyait qu'il était tourmenté par l'inquiétude et rimpatience. Enfin , un équipage.s'arréta dans NeW'Road, en face du parc. Une dame en descendit , renvoya sa voiture , agita en l'air son mouchoir blanc , et entra dans une allée de traverse. Il courut la rejoindre , ils disparurent' alors à mes yeux. Elle paraissait avoir environ

trente-cinq ans, et le jeune homme semblait en aroir à peine vingt. « Encore un couple mal assorti! pensai -je. Mais ce mouchoir blanc n'est pas un pavillon qui annonce une trêve ; c'est le signai d'un engagement , peutêtre d'un engagement qui doit durer toute la vie ; mais combien de tems ce jeune homme sera-t-il fidèle à ses drapeaux ? ^>

Absorbé dans ces réflexions , je ne vis pas une jeune et jolie femme , simplement mais élégamment vêtue, qui passait près de moi. Je la heurtai sans le vouloir ; elle tressaillit , et laissa tomber une lettre qu'elle tenait à la main. Je m'empressai de la ramasser et de la lui présenter. Elle tremblait , en la recevant , comme la feuille agitée par l'ouragan , qui est souvent le précurseur d'une tempête. Elle baissa son voile sur des yeux qui brillaient comme des diamans , et s'éloigna précipitamment. Je la suivis de l'œil, sans penser davantage à la brochure que je tenais à la main : un livre vivant était ouvert à mes méditations. Je l'examinai avec attention. Elle semblait combattue par le devoir et la passion , partagée entre le désir et la crainte , flottant dans le doute et l'incertitude. Elle lut

e( relut la lettre qui contenait sans âoute un rendez-vous. « Pauvre créature ! me dis-je , voilà peut-être le premier pas que tu fais hors des sentiers du devoir; celui qui doit causer ta ruine va sans doute arriver! Que ne suis-je ton père ou ton frère ! que n'ai- je le droit de t'offrir mes avis et ma protection ! »

En ce moment elle s'arrêta , parut faire quelques réflexions, leva les yeux au ciel, reprit la lettre qu'elle avait mise dans son sein, la décbira en mille pièces , et sortit du parc avec précipitation.

« Bravo ! m'écriai-je à hante voix , ne pouvant contenir ma satisfaction; te voilà sauvée: la raison a triomphé; persiste dans ta résolution, et puisses-tu être toujours à Tabri' des pièges d'un séducteur! »

A peine avais-je fini cette oraison jaculatoire , que je vis arriver un être pétri de ridicule et d'affectation, qui, armé d'une lorgnette, semblait chercher quelqu'un dans l'allée que la jeune femme venait de quitter. Il avait l'air d'un de ces roués endurcis, dont le coeur insensible , habitué à se livrer à de criminelles passions, ne conserve aucune trace d'honneur,

de pitié ni de remords. Il me parut d'abord humilié , déconcerté ; enfin son orgueil parut souffrir beaucoup en ne découvrant pas Tobjet qu'il cherchait. <« Oui , oui, vieux renard , dis^ je en moi'-même, la colombe est envolée. Tu as perdu ta proie , et si tu t'adresses à moi pour en retrouver la voie , j'aurai soin de te dépister. » J'eus le plaisir de le voir attendre inutilement une heure entière , et je ris de bon cœur en le voyant partir d'un air d'humeur et de mécontentement. Je crois que j'aurais voulu être chien pour pouvoir mordre ce méprisable reptile. « Voilà du moins une victime de sauvée , m'écriai'je ! »» Des renseignemens que j'eus en- . ^ suite me prouvèrent qu'effectivement l'innocence , pour cette fois, avait éch^appé aux pièges de l'intrigue et de la séduction.

J'étais si enchanté de la fin de cette aventure, que j'oubliai mon livre que j'avais placé sur une barrière; je partis sans songer à le reprendre. J'y pensai pourtant au bout de quelques instans ; je retournai sur mes pas , et une dame bien mise , les yeux à demi baissés , ayant un air de modestie qui me charma , voyant que j'avais l'air de chercher quelque chose , s'avança

Liç paug ou régent. 2i3

yers moi , et me demanda si le livjre qu'elle te^ naît à la main ne m'appartenait pas. Je lui répondis que je Favais oubli.é sur une barrière près de laquelle je m'étais arrêté quelque tems; et elle me l'offrit en me faisant une révérence pleine de grâce, mais qui me parut un peu étudiée. C'est qujelque actrice , pensai-je , et }e pris le volume que me présentait un bras élégamment arrondi. *

Après que je lui eus fait mes remercimens , i( Monsieur, me dit- elle avec nn air de timiidité , votre air bonnéte et votre âge ( j'aurais voulu qu'elle se dispensât de parler de ce dernier point) encouragent une femme jeune et $ans expérience ( ce n'est donc pas une actrice , pensai~je ) à réclamer vos boiités et à vous demander une grâce. »

« — Parlez , Madame » , lui dis- je , et je commençai à croire que c'était une mendiante, quoiqu'elle fût assez bien mise pour repousser cette idée.

«^ — Je suis venue ici , continna-t-elle , pour y trouver une sœur infortunée qui a mécontenté mon père en se mariant sans son consentement 9 de sorte qu'il ne veut voir ni elle , ni son

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mari , et qu^il lui a défendu de jamais se présenter devant lui. Je lui ai apporté quelques secours dont elle avait grand besoin; car ces jeunes mariés sont for f à la gène. (Ce n'est donc point une mendiante , pensai-je , et cette idée me fit plaisir. ) Mais ne voulant pas rentrer dans la ville avec ma sœur , je Tai laissée partir , et je n'ai pas été plutôt seule qu'un im^ pertinent est venu m'insulter par des propos jque je n'oserais vous répéter. Je crains à tout moment de le voir reparaître, car il ne s'est éloigné que lorsqu'il vous a vu.

» — Faites moi la description de sa personne, lui dis-je; car je crus que ce pouvait être le roué que je venais de voir; mais tout ce qu'elje me dit ne lui convenait nullement.

„ — Seriez- vous assez bon , ajouta- t-elle, pour me permettre de vous accompagner jusqu'à ce que nous soyons rentrés dans la ville ?

» — Sans doute , belle dame , et j'espfere que vous me ferez l'honneur d'accepter mon bras.

La vieillesse sert de protection par elle-même , et vous me trouverez prêt à vous défendre si le cas l'exige. » Elle me remercia de la manière la plus gracieuse.

LE PARC DU RÉGENT. 2i5

« Vous mériteriez , ajoutai-je , un cavalier plus jeune, plus élégant ; mais tous n^en pourriez trouver un plus honnête , plus sûr. »

Une douce inclination de tête me paya de ce compliment.

«Monsieur, me dit-elle, un service en-* chaine la reconnaissance , et la reconnaissance conduit à Testime.

M — 'Fort bien, pensai- je; il commence à faire nuit , et elle me suppose dix à douze ans de moins.

» — Cela est possible , lui dis-je d'un ton sentimental qui ne m'est pas très-habituel; mais le rosier ne s'attache pas à Torme dépouillé de ses feuilles et battu par les vents.

» -^ Il est vrai, me répondit ma belle com* pagne; mais Torme antique qui n'est pas encore flétri peut offrir un abri au rosier, qui peut croître sous sa protection , et jouir avec gratitude de son ombre hospitalière.

» — Oh! oh! pensai-je encore, serait-il pos^ sible qu'elle eût conçu pour moi quelques dispositions favorables!

» — Je me nomme Marie Mortimer, continu^-t-elle; mon père, M. Montagu Mortimer, est un homme respectable ; mais un peu sévère t

2e6 le parc du R£G£NT«

de sorte que je n'ose vous inviter à m'accom- . pagner chez lui. Mais si vous voulez y venir , Harley-street , n® 9, demain à midi, maman ^'^ dont le cœur est sensible, et qui n'ignore pas ^ mes rendez-vous avec ma sœur , aura bien du plaisir à vous oiTrir ^ts remercimens du service : que vous me rendez.

» — Des remercimens! m'écriai -je {s^% 'doigts appuyés sur mon bras me faisant éprouver une vibration qui mit en déroute mon sang- ; frpid et ma prudence ordinaires) , je n'en mérite aucun , mais je me ferai un honneur de cultiver la connaissance d'une jeune dame si aimable. »

Mes yeux rencontrèrent les siens en prononçant ces paroles , et leur langage muet augmenta encore le trouble de mes sens.

Nous étions alors dans Portland- Place , et , j'aurais voulu en être à une lieue. Je devins ' taciturne , et je ne songeai plus qu'au regret ' d'avoir à la quitter si tôt. Nous arrivâmes au coiji de Harley^street. J'étais incapable de proférer un seul mot. Je baisai comme une relique sacrée sa main couverte d'un gant , et elle me ' quitta en me disant du ton le plus aimable : « A ' demain! »

J^éprouvais en ce moment ce que je n^avais pas éprouvé depuis plus de vingt ans. « Sont-ce les rendez-vous dans le parc du Régent qui me troublent ainsi ? me demandairje. — Non, me répondit une voix secrète , ce sont les accens flatteurs de la belle que tu viens de quitter. » Je commençai à être surpris d'avoir pu vivre si long-tems dans le célibat. Serait-il possible que cette aventure opérât une si grande révolution dans mes sentimens ? Je relevai ma cravate , je songeai à mes cheveux commençant à grisonner; mais qu'importe ? n'a-t-on pas trouvé l'art d'en changer la couleur ?

J'arrivai à ma porte , et la voix de ma belle inconnue retentissait encore à mon oreille. Il était trop tard pour songer à m'habilleret à aller dîner chez un ami où j'étais attendu. Que faire r* envoyer une excuse, prétexter une indisposition, et aller dîner solitairement chez Long, voir s'il me resterait assez de présence d'esprit pour observer les travers et les ridicules des animalcules à la mode qu'on y rencontre tous les jours, et finir ma soirée par aller passer une heure ou deux à l'Opéra anglais pour y continuer le cours de mes observations.

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J'écris d'abord ma lettre d'excuse. « John , une bougie. » Il me l'apporte; je cherche la chaîne de ma montre pour prendre mon cachet , elle avait disparu , ainsi que la montre à répëtition qui avait appartenu à mon père. Je mis la main dans ma poche , j'y découvris un autre vide. Je donnai ordre à mon domestique d'aller s'informer si "Hl. Montagu Mortimer demeurait à Harley-street ^ n. 9; on n'y connaissait personne de ce nom.

J'appelai toute ma philosophie à mon aide , et je m'habillai pour suivre le plan que je m'étais formé pour ma soirée. Mais que de sombres réflexions vinrent m'assaillir ! combien il me parut humiliant d'avoir été pris ainsi pour dupe à mon âge. En nouant ma cravate , il me parut que j'avais dix ans de plus. » Quoi de plus sot qu'un vieux sot! » m'écriai-' je plusieurs fois.

Je cachai long-tems cette aventure à toutes

mes connaissances ; mais comme elle peut être

utile à quelques-uns de mes lecteurs , je me

suis décidé à leur en faire part , quoique ce ne

soit pas sans rougir.

Le pouvoir des femmes sur mon esprit et sur mon cœur fut terriblement afiaibli pendant

LE PARC DU RECENT, 2ig

une quinzaine de jours. <t Cependant , me dis-je alors, toutes les femmes ne sont pas un composé d'impostures » ; et reprenant pen à pen mes premiers sentimens, je finis par les regarder encore comme le plus bel ouvrage de la nature , comme le chef-d'œuvre de la création. Au fait , sur qui devait tomber le blâme f sur moi seul. Quel bespin avait un vieillard d'alter épier les rendez-vous des amans? On doit fermer l'oreille aux propos Ratteurs de la jeunesse et de la beauté , quand on est arrivé à cet âge tranquille auquel je suis si heurensement parvenu.

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